
L’Académie de Géopolitique de Paris a organisé un colloque international intitulé « Perspectives géopolitiques et géoéconomiques, chocs et bouleversements au Moyen-Orient », jeudi 16 avril 2026 au 5 rue Conté à Paris.
Cet événement scientifique s’est inscrit dans un contexte international marqué par une recomposition profonde des équilibres régionaux et mondiaux où le Moyen-Orient s’impose plus que jamais comme un espace stratégique central, traversé par des dynamiques de rivalité accrue, de fragmentation géopolitique et de reconfiguration des alliances. Depuis la fin février 2026, la région est entrée dans une phase de confrontation directe à haute intensité entre les États-Unis, Israël et la République islamique d’Iran, marquant une rupture majeure dans l’équilibre régional et une escalade sans précédent depuis plusieurs décennies.
Le déclenchement du conflit par une offensive américano-israélienne contre des infrastructures stratégiques iraniennes visait à neutraliser les capacités balistiques et nucléaires de Téhéran, provoquant une riposte asymétrique iranienne combinant missiles, drones et réseaux alliés contre des cibles israéliennes et américaines dans le Golfe. Cette dynamique a rapidement étendu le conflit à l’ensemble du système sécuritaire du Golfe, affectant les infrastructures énergétiques et les routes d’approvisionnement, tandis que l’entrée en action du Hezbollah au Liban a ajouté une dimension transnationale avec des déplacements massifs de civils. La militarisation des infrastructures énergétiques, notamment via des frappes sur le champ gazier de South Pars, a perturbé les flux mondiaux et fait grimper les prix du pétrole et du gaz. La crise du détroit d’Ormuz, avec les menaces sur la navigation et l’augmentation des coûts d’assurance, est devenue un levier géostratégique central. Les développements récents montrent une intensification du conflit, des divergences tactiques entre Américains et Israéliens, et l’échec des tentatives diplomatiques de désescalade.
Dans ce contexte d’instabilité systémique, le Moyen-Orient apparaît comme un laboratoire avancé des transformations de l’ordre international, où se conjuguent rivalités de puissance, fragmentation géoéconomique, guerre hybride et recomposition des souverainetés. Ce colloque vise à produire une analyse rigoureuse, structurée et prospective de ces mutations en cours au Moyen-Orient, des impacts géoéconomiques des crises, et à contribuer à une compréhension approfondie des logiques de puissance structurant le nouvel environnement stratégique international.
COMPTE RENDU
Dr. Ali RASTBEEN, Géopoliticien, Président de l’Académie de Géopolitique de Paris, « Le Moyen-Orient à l’épreuve de la guerre systémique : épicentre des recompositions géopolitiques et géoéconomiques du XXIe siècle ».
Mesdames et Messieurs, Excellences, chers collègues, c’est avec gravité et sens des responsabilités que nous ouvrons aujourd’hui ce colloque international consacré aux « Perspectives géopolitiques et géoéconomiques : chocs et bouleversements au Moyen-Orient (2026) ». Nous nous réunissons dans un moment historique singulier, marqué par une recomposition accélérée des équilibres internationaux, où le Moyen-Orient s’impose non seulement comme un théâtre de crises, mais comme l’un des principaux épicentres de transformation de l’ordre mondial.
Depuis la fin du mois de février 2026, la région est entrée dans une phase de confrontation directe d’une intensité rarement observée depuis la fin de la guerre froide. L’affrontement entre les États-Unis, Israël et la République islamique d’Iran ne constitue pas un épisode conjoncturel, mais un tournant structurant. Il marque le passage d’une conflictualité indirecte, longtemps caractérisée par des logiques de guerre par procuration, à une confrontation ouverte entre puissances étatiques, redéfinissant profondément les paramètres de la sécurité régionale et internationale.
L’offensive initiale, visant les infrastructures stratégiques iraniennes, s’inscrivait dans une logique de neutralisation des capacités balistiques et nucléaires. Elle a toutefois déclenché une riposte asymétrique d’ampleur, mobilisant un éventail élargi d’instruments militaires et hybrides : frappes de missiles, drones, actions de réseaux alliés et pressions sur les points névralgiques du système énergétique mondial. Cette dynamique a rapidement dépassé le cadre bilatéral pour s’étendre à l’ensemble du Golfe, affectant les infrastructures critiques, perturbant les flux énergétiques et exposant les fragilités structurelles du système économique globalisé.
La crise du détroit d’Ormuz constitue, à cet égard, une illustration particulièrement révélatrice de la centralité des choke points dans la géoéconomie contemporaine. La mise sous tension de cet espace stratégique, par lequel transite une part significative des approvisionnements énergétiques mondiaux, démontre que la guerre moderne ne se limite plus aux champs de bataille classiques. Elle s’étend aux réseaux, aux flux, aux infrastructures et aux chaînes logistiques, transformant l’interdépendance économique en levier de puissance et en vecteur de vulnérabilité.
Parallèlement, l’extension du conflit à des espaces périphériques, notamment au Liban avec l’implication du Hezbollah, souligne la dimension systémique de cette crise. Elle révèle l’imbrication croissante entre conflits locaux et rivalités globales, entre acteurs étatiques et non étatiques, entre logiques militaires et dynamiques sociopolitiques internes. Les déplacements massifs de populations, la dégradation des capacités étatiques et l’aggravation des crises humanitaires témoignent de l’ampleur des recompositions en cours.
Dans ce contexte, le Moyen-Orient apparaît comme un laboratoire avancé des mutations contemporaines de la conflictualité. Nous y observons simultanément la montée en puissance des guerres hybrides, la transformation des doctrines de dissuasion, la recomposition de la profondeur stratégique sous l’effet des technologies de frappe à distance, ainsi que l’émergence de nouvelles formes de contrôle des flux énergétiques, informationnels et financiers. Au-delà de la dimension strictement militaire, cette crise met en lumière une fragmentation croissante de l’ordre géoéconomique mondial. La volatilité des marchés énergétiques, la reconfiguration des routes commerciales, la montée des risques assurantiels et la redéfinition des partenariats stratégiques traduisent une mutation profonde du système international. L’interdépendance, longtemps perçue comme un facteur de stabilité, devient désormais un champ de confrontation et un instrument de coercition.
Ce colloque s’inscrit précisément dans cette perspective analytique. Il a pour ambition de dépasser la lecture événementielle pour proposer une compréhension structurée des logiques de puissance à l’œuvre. Il s’agit d’interroger, de manière rigoureuse et pluridisciplinaire, les dynamiques géopolitiques et géoéconomiques qui façonnent le Moyen-Orient contemporain, mais aussi d’anticiper leurs implications pour l’architecture mondiale de demain.
Les interventions qui vont se succéder au cours de cette journée témoignent de la diversité des approches nécessaires à une telle analyse. Elles aborderont successivement les dimensions politico-stratégiques, les transformations technologiques de la guerre, les enjeux énergétiques, les recompositions des alliances, les interactions entre le Moyen-Orient et d’autres espaces stratégiques, notamment africains et européens, ainsi que les mutations des cadres conceptuels de la puissance. Elles permettront également de mettre en lumière des phénomènes structurants tels que la remise en cause du modèle des bases militaires étrangères, la redéfinition de la profondeur stratégique, la montée des logiques de guerre informationnelle et technologique, ou encore l’émergence de modèles analytiques intégrant les flux comme variables centrales de la puissance contemporaine.
Plus largement, ce colloque doit être compris comme un espace de réflexion collective sur la transition vers un ordre international multipolaire, caractérisé par une compétition accrue entre puissances, une fragmentation des normes et une recomposition des souverainetés. Le Moyen-Orient, loin d’être une périphérie instable, en constitue aujourd’hui un révélateur central. Dans ce cadre, la responsabilité des chercheurs, des analystes et des décideurs est considérable. Il ne s’agit pas seulement de comprendre les crises, mais d’en éclairer les dynamiques profondes, d’en identifier les trajectoires possibles et de contribuer à la formulation de réponses stratégiques adaptées.
Je tiens, à ce titre, à exprimer mes remerciements les plus sincères à l’ensemble des intervenants, dont l’expertise et la rigueur scientifique enrichiront nos échanges. Je remercie également les partenaires institutionnels, ainsi que toutes les personnes ayant contribué à l’organisation de cet événement. Enfin, je forme le vœu que nos travaux permettent d’apporter un éclairage utile, non seulement à la communauté académique, mais également aux décideurs politiques, économiques et stratégiques confrontés à ces transformations majeures. Et comme vous le savez, chez nous les intervenants portent l’entière responsabilité de leurs propos.
Je vous remercie de votre attention et vous souhaite un colloque riche en analyses, en débats et en perspectives.
S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA, Ambassadeur de Suisse à Vienne, Bucarest et Paris (1988-2007), administrateur d’une banque de trading à Genève (Trade Finance, BIC-BRED), essayiste et conférencier (analyse et prospective des relations internationales), « Le rôle d’Israël et du lobby juif dans la politique étrangère des États-Unis à l’égard de l’Iran ».
