Allocution de Jacques Myard

Allocution de Jacques Myard, Député de la Nation, Président du Cercle Nation et République.

Partie 1; Actes du colloque : Où va l’Arabie saoudite?
Le 10 mars 2016
Assemblée nationale :
Académie de géopolitique de Paris

Au-delà des problèmes de culture et des enjeux politiques, nous vivons aujourd’hui dans ce que nous appelons à juste titre un village planétaire. Nous sommes confrontés à la tyrannie de l’immédiateté, et nous, politiques, avons un objectif : celui de pouvoir analyser, sans sur-réagir et sans être entraînés par l’immédiateté, les éléments qui peuvent survenir partout sur la planète de façon à éviter d’aggraver des problèmes qui, parfois, peuvent s’avérer secondaires.

Je vous dis cela en propos préliminaire, car le sujet d’aujourd’hui sur un pays que nous connaissons tous est loin d’être neutre en termes de passion. Il est tout à fait légitime que l’on puisse avoir, sur l’Arabie saoudite, des approches passionnées ; mais il n’en demeure pas moins que nous devons faire l’effort d’analyser les enjeux de cette zone, de la manière la plus objective possible, et avec lucidité.

​L’Arabie Saoudite est un pays que je connais un peu ; j’y étais encore récemment, au moment où Madame Merkel a fait l’annonce qu’elle allait accepter 100.000 réfugiés, ce qui, immédiatement, a eu un impact sur tout le Proche Orient.

L’Arabie Saoudite est un pays légendaire, grâce à Lawrence d’Arabie et à tout ce qui s’est passé à la chute de l’empire ottoman. C’est un pays qui fait quatre fois la France, plus de 2 millions de kilomètres carrés, et qui a deux fois moins d’habitants, soit 30 millions avec 10 millions de travailleurs étrangers. C’est un pays riche, qui dispose sans doute des réserves pétrolières les plus importantes de la planète ; même si l’on fait aujourd’hui de nouvelles découvertes de gisements et moyen d’extraction. L’Arabie Saoudite est donc un pays convoité, qui doit néanmoins faire face à de nombreux défis tant sur le plan interne que sur celui de la politique étrangère.

​Soyons très clairs. Vous connaissez la Charte des Nations Unies sur l’égalité souveraine des Etats : chaque Etat a théoriquement le droit de choisir le régime qu’il souhaite. Et jusqu’à nouvel ordre – parce que c’est une critique que je fais à un certain nombre d’Etats – nous ne sommes pas là pour choisir les gouvernants des pays tiers. Le fameux gouvernement change cher à monsieur Bush, qui m’est complètement étranger, aboutit à des catastrophes. Donc je et nous ne sommes pas là pour dire ce qu’il faut changer en Arabie saoudite comme ailleurs. Il n’en demeure pas moins qu’il reste important de poser, et se poser, certaines questions, en particulier lorsque la politique locale et globale est impactée par les décisions et évolutions de certains pays, en particulier celles de l’Arabie saoudite.

​Il est indéniable aujourd’hui qu’une question de gouvernance se pose en Arabie Saoudite. Non pas sur le régime, non pas sur le fait que ce pays soit gouverné par les Saoud depuis plus d’un siècle, mais la concurrence interne à la famille royale – composée de pas moins de 2300 membres – est de notoriété publique -. Je vous rassure, ce problème de concurrence intrinsèque n’est pas propre à l’Arabie Saoudite. Si j’en crois le débat qui va s’engager en France sur les primaires, les choses risquent de ne pas être facile non plus. S’agissant de l’Arabie Saoudite, on sait que le successeur désigné, Ben Naïf, est confronté à un autre membre de la famille royale, Ben Salman ; l’un et l’autre ayant des responsabilités gouvernementales différentes, l’un à l’Intérieur, l’autre à la Défense. On sait aussi – et malheureusement, cela devient un lot commun à beaucoup d’Etats de la région – qu’il y a des activités terroristes importantes, et qu’il existe vraisemblablement sur le territoire saoudien des unités dormantes de mouvements terroristes divers et variés.

