L’IRAN FACE À SES MINORITÉS

Jean-Michel VERNOCHET

Janvier 2008

La République islamique d’iran n’est pas seulement soumise à une sévère politique dd endiguement de la part des États-Unis et de son allié du Royaume-Uni, elle se trouve aussi exposée à des menaces plus ou moins précises d’intervention extérieure. Politiques de rétorsion en relation avec un programme nucléaire dont le caractère éventuellement militaire est réputé devoir constituer une intolérable menace régionale et au-delà, l’Europe et les États-Unis !

Une politique « agressive » de blocus qui a commencé par prendre la forme d’un sévère embargo économique initié avec la loi D’amato-Kennedy adoptée le 8 août 1996 par le Congrès américain à l’encontre de la République islamique d’Iran déjà cataloguée parmi les États voyous à une époque où nul encore ne songeait à dénon­cer le projet nucléaire iranien encore en ébauche comme immédiatement offensif.

Une dangerosité hypothétique si l’on en croit les conclusions de la synthèse annuel du Renseignement américain, le National Intelligence Estimate (NIE), do­cument rendu public le 3 décembre dans lequel sont rassemblées les analyses de quelque 16 agences fédérales, rapport concluant que le développement nucléaire militaire iranien programme est arrêté depuis 2003.

Mais face aux menaces d’intervention et aux diverses pressions extérieures d’or­dre économique et financier, lesquelles pèsent lourdement sur la gestion des affaires intérieures iraniennes en particulier dans le domaine économique et social – ce que l’on oublie trop souvent – il convient de rappeler que l’Iran doit également faire face à d’autres défis plus proches car situés sur sa propre périphérie intérieure, ceci en matière de sécurité et de stabilité.

Certaines régions excentrées abritant des minorités ethniques et éventuellement religieuses (sunnites) représentent en effet, depuis quelques années des foyers de troubles souvent sur fond de revendication séparatiste. Des forces centrifuges plus ou moins latentes qui pourraient devenir l’instrument le cas échéant en cas de crise majeure, d’une déstabilisation du pouvoir central. (Voire même servir une de points d’appui pour).

Force est de constater, que derrière l’apparition de ces divers mouvements de contestation du pouvoir central incarné par une floraison d’Organisations politi­ques dont beaucoup ont leur siège à Londres, apparaissent les think-tanks néocon­servateur de Washington tels l’American Enterprise Institute for Public Policy Research (Institut de l’entreprise américaine pour la recherche sur les politiques publiques). Des organisations agissant, à l’instar des diverses Fondations pour la démocratie asso­ciées, partenaires ou relais de groupes de pression politiques, militaires et industriels qui ont promu nombre de révolutions colorées sur un vaste arc géographique allant des Balkans à la Kirghizie…

Mentionnons ici le congrès des nationalités qui avait rassemblé à Londres le 20 février 2005, les représentants de sept organisations appartenant aux différentes « nationalités » iraniennes, pour se concerter sur les voies et moyens de conduire ensemble un combat pour la démocratie, faire avancer le droits des minorités ethni­ques notamment par l’établissement d’un système fédéral démocratique en Iran.

À cette conférence qui aboutit à la création d’un « Congrès des Nationalités Iraniennes pour un Iran fédéral », participaient le Parti Démocratique du Kurdistan et le Parti Komala pour le Kurdistan iranien, le Front Uni du Baloutchistan d’Iran, le Parti du Peuple Baloutche, le Parti de la Solidarité Démocratique d’Ahwaz Khouzistan), le Mouvement Démocrate Fédéraliste d’Azerbaïdjan, l’Organisation pour la Défense des Droits du peuple turkmène.

 

Le 26 octobre suivant, dans la même optique, l’American Enterprise Institute, réunissait sous la houlette de Michael A. Leeden, bien connu pour son implication dans l’Irangate, réunissait sur le thème de The Unknown Iran : Another Case for Federalism les représentants (la question de leur représentativité étantdu domaine de l’indécidable) de formations activistes plus ou moins ouvertement séparatistes pour chacune des minorités nationales iraniennes. Étaient ainsi représenté le Baluchistan United Front, le Democratic Solidarity Party of Al-Awhaz, puis le Democratic Party of Iranian Kurdistan et enfin l’Azerbaijan Societies of North America.

Les porte-paroles en exil des Baloutches, Kurdes, Turkmènes, Azéris et Arabes seraient en fin de compte accordé sur une plate-forme commune et sous la for­me d’un « Manifeste pour un Iran fédéral, démocratique et laïque ». En outre, selon Reuel Marc Gerecht, Director of the Project for New American Century’s Middle East Initiative, membre actif de l’American Enterprise Institute et ancien spécialiste du Proche-Orient à la CIA, des fonctionnaires du Département d’Etat auraient à cette occasion approché certains participants de ce Congrès. Dans le même ordre d’idée le Président du Front démocratique populaire d’Ahwaz militant de l’émancipation du Khouzistan, aurait pu, en avril 2005 (alors que des troubles agitaient cette province méridionale de l’Iran sur la valeur géoéconomique de laquelle nous reviendrons plus loin), rencontrer à Londres, Jack Straw, ministre britannique des Affaires étran­gères. À Washington, un autre représentant du même Front du Khouzistan aurait eu accès aux conseillers du Président Bush et reçu à la Maison Blanche précisément le 23 avril 2005.

 

En 2006, la Capitale fédérale américaine accueillait le « Congrès Nationaliste Kurde », le « Groupe Komaleh » kurde, le « Parti du Peuple Baloutche », la « Mission démocratique d’Azerbaïdjan », organisations dont la représentativité resterait évi­demment à établir. Une conférence parmi beaucoup d’autres, pour ne pas dire marginale mais qui cependant de facto fortement indicative forte quant désir des cercles décisionnaires américains de faire avancer leurs pions sur l’échiquier de ce Grand Orient démocratique et communautariste autrement appelé Initiative Greater Middle East. Une nouvelle carte de l’Orient redessinée en suivant les contours des communautés ethniques et/ou confessionnelles…

 

Un grand dessein qui n’est actuellement plus guère ouvertement évoqué dans le contexte du fiasco irakien mais qui, n’en doutons pas poursuit opiniâtrement son chemin. Un recul marqué par la volte-face inattendue des Services de renseigne­ments qui ont inopinément dégonflé la baudruche d’une menace imminente de la part de l’Iran. Une défaite, réelle ou apparente, du « parti » des faucons, les interven­tionnistes regroupés autour de la figure de proue du vice-président Dick Cheney.

 

La question iranienne ne peut guère s’appréhender sans tenir compte des enjeux géostratégiques liés à une normalisation de l’espace géographique compris entre l’Atlantique, le Maroc, et l’Indus, le Pakistan. Des enjeux aussi multiples que com­plexes et qui ne se réduisent pas au seul contrôle des ressources en énergie fossiles ainsi que des lignes et couloirs d’acheminement par oléo ou gazoducs.