Chères intervenantes et intervenants, mesdames et messieurs, effectivement le rôle d’Israël et du lobby juif dans la politique étrangère des États-Unis à l’égard de l’Iran c’est, aurait dit le Général de Gaulle, « un vaste programme » ! Et je vais essayer, au pas de course, d’aborder ce champs d’étude. Juste en guise d’introduction, rappelez-vous, Jimmy Carter demande à Rosalyn (Carter) « Que voudrais-tu faire pour le nouvel an ? », le 31 décembre 1977, et Rosalyn avait répondu « J’aimerais aller à Téhéran, voir le Shah et l’impératrice ». Tout ça pour dire que les temps ont bien changé, surtout qu’à l’époque, la CIA du père Bush, la SAVAK de Hassan Pakravan, et le Mossad, il y avait une lune de miel sans pareille. Une année après, dans les rues de Téhéran, on trouve des foules incantatoires qui chantent « marg bar Amrica » – ma prononciation est sous votre contrôle, monsieur le président –, « marg bar Essraeel » : « mort à l’Amérique, mort à Israël », et puis en même temps les États-Unis subissaient la pire humiliation du siècle jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire la prise de leur ambassade. Donc 1979-2026, presque un demi-siècle d’inimitié, et nous voilà aujourd’hui avec les États-Unis et Israël, réunis depuis le 28 février dans une guerre contre l’Iran.
J’ai un cours, là, de deux heures, je vais résumer en quinze minutes, et je ne vous ferais pas l’insulte d’entrer dans le détail de mes chapitres, vous êtes tous des spécialistes, donc quand je parle de mon chapitre 1 (« Déterminants inchangés de la politique des États-Unis envers l’Iran »), je ne vous ferais pas l’injure de vous infliger mes considérations sur la poursuite de l’hyper-hégémonie américaine, sur la maitrise permanente de l’énergie, sur le soutien à l’État d’Israël, tout ça de mon texte, surtout à travers un puissant lobby, l’hostilité avec l’Iran.
Sauf que je m’arrête brièvement sur ce dernier point, parce que dans mes études j’ai retrouvé des textes de 1987-1988, des déclarations de M. Trump, qui avait quarante ans et qui s’intéressait déjà, il envisageait un jour une possible présidence des États-Unis et, incroyable, 1987, il critiquait déjà la retenue américaine de l’époque dans la région du Golfe, et il déclarait en 1988 : « Un seul tir sur l’un de nos hommes ou de nos navires et j’attaquerai l’île de Kharg ». Et autre chose à l’égard des alliés, ce qui est aussi extraordinaire, ça date aussi de 1988, il accompagnait sa critique, d’une, fondamentale, envers les alliés des États-Unis, dont il attendait qu’ils assument à l’avenir eux-mêmes les coûts de protection des voies commerciales. Et il disait « Nous protégeons des navires qui ne nous appartiennent pas, nous transportons un pétrole dont nous n’avons pas besoin, ou des alliés qui ne nous aident pas ». Juste un petit rappel de l’histoire, les choses changent et restent tout de même solidement appuyées sur des principes de base.
Je rappellerai en passant, ce que les journalistes oublient de mentionner, c’est que les États-Unis sont en guerre contre l’Iran depuis 1979 à travers les sanctions. Les sanctions qui, officiellement, selon les Nations Unies, à propos de l’Irak, ont tué entre 500 000 et 1 million de personnes, selon les chiffres officiels des rapports onusiens. Et les sanctions contre l’Iran aussi tuent, moi-même un membre de ma famille qui est mort de ne pas avoir reçu en temps utile un médicament dont sa survie dépendait, et produits médicaux, produits industriels, produits technologiques, etc. Imaginez, ces sanctions durent depuis 47 ans… elles ne durent que depuis quatre ans à l’égard de la Russie.
Les méthodes, aussi, de Trump ne changent rien, sur le fond. J’ai retrouvé, vous vous en amuserez beaucoup à la lecture de mes 24 citations, je vous en donne trois seulement, un petit florilège du passé :
George Kennan, le plus grand diplomate américain qui soit, disait dans une instruction à ses ambassadeurs en 1950 : « Le jour n’est pas loin où nous allons devoir nous positionner en termes de rapports de force purs. Et moins nous serons alors bridés par des slogans idéalistes, mieux nous nous en trouverons ». Le mépris a toujours été le même.
Ronald Reagan, en 1983, on lui dit : « Vous savez, les gens ne sont pas contents, ils ont condamné l’invasion américaine de la Grenade, l’ONU l’a condamnée », et Reagan dit : « Aux Nations Unies, 100 pays n’ont pas été d’accord avec nous à propos de tout ce que nous faisons, et cela n’a pas du tout gâché mon petit-déjeuner ».
J’étais à Genève comme facilitateur pour la Suisse des négociations en 1991 entre James Baker et Saddam Hussein, et que disait James Baker à Saddam Hussein ? « Nous allons détruire ton pays et le catapulter à l’âge de pierre ».
Je vous cite encore David Wurmser, excellent conseiller Moyen-Orient de Dick Cheney et de John Bolton, deux « charmants » patrons… qui co-rédige avec Richard Perle un rapport remis à Netanyahou lors de l’entrée en fonction du premier ministre israélien en 1996, dans lequel il recommande des frappes. 1996 ! Rapport de l’administration américaine à Netanyahou, il recommande des frappes préventives contre l’Iran et la Syrie, la destitution de Saddam Hussein, et l’abandon des traditionnelles négociations de paix avec les Palestiniens.
Et puis vous n’éviterez jamais soit Billy Graham soit son fils, Franklin, qui a fait la prière de Pâques à la Maison Blanche cette année, et qui dit : « Today, the wicked regime of Iran wants to kill every Jew and destroy them with atomic fire, but you have raised up President Trump.Father, you have raised him up for such a time as this, and Father, we pray that you will give him victory ». Ce qui me permet de conclure ce passage en vous rappelant mon ami John Whitbeck, qui est un avocat américain et qui a un blog extraordinaire, et qui dit depuis longtemps : « Washington D.C. est le plus grand hôpital psychiatrique au monde à ciel ouvert ». Donc rien de très nouveau.
Il y a toutefois deux ou trois choses qui changent, que je ne fais que mentionner. Il y a la manière, que vous connaissez, il y a les moyens, les ultimatums : moi j’en ai compté 31 entre le 2 décembre 2024 – il n’était pas encore président – et le 9 avril 2026, ce qui est tout de même une façon d’opérer assez extraordinaire. Il y a l’aspect économique, les marchés : il y a des manipulations de marchés, des mouvements très importants de capitalisation boursière, vous avez 2000 milliards de dollars qui changent en 9 minutes, le 23 mars. Et puis je vous recommande vivement la plateforme de marchés de prédiction PolyMarket. PolyMarket c’est génial, vous pouvez prendre des paris, par exemple, « Trump va-t-il se contredire sous vingt-quatre heures ? ». Vous le savez, vous mettez 100 000 dollars à 1 contre 10, et vous êtes millionnaire dix minutes après ! Et puis il y a la maladie, on n’en parle pas, le diagnostic est clair, je crois, c’est le malignant narcissism. Et il y a Dieu, ça évidemment, depuis la création des États-Unis Dieu est toujours là présent dans la conscience etc. mais jamais personnalisé à ce point.
Je vous rappelle ce que Trump a dit après l’attentat de 2024 qui lui a coupé l’oreille : « I felt then and believe even more now that my life was saved for a reason. I was saved by God to make America great again ». Et Netanyahou, puisque je vous parle d’Israël et des États-Unis, n’est pas meilleur parce que dans son discours de Pessah en 2026, donc la Pâques juive – lui Netanyahou a eu dix opérations qui correspondent aux dix plaies d’Égypte, et l’assassinat de l’Ayatollah Khamenei a été baptisé « la plaie des premiers-nés ». Pete Hegseth porte la croix de Jérusalem, Deus Vult (« Dieu le veut »), le cri des Templiers.
Pour Israël, c’est toujours la même chose, c’est la recherche de la protection de l’Amérique, mais si Israël jouit d’une aussi grande liberté, c’est évidemment que les États-Unis la lui garantissent et la lui assurent, en particulier aux Nations Unies, depuis 1948. Cela a permis à Israël de mépriser des centaines de résolutions de l’Assemblée générale des Nations Unies et du Conseil de sécurité. Les États-Unis – j’ai compté – ont utilisé plus de cinquante fois leur droit de véto au profit d’Israël. Et donc la politique belliqueuse et illégale d’Israël, à l’égard de l’Iran et du Liban en particulier, sans oublier les territoires palestiniens, et Gaza, serait inimaginable sans le consentement de l’Amérique. L’Iran, comme pour les États-Unis, est un ennemi commun irréductible.
