INDE-IRAN POUR QUELLE COOPÉRATION STRATÉGIQUE ?

Ali RASTBEEN

Avril 2008

Les nouvelles prémices de la fin d’un monde « unipolaire » sont de bon augure pour la géopolitique en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Si, grâce à la disparition de l’hégémonie d’une seule puissance sur le reste du monde, le danger d’une guerre soudaine et dévastatrice pouvait être écarté, l’évolution de la civilisa­tion pourrait se poursuivre de manière inégale mais acceptable.

Le monde régi par une puissance unique, incarnée par M. Bush et ses amis, arrive à son terme. Le rêve d’un autre monde semble se concrétiser. Depuis le troi­sième millénaire, le commerce international a subi une évolution incroyable tant au niveau des biens échangés qu’au niveau des moyens utilisés. Seul un séisme inattendu et brutal peut empêcher son essor1.

En Asie, berceau des principaux foyers de la civilisation, la Chine et l’Inde, grâce à leurs aptitudes prodigieuses, se sont invitées sur la scène économique inter­nationale. Leur puissance commence tout juste à se développer. Ces deux pays ont simultanément traversé deux siècles de tumultes et de dommages dus à l’agression occidentale. En 1840, toute la péninsule indienne, propriété de la « Compagnie des Indes Orientales », fut sous domination britannique, dont la marine attaqua cette même année la Chine afin d’ouvrir ses portes au commerce de l’opium. Peu de temps auparavant, les vingt-cinq années de guerre entre la Russie et l’Iran (1803-1828) aboutirent à la défaite cuisante du roi Qajar grâce à la complicité de la Grande-Bretagne2.

Ce rappel historique est nécessaire car, depuis le début du troisième millénaire, l’Asie de l’Est et du Sud a ouvert, grâce à son épanouissement, un nouvel horizon pour les évolutions futures. Tandis que les États-Unis concentrent tous leurs efforts sur le fameux projet du « Grand Moyen-Orient », en tant que centre géopolitique du monde, on assiste depuis les deux dernières décennies à l’apparition de nouveaux pôles de solidarité et de concordance internationales en Asie de l’Est et du Sud. Ce phénomène attire l’attention des pays soumis à la pression du projet du « Grand Moyen-Orient ».

Continuant les antécédents historiques, un attrait mutuel règne entre l’Iran et l’Inde. Ce dernier pays, libéré du joug de deux décennies de domination occiden­tale, tente d’être présent de manière indépendante sur l’échiquier géopolitique du XXIe siècle. Conformément à une stratégie adaptée aux besoins modernes, il élar­git ses liens à l’échelle internationale et régionale. Grâce à sa structure démocrati­que et à un pragmatisme politique au niveau régional et continental, même avec ses voisins pakistanais et chinois, l’Inde tente d’occulter ses différends antérieurs et même ses prétentions territoriales afin d’établir des relations de coopération à grande échelle3.

La nouveauté de la géopolitique de cette région réside dans les aspects pratiques de la stratégie. Pour établir des relations harmonieuses entre les pays et une col­laboration au service d’une évolution fondamentale de la région, pour permettre aux pays de « l’axe du Sud » de se développer indépendamment des puissances dominatrices, la stratégie est de transformer le potentiel en réalité. Les différents secteurs de coopération entre l’Iran et l’Inde dessinent des perspectives claires pour l’Asie du Sud et l’océan Indien. L’énergie n’est pas le seul lien entre les deux pays. La collaboration dans le cadre de la production « Pars Sud », dans le golfe Persique, n’est qu’un début. Elle est accompagnée du « pipe-line de la paix » qui, en traversant le Pakistan, joue un rôle important dans l’atténuation du conflit indo-pakistanais qui dure depuis plus de soixante ans. De même, le transit des marchandises depuis l’Asie centrale et occidentale vers les ports de l’Iran et de l’Inde promet l’épanouisse­ment économique de l’Asie du Sud et de l’océan Indien jusqu’à la Méditerranée4.