L’encerclement (containment) du bloc sino-russe entre également en ligne de compte, même si la chose est rarement et non explicitement évoquée, elle n’en est pas moins un fait lisible sur n’importe quelle carte. Ce fait à lui seul éclaire la poli­tique subtile de M. Poutine qui a s’est aussitôt engouffré par l’ouverture créé par la publication du rapport du NIE en livrant quelques jours plus tard l’uranium néces­saire à la mise en route de la centrale de Bouchehr situé à proximité du Chiraz.

Se surajoute aux raisons géopolitiques stricto sensu, l’investissement de nouveaux espaces au commerce transcontinental en vue de l’achèvement de l’homogénéisa­tion des marchés et des échanges au niveau mondial. Or, dans l’esprit des stratèges washingtoniens, l’exportation du modèle de démocratie libérale doit s’accompagner ou ne peut se réaliser qu’en accomplissant, de façon inéluctable, le démembrement des États-nations. Un morcellement en États communautaires constitués sur des bases linguistiques, confessionnelles ou ethniques et associés au sein de structures fédérales.

L’ambition à peine cachée d’un tel programme est évidemment de supprimer à tout jamais la possibilité d’émergence de puissance régionale d’échelle démographi­que, économique et militaire suffisante pour contrebalancer l’influence des États-Unis, directe ou indirecte. Dans ce dernier cas, l’influence des É-U est relayé par le truchement de ses alliés régionaux que sont Israël, la Turquie, pilier Est de l’Otan (une Turquie qui, si elle était intégrée à l’Union européenne selon le souhaitait ex­plicite de Washington, servirait à coupler l’Europe et l’aire civilisationnelle islami­que, le projet d’Union euro-méditerranéenne participant également de ce concept), l’Arabie saoudite et l’Égypte.

Encore que ces alliances ne soient pas toutes d’une stabilité garantie compte tenu d’incertitudes régionales structurelles et entre autres, aux poussées telluriques que représente la montée tendancielle d’un Islam plus contraignant dans quasiment tous les États musulmans, qui pourrait éventuellement déboucher sur des formes inattendues de pouvoir religieux dont l’évolution n’est pas absolument prévisible. On ne peut par exemple ignorer que le refus de survol de l’espace aérien turc lors de l’offensive américaine de mars 2003 contre l’Irak, n’aient été, au moins pour partie, le produit de considération d’ordre politico-confessionnelle.

C’est donc maintenant dans le contexte général d’une volonté sous-jacente vi­sant au remodelage global de la carte de l’Orient Proche suivant le tracé approxi­matif d’une nouvelle Route de la Soie, qu’il nous faut envisager, et un peu plus que comme une hypothèse de travail, les diverses poussées sécessionnistes qui se mani­festent en Iran. Qu’elles soient encouragées ou même peut-être soutenues par les promoteurs du Projet Grand Orient, ou qu’elles soient tout bonnement spontanées elles n’en existent pas moins et dessinent sur le territoire iranien un ensemble de lignes de fractures qui pourraient, le jour venu, remettre ne cause l’unité territoriale du pays, jusqu’à servir de points d’appui contre le pouvoir central.

Bien que nié, les plan de démantèlement de l’Irak, entre Chiites au Sud, Sunnites au Centre et Kurdistan au Nord sont bien connus et documentés même s’ils sont présentés aujourd’hui comme d’inactuelles hypothèse d’école faisant l’ob­jet de démentis catégoriques de la part de l’Administration américaine face à des al­liés inquiets. On sait par ailleurs que des projets similaires existent pour le dépeçage du Liban et de la Syrie toujours selon des critères ethno-confessionnels. Nombre d’observateurs critiques font à ce propos référence à ce qui s’apparenteraient à de nouveaux accords Sykes-Picot. Accords secrets passés le 16 mai 1916 par la France, la Grande Bretagne et la Russie établissant un partage général du Proche Orient et qui ne furent révélés en 1917 qu’en raison de la révolution bolchevique.

Parallèlement à la dimension géostratégique, l’intérêt géoéconomiques joue un rôle de premier plan dans la façon de poser la question des minorités nationales. Au Kurdistan (pris dans son acception d’aire ethnolinguistique distribuée entre 5 États) où les poussées irrédentistes sont historiquement récurrentes, la découverte, il y a quatre-vingts ans, le 15 octobre 1927, du champ pétrolifère de Baba Gurgur, modifia en profondeur la valeur géoéconomique et partant géopolitique de la zone, et eut pour conséquence humaine un large renouvellement ethnique avec une ex­tension significative des zones de peuplement kurdes. Le gisement de Kirkouk en exploitation depuis 1934 représenterait aujourd’hui encore des réserves de plus de 10 milliards de barils selon les analystes de BloombergMarkets, ce qui porterait les réserves pétrolières de la Région autonome à un total de quelque 25 à 30 milliards de barils. Un éventuel État kurde disposerait ainsi potentiellement d’une rente pé­trolière équivalente ou supérieure à celle du Mexique ou du Nigeria. Des chiffres et des perspectives qui suscitent bien des ambitions et des convoitises mais qui ne sauraient prendre corps au sein d’un grand Kurdistan impliquant des révisions ter­ritoriales inenvisageables, notamment pour la Turquie et l’Iran, hors d’un contexte de crise régionale aiguë.

Les récentes opérations turques, fin novembre 2007 et à la mi décembre avec l’aval de l’Administration américaine, à la frontière et sur le territoire irakien contre les bastions du PKK, sont pour l’heure encore restées limitées. Elles permettent d’apprécier cependant des difficultés croissantes voire de la défiance, se dévelop­pant depuis 2003 entre Ankara et Washington et le refus turc d’accorder le vol des aéronefs américains à travers l’espace aérien turc. Les 100 000 soldats, les chars massés actuellement à la frontière de l’Irak, les frappées aériennes et les incursions terrestres montrent la détermination du gouvernement de Recip Erdogan -lequel dispose de la deuxième armée de l’Otan avec 515 000 hommes – et les concessions que Washington est prête à faire en faveur de l’allié Turc. Cyniquement, comme ce peut-être aussi le cas avec l’Ompi en fonction des circonstances, les États-Unis sont prêt à « lâcher » leur affidés qui apparaissent bien pour ce qu’ils sont des outils politiques et militaires, essentiellement consommables. Dans le cas présent, après des semaines de tractations et d’atermoiements, le Pentagone aurait fourni aux forces turques la localisation de cibles à détruire. Même si les villages visés n’ont pas été évacués (contrairement à ce qui se passait du temps de Saddam Hussein qui faisait préalablement informer les civils) rien n’empêche d’imaginer malgré tout un jeu en trompe l’œil.