Et il y a aussi, ce qui est très important – je ne vais pas m’attarder là-dessus parce que des livres commencent à être publiés – c’est les pressions d’Israël sur les États-Unis. Vous savez, tout le monde a cherché, cite des fausses citations de Netanyahou, qui dit « Je contrôle le congrès américain ». Je l’ai cherchée partout, partout, partout, il n’y a qu’une seule citation qui est authentique, parce qu’elle figure sur une vidéo de 2001, qui correspond à une de ses visites à une colonie d’Ofra, et Netanyahou dit, sur vidéo : « Je les connais bien, les États-Unis. Tu peux les manipuler » (parce qu’il répondait à un colon) « Tu peux les manipuler comme tu veux et les faire aller dans la bonne direction. Et même s’ils disent quelque chose, et alors ? 80 % des Américains nous soutiennent. C’est des idiots ! Nous avons un tel soutien là-bas et ici, tu vois, je n’ai pas peur de manipuler Clinton, je n’ai pas peur de me confronter à lui, ni d’aller contre l’ONU ». Évidemment, ces pressions se sont manifestées de plusieurs manières. Il y a des citations intéressantes qui font que Netanyahou affirme que Saddam Hussein a la bombe atomique – le Mossad sait très bien que c’est faux – mais Netanyahou dit : « Mais ne vous y trompez pas, il a l’arme nucléaire ». Donc tromper ses interlocuteurs, et surtout pousser les États-Unis à créer le chaos.
Il y a un Américain, Max Blumenthal, qui est éditeur en chef de Grey Zone, qui explique comment depuis en fait l’assassinat de Soleimani (3 janvier 2020) les Israéliens essayent de persuader Trump qu’il sera victime un jour d’une tentative d’assassinat… Et Netanyahou ne s’est d’ailleurs pas privé d’affirmer, sans la moindre preuve évidemment parce que personne n’en a, que l’Iran était derrière les tentatives d’assassinat de Butler et Mar-a-Lago. Oui ils veulent le tuer, et Trump a parfaitement intégré ça, parce que Trump lui répond le 21 juillet 2025 en disant : « J’étais le chassé, et maintenant je suis le chasseur ».
La proposition qui est acceptée du 11 février – je n’y reviens pas – c’est extraordinaire, vous avez grâce à deux journalistes américains quasiment le récit verbatim de ce qu’il s’est passé les 11 et 12 février. On sait très exactement ce qu’il s’est passé, qui a pris position, dans quel sens, toujours est-il que Trump a fait confiance à ses mauvais instincts, vous connaissez évidemment la suite. Le livre de ces deux journalistes n’est pas encore sorti, il s’agit de – vous le lirez avec plaisir – Maggie Haberman et Jonathan Swan, Regime Change : Inside the Imperial Presidency of Donald Trump, publié par le New York Times, je crois que ce n’est pas encore sorti.
Il y a aussi une chose qu’il faut évidemment exiger, c’est une réflexion sur le nucléaire clandestin. Tout le monde sait qu’Israël possède quelques 200 têtes nucléaires dont personne ne parle, enfin tout de même ! Un pays grand comme deux départements français, qui possède 200 têtes nucléaires, et un pays presque voisin, grand comme l’Europe n’a pas accès à cette technologie. Il y a tout de même de quoi énerver les uns et les autres, et les Iraniens en particulier. Donc cette réflexion n’apparaît jamais aujourd’hui, bien sûr, et les Nations Unies organisent chaque année, la dernière fois en décembre 2025, une conférence à New York sur la dénucléarisation du Moyen-Orient, auxquelles les États-Unis et Israël n’ont jamais assisté. J’étais le gouverneur suisse à l’AIEA (IAEA en anglais). Toutes les années on signait une résolution sur la dénucléarisation du Moyen-Orient, pour rien. C’est pour ça que certains ont pris un vilain jeu de mots. Vous savez, l’IAEA : « Israel Agency Enabling Aggression ».
Les conséquences – je passe comme chat sur braises – conséquences électorales évidemment aux États-Unis, affaiblissement de Trump. Un passage qui aurait été important, c’est la conséquence de ce conflit sur l’influence des lobbies.
C’est extraordinaire de voir que dès le début de cette année, vous avez eu des élections partielles aux États-Unis où les candidats soutenus par l’AIPAC ont perdu. Et vous l’AIPAC qui dit – c’est extraordinaire – « nous allons nous concentrer sur l’élimination des candidats qui critiquent Israël ou souhaitent assortir l’aide de conditions ». Des choses extraordinaires… Madame Jan Schakowsky, qui était soutenue par l’AIPAC, elle a été battue par Daniel Biss et, chose extraordinaire, Daniel Biss il est soutenu par un autre lobby juif, J Street, qui est en train de prendre le dessus sur l’AIPAC parce que J Street est beaucoup plus réaliste vis-à-vis d’une politique pro-israélienne ou sioniste. Et je vous laisse simplement ce commentaire du président de J Street qui est fondamental, c’est fondamental, c’est un ancien conseiller de Bill Clinton, il s’appelle Jeremy Ben-Ami et il dit : « Je vous parle du changement d’attitude le plus important que j’ai jamais vu aux États-Unis, non seulement au sein de la communauté juive, mais aussi dans l’ensemble de l’opinion publique ». Donc les choses sont en train de changer, elles ne seront plus jamais les mêmes. Ça c’est une des conséquences.
En conclusion, j’en parlais au président, avec Dominique Moïsi lundi soir, on travaillait à cette conclusion. Et Dominique Moïsi, c’est extraordinaire, il a une image folle, il compare Trump au Charlie Chaplin du Dictateur : il joue avec le globe représentant le monde, qui finit par tomber par terre et se dégonfler. Netanyahou aussi il a joué avec le globe du Moyen-Orient, qui a fini par tomber par terre, et se dégonfler. Moïsi considère qu’il y a trois raisons fondamentales à la catastrophe actuelle concernant la politique étrangère américaine et israélienne.
Première chose, une ignorance de l’Histoire et du passé, qui hypothèque l’avenir. Deuxième chose, ils présentent tous les deux (Trump et Netanyahou) un véritable déficit stratégique. Il n’y a pas de stratégie véritable, et ce déficit stratégique les conduit à des comportements irrationnels, auxquels il faut sans cesse s’adapter, et donc à des dérives. Personne ne sait quel est le « end game » en Iran pour les États-Unis et pour Israël. Et donc sa troisième constatation c’est ce qu’il appelle une évolution très négative dans la société, il appelle ça la « banqueroute morale ». La banqueroute morale aboutit à l’effondrement de nos modèles de société démocratiques, et on passe du principe d’ordre, en quelque sorte, qu’on a plus ou moins maintenu depuis 1945 dans les relations internationales, à un principe de désordre.
Et ma dernière phrase : tout ce que je vous ai dit sur Trump, tout ce que vous savez sur Trump, concourt évidemment – j’imagine qu’on est tous d’accord autour de cette table – à l’érosion de la crédibilité des États-Unis, et d’Israël, et ouvre de nouveaux espaces stratégiques à la Chine et à la Russie. Le drame dans tout ça, c’est que pour les Américains plus âgés, Israël est un vecteur spirituel des États-Unis, un objet d’admiration profonde, et maintenant pour les jeunes générations, Israël n’est pas seulement mal aimé, mais parfois détesté. Il y a là une fracture générationnelle frappante aux États-Unis.
Fabienne LISSAK, Professeure en communication de crise, journaliste à Décideurs Magazine, experte des détroits, canaux et autres maillons stratégiques et logistiques du commerce mondial
Puisque Monsieur l’Ambassadeur interpelle certains journalistes, ils n’auraient pas une vision claire du sujet, certes compliqué, qui les empêchent de prendre la balle au rebond, et je comprends que pour un diplomate la situation actuelle et la politique de Donald Trump, extrêmement agressive, et qui n’a pas peur des conflits, puisse choquer. Cela dit, je pose la question quand même, vous avez posé la question « comment se fait-il qu’un grand pays comme l’Iran n’ait pas accès au nucléaire ? ». Moi je ne partage pas votre point de vue, je comprends tout à fait, puisqu’il est loin le temps où l’Iran et Israël entretenaient des relations cordiales, vous le mentionniez, mais depuis des années le régime a pour objectif la mort d’Israël, la destruction d’un pays…
S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA
Je vous laisse la responsabilité de vos propos, Madame.
Fabienne LISSAK
Régulièrement, le régime des Mollahs, l’Ayatollah Khamenei aujourd’hui décédé, désignaient les États-Unis comme le « Grand Satan », Israël comme le « Petit Satan »…
S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA
C’est ce que j’ai dit…
Fabienne LISSAK
Oui, tout à fait, et donc régulièrement il y a des manifestations depuis des années en Iran aux cris de « Allah Akbar », « Mort aux États-Unis » et « Mort à Israël ». Donc ce n’est pas pareil un pays, vous en conviendrez, qui a une visée comme ça de détruire un autre pays, rayer un pays de la carte, d’avoir ou non le nucléaire.
Deuxième précision, cette notion de lobby juif, j’aurais aimé que vous précisiez que la conception est totalement différente aux États-Unis et en France, ou ailleurs, parce que ça avait une connotation…
S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA
Je parlais des États-Unis. Même pas de l’Angleterre, et surtout pas de la France.
Fabienne LISSAK
…mais sur un terme qui connote une force obscure dans le monde, aux contours flous, une nébuleuse, effectivement ce n’est pas le cas aux États-Unis où dans le vocabulaire politique américain comme vous le savez le lobby désigne une organisation ayant un statut légal précis, qui opère publiquement à Washington. Je voulais juste le préciser.