Naturellement, ce processus s’oppose aux ambitions de l’initiateur du « Grand Moyen-Orient »5 qui profite de chaque situation pour ériger des obstacles : le fait que l’Iran cherche à s’éloigner du périmètre de domination des « initiateurs du projet du Grand Moyen-Orient », en empêche la réalisation. En effet, situé entre le golfe Persique et la Mer Caspienne, ce pays est le maillon entre l’Asie centrale et l’Ouest. Si l’Iran refuse de s’intégrer dans le projet, celui-ci est donc condamné et met ainsi fin aux rêves dominateurs de ses initiateurs. Le combat que mènent contre l’Iran les États-Unis (et leur allié de cinquante ans, Israël) dans les pays arabes et asiatiques, fait mal augurer de l’avenir du projet du Grand Moyen-Orient. Les in­quiétudes persistent quant à sa réalisation.

Le fait est que, depuis cinquante ans, Israël bénéficie de l’arsenal des pays occi­dentaux et qu’il est devenu, aujourd’hui, leur associé dans leurs politiques moyen-orientales. Il s’érige en négociateur lors des transactions internationales pour le commerce des armements sophistiqués de l’Occident. Cette situation ne traduit pas seulement l’égoïsme des initiateurs du projet du Grand Moyen-Orient. Les en­tretiens permanents d’Israël avec la Chine, le Japon, la Russie, l’Inde… pour tenter de les dissuader de coopérer avec l’Iran, reflètent la menace que représente pour les Occidentaux l’ouverture de l’Iran à l’Asie de l’Est et du Sud.

Ce qui est remarquable dans les relations entre Washington et les nouvelles puissances émergentes, est la dépendance réciproque des États-Unis et de ces pays. L’économie de l’Occident a autant besoin de l’Inde que l’Inde de l’Occident. La levée des obstacles frontaliers semble être une nécessité dans les conditions actuelles. L’Occident, en particulier les États-Unis, ne peut plus avoir comme perspective de monopoliser le marché mondial. Cette nouvelle situation s’applique à la Chine et à l’Inde, compte tenu de leur étendue territoriale et leur population. La péninsule indienne, vu sa capacité de consommation et de production à grande échelle, a un fort potentiel concurrentiel au niveau international.

Il ne faut pas non plus oublier que le niveau du potentiel humain et l’évolu­tion des technologies nouvelles en Inde constituent des avantages certains dans ses relations avec les États-Unis. II est à noter que des milliers de mathématiciens indiens seront chargés du futur système technologique américain et leur présence aux États-Unis sera un facteur stabilisateur de la capacité concurrentielle américaine sur le plan international.

 

Quelle place pour l’Iran dans la stratégie indienne de bon voisinage ?

Même si l’Inde n’a pas le droit de veto au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, il est indéniable que, dans la détermination de la politique de l’Organisation des Nations Unies, son futur rôle politique sera déterminant et représentera un facteur stabilisateur de paix. L’Inde, ayant choisi la voie de la coopération et de la construction dans le cadre de sa politique de coexistence avec ses voisins (le Pakistan et la Chine), a atteint le rang de puissance pouvant agir en faveur de la coopération régionale, continentale et mondiale6.

Il convient de se pencher sur la portée de la politique destructrice des États-Unis pour empêcher les relations entre l’Iran et la péninsule indienne. Naturellement, en tant qu’unique puissance d’un monde unipolaire, les États-Unis bénéficient de capacités importantes pour mener leur politique. Cependant, cette politique est limitée aux conditions conjoncturelles. Plus le temps passe, plus les possibilités des États-Unis s’amenuisent. Or, la condition préalable à une telle métamorphose ré­side dans l’adoption d’une politique consciente, planifiée, à l’abri de toute tension, réaliste qui, par le biais de solutions pragmatiques, cherche à résoudre les problèmes sans passer par une approche propagandiste.