 

Remarquons ici que les revirements diplomatiques et militaires étant monnaie courante surtout de la part de l’Administration américaine, rappelons qu’en 1975 Henry Kissinger avait quasiment livré Mustapha Barzani et ses Pesmerghas à la colère de Saddam Hussein, après les avoir incité à la révolte. Le même scénario s’est depuis maintes fois reproduits, notamment en 91 à la fin de Tempête du Désert lorsque les Chiites et le Kurdes soulevés à l’instigation de Washington furent ensuite abandonnés à leur triste sort.

Il faut revenir sur le contexte général de ce contentieux américano-turc qui s’est creusé avec la perspective d’une reconnaissance par le Congrès américain du Génocide arménien. Une action qui se comprend comme une manifestation, au même titre que la publication le 3 décembre du National Intelligence Estate, d’une sourde mais résolue opposition à l’option militaire à l’encontre de l’Iran. Il est clair que toutes les forces vives, indépendamment du parti politique, démocrate ou répu­blicain, ne soutiennent pas la politique présidentielle : si tous sont d’accord sur les objectifs à atteindre (s’assurer le contrôle des sources d’énergie fossiles et étendre un glacis de containment autour de l’espace sino-russe) dans le cadre d’une guerre éco­nomique ouverte avec l’Asie continentale et d’une implicite nouvelle guerre froide qui se développe sourdement mais dont les nombreux symptômes ne sont absolu­ment pas trompeurs. Tel par exemple le déploiement d’un dispositif d’interception anti-missile en Pologne et en Tchéquie ou la multiplication sur un arc allant des Balkans à l’Asie Centrale via le Bassin de la Caspienne, de révolutions colorées ou de velours à l’instigation de diverses fondations pour la Démocratie, la plupart du temps très liées avec les sphères dirigeantes américaines.

 

Des fissures sont donc apparues au grand jour sur front de moins en moins uni de la politique d’expansion internationale des É-U. Une brèche élargie par la publi­cation du NIE qui est apparu comme un démenti et meême un véritable coup d’ar­rêt dans l’escalade verbale qui avait conduit le Ministre français, Bernard Kouchner à évoquer « la guerre », terme repris en septembre par le Président Bush allant jus­qu’à évoquer l’éventualité d’une nouvelle guerre mondiale. Brèche dans laquelle s’est rapidement engouffré Moscou qui, après avoir gelé pour diverses raisons dont l’attentisme politique n’était pas absent, les travaux de la Centrale de Boucherh, vient d’approvisionner la centrale nucléaire en combustible. Il est à noter que pour les uns, la CIA et depuis longtemps Moscou par la bouche de son Président et de son ministre des Affaires étrangères Serguei Ivanov, il n’existe pas de danger immi­nent de voir l’Iran se doter d’armes atomiques (au moins pour les années à venir), pour les autres, MM. Bush, Sarkozy et Brown, la menace reste inchangé et l’Iran toujours en ligne de mire.

Il faut également replacer – pour bien appréhender la question des forces centri­fuges potentiellement à l’œuvre en République islamique d’Iran – la question des minorités dans la perspective du Projet Grand Orient qui vise à la fragmentation communautariste de presque tout les pays islamique depuis le Maghreb arabe jus­qu’au Cachemire. Tous les initiés évoquent au, malgré les dénégations réitérées de Washington et les apaisements prodigués aux uns et aux autres, un nouveau plan de partage que d’aucun n’hésite pas à comparer aux accords secrets franco-britanni­ques dits Sykes-Picot pour le partage Proche-Orient. Au Liban, en Syrie le spectre d’un éclatement sur des bases ethno-confessionnelles hante les esprits qu’ils y soient favorables ou hostiles.

Ce projet de morcellement et de redécoupage de la géographie politique et hu­maine dont le but évident n’est que de le laisser subsister que de micro-états dé­pouillés des attributs de la puissance (des nains politiques) affectera aussi bien les alliés que les adversaires. Ainsi pour ne parler que des zones chaudes où se manifeste ouvertement des poussées irrédentistes, un grand Kurdistan fort de son pétrole ne peut se concevoir qu’en amputant à la fois l’Irak, la Turquie et l’Iran. Il faut aussi imaginer qu’un Balouchistan unifié mais minéralement riche, se ferait au détriment du Pakistan et de l’Iran, de même que l’indépendance du Khouzistan, nommé Arabistân par les Britanniques priverait l’Iran de ses ressources pétrolières.

Il va de soi que l’Administration américaine s’est donné pour ligne d’action de soutenir tout mouvement autonomiste, indépendantiste ou religieux susceptible de déstabiliser l’Iran au même titre que les sanctions économiques et financières destinées à l’asphyxier. Qu’est ce que serait l’Iran sans 80% de ses ressources pétrolières et gazières du pays concentrées au Khouzistan.

 

Kurdistan**

L’Irrédentisme kurde, Pejak et PKK

Les kurdes iraniens sunnites, 8 millions soit 12 % des 69 millions d’Iraniens se concentrent l’ouest du pays dans une zone limitrophe de l’Irak l’Arménie, la Turquie, et la Syrie , et se répartissent dans les provinces d’Azerbaïdjan occidental, de Zanjan, du Kordestan, de Kermanshah et d’Ilam.

Le Kurdistan (à savoir les zones d’habitat kurde du Nœud Arménien, région de hautes montagnes mitoyennes de que forme la jonction de la Chaîne pontique et du Taurus), est régulièrement pris entre le marteau et l’enclume. L’Iran n’hésitant pas à s’entendre, en fonction des circonstances, avec la Turquie ou la Syrie calmer ou réprimer les poussées nationalistes kurdes. Les villages détruits ne se comptent plus, de même que les dizaines de milliers de civils déplacé comme en avril 1993 lorsque des unités iraniennes sont entrés au Kurdistan irakien, comme elles le fi­rent à nouveau entre le 21 avril et le 26 avril 2006 lorsque, après avoir bombardé les positions du PKK à proximité de Haj Omran dans la province d’Erbil, elles franchissent la frontière irakienne et pénètrent sur une profondeur de 5 kilomètres au Kurdistan irakien. Une pratique habituelle bien établie puisque l’armée turque qui n’en est pas à son coup d’essai, vient de l’imiter en ce mois de décembre 2007, en principe pour y démanteler à nouveau les bases du PKK responsable d’actions terroristes sur le territoire de la République turque.