S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA
Vous pouvez penser ce que vous voulez sur le nucléaire. J’en ai fait ma vie pendant cinq ans, je peux vous en parler.
Michael J. STRAUSS, Professeur (PhD) de Droit international et de Relations internationales (CEDS Paris, Université Catholique de Lille), membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris, « How the Iran war may inhibit the spread of future wars through foreign military bases » (Comment la guerre en Iran pourrait freiner la propagation des conflits futurs à travers les bases militaires étrangères).
Merci Dr. Rastbeen, merci à tous. C’est déjà très riche ce colloque ! Puisque c’était annoncé comme un colloque bilingue, je vais faire ma présentation en anglais, mais je suis prêt à répondre à toutes les questions que vous poserez, en anglais ou en français.
One feature of the war in Iran that we set apart from all the other wars is the manner in which it exploded into a regional conflict. The United States, which joined Israel in attacking Iran on February 28th, has at least 13 military bases in other countries throughout the Middle East, and many of them involved in the invasion of Iran. Iran responded rapidly by launching counter-attacks against U.S. bases in Bahrain, Iraq, Jordan, Kuwait, Oman, Qatar, Saudi Arabia, Syria, and United Arab Emirates, as well as Diego Garcia, and a base in Turkey, where a large number of U.S. military personnel is stationed.
The United States has at least 128 military bases in at least 51 countries around the world, counting its own foreign bases and those of other countries that host U.S. military operations. If small installations, like individual buildings or radar stations are included in the total, the number of U.S. military facilities around the world rises to many hundreds. Estimates are 750-800, something like that. The exact number is not known simply because many of these installations are secret. Most were established after the Second World War although some existed already in the second half of the nineteenth century. The earliest sites were mostly very small, and had limited functions, such as storage of coal, which was at the time the main fuel for U.S. Navy ships. They needed to have coal located in various parts of the world because you couldn’t project your power by sending ships to places where you couldn’t get back from. So, the United States made arrangements with places like the kingdom of Hawaii, in the 1860’s, and various other places, to store coal. And sometimes, these had a slightly greater military value. The first substantial military facility that the United States created abroad, was the naval station, which was also for coal storage, of Nabil in 1903. United States in not alone in having a network of military bases, but it is by far the largest network that exists around the world.
Foreign military bases have become a classic means of projecting power outside a country’s borders, and even beyond its region. They are generally established, not only to be a display of military power in the location that the country using the base considers relevant for its interests and in national security, but also to allow that country’s military forces to be physically closing to any armed conflict that may be deemed to warrant the use of power. In general, foreign military bases are established through bilateral treaties and similar agreements with the host countries, or during peace time, at least during peace time between the two countries involved. They often take the form of leases, and they can bring substantial benefits to the host country in both economic and military terms. The host country often gets an economic and financial boost from the presence of a foreign base, through other compensation from the other country using it. It also can benefit from the money spent on its territory by the personnel from abroad which are stationing at the base. The base itself, as it was the case in Guantanamo in particular, can become a significant employer of the local population. That was of course before the Cuban Revolution. Additionally, a foreign base in a host state territory can accelerate a host state’s development. It can open up new trade possibilities, and in various ways can contribute to the host state itself becoming more powerful in its own right. Those are the economic benefits.
The military benefits that accrue to the host country, come from the fact that it is typically the less powerful partner in the bilateral arrangement, without having to bear the cost of enlarging its own armed forces, the host country benefits from the implied protection that the foreign soldiers on its territory represent. They enhance the host country’s security as a supplemental deterrent to any attack by an adversary, especially as the country using the base often has more advanced weapons and personnel, specialized training, than the host country does. In short, foreign bases can be useful not only for the country using the base, but also for the host country, which is one reason why so many of the host countries find these things attractive, and why so many foreign bases exist around the world.
So, it seems pretty good, what could go wrong ? At the same time there is a course of downside and the war in Iran has made that lesson very clear : the host country is exposed to the possibility that the base may be attacked by an adversary of the country using it, if that country becomes involved in an armed conflict. Military bases are always established with a view towards their possible use in a future war, and that is thing that tempts to get dismissed because of all the potential benefits. It may seem like a nebulous future possibility and the benefits can be very immediate and substantial. But it is early as 1912, in relation to Guantanamo, students at the U.S. Naval War College, who were studying to become naval officers, were taught that foreign bases look specifically to a condition of war, and while the host country may look neutral in a war that involves the country using the base, neither its neutrality nor its sovereignty on the territory housing the base protects the base from becoming a target. In other words, the foreign base can attract armed conflicts to the sovereign territory of the host country. It was evolving thought at the time, and it reached the point where this is what was being taught to future U.S. military officers. Up until that time, it never actually happened, that a foreign base is attacked, they were very few foreign bases in the world. But it was already clear that this was a danger.
Now, under international humanitarian law, military bases are legitimate targets during a conflict. According to Article 52, paragraph 2, of the Additional Protocol 1 to the Geneva conventions, it says its acts shall be limited strictly to military objectives, if so far, its object of concern, military objectives are limited to those objects which by their nature, location, purpose or use, make an effect of contribution to military action, and use total or partial destruction, capture or neutralization in the circumstances ruling at the time, offers a definite military advantage. Bases, including foreign bases, are very clearly within that definition.
The risk that a foreign base may become a vector that brings war to a host state has been largely ignored, as foreign military bases proliferated over the years. Most arrangements were made when the countries that wanted to establish bases were not in a war with one or more third-countries. Any threat to the host state, as I said, might have very easily seen remote, and when they contrast that, their immediate means, the benefits, would have seemed pretty significant. The lack of attention paid to this risk persists to this day. It can be seen in the efforts by Mauritius to regain from the United Kingdom sovereignty over the Chagos islands were Diego Garcia is located. Information that I have, directly but I can’t discuss the details, made it clear that the Mauritian government war unaware that succeeding in getting sovereignty over the Chagos islands and particularly Diego Garcia could open the door for a foreign war to spread to its territory. That agreement, by the way, ran into a political snag last week, and won’t happen in the immediate future, but the Iranian missile fired toward the U.S. base on Diego Garcia came two days after I discussed this situation, the risk, with somebody who was with the government there, and so it became clear to them that I wasn’t kidding. Great method.
Nobody knows what kind of peace will emerge from the fighting stops in Iran, but one thing is likely : countries around the world will become more reticent to host foreign bases on their territories, although there are calls to close U.S. bases in the Middle East, I don’t think that is really going to happen in the near future, because of what is happening now. But just two days ago the American Enterprise Institute (AEI), which is a fairly influential think tank in the United States and has people that have been in government or involved with it, called for closing some bases in the Middle East. So, you’re beginning to get this reaction.
And that is pretty ironic because this war, by virtue of Iran’s choice of how to retaliate, by going after a lot of bases, all at once, in countries that were not participating in the war, this war might in the longer-term favor global peace by limiting the mechanism by which war is spread in the future. Although the war in Iran shows how real the risk to host states can be of having a foreign military base, only a few countries systematically say no : Cambodia, Laos, Malta, generally small countries that could benefit enormously but are aware of the risks either because of conflicts that had occurred in their regions or in their own territory in the past, these prohibitions are sometimes in the constitution, other times it’s simply policy.
While International Law may consider an adversary’s, basis used during war to be legitimate targets, the Iran war shows as well that the risk to the host country also includes other areas outside the base. Now, it’s always against International Law to target civilians during a war, but it’s not always a violation to counter-attack sites in a host country that are actively complicit in facilitating the attacks launched from the base, as long as the counter-attack is proportional and targets only the implicated sites. These legal restrictions were evidently ignored when Iran attacked U.S. allies in the Middle East, because the targets included oil facilities and other things, much more than just the U.S. bases. But one can see how Donald Trump’s assertion in January, when he said “I don’t need International Law” and the primo-facie illegality of the Israeli and U.S. aggression on Iran only weeks later, might have encouraged Iran to take a somewhat dismissive attitude toward strict compliance with International Law itself. All of this serves as a reminder that while International Law is largely effective, it is sometimes an imperfect constraint on the conduct of states at war because it also exists in parallel with geopolitical forces and pressures that can induce violations.
All of this reduces considerably the attractiveness to countries of hosting foreign military bases. Ironically, as I say, the war may favor global peace, not in the immediate term, but more generally by altering the attitudes that have allowed foreign bases around the world to flourish. If this happens, the process is not likely to be quick, or smooth, because countries are normally obliged by International Law to comply with their agreements with other states, and most bases exist through long-term agreements, so their expiration may be years away.
Yet, other factors may work in favor of accelerating the closure of bases, or at least the non-proliferation of bases. The practical reasons for having military bases around the world have diminished through advances in technology, for example, with everything from cyber activities to hypersonic weapons, countries are gaining the capability to exert military power anywhere in the world almost instantly, from their own territory. Geographical proximity to potential adversaries is no longer so necessary. Another remaining factor that could limit future bases is that they are really expensive, and every government is complaining how much that’s trouble, with military expenses. The military based abroad has ongoing costs for personnel, maintenance and everything else, and these can’t be easily reduced.