Semer des vents de haine et d’intégrisme n’aboutira qu’à récolter des tensions et des incertitudes internationales. La guerre pour la paix, derrière le bouclier du prag­matisme, est une arme dont les dirigeants indiens se sont munis depuis longtemps. C’est avec cette même arme qu’ils freinent Washington et poursuivent simultané­ment leur politique régionale de manière indépendante. Il ne faut pas oublier que, durant la dernière décennie du XXe siècle, l’époque où on pouvait « s’imposer par la technologie nucléaire » est révolue. Depuis bien longtemps, les détenteurs des ar­mes nucléaires sont entrés dans une période de commerce du savoir-faire nucléaire en utilisant ainsi les conflits au profit de leur commerce. Aujourd’hui, les chefs de la diplomatie occidentale utilisent les tumultes nucléaires au Moyen-Orient pour vendre des centrales nucléaires à des pays qui n’en ont aucunement l’utilité.

Les capacités nucléaires militaires de l’Inde font d’elle une puissance nucléaire incontestable et, de facto, augmentent son influence sur toute la région de l’Asie centrale et du Sud. Néanmoins, sa démographie grandissante ne cesse de progres­ser et son internationalisation impose une politique internationale plus équilibrée privilégiant le partenariat renforcé avec ses voisins et les puissances émergentes. L’établissement du bon voisinage a été renforcé dans les années 2000 par l’instau­ration de la confiance envers le Pakistan. Des accords ont été passés portant sur la lutte contre le terrorisme, des cartes délimitant la « Line of Actual Control » ont été échangées avec la Chine7. Il ne faut pourtant pas oublier que les pays voisins, no­tamment la Chine et le Pakistan, renouvellent leur arsenal militaire, ce qui crée une dynamique de défense en évolution permanente8. L’Inde et le Pakistan n’ont pas adhéré au Traité de non-prolifération nucléaire et se sont déclarés « puissances nu­cléaires » au lendemain de leurs essais de 1998. Si, dans ses stratégies de dissuasion, l’Inde a opté pour une politique de non utilisation de l’arme nucléaire en premier « nuclear no-first use », ce n’est pas le cas du Pakistan, qui dispose de forces militaires conventionnelles moindres. Tous deux conçoivent l’arme nucléaire comme force de dissuasion mutuelle, mais dans le cas indien, cette force de dissuasion s’exerce aussi vis-à-vis du grand voisin chinois9. Cependant, New Delhi considère la Chine comme un ennemi nucléaire potentiel au même titre que le Pakistan. Les poten­tialités nucléaires chinoises sont estimées, l’arsenal nucléaire chinois est évalué en 2000 à 350 à 450 têtes nucléaires10. Toutefois, l’ouverture indienne et son accueil des grandes plateformes d’externalisation des entreprises américaines, rendent son attractivité commerciale et économique importante dans la région. Ainsi la prise de conscience, à Pékin, des nouvelles capacités nucléaires et économiques de l’Inde adoucit les relations bilatérales. Et, durant la dernière décennie, les échanges entre les deux puissances se multiplient à travers les réunions portant sur la security dia­logue.

Paradoxalement, le nucléaire a fait émerger l’Inde sur la scène économique mondiale, l’investissement américain, celui des pays musulmans accordent à l’Inde une place importante dans la région. Les rapports avec Téhéran se construisent dans cette stratégie de bon voisinage, le rapport triangulaire Téhéran, Islamabad, New Delhi se confirme à travers le projet du pipeline qui devrait aboutir dans les années prochaines et devenir ainsi un des acteurs importants de l’énergie dans la région. L’instabilité géostratégique indo-pakistanaise pourrait être réduite par des acteurs du monde islamique. Les relations bilatérales indo-iraniennes jouent un rôle primordial malgré leur stade de définition par un axe de partenariat privilégié. L’influence indienne grandissante au Moyen-Orient et surtout dans les monarchies du golfe Persique favorise le rapprochement entre les deux pays. La rencontre en 2007 entre le président de la Commission des Affaires étrangères du parlement ira­nien et le vice-ministre indien des Affaires étrangères remet en marche le renforce­ment et l’essor de la relation bilatérale. L’essor des échanges commerciaux des deux pays et de leur coopération dans le projet de gazoduc Iran-Inde, « le gazoduc de la paix » se renforce par la position indienne sur le droit de l’Iran à acquérir la techno­logie nucléaire civile. Pour New Delhi, aucun pays n’est en droit de faire pression sur l’Iran dans ce contexte11. En conséquence, à la suite des dernières observations sur le dossier nucléaire iranien, Washington est confronté à de nombreux change­ments dans la composition des acteurs régionaux de l’Asie centrale. La signature de l’accord nucléaire en 2006 entre l’Inde et les Etats-Unis avait permis à Washington de participer pour la première fois au salon aéronautique de New Delhi et, par là, privilégier la position géostratégique de New Delhi en contrepoids à Pékin dans une région en profonde mutation.