Comme dans les autres provinces périphériques les troubles, sporadiques dans une région par excellence à vocation irrédentiste, recommencent à prendre signifi-cativement de l’ampleur à partir de juin 2005, à l’occasion des élections présiden­tielles. La principale ville d’Azerbaidjan occidental, Mahabad (qui fut la capitale d’une éphémère République kurde et communiste en 1946) connaît une agitation prononcée après la mort dans la nuit de 9 juillet 2005 d’un jeune militant kurde tué par les forces de l’ordre. Mars 2006 marque un nouveau retour de l’instabilité sur fond de crise internationale et vont jusqu’à s’étendre en mai 2006 à la ville ma­joritairement Kurde de Kermanshah.

Les principaux mouvements sécessionnistes à l’œuvre y sont : l’Organisation Révolutionnaire des Travailleurs du Kurdistan Iranien (Komala). Organisation d’ins­piration « maoïste » qui voit le jour en 1969 et mène des actions de guérilla à partir 1979. Komala a quelquefois partie liée avec le Parti Démocratique du Kurdistan Iranien (DPIK), parti séparatiste baasiste né le 16 août 1945 mais qui a renoncé à la lutte armée en 1997 ; le Democratic Union of Iranian Kurdistan (YDKS) et le Free Life Party of Kurdistan (PJAK), le Kurdistan Organisation of the Communist Party of Iran.

Le PJAK, le Parti pour une Vie Libre au Kurdistan, réunit son premier congrès le 25 mars 2004 et revendique déjà un an plus tard plus de 80 opérations militaires. Or le PEJAK, si l’on en croit le journaliste du New Yorker, atypique mais souvent bien informé, Seymour Hersh, les E-U et leur allié israélien financeraient le Pejak dont la raison d’exister serait la « Résurrection du Kurdistan libre ». Il semblerait également que le Pejak et le PKK, ce dernier faisant depuis le début de l’automne 2007 l’objet d’opérations de contre-guérilla de la part de l’armée turque, soit une seule et même entité sous deux étiquettes différentes : les deux organisations parta­gent les même bases de la région de Qandil et possèdent en outre un commande­ment unifié.

 

Les liens existants entre le PKK et les États-Unis pourraient expliquer que ces derniers aient retenu, le temps des marchandages nécessaires pour des engagements réciproques, le bras de l’armée turque lorsqu’elle voulait vider l’abcès en pénétrant avant l’hiver au Kurdistan irakien, se contentant jusqu’à la mi-décembre 2007 d’es­carmouches, de bombardements sans préavis (au contraire de Saddam Hussein) et de tirs d’artillerie jusqu’à ce que les soldats turcs enlevés (capturés) ayant servi de prétexte ou de déclencheur à l’opération, soient rendus sains et saufs. Le 16 décem­bre l’aviation turque appuyée par l’artillerie après avoir pilonné des villages situés sur le massif du Qandil, dans la région autonome du Kurdistan irakien où 3000 membres du PKK seraient regroupés. Raids vraisemblablement effectués grâce aux renseignements fournis par le renseignement et les satellites américains. Une opé­ration à dimension politique pour l’armée turque en ce qu’elle restaure son image et son autorité, confrontée qu’elle est à l’influence croissante des Démocrates mu­sulmans de l’AKP qui tiennent les rênes du pouvoir civil. Une opération qui en dit également long sur la capacité récurrente des Américains à sacrifier, quand néces­saire, certains de ses pions.

 

L’Organisation des moudjahiddines du peuple d’Iran

L’Ompi ou Mek, Moudjahidines du Peuple d’Iran, organisation militaire et sec­taire [sans comparaison irraisonnée avec la secte confrérique des Assassins, le vocable « sectaire » devant pouvoir s’appliquer à une organisation qui en juin 2003, après les arrestations à Auvers-sur-Oise, en France, des dirigeants en exil de l’Organisa­tion, voit déferler une vague d’immolations par le feu à Paris, à Rome, Londres, et Bruxelles ; sacrifices commandés qui ont fait en France l’objet d’un procès à l’automne 2007]. Protégés de Saddam Hussein, l’Ompi avait été, après la chute du dictateur, remise en selle par les troupes d’occupations anglo-saxonnes. Forte d’en­viron 3000 personnels entraînés et fortement disciplinés, disposant de matériels offensifs lourds (artillerie et blindés), l’organisation, bien qu’inscrite sur les listes du terrorisme internationale, bénéficie ouvertement d’un fort support dans les grandes capitales européennes et à Washington où des groupes de pression institutionnels remarquablement organisés et actifs tels le CNRI, Conseil national de la résistance, servent de vitrine officielle de l’Organisation et de caisse de résonance aux campa­gnes lancées contre la République islamique.

Avant même la Révolution de 1979, il apparaît que les É-U auraient, dès cette époque, lorsque Zbigniew Brzeziriski obtint du président Carter l’abandon de Reza Chah, soutenu voire encouragé les Moujahidin E Khalq dans la perspective d’établir une « République iranienne devant s’orienter vers un choix fédéraliste ». On sait ce qu’il en est advenu sans qu’à ce propos les analystes n’aient jugé utile d’épingler ce retentissant fiasco de la politique américaine*.

 

Aujourd’hui il semble bien que ce ne soient pas des considérations humanitaire qui ont prévalu pour maintenir la base avancée de l’OMPI au Kurdistan irakien, le camp Ashraf qui maintient de manière autonome une force d’intervention opéra­tionnelle susceptibles de conduire des opérations sur le territoire iranien comme en 1989 – même si ce fut alors un échec cuisant – à la signature du cessez-le-feu irako-iranien. Rien n’interdit de penser que telle tentative pourrait être réitérée, conjoin­tement ou de façon coordonnée avec le PPK, en cas de crise majeure, politique ou militaire. Cela en vue d’ouvrir un front de diversion sur le flanc ouest du dispositif de sécurité iranien. Hypothèse qui n’a rien d’absurde si l’on considère que d’autres opérations de fixation pourraient simultanément être déclenchées, au Sud dans le Khouzistan, à l’Est au Baloutchistan.

Déjà la branche militaire de l’Ompi assure un important travail d’écoute des télécommunications iraniennes, poursuivant en cela une mission de renseignement déjà assuré avant 2003au profit du régime baasiste. L’Ompi de part sa position est également a même de répercuter des informations obtenues par d’autres canaux tels la NSA ou le Shin Beth, permettant aux sources originales est de rester dans l’ombre. Un moyen de faire diffuser des informations à caractère stratégique indi­rectement. Interrogé l’Ompi désignera le cas échéant le secteur lucratif (privé) pour l’achat d’images satellitaires dont il fera ensuite l’usage politique que l’on sait. C’est ainsi que les premières révélations relatives au programme nucléaire iranien inter­viennent en août 2002 quand le CNRI, remet à Vienne, à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), une documentation étoffée sur le programme mili­taire développé à Natanz et à Arak. Or depuis le 3 décembre et le rapport du NIE il serait loisible de supposer que cette information pourrait n’avoir été qu’un élément de manipulation participant de larges manœuvres de désinformation.