It would be naïve to think that winding down the proliferation of foreign military bases would make wars less frequent or less devastating. That depends on addressing the causes of conflict. The benefit is more in reducing the propagation of the armed conflicts that do occur. This alone can be significant for peace as a decisive factor in whether a country is drawn into a war, that other countries are fighting. Slowing or ending the proliferation of armed military bases will not stop wars but, reversely, this one, the one that is currently going on in Iran, may have this positive impact, by removing a means by which war began to spread in the twentieth century. It happened only a couple of times, up until the current war, at this war reminds everybody that the threat is not really so nebulous, it can actually happen, and even though it may seem slight, if it does happen, it can be severe.
Valéry ROUSSET, Industriel, enseignant, consultant et écrivain, « De la guerre aux États à la guerre aux Individus (avec leurs données personnelles). Le Moyen-Orient : rupture ou continuité ? ».
Merci beaucoup pour votre accueil. Je vais effectivement essayer de vous entretenir d’un sujet qui est un peu le corollaire d’une intervention précédente que j’avais menée sur l’emploi des armements à haute intensité contre les civils, dans cette même enceinte[1]. Le sujet dont je vais vous entretenir aujourd’hui est à peu près du même ordre, donc j’ai choisi de balayer ce sujet assez rapidement, plutôt sous un angle technico-opérationnel basé sur les outils et les effets, tout en le replaçant dans la géopolitique du Moyen-Orient.
On doit constater que cette évolution de la guerre classique telle que la concevait Clausewitz, de la guerre entre nations, tout en reconnaissant qu’il y avait des phénomènes guerriers comme les Cosaques par exemple, qui échappaient un peu à son analyse, mais c’était à l’époque de la guerre noble et de la guerre des États-nations. Donc il faut replacer ce glissement de la guerre entre États à la guerre aux individus, sans remonter non plus aux guerres puniques, dans l’entre-deux-guerres et notamment à la fin de la Première Guerre mondiale où les États européens, ruinés par le conflit, se lancent dans l’expansion de leurs empires coloniaux, à des fins aussi d’exploitation et de restauration économique, et constatent que le coût de la pacification et de la gestion de ces empires est prohibitif, et donc se lancent dans la combinaison de technologies modernes, que nous connaissons bien aujourd’hui, du renseignement, d’apports technologiques tels que le télégraphe puis la radio, et l’essor de l’aviation, qui permettent à ces pays, et je pense notamment à Churchill au début des années 1920, qui constate que pacifier l’Empire à travers quelques colonnes armées mais relayées par des communications et l’action de l’aviation offre un bénéfice économique considérable, par rapport au coût du déploiement de corps expéditionnaires comme on pouvait le connaître.
C’est donc il y a un siècle que cette convergence des technologies permet, principalement à l’Empire britannique, d’assurer un contrôle effectif sur les territoires et sur les populations, notamment en soumettant les tribus ou les leaders les plus rétifs, par la force armée. C’est assez intéressant de voir la géographie de ces interventions, parce qu’on se retrouve à travers le Somaliland, la Palestine, la Mésopotamie, l’Afghanistan, dans cet arc de crise que nous connaissons bien et que George Orwell décrivait si bien dans son livre 1984. Donc on peut évoquer rapidement la traque du « Mollah fou » au Somaliland qui, à travers des bombardements ciblés sur les campements, sur les cheptels, sur les stockages de grains, sur la traque des populations, permet de soumettre assez rapidement ces tribus insoumises et donc se développe ce qu’on appelle l’ « Air Policing » le contrôle effectif aux confins, en Mésopotamie, en Jordanie, en Palestine, comme je vous l’évoquais. Les Français s’intéressaient également à cette méthode et, à travers la guerre du Rif au Maroc, s’appuient également sur la restauration des bureaux arabes et les communications offertes par la télégraphie et la radio pour associer des actions aériennes, ponctuelles, bien renseignées, pour également remporter cette campagne. Donc, en fait, ces racines de la guerre des États aux individus ont à peu près un siècle.
Je fais ensuite une digression légère, au niveau régional, pour vous parler du « raffinement » de ces doctrines. Ces doctrines, qui ont fait leur preuve dans les empires coloniaux, se développent énormément à l’entrée dans la Seconde Guerre mondiale, principalement du côté des Anglo-saxons, et prennent une coloration pseudo-scientifique, voire carrément scientifique, à travers l’essor de l’analyse opérationnelle. Ils se différencient énormément, d’ailleurs, les belligérants anglo-saxons, de l’axe germano-nippon. Après, se développe l’influence de pseudosciences.
Je pense notamment à Lindemann, le baron de Berlin, qui était le conseiller scientifique de Churchill, et qui met en place des services d’analyse opérationnelle, qui par les mathématiques et la statistique, démontre, par quelques études du terrain, notamment de l’effet du blitz sur l’Angleterre, démontre que la perte du foyer est ce qui traumatise le plus le citoyen, et que le ciblage du citoyen dans son foyer est un facteur stratégique concourant à la fin de la guerre. Ce faisant, il détourne quand même un certain nombre d’études qui avaient été menées notamment par le zoologue Solomon Zuckerman, qui avait étudié les bombardements allemands, en détails au plan sociologique et au plan des dégâts physiques, et qui avait démontré justement que, ma foi, la population britannique montrait une certaine résilience, et ce n’était pas du tout acquis que ces bombardements des foyers soient si décisifs que ça. Mais Lindemann balaye la conclusion, récupère l’analyse, et dit : « mais si, vous allez voir, ça va marcher sur les nazis ». Et se développe donc ce que le l’euphémisme britannique appelle le de-housing (« mettre à la rue »). Et le 3 novembre 1942, le chef Charles Portal britannique présente au Cabinet de guerre un plan visant à tuer 900 000 civils allemands – c’est explicite ! – et à mettre à la rue un autre million. C’est ce qu’on appellera aujourd’hui une intention génocidaire… Cette doctrine est appliquée, à la lettre, par le ciblage des foyers allemands, ce ciblage lui-même raffiné par des études des ponts et chaussées de divers ministères pour étudier la résistance de l’habitat urbain à des munitions, et l’effet des munitions incendiaires est largement privilégiée.
Et donc cette citation dans une série de la BBC que vous pouvez voir sur YouTube, qui s’appelle « The World at War » où un pilote de l’escadrille de bombardement, éclaireur (trouveur de cibles), dit en substance : « si on ne pouvait pas choper le chleuh à l’usine, eh bien on pouvait le dégommer plus facilement dans son lit, et si grand-mère Schicklgruber était dans la pièce d’à côté sur son fauteuil, eh ben ce n’était juste pas de chance »… Cette citation qui est reprise dans cette série résume bien l’état d’esprit, et l’analyse opérationnelle montre qu’effectivement, bombarder le samedi soir les centres urbains moyenâgeux, boisés, extrêmement inflammables, à l’arme incendiaire, produit les effets dérivés avec efficience… et donc le ciblage, non pas de l’ouvrier lui-même, qui était le plus souvent d’ailleurs à l’usine, dans les périphéries des villes et donc un peu plus à l’abri, mais de sa famille, son foyer devient une cible.
Et le raffinement de cette doctrine culmine dans l’ère nucléaire avec la « Mutual Assured Destruction », le MAD, qui offre en gage aux belligérants potentiels le centre des villes adverses. Donc vous voyez cette continuité.
La Guerre froide, à part le MAD, éclipse un petit peu cette progression, et il faut le choc du 11 septembre 2001 pour rebattre entièrement les cartes. Le renseignement américain constate sa faillite à cette occasion, centré qu’il était sur l’Union soviétique, qui est sur des conflits périphériques mais conventionnels, autour de l’opposition avec l’URSS. C’est donc un effort violent de réorientation des capteurs de la plus grande puissance mondiale qui a lieu, et qui montre une nouvelle tendance, celle de la sous-traitance, faute d’avoir les instruments de ce nouveau renseignement immédiatement disponibles. La sous-traitance, à la fois des sociétés privées, mais aussi à des partenaires, notamment le partenaire israélien, qui est particulièrement bien placé géographiquement et par son exposition à ces menaces régionales, pour justement enseigner les États-Unis sur les effets de la surveillance de masse, de la cartographie des populations, et du ciblage d’individus.
Cette exploitation devient donc, à une échelle complètement décuplée, elle est internationale, comme je viens de le souligner, elle est également inter-agences. Elle associe le renseignement gouvernemental à des agences civiles et militaires, notamment la NSA (l’agence des écoutes électroniques), la CIA, bien sûr, centrée sur le renseignement humain, le NRO, National Reconnaissance Office, qui opère les satellites de renseignement, et la nouvelle National Geospatial Agency qui s’occupe de ce renseignement « socioculturel », dirons-nous. Donc ces équipes inter-agences, se développent, et se déploient jusqu’au terrain, dans ce nouvel arc de crise de la Global War on Terror (GWOT), et en viennent à associer étroitement les forces armées avec des services de renseignement qui auparavant opéraient plutôt au niveau stratégique. On les retrouve au niveau tactique. On les retrouve en Irak, des agents de la NSA par exemple qui assistent les équipes de l’U.S. Army sur les checkpoints où les téléphones portables des personnes arrêtées sont récupérés, branchés, aspirés, inspectés, et ces données enrichissent des bases de données gigantesques sur les individus, et c’est la notion de « Human terrain » qui se développe. On revient au bureau arabe du contrôle impérial, où on cartographie les « patterns of life », comme on dit, des populations, avec les centres de gravité, de décisions, d’influences culturelles, d’influences religieuses, qui permettent justement de désigner les individus.