Le « triangle Iran-Chine-Inde » ne constitue pas aujourd’hui un axe nucléaire remettant en cause toutes les puissances présentes et influentes dans la région.

L’Inde est confrontée dans sa politique intérieure à plusieurs problèmes d’or­dre sécuritaire, ne remettant pas en cause sa démocratie. Néanmoins, sur le plan régional, sa diplomatie pragmatique lui permet de continuer une croissance écono­mique et de se détacher des rivalités historiques en particulier avec le Pakistan, de plus en plus fragile. Cet optimisme indien aborde la mondialisation sous un regard pragmatique et non dirigiste. Cette attitude équilibre l’ensemble des puissances régionales et l’émergence iranienne permet un raisonnement commun qui évite le bouleversement géostratégique régional.

Les perspectives de la coopération entre l’Iran et l’Inde dans différents domaines sont brillantes et à leur lumière peuvent être tracés les futurs programmes communs scientifiques, culturels et sociaux : les entraides universitaires, les coopérations entre divers secteurs économiques, le renforcement des communications en Asie et le rôle des organisations et établissements nationaux dans la mise en œuvre des investisse­ments communs.

Ces programmes et leurs conséquences extraordinaires ne doivent pas être pris à la légère.

*Président de l’Institut International d’Etudes Stratégiques de Paris, directeur éditorial de la re­vue Géostratégiques. Auteur de plusieurs articles et publications portant sur la géostratégie et la géopolitique internationale, spécialiste de l’Iran et des questions stratégiques et énergétiques au Moyen-Orient.

Notes

  1. Notre article, « l’Iran acteur stratégique de l’Asie centrale », Géostratégiques, N°12, avril 2006, LI.E.S.
  2. L. Basham, The Marvel that Was India, Ancient History, Londres, Fontana, 1971.
  3. K. Bhadrakumar, «India finds a $40bn friend in Iran», India Monitor, 14 janvier 2005.
  1. Hari Sud, «Indus water Treaty and Gas Pipeline from Iran to India», South Asia Analysis Group, 7 -02-05.
  2. Renommé en 2006 par la Secrétaire d’Etat Condoleeza Rice : Nouveau Moyen-Orient, cependant, II comprend les États de la MEPI (Middle East Partnership Initiative)., plus l’Afghanistan, le Pakistan, l’Irak et la Turquie (éventuellement la Libye, ce n’est pas tout à fait clair). La zone concernée correspond en fait aux critères de la guerre au terrorisme, ce qui en dit long sur les objectifs réels du plan. Plusieurs auteurs ont relevé une similitude avec un ancien plan du Likoud de remodelage de la région qui permettrait le développement territorial d’Israël et l’affaiblissement des autres États de la région. Voir Thierry Meyssan, L’effroyable Imposture 2, Edit Alphée, 2007.
  3. Françoise Donnay, Inde-Pakistan: Forces militaires et nucléaires en présence, rapport du GRIP, Bruxelles 2002.
  1. China, India to honor line of actual control before settling border issue, Peoples

Daily, 13-04-2005.

  1. Le Figaro, « l’ Inde se méfie des sourires de la Chine », 20 novembre 2006.
  2. « L’Ambition du nucléaire au Moyen-Orient », entretien de Géostratégiques avec le professeur Jean Paul Charnay., Géostratégiques N°10, IIES, décembre 2005.
  1. François Donnay, op.cit p. 7.
  2. Rencontre à Téhéran le 17 décembre 2007.

 

 

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