Dans le cadre déjà évoqué d’un changement de régime, l’Ompi pourrait assu­rément jouer un rôle, au moins dans un premier temps, dans la construction d’un État fédéral iranien, idée inscrite en toutes lettres dans la constitution interne du mouvement. En tant qu’organisation militaire, au même titre que le PKK, l’Ompi est de toute évidence l’un des atouts dont dispose les É-U pour la réalisation d’une éventuelle balkanisation de l’Iran. [Rappelons à nouveau qu’il ne s’agit pas d’une simple hypothèse d’école mais d’une politique et d’une tendance lourde dont nous voyons ici et maintenant les effets : il n’aura fallu que quinze ans pour achever, avec l’indépendance du Kossovo, le démantèlement de la Fédération yougoslave]

 

La « contestation » azérie

Avec 16 millions d’âmes (25 % des Iraniens) en Azerbaïdjan oriental, les Azéris constituent la plus importante minorité d’Iran. Une minorité chiite ne connaissant pas les difficultés d’ordre confessionnel rencontrées par les Kurdes ou les Baloutches sunnites.

Cette importante minorité turcophone est jusqu’ici parfaitement intégrée à la République islamique, elle conserve cependant un fort sentiment identitaire, suffisamment marqué pour susciter des revendications de plus en plus insistantes en matière de droits culturels et linguistiques. Par exemple l’application du droit constitutionnel d’un enseignement en langue turque. Des voix s’élèvent donc aujourd’hui (parfois sensibles aux sirènes du pantouranisme), pour réclamer le di­vorce de l’Azerbaïdjan iranien et se réunion avec la République d’Azerbaïdjan, la­quelle ne comptent que 8 millions de citoyens.

Dans ce contexte, la diplomatie américaine à commencer d’accentuer son sou­tien à la minorité azérie à partir de l’été 2003 dans le prolongement de la chute de Saddam Hussein. Le Département d’État s’est dès lors efforcer d’apporter une aide aux formations azéris dissidentes qui se sont senties encouragés par l’effondrement du pouvoir baasiste irakien. « Nous n’avons plus peur des mollahs » déclarait ainsi au Sunday Telegraph, en juin 2003, l’une des figures montantes de l’indépendantisme azéri. Un ressentiment qui s’est particulièrement manifesté, toujours en juin 2005, à l’occasion des présidentielles iraniennes, état de fait qui a entraîné une accentua­tion des mesures répressives de la part des autorités centrales. Une « agitation » qui a repris en 2006 et a culminé notamment fin mai avec un rassemblement inouï depuis la révolution de 1979, avec quelque 200 000 personnes dans les rues de la capitale régionale, Tabriz.

Or, si le sous-sol de l’Azerbaïdjan oriental ne possède pas de ressources notables, cette province iranienne n’en occupe pas moins une position non négligeable sur la carte régionale du Sud-Caucase sur le Bassin de la Caspienne. Une mer d’un intérêt primordial aux yeux de Washington eu égard à ses réserves de pétrole et à sa situation géostratégique. Deux stations de surveillance radar américaines sont d’ailleurs en cours de réalisation dans le voisinage des frontières iranienne et russe, qui complètent le dispositif d’encerclement de l’Iran déjà en place avec la base aé­rienne d’Herat en Afghanistan et celen navale de Bahrein. De plus les É-U incitent avec insistance l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan à étoffer leurs forces marines sous couvert de contrer d’éventuelles « menaces transnationales ». Une première dotation de 30 millions de dollars vient ainsi d’être affectée à la modernisation des gardes côtes azerbaïdjanais, une aide s’inscrivant dans l’Initiative pour la sécurité de la mer Caspienne (Caspian Guard Initiative) initiée en 2003 par Donald Rumsfeld alors Secrétaire à la Défense.

Si l’on prend finalement en compte la possible installation d’une base américai­ne sur le sol de la République azérie, on comprendra mieux quels enjeux politiques et militaires, se trouvent désormais liés au maintien de la stabilité en Azebaïdjan oriental dont il s’agit de maintenir l’intégration dans une nation iranienne dont les événements récents montrent que la vigilance a été prise en défaut eu égard au respect des identités.

 

Khouzistan

La région du sud-ouest de l’Iran, la province du Khouzistan est majoritairement peuplée d’Arabophones (généralement estimés à 2 millions soit près de 3 % ) et, de ce fait, parfois appelée « Arabistan ». Région éminemment stratégique en ce qu’elle recèle la majeure partie du pétrole iranien (80 % de la production nationale). Si la province, quoiqu’arabe mais avant out chiite, ne s’était pas ralliée à Saddam Hussein lors de son offensive de septembre 1980, elle n’en est pas moins depuis 2004 le théâtre d’une agitation croissante en rapport évident avec l’évolution de la situation dans le Sud chiite de l’Irak que les troupes britanniques viennent d’évacuer et de remettre officiellement aux autorités irakiennes.

« L’Arabistan — ou région d’Al-Ahwaz — est plus connu sous le nom de Khouzistan — le Pays des tours — depuis la « persianisation » de la province par Reza Chah Pahlavi en 1925. Il est situé à l’extrême sud-ouest de l’Iran, entre le Golfe, le Chatt Al Arab, les montagnes du Kurdistan iranien et les monts Bakhtiar de la chaîne du Zagros. Il est peuplé majoritairement d’Arabes chiites, issus de tribus venues de la péninsule arabique dès l’époque akkadienne, ou qui se sont installées après l’islamisation de la Perse »**.

La résistance au pouvoir centrale y est ancienne et les phases de révolte alternent avec les massacres. Dès 1960, le Front national de libération de l’Arabistan et du Golfe arabe fondé en 1956, se transforme en 1967 en Front de libération d’Al-Ahwaz et se donne pour programme le rattachement de la région à l’Irak. Une revendi­cation qui prend tout son sens si la division de l’Irak entre aire sunnite et chiite devait permettre la création d’un état chiite englobant les champs pétrolifères tant iraniens qu’irakiens. En sens inverse, dans le conflit irano-irakien (80-89) Bagdad aurait eu pour objectif la constitution d’une République arabe d’Arabistan, volonté à laquelle les É-U auraient mis leur veto. L’éclatement de l’Iran n’étant pas encore à l’ordre du jour car n’ayant pas fait l’objet d’une théorisation achevée dans le cadre de l’Initiative Greater Middle East. C’est donc pour reprendre sur l’Arabistan dont l’Irak aurait été historiquement spolié, que Bagdad lance sa première offensive en 1980. La province sera alors le théâtre des combats les plus durs et les plus coûteux en vies humaines d’une guerre largement encouragée en sous-main par les puissan­ces occidentales qui alimentent en armes les deux camps.