Il y a des enjeux économiques aussi : pour avoir récemment échangé sur ce sujet avec des diplomates saoudiens, on sait que la question des dix millions de travailleurs étrangers nécessite d’envisager de remplacer petit à petit ces travailleurs étrangers par des saoudiens, ce qui nécessitera un effort de formation professionnelle de la part du gouvernement. Le gouvernement saoudien se pose la question.

L’Arabie Saoudite subit également des évolutions sociologiques : nombre d’étudiants, en particulier des femmes, ont une très solide formation, ayant étudié – souvent d’ailleurs à l’étranger -. Comme partout, les femmes semblent prendre la prééminence sur une société jusqu’alors à très nette dominante masculine. ​Dans le même sens, en Iran – pays que je connais un peu – 60% des étudiants dans les universités sont des femmes. Si cette évolution sociétale n’est pas propre à l’Arabie saoudite, il n’en reste pas moins qu’elle va poser, tôt ou tard dans ce pays la question du statut de la femme.

​Et puis il y a des questions qui se posent sur le plan externe tant il est vrai que l’Arabie saoudite a et a toujours eu – à juste titre – la volonté de jouer un rôle important au Proche et au Moyen Orient. Pendant longtemps, le rôle prédominant dans la région était essentiellement dévolu à l’Egypte. Ce dernier pays ayant rencontré un certain nombre de difficultés et dans le contexte où l’Iran a longtemps été tenu dans la situation de ne pouvoir jouer aucun rôle important dans la région, la volonté de prédominance de l’Arabie Saoudite s’est réaffirmée. Depuis les récents accords sur le nucléaire, l’Iran se réaffirme comme un acteur majeur de la région. Je ne saurais oublier que le gouvernement saoudien avait mis en garde les Etats-Unis sur leur intervention en Irak. Si monsieur Bush avait écouté un peu plus les saoudiens, peut-être aurions-nous évité le chaos  ambiant qui règne aujourd’hui en Irak et ailleurs. Je remercie donc la lucidité du gouvernement saoudien de l’époque … il n’était pas le seul, Jacques Chirac avait également mis le monde en garde. Souvenez-vous que monsieur Bush avait alors dit avoir reçu un ordre de Dieu pour intervenir en Irak… J’en suis toujours aussi stupéfait ! Surtout venant d’un pays où la raison prétend l’emporter sur les thèses millénaristes, qui existent cependant un peu partout dans le monde.

​Il est vrai qu’aujourd’hui, l’Arabie saoudite joue un rôle officiel au Yémen – pays également soumis à critiques – plaçant ce pays dans une situation extrêmement difficile. Le Yémen est pratiquement détruit, la guerre civile y bat son plein. Il y a bien sûr une influence de l’Arabie saoudite, en lien avec la Turquie, dans le conflit syrien qui n’en finit pas. Et puis on peut s’interroger bien évidemment sur les relations de l’Arabie Saoudite avec l’Iran. Sachant ce qui s’est passé dernièrement, les relations avec ce pays sont-elles irrémédiablement compromises ? En Orient, et vous le savez mieux que moi Messieurs, rien n’est jamais définitif – je le souhaite – parce que l’on sait très bien que les choses peuvent évoluer. Il peut y avoir, à mon sens, des revirements – mais c’est une vue peut-être occidentale ou du moins française – : il n’est pas impossible que les deux pays puissent s’entendre, car il y a des défis importants à relever en terme de stabilisation de la région.

​Monsieur le président Ali Rastbeen, je ne peux que vous féliciter d’avoir choisi ce thème. Même si vous ne pouvez pas épuiser le sujet, je vous encourage à le traiter avec objectivité, lucidité et sans passion, car je pense que ce sujet va nous accaparer pendant quelques années encore. Je reprendrai ce que, un jour, Elisabeth I avait dit à Sir Francis Drake : « Salut au Chercheur d’aventure !». Et dans l’Orient hyper-compliqué, il faut avoir du courage, vous en avez. Merci.

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