C’est là où interviennent les progrès de la robotique, avec le déploiement de drones, et donc des drones d’armées tels que nous les connaissons aujourd’hui. Ils ont quand même trente ans, au niveau du tiers du siècle, donc ce ne sont pas des nouveaux instruments. On parle de « révolution des drones » : je n’y crois pas du tout, c’est une évolution, et leur intégration dans une nouvelle technologie.
Donc vous avez des protagonistes… je ne sais pas si vous avez encore en tête le jeu de cartes distribué aux forces américaines en 2003 en Irak, ça ciblait des dirigeants du Baas dont évidemment Saddam Hussein et son État-major, mais en descendant assez bas. Et donc vous avez des exemples comme ça d’intégrations d’agences de renseignement, jusqu’à l’échelon tactique le plus bas. Par exemple, Shannon Kent, vous la connaissez peut-être, qui était une crypto-analyste de la NSA qui avait été déployée en Irak et en Syrie, et qui a été tuée dans un attentat à la bombe en fournissant ce renseignement de proximité aux forces spéciales américaines. Ce n’est pas un hasard si je la cite : Shannon Kent est l’épouse de Joe Kent, le directeur du Centre National antiterroriste (National Counterterrorism Center, NCTC) qui a démissionné – ça a été précisé par Monsieur l’Ambassadeur tout à l’heure – en opposition à la guerre en Iran. Donc vous voyez ce virage, qui est en fait un retour, en sortant de la guerre froide, et qui permet de descendre très bas dans le ciblage des individus, notamment à partir de drones, certains opérés depuis une base à 70 km de Las Vegas que j’ai eu l’occasion de visiter il y a une dizaine d’années, et qui opère via réseau satellitaire sur le monde entier.
Donc en fait, l’automatisation et l’exploitation massive de ces données devient aujourd’hui, avec cette notion de ciblage des individus, une boucle courte, qu’on appelle le « Kill Web », et la « Kill Chain » dans le Kill Web, qui permettent d’automatiser ces processus, les faciliter, par les révolutions numériques et des télécommunications. On a donc un processus qui part de l’attaque cyber et de l’intrusion dans les réseaux – notamment internet mais aussi les réseaux téléphoniques puisqu’aujourd’hui la voix sur IP est considérée comme de la donnée au même titre que tout ce qui transite sur internet – l’intrusion dans ces réseaux, l’écoute, l’aspiration des données, leur analyse et leur exploitation par des systèmes de clustering qui associent des humains avec des instruments, des objets et des sites, et qui ensuite permet – c’est l’évolution récente – de générer à la volée des centaines de cibles. Et donc ce processus de targeting et de weaponeearing, comme on le connaissait auparavant, est démultiplié par le recours à l’intelligence artificielle (IA).
On arrive donc à des équivalents, notamment à Gaza, des paysages qu’on a pu voir pendant la Seconde Guerre mondiale sur les villes allemands avec l’oblitération totale du centre-ville, mais non plus par des tapis de bombes, mais par des sommes lourdes de frappes sur des immeubles particuliers visant des individus, mais dans leur cercle familial.
C’est donc, sans rentrer trop dans le détail, l’intégration d’applications informatiques, qui répondent au doux nom de Lavender, qui recense dans le cas de Gaza jusqu’à une quarantaine de milliers de membres du Hamas et leur cercle familial, de Gospel, qui associe ces individus à des sites, leurs immeubles, leur espace d’évolution, et l’application qui répond au doux nom de « Where’s Daddy » qui permet de géolocaliser chacun de ces individus, d’avoir également des alertes – on appelle ça du geofencing – sur l’approche de tel ou tel périmètre, qui permet de déclencher la frappe.
Donc on arrive à cette automatisation, à cette démultiplication des cibles, avec des effets de zones, certes, avec la destruction d’immeubles entiers, mais aussi de ciblages individuels. Je ne dis que l’exemple de l’assassinat de Joumana Arafa, qui était une pharmacienne de Gaza et une militante qui s’était mise à dénoncer sur Facebook l’assassinat par des snipers, des tirs à distance sur les enfants. En août 2024, c’est son appartement qui a été ciblé, ce n’est pas son immeuble. C’est son appartement, avec une pièce particulière – la photo est derrière vous, où vous voyez nettement un missile, antichar en l’occurrence, tiré d’un drone ou d’un hélicoptère, qui a visé la pièce où elle se trouvait avec ses jumeaux nouveau-nés. Et donc cet exemple est assez marquant du pouvoir de discrimination et de ciblage, non plus sur des leaders, non plus sur des chefs militaires, mais sur des individus proéminents, qui par leur action menacent la puissance attaquante.
Que faut-il conclure de ces évolutions ?
Il y a une prolifération des technologies, il y a une porosité croissante entre les technologies policières, militaires, et du monde du renseignement, qui descendent extrêmement bas et qui, grâce aux nouveaux outils, relient la surveillance de masse au ciblage individuel. Vous voyez le paradoxe ? On surveille des populations entières, mais on est capable d’éliminer ponctuellement des individus particuliers. La sous-traitance à des sociétés privées complexifie énormément la traçabilité et la redevabilité de ces actes. La classification de ces données individuelles en données de ciblage en fait des données classifiées au sens militaire, donc très difficiles d’accès. Le partage avec des sociétés privées accroît encore l’opacité, puisqu’on rentre dans des clauses commerciales privées, comme on l’a vu sur la gestion de la pandémie et de ses vaccins. Donc tout cela fait que l’information qui est extrêmement partagée à partir de la violation de données individuelles, est elle-même militarisée et protégée jusque dans la chaîne de ciblage. Ma dernière remarque portera sur une dérive supplémentaire qui est, en fait, l’extension de ces pratiques au-delà de la violence légitime des États.
On retrouve ces pratiques aujourd’hui au sein de groupes mafieux, je pense notamment aux cartels mexicains qui utilisent des drones, avec parfois intervention de conseillers ukrainiens, dans cette région du monde, pour déclencher des frappes sur des individus. En Libye, les Nations Unies en 2020 – ça fait déjà six ans – avaient relevé l’emploi d’un drone turc à reconnaissance faciale, parfaitement autonome dans son vol, dans son ciblage et dans son attaque, qui traquait des miliciens individuels. Et les opérations à Gaza et en Iran aujourd’hui montrent bien la prolifération de ces activités, où des drones commerciaux, des drones chinois Matrice de chez DJI par exemple, sont détournés de leur usage par des groupes armés, pas toujours étatiques, pour cibler des individus, et on a en tête par exemple le chef Mahmoud (Al-Madhoun), qui n’est pas un chef du djihad mais le chef cuisinier de la Soupe populaire de Gaza-Nord, exécuté par une charge explosive larguée d’un drone l’an dernier.
Vous voyez que cette prolifération suit une escalade assez logique, implantée depuis un siècle, et qu’elle commence à échapper à toute forme de contrôle, judiciaire ou légal, et bouleverse le monde, particulièrement au Moyen-Orient, la façon qu’on a normalement de conduire la guerre.
Manuel POUCHELET, Expert en géopolitique spécialisé sur le Moyen-Orient et les enjeux stratégiques globaux, consultant, conférencier et analyste médiatique des grandes crises internationales (AL24News, Radio Algérie Internationale), conseiller pour l’ONG Jobs for Lebanon, ancien collaborateur du ministère des Armées, diplômé de Yale, « Le Liban face à une nouvelle séquence de déstabilisation ».
Bonjour à tous. Alors, en ce qui concerne le Liban, c’est un pays que je connais bien puisque j’en ai également la nationalité. J’ai même participé, autant vous le dire, à l’arrivée du mandat de la Résolution 1701, en septembre 2006, où j’ai travaillé de manière très proche avec le général commandant de la FINUL, qui était à l’époque le général français Alain Pellegrini. Donc autant vous dire, beaucoup d’enjeux, mais également j’avais un rôle d’entremetteur, on dirait un go-between en anglais, dans la mesure où, si vous voulez, le Liban doute. Déjà à cette époque-là et comme il le doute encore aujourd’hui en 2026. Et je vais vous expliquer pourquoi, parce que le rôle, si vous voulez, des puissances internationales qui veulent aider le Liban sont en même temps actrices, malheureusement, de son malheur. J’entends par là plusieurs choses. Je vais m’exprimer de manière assez claire, mais vous savez, je reviendrai sur une citation qui concerne le Liban, qui je l’espère vous fera sourire en fin d’intervention.