Après leur victoire de 2003, il semblent bien que les É-U aient repris pour leur propre compte le projet de Saddam Hussein comme l’indiquerait le regain d’intérêt du Pentagone (qui y utiliserait des drones, robots de reconnaissance aérienne, de­puis 2004), commanditaire d’une étude holistique remise en février 2006, relative aux minorités iraniennes et conduite par le consultant Hicks and Associates l’une des plus importants prestataires de services qui avait été largement sollicité dans la préparation et la planification de la guerre de 2003 contre l’Irak.

En effet, depuis mars 2006, le Front populaire et démocratique des Arabes d’Ahwaz, basé à Londres, dispose d’un canal satellite australien par lequel il diffuse des programmes audiovisuels réguliers dans lesquels sont dénoncés «quatre-vingts années d’occupation iranienne». Relation de cause à effet des troubles, vite réprimés, se déclarent à partir d’avril 2005 à Ahwaz, chef-lieu du Khouzistan et à Mahshahr dans le sud de la province sur fond de rumeurs relatives au déplacement de po­pulations arabes (et alors même que ceux-ci s’estiment être plus ou moins laissés pour compte alors qu’ils habitent la région pétrolière la plus riche du pays). Le site Internet de la chaîne Al Jezireh diffuse en effet des informations selon lesquel­les serait en préparation «un projet d’épuration ethnique du Khouzistan»… Téhéran est accusé de chercher à modifier la composition ethnique de la population du Khouzistan au profit des Persans délibérément privilégiés en termes d’emploi, et donc au détriment des Arabes, ce qui laissait supposer l’existence d’un plan pour « iraniser » et/ou « désarabiser » la province.

En juin puis en octobre de la même année des attentas commencent à faire parler du Khouzistan à l’extérieur. À Ahwaz, des actes terroristes sont revendiqués par les Brigades des martyrs révolutionnaires Ahwazi. En janvier 2006, ce sont deux bombes (toujours à Ahwaz), qui font 8 morts et 48 blessés. Le journaliste améri­cain et ancien agent de la NSA, Wayne Madsen, réputé bien informé, annonce qu’une République Démocratique d’Ahwaz serait automatiquement reconnue par les Etats-Unis et certains de ses alliés les plus proches. Le gouvernement britan­nique aurait par ailleurs facilité l’ouverture d’un bureau de la mouvance séparatiste arabe à Londres.

Mais c’est autour du 17 juin 2005 date des élections présidentielles que là en­core, selon la loi des série ou par une vraie-fausse coïncidence, que démarre une campagne d’attentats. Le 16 juin le « Mouvement de lutte arabe pour la libération d’Ahvaz » revendique les attentats perpétrés à Ahwaz par le biais d’une vidéo mise en ligne sur la Toile. Le 3 septembre 2005, trois bombes détruisaient des oléoducs reliant Ahwaz à la raffinerie d’Abadan (principale raffinerie iranienne avec une ca­pacité de 450.000 b/j et 30 % de la capacité totale de raffinage de l’Iran). Le 16 octobre 2005, c’est au tour de l’oléoduc de Maroun qui est saboté.

Le 24 janvier 2006, deux nouveaux attentats touchent une nouvelle fois la ville d’Ahwaz où le président Mahmoud Ahmadinejad était attendu, sa visite ayant été inopinément annulée. À cela s’ajoute l’incendie en mars 2007 de l’oléoduc reliant les villes d’Abadan et Ahwaz ; un sinistre à mettre peut-être en parallèle avec l’in­cendie d’origine qui avait en partie détruit le 19 février précédant, la raffinerie de Téhéran hypothéquant ainsi lourdement la production de carburant en Iran. Chacun garde en mémoir les récentes émeutes qui ont embrasé l’Iran justement en raison des difficultés d’approvisionnement en produits raffinés dans un pays, soumis à un sévère embargo, et dépendant à 40 % de ses importations pour ses approvisionnements de carburants. Toutes choses qui en disent long sur la vulnéra­bilité potentielle de la République à travers un Khouzistan excentré et vulnérables aux menées extérieures.

 

Baloutchistan

Les Baloutches se comptent à 2,1 millions en Iran (3 % environ de la popula­tion iranienne), au Sistan-Balouchistan, Les régions du sud-est de l’Iran (provinces du Sistan-Baloutchistan, du Khorassan et du Golestan) peuplées de Baloutches, une ethnie de 5 millions de personnes à cheval sur le Pakistan, l’Afghanistan et l’Iran. Sunnites à l’instar de Kurdes, les Baloutches, établis dans le sud-est de l’Iran à cheval sur la frontière pakistanaise, se plaignent, comme toute communauté ex­centrée (pensons aux diverses ethnies du Darfour au Soudan) de ne pas bénéficier suffisamment de l’exploitation des ressources naturelles (cuivre et or) exploitées sur son domaine et d’être l’objet de discriminations institutionnelles, notamment confessionnelles, du fait d’un État jacobin. À ce titre les postes de la fonction pu­blique et plus particulièrement dans la police, sont attribués à des persanophones ; dans les écoles, la langue baloutche est interdite. Des incitations matérielles à s’ins­taller sont accordées à des Persans, tels des logements subventionnés ou des terres agricoles de telle façon que, tout comme les Arabes iraniens du Khouzistan, les Baloutches soupçonnent aujourd’hui le gouvernement de vouloir modifier l’équi­libre démographique visant à minorer les autochtones dans les centres urbains, en particulier à Zahedan, Iranshar, Chabahar et Khash.

 

À l’Est l’irrédentisme baloutche crée depuis longtemps de réelles difficultés au Pakistan ; une question qui déborde en vérité largement la frontière et se développe sur fond des convoitises multinationales suscitées par les richesses minières – or et cuivre – dont les déserts du Balouchistan regorgent. Or, la province de Kerman à l’Est du Bloutchsistan, est également triche de ressources minérales exceptionnel­les qui constituent une forte incitation pour de smouvementss indépendantistes soutenus par des intérêts transnationaux et des acteurs étatiques ou privés. Notons que la Société nationale des industries du cuivre, créée en 1972 gère la mine à ciel ouverte de Sarcheshmeh, le second plus grand dépôt de cuivre mondial (1milliard 200 millions de tonnes de sulfates de cuivre et d’or). 365,000 tonnes de cuivre y sont produits chaque année ; le gisement contient aussi également de fortes quantités de molybdène, et d’or, plus 3500 ans de réserves au rythme actuel d’extraction qui est de 100 tonnes par jour ; les 2/3 de la production sont exportés pour 1,5 milliards de dollars annuels.

Il est assez difficile d’avoir de documenter précisément l’agitation qui sévit dans une province où le banditisme et la contrebande sont des activités traditionnelles.

Les faits publiés et l’information accessible laissent cependant entrevoir une ins­tabilité en nette augmentation de la province sur fond et de trafic de drogues. En mars 2006, le groupe sunnite Joundallah, les soldats de Dieu, tue 22 personnes qui circulaient en voiture non loin de la frontière pakistanaise. Groupe déjà présent au Kurdistan irakien où leur village avait été bombardé par l’US Air Force peu avant le déclenchement de l’Opération Choc et Effroi. Ce groupe avait commencé à se manifester en décembre 2005 à l’occasion de l’enlèvement de neuf soldats sur la frontière pakistanaise dont huit furent libérés, le neuvième exécuté. En mai, il s’agissait de douze passagers de quatre véhicules qui étaient tués dans la province de Kerman jouxtant le Sistan-Balouchistan. Le 15 décembre, peu avant des élections locales, c’est une voiture piégée qui explose à Zahedan faisant une seule victime. Les autorités exécutent les sept responsables présumés des attentats de mars 2006..

Parmi les protagonistes de la rébellion des provinces de l’Est, mentionnons le Front du Baloucthistan Uni né en 2003 et basé à Londres (toujours cette étonnante concordance de date – c’est à la même époque que se ré-allume les rebellions du Darfour) ou l’Organisation démocratique du peuple du Baloutchistan ou le Conseil national baloutche qui fait son apparition en 1994. Tous revendiquent l’indépen­dance à des degrés divers et sont accusés, à tort ou à raison, de participer à la fois du terrorisme et du banditisme

Le Joundallah commence pour sa part à se manifester le 31 décembre 2005, la chaîne Al-Arabiya avait annoncé depuis Dubaï l’enlèvement spectaculaire de 9 soldats iraniens lors de l’attaque d’un poste de police de la région de Sarevan où le 15 décembre précédent le cortège du président Ahmadinejad avait été attaqué par « des bandists » et deux de ses gardes du corps abattus. une prise d’otages qui a eu lieu début 2006. Le groupe exigeait la libération de ses membres emprisonnés, et a exécuté plusieurs otages pour prouver sa détermination. Par ailleurs l’opération aurait été revendiqué en outre sur une chaîne de télévision appartenant aux Moujahidines du Peuple ! Du Kurdistan au Baloutchistan, il semble ainsi qu’il existerait une sorte de régie en matière communication.

En 2002 la lettre confidentielle israélienne Dekka-net-Weekly (n°76. 26 sep­tembre 2002 – information reprise en juin 2006 par l’Ifas, Institut français d’études stratégiques) signalait la possibilité que des éléments de la CIA infiltrés en Iran parla province afghane de Zabol, auraient commencer à opérer au Sistan-Balouchistan. Ce qui n’auraient en soi rien d’extraordinaire sachant que de telles missions de reconnaissances sont vraisemblablement et régulièrement conduite depuis 2003 à partir d’Erbil au Kurdistan irakien.

Dès mai 2006, Le Président Ahmadinejad, confronté à des faits de plus en plus difficiles à passer sous silence, avait établi un rapport entre la montée des tensions au sein des minorités périphériques et le procès d’intention instruit contre l’Iran quant à son programme nucléaire. Le chef d’Etat iranien avait, à ce propos au cours d’un Conseil des ministres, le 28 mai, avancé que « . le complot ennemi visant à créer des différends ethniques dans le pays avait été ourdi en raison de la résistance du Peuple iranien sur la question nucléaire ». Le jour suivant cette déclaration, l’Ayatollah Ali Khamenei, le Guide de la Révolution, avait également ouvertement dénoncé dans une intervention télévisée le « complot » visant à fomenter des affrontements inter­ethniques, reconnaissant ainsi que la question était devenue un sujet majeure de préoccupation nationale.

Il est ici important de remarquer que si c’est au début de 2005 que des troubles assortis d’attentats commencent à éclater simultanément, et avec une intensité in­habituelle, au sein de toutes les minorités nationales iraniennes. Au Khouzistan d’abord, quelques mois plus tard, durant l’été, en Azerbaïdjan occidental, à Mahabad, où les troubles culminent après le 9 juillet 2005 et la mort d’un ma­nifestant kurde abattu par les forces de police,puis en Azerbaïdjan oriental et au Baloutchistan en toute fin 2005 qui provinces qui deviennent tout à tour le théâtre de violences.

Simple coïncidence exprimant un malaise structurel de la part de minorités délaissées par le pouvoir central ou autre chose ? La situation perdure en 2006. Au Baloutchistan où apparaît un groupe sunnite essaimage d’un groupe salafiste établit avant 2003 au Kurdistan irakien, le Joundollah qui se manifeste spectaculairement par l’enlèvement de 9 soldats iraniens le 25 décembre 2005, opération réitérée en mars 2006 avec l’attaque du convoi du gouverneur de la province dans lquelle une vingtaine fonctionnaires iraniens trouvent la mort. À quelques jours de là, toujours en mai 2006, de violentes manifestations ont lieu dans plusieurs villes d’Azerbadjan occidental.

Dans chaque situation préexiste un vieux fond latent de revendication identi­taire généralement nourri par le moindre souci du Centre à l’égard de la périphérie et l’exploitation de ressources sans bénéfice direct perceptible pour les occupants historiques du sol. Ce qui est frappant dans ces événements, c’est bien entendu la simultanéité de l’actualisation de ces revendications suivant un schéma quasi analo­gue. Avec pour point de départ, dans tous les cas une rumeur, s’appuyant sur des faits constitutifs des discriminations réelles (ou ressentis comme telles) ayant trait par exemple à la préférence donnée dans les emplois publics, l’enseignement, la police, aux iranophones, etc. Ou encore des bruits faisant état de plans de déplace­ment de populations et de modification de la composition ethnique de la province, de menace sur l’enseignement de la langue nationale, tous faits réels ou supposés qui serviront de catalyseurs à une inquiétude ou un ressentiment latent et qui, à un moment X, vont se cristalliser en mouvement collectif de colère, de manifestations, d’émeutes qui créeront un climat favorable ou constitueront le support d’actions à caractère résolument terrorist.

 

Reprenons le calendrier :

Les prémisses de la poussée récentes des forces centrifuges démarre proprement dite en 2004, au Khouzistan et au Kurdistan avec le Congrès fondateur du PJAK, lequel depuis lors se prévaut de quelque 80 opérations militaires dans le Kurdistan iranien, ce qui conduira, en avril 2006, les forces iraniennes a entrer à deux reprises au Kurdistan irakien. Tout comme le font aujourd’hui les forces turques, de façon réitérées, en ces derniers jours de l’année 2007.