Ce que je souhaite vous dire, c’est qu’en fait, le Liban a besoin d’aide, mais en même temps, mais aussi, on ne peut pas considérer le Liban comme un État dans le sens où nous l’entendons ici en Europe. C’est une mosaïque de populations, de religions. Il y a 18 entités présentes au Liban. Et j’ai le souvenir, moi, d’une entreprise française spécialisée dans le traitement du déchet, qui voulait s’installer là-bas et avoir des contrats, parce que la gestion du déchet là-bas est catastrophique, autant bien dire que je leur ai expliqué : « il vous faudra 18 contrats différents »… Pourquoi ? Parce que les déchets des uns ne sont pas ceux des autres, etc., etc. Donc vous voyez, c’est quand même compliqué.
Ensuite, c’est un pays qui est aujourd’hui, en 2026, face à une nouvelle déstabilisation, puisque cela a toujours été un pays qui a été la caisse de résonance du Moyen-Orient. J’insiste bien là-dessus, mais en même temps il y a plusieurs acteurs qu’on a tendance à oublier dans les récits médiatiques, et vous savez que le Liban est tributaire, bien sûr, des puissances régionales. Nous l’évoquons avec l’Iran qui l’a « transformé » en terrain de guerre, puisque nous avons le représentant, qui est le proxy qu’est le Hezbollah, et ça je reviendrai très rapidement sur le sujet. Et en même temps vous avez aussi un autre acteur qui est très discret, qui est l’Arabie saoudite, et bien entendu les puissances occidentales, ne l’oublions pas.
Je vais m’exprimer rapidement, si vous voulez, sur cette nouvelle séquence de déstabilisation dans la mesure où aujourd’hui, le Liban, dans son histoire… moi j’y suis né peu de temps avant la guerre civile, et figurez-vous qu’à quelques jours près… elle a commencé le 15 avril 1975. Vous voyez, là on est en 2026. Vous vous rendez compte ? Donc aujourd’hui l’instabilité demeure toujours. En même temps, ce qui contribue un peu, beaucoup même, à la déstabilisation du Liban, ce sont aussi des gens qui pratiquent la politique comme un métier, depuis déjà 1975. Donc on n’a pas eu un renouvellement de classe politique, donc forcément on ne peut pas, comme disait M. Einstein, qui disait : « On ne peut pas demander à ceux qui créent les problèmes de les résoudre ». On est en plein dedans.
Quelque part, on a aussi dans cette nouvelle séquence de déstabilisation tous les acteurs connus de la région. On y retrouve l’Israël, on y retrouve l’Iran, on y retrouve l’Arabie saoudite, et moi, j’allais dire, de manière plus générale, les puissances occidentales. Je ne vais pas cibler certaines puissances occidentales. En même temps on a toujours eu, par chance, le rôle protecteur que joue la France.
En 2006, moi, j’ai été amené, si vous voulez, à traiter un gros problème à l’époque. Le président de la République, qui était M. Chirac, j’ai la chance d’avoir eu à l’époque un ami commun avec M. Chirac qui s’appelait le Premier ministre – qui malheureusement a été assassiné – M. Hariri. Autant vous dire une chose, le Liban, la première question qu’ils m’ont posé quand je suis arrivé là-bas : comment peut-on renouer des liens avec la France, sachant que la France, à l’époque, alimentait Israël dans la fourniture de bombes ? Un vrai problème. Donc autant vous dire, moi je me suis présenté comme Français, puisque je portais le treillis, à l’époque j’étais encore militaire, le plus dur a été de recoller les morceaux, si vous voulez.
Et dans cette déstabilisation que le Liban connaît aujourd’hui, on a toujours cette même problématique qui est de recoller les morceaux. J’entends par là, un rôle très précieux et surtout très important que beaucoup de personnes « admirent », c’est un rôle non négligeable de la diaspora libanaise à l’étranger. Et ça, je peux vous le dire, c’est ce qui permet, entre guillemets, de combler les lacunes de l’État. Quand vous regardez déjà la succession au niveau Aoun, puisque le président, je le rappelle, il y a un équilibre de la répartition des pouvoirs au Liban, le président est toujours chrétien. Il y a quand même eu des difficultés avec la succession, et aujourd’hui la présence de M. Joseph Aoun, qui est le Président de la République libanaise, qui aujourd’hui s’inscrit dans une volonté du Liban à faire preuve de transparence, cette transparence qui en fait lui est reprochée, qui est un manque de transparence, une opacité totale en ce qui concerne certains fonds, mais en même temps il est difficile de suivre les différentes activités des différentes communautés, puisqu’en fait il y a un arbitre que je viens de vous évoquer qui est principalement la diaspora libanaise. Mais aussi, à l’époque, je remonte rapidement à mars 2019 où il y avait un congrès de la Ligue arabe à Tunis, et déjà, les autorités de cette Ligue avaient demandé au Liban, « si vous voulez qu’on vous aide, il va falloir faire preuve de transparence ». C’est ce qui manque encore aujourd’hui un petit peu au Liban, mais attention, on a une diaspora de plus en plus exigeante, mais en même temps il y a une chose très importante au Liban.
À défaut d’avoir un pouvoir qui fonctionne bien, puisque c’est quand même l’enjeu, on va dire, et c’est ce qui contribue aussi à cette déstabilisation, ce qu’il faut retenir en ce qui concerne le Liban, c’est qu’il faut le regarder avec différents angles. Il y a l’angle régional, et il y a l’angle aussi libanais. Figurez-vous que les clivages qui existent dans la société libanaise, au Liban, sur son territoire national, malheureusement on les retrouve aussi à l’étranger. J’ai eu la chance de faire beaucoup de pays à l’étranger en tant que militaire, et figurez-vous, en tant qu’enseignant maintenant dans le cycle supérieur, j’ai la chance d’enseigner à des étudiants libanais, et figurez-vous que j’aime bien faire des épreuves de travaux de groupe, et croyez-moi qu’entre sunnites, chiites, chrétiens, et puis orthodoxes, etc., c’est un beau mélange, et en tous les cas on arrive toujours à une solution. Même si elle n’est pas forcément académique, en tous les cas on trouvera une solution.
En ce qui concerne cette déstabilisation, elle est importante puisqu’aujourd’hui on constate, surtout depuis l’explosion du port à Beyrouth, le port de Beyrouth, il faut le savoir, c’est un point d’entrée incontournable. Un, il est détenu – on va dire, parce que, bien entendu, au Liban tout est réparti par familles –, ce qu’il faut retenir c’est que ça, excusez-moi des termes, au clan chiite, tout comme l’aéroport. Donc en fait il y a à chaque fois, une forme de paiement, de vol, dès qu’on veut entrer sur le territoire libanais. Et d’ailleurs, même quand la France avait projeté à l’époque le PC Harpon en septembre 2006, j’ai été amené à négocier avec les autorités portuaires l’arrivé des fameux bateaux pour justement le déploiement de cette FINUL 2 renforcée. Et là je vais insister dessus, parce que cette FINUL 2 renforcée, figurez-vous que cette fameuse Résolution 1701 dont on entend encore parler dans les médias en 2026, je pense qu’il est grand temps à mon humble avis de la réformer, parce qu’à cette époque-là, la France avait mis des moyens lourds pour convaincre Israël, puisque le discours d’Israël est toujours le même, quand on regarde bien : le Liban est incapable d’assurer sa sécurité, et la sécurité de l’État d’Israël. C’est très important ce que je vous dis-là, ce discours-là c’est celui qu’on entend en tant que Libanais, c’est celui qui est reproché au gouvernement libanais, mais figurez-vous, pour les Israéliens c’est difficile dans la mesure où il n’y a pas vraiment de gouvernement. Et finalement, ils sont un peu amenés à négocier avec des parties tierces qui ne sont pas forcément influentes, dans le sens où on l’entend nous-mêmes ici en Europe et en France. Donc si vous voulez, c’est là que ça devient intéressant.
En ce qui concerne aussi cette déstabilisation, je rappelle que c’est un pays qui était, vous avez sûrement entendu parler de cette « Suisse du Moyen-Orient » qui aujourd’hui n’est plus, mais attention, je ne compte plus le nombre de milliardaires libanais au kilomètre carré dans certains pays du monde… Je rappelle que c’est un pays qui fait sur le territoire à peu près 5 millions d’habitants, mais qui à l’étranger a une diaspora d’environ 15 millions. Ça c’est important, il faut le savoir. Mais en même temps, quand je parle de diaspora, c’est une diaspora, et je peux vous donner quelques résultats concrets pour l’avoir vécu, qui a des leviers très importants. Qui a des leviers financiers, et qui a aussi des leviers politiques dans la mesure où ils interviennent directement auprès présidents ou des chefs d’État et de gouvernement, dans les pays dans lesquels cette diaspora est présente.
Je peux vous donner un exemple très concret, il y a peu de temps le Président de la République et M. Macron ont inauguré à l’Institut du monde arabe une exposition sur Byblos, ville libanaise, les représentants du cercle auquel j’appartiens, un think tank libanais, n’a pas hésité à venir le voir pour justement relancer cette question du rôle de la France au Liban, puisqu’il y a toujours eu beaucoup de « critiques », entre guillemets, sur cette intervention française où justement il y a beaucoup d’actes, mais pas de paroles, c’est ce que disent certains experts. Vous savez, la diplomatie, c’est un secteur que je connais bien, que j’ai la chance de côtoyer, c’est la partie invisible. On ne voit pas, on ne dit pas. Et comme le disait Napoléon III, « Les gens qui savent parlent peu ». C’est un peu ça.