C’est en avril 2005 que des émeutes éclatent au Khouzistan, ce qui coïncide avec la possible rencontre à Washington, le 23 du même mois, de Said Taher Naamahad, l’un des dirigeants du Front du Khouzistan, avec certains Conseillers de la Maison-Blanche. À partir de septembre une série d’attentats détruisent des installations pétrolières d’intérêt vital de la province (oléoducs), actions terroristes qui se pro­longent au printemps 2006 (raffinerie de Téhéran). Le gros de la vague, le tsunami irrédentiste, a cependant déferlé en accompagnement des élections présidentielles dont les deux tours ont lieu les 17 et 24 juin 2005. Une agitation violente qui peut s’interpréter sans absurdité comme une tentative de déstabilisation intérieure de la République islamique. Une secousse sismique dont les répliques se sont répétées jusqu’à présent même si l’amplitude n’a plus été équivalente.

Il faut ici rappeler que le 20 février 2005, les représentants officiels de sept organisations représentant les diverses « nationalités » iraniennes, s’étaient réunis à Londres. Une conférence prolongée à Washington le 26 octobre 2005 suivant par un forum organisé à l’inititative de Michael A. Leeden et de l’American Enterprise Institut. Et faut-il voir là plus qu’une troublante coïncidence au risque d’établir une éventuelle relation de cause à effet ?

L’agitation a donc repris au printemps 2006, notamment dans la communauté azérie Tabriz connaissant le 24 mai une poussée d’effervescence populaire sans équi­valent depuis 1979 et la Révolution, ce qui induisait M. Ahmadinejad a désigner le 25 mai, le lendemain des événements, les ennemis extérieurs de l’Iran comme source des troubles ethniques. Selig S. Harrison, Directeur à Washington au Center for International Policy, publié dans le monde diplomatique d’octobre 2007, dé­crit abondamment comment la Maison Blanche a lancé, selon ses sources, une large offensive en vue de déstabiliser l’Iran de l’intérieur « en aidant des groupes séparatis­tes, qu’ils soient arabes, kurdes, baloutches ou azéris ».

À l’appui de son propos, il rapporte que la « Secrétaired’Etat CondoleezzaRice… n’a obtenu l’ajournement d’une décision relative à l’option militaire qu’au moyen d’un compromis dangereux : une intensification des opérations clandestines visant à déstabili­ser la République islamique, lesquelles ont été confirmées par une directive présidentielle fin avril 2007 »… « Ces opérations se poursuivent depuis une dizaine d’années ; mais, en l’absence d’une couverture officielle, la Central Intelligence Agency n’a agi que par personnes interposées. Le Pakistan et Israël, par exemple, ont fourni des armes et de l’argent à des groupes rebelles dans le sud-est et le nord-ouest de l’Iran, où les minorités baloutche et kurde, sunnites, combattent de longue date le pouvoir central perse et chiite. L’autorisation présidentielle d’avril permet l’intensification des opérations « non létales » conduites directement par des agences américaines. En plus d’une multiplication des émissions de propagande, d’une campagne de désinformation et de l’enrôlement d’exi­lés en Europe et aux Etats-Unis afin d’encourager la dissidence politique, le nouveau programme privilégie la guerre économique, notamment la manipulation des taux de change et d’autres mesures propres à perturber les activités internationales bancaires et commerciales de l’Iran ».

Téhéran, soucieux de renouer les fils du dialogue, sachant que les É-U ont un urgent besoin de sa coopération pou parvenir à stabliser la situation tant en Irak qu’en Afghanistan souhaite à tout prix éviter de « faire perdre la face » à ses inter­locuteurs potentiels. ll ne veut pas pas non plus les mettre en porte-à-faux. Reste que les dirigeants iraniens en jugent d’après leur propre psychologie ne comprenant pas que la culture américaine, en matière de négociation du fort au faible, n’est celle de l’échange équitable mais du contrat léonin, c’est-à-dire l’acceptation des termes inégaux d’un marché, autrement dit sans contrepartie ou presque, en un mot, ac­ceptable sans condition.

À ce titre, très vraisemblablement, il ne saurait y avoir de véritable marchandage avec celui qui est a priori désigné comme l’ennemi et l’incarnation du mal. Bin sûr on ne peut que se féliciter du changement de ton adopté récemment par Mme Rice qui souhaite placer l’Iran, pour ce qui est de l’établissement d’un dialogue, sur un pied d’égalité avec la Corée du Nord. Une ouverture bienvenue à l’aube d’une nouvelle année chargée de toutes les inquiétudes dans la perspective d’une éven­tuelle crise financière internationale. Les É-U savent l’Iran intérieurement affaibli (comme l’on montré les émeutes liées aux difficultés d’approvisionnement d’es­sence) et continueront de rallier des suffrages dans la Communauté internationale pour augmenter les pressions exercées sur l’Iran, notamment économiques. Le but de l’Administration américaine n’est-il pas au final de fragiliser toujours d’avantage l’édifice sociétal iranien, et comme nous l’avons vu en attisant les ressentiments intérieurs et en excitant les forces centrifuges ordinairement latentes mais présentes dans toutes les minorités périphériques ?

* Ancien grand reporter au Figaro-Magazine, Jean-Michel Vernochet est aujourd’hui un analyste reconnu des relations Nord-Sud. Écrivain et journaliste, son dernier ouvrage témoigne d’un engagement en faveur d’une Europe appelée à venir une voix authentiquement indépendante dans le dialogue des civilisations.

Notes

 

* Notons encore que ce projet de République fédérale iranienne préfigurait ou annonçait l’Initiative Greater Middle East qui prévoit de redessiner la carte du monde musulman sur des bases communautaro-fédérales ; une étape du processus général de globalisation dans lequel lee Soudanest également aujourd’hui en ligne de mire bien qu’il ne soit pas mentionné dans le plan de l’IGME, un projet dont il n’est plus guère fait mention mais dont on peut constater la permanence à la lecture des événements.

À titre d’exemple l’éclatement de la Fédération yougoslave au cours de le dernière décennie du XXe Siècle, dont la dernière phase devrait s’accomplir début 2008 avec la proclamation unilatérale d’indépendance du Kossovo, procède d’une mouvement plus large à l’œuvre au sein de l’Union européenne lequel se manifeste par de puissantes poussées centrifuges en Espagne (Catalogne, Pays basque) ou encore en Belgique dont l’existence en tant que nation semble de plus en plus précaire, pour ne pas parler de l’Europe orientale et pour ne citer que quelques cas parmi les plus spectaculaires.

** Voir notamment les analyses de David Rigoulet-Roze pour l’Institut français d’analyse stratégique.

*** Article de référence : « La libération de l’Arabistan ».Gilles Munier 12 juin 2006.

 

 

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