Ce qu’il faut retenir dans cette déstabilisation, c’est qu’en fait, aujourd’hui, pour retrouver un pays à l’équilibre, c’est un travail de longue haleine, c’est un travail qui va s’affirmer, déjà, par des ententes communautaires, et bien entendu le combat du président libanais actuel c’est de faire preuve de transparence tel que cela lui est demandé aujourd’hui. Il faut savoir que le président libanais vient de prendre le pouvoir, c’est un général de corps d’armée, donc un quatre étoiles, donc quelqu’un qui a une maîtrise parfaite des enjeux sécuritaires dans la région puisqu’il a quand même participé à de nombreuses opérations. Il a également des appuis, il connait parfaitement aussi toutes les pratiques occidentales, mais il sait aussi s’entourer de conseillers qui connaissent parfaitement les enjeux de la région.
Mais aussi, dans cette déstabilisation, s’invite le grand voisin qui est la Syrie. La guerre en Syrie, je peux vous garantir, a créé au Liban une forte instabilité, dans la mesure où c’est un pays qui a accueilli environ un million de personnes. Imaginez, un quart de la population. Je vous laisse faire le calcul par rapport à la France. Un quart de la population, sachant que le Liban n’a pas forcément bénéficié d’aide, je tiens à le préciser, on a eu une ONU qui était un petit peu atone dans la région, parce qu’il y a eu l’effet de surprise, sachant que finalement les Libanais ont accueilli, et aujourd’hui malheureusement, en terme de politique, dans le gouvernement précédent il y a eu des lois qui ont été votées concernant la réglementation commerciale sur le territoire libanais, où le gouvernement a exigé que certains commerces ne seraient plus tenus par des Syriens. Donc si vous voulez, l’enjeu communautaire est devenu très critique et particulièrement volatile, pour ne pas dire explosif.
Aujourd’hui, avec la situation dont vous avez entendu parler, et encore peut-être ce matin aux informations, c’est un pays où depuis les frappes du Hezbollah sur le territoire israélien c’est quand même un Libanais sur cinq qui a déménagé, sachant que le territoire libanais est grand comme la Corse ou comme l’Alsace, pour ceux qui ont des repères géographiques comparés à la France, et j’allais dire, j’allais même rajouter, si vous voulez, que c’est un pays fortement communautaire. Donc, on entend beaucoup de légendes sur ce pays-là, où Israël annonce par moyens médiatiques que les combattants du Hezbollah se sont éparpillés dans la nature, et donc forcément ils s’arrogent le droit de tirer partout. Un peu ce qui vient d’être évoqué, avec « on détruit la maison », ce qui est parfaitement vrai. Mais en même temps, on ne peut pas détruire, on ne peut pas cibler un acteur du Hezbollah sans une certaine forme de complicité qui crée des frustrations au sein des communautés. Je peux vous dire, résidant sur Beyrouth une bonne partie de l’année, il y a des quartiers qui sont interdits aux réfugiés. Et attention, là-bas, les forces de l’ordre ce n’est pas comme en France, ce n’est pas structuré comme en France. Malheureusement a été conservé un côté milicien qui est relativement dangereux. On parle de Hezbollah avec un arsenal militaire qui est supérieur à l’armée libanaise, il faut être honnête, mais en même temps on a aussi une armée libanaise qui n’a pas de moyens. Pourquoi ? Parce qu’elle est tributaire des financements étrangers. Je tiens à le préciser, dans les années 2000, au nord du pays à Tripoli, il y a eu des émeutes entre communautés, les obus de 155 ont été fournis par les États-Unis, payés par l’Arabie saoudite. Donc, en clair, s’il n’y a pas d’aide internationale, le Liban ne peut pas faire. L’armée est entraînée. J’ai même en souvenir un général israélien qui avait dit, vous m’en donnez dix comme ça et on tient le Moyen-Orient, en parlant de l’efficacité au combat des généraux libanais. Simplement pour dire que, finalement, cette déstabilisation, il est difficile au moment où je vous parle de vous dire quelles pourraient être les hypothèses pour que ce pays s’améliore.
Dans un premier temps, déjà, le rôle non négligeable de la présidence de la République, qui, vous le savez, a pour objectif d’unir tous les Libanais. Un sentiment d’union qui a été relancé suite à l’explosion du port en 2020. Je peux vous en parler en connaissance de cause puisque je fais partie d’une ONG libanaise qui s’appelle Jobs for Lebanon, donc l’objectif c’est de maintenir au Liban la jeunesse pour travailler. Parce qu’aujourd’hui, les Libanais n’ont pas de travail, et d’ailleurs, nous avons de précieux partenaires qui nous aident dans cette démarche, il faut savoir que cette ONG a procédé à une levée du fonds – je vous traduis, parce que j’ai été mobilisé à l’époque, nous sommes en août, j’allais dire mi-août – nous avons récolté en quinze jours plus de 300 millions de dollars, pour vous donner un ordre de grandeur. Tout cela grâce à quoi ? La mobilisation de la diaspora libanaise aux États-Unis. Pour acheminer l’aide médicale, un partenaire américain, FedEx, qui n’a rien fait payer entre Washington, San Francisco (l’ONG est à San Francisco) et Beyrouth, avec des vols et des transits. Autre partenaire précieux qui donne sa chance à cette jeunesse libanaise, que vous connaissez tous, la famille Saadé, CMA-CGM. À l’heure actuelle, ils embauchent des Libanais.
Il y a aussi cette concurrence de gens de ma génération – moi dans quelques jours j’aurai un an de plus, donc 53 ans pour être précis – et si vous voulez, elle est aussi actrice et veut revenir au Liban. Notre vie, nous l’avons passée en expatriation. Moi j’ai eu la chance de vivre en Europe, de vivre aux États-Unis et puis dans d’autres pays, et aujourd’hui cette expatriation, cette diaspora veut revenir au pays et justement offre un discours un peu en concurrence avec les diatribes habituels locales, où des fois ça peut créer des tensions même entre ex-expatriés et nouveaux entrants. Parce que les minorités locales vous diront, « vous savez, attendez, pendant que vous étiez à l’étranger, c’était nous qui étaient au travail, sur place, à résoudre tous nos problèmes ». Mais nous on leur fait comprendre que sans notre aide, eh bien ils n’auraient peut-être pas bénéficié d’une situation qui aurait empiré. En fait, aujourd’hui ce que nous on observe au Liban, on a eu des enjeux, notamment c’est ce qui a contribué un petit peu à la crise syrienne, il faut vraiment que la région devienne beaucoup plus stable.
En ce qui concerne cette déstabilisation, qu’on va essayer de stabiliser, il y a déjà un enjeu énergétique, vous avez peut-être entendu souvent parler de ce qui se passe au large en Méditerranée orientale, avec ces fameuses plateformes pétrolières. D’ailleurs, les États-Unis ont joué l’arbitre entre le Liban et l’Israël pour l’attribution des gisements offshores, ça c’est le premier point, sachant que ces gisements sont situés au sud, eh bien devinez qui voulait se les approprier ? Le Hezbollah. Le Hezbollah, lui, bien entendu, il a diversifié son activité, parce que croire que le Hezbollah ce n’est que la partie visible, avec les attaques contre Israël… il n’y a pas que ça. Derrière, il y a les cyber-attaques sur de nombreux sites, y compris aux États-Unis, il faut le savoir, et également de nombreux investissements dans les paradis fiscaux. D’ailleurs, j’ai quelques personnes dans mon réseau qui sont chargées de la compliance et de la lutte contre le terrorisme à ce niveau-là. Elles y perdent pied, parce que c’est tellement bien orchestré. Il est difficile d’y trouver, on va dire, certaines solutions. Et à ce sujet-là, vous avez quand même l’enjeu environnemental, c’est que les infrastructures sont vieillissantes. Les infrastructures souffrent de manques d’entretien parce que tout ça est communautaire. Et nous avons des entrepreneurs, expatriés cette fois-ci, qui proposent très rapidement des enjeux environnementaux puisque c’est un pays, sur les 365 jours qui a 330 jours de soleil. Beaucoup de maisons, d’appartements, de quartiers au Liban sont équipés à partir d’énergie solaire. Ça c’est un environnement favorable. Après, c’est inviter, et c’est ce qui a contribué aussi à sa déstabilisation, vous savez, l’attribution du marché pour les télécommunications avec notamment l’entrée de la Chine.
Pourquoi je vous parle de la Chine, très rapidement, au Liban ? Parce que vous avez aussi une influence non négligeable des contingents de l’ONU présents sur son territoire, qui en profitent, et aussi à la demande des Libanais, pour y faire leur petit commerce.
Concernant les États-Unis, très rapidement, il faut savoir que les États-Unis soutiennent le Liban sur le plan financier, mais également sur le plan militaire, puisqu’il y a maintenant au nord de Beyrouth une très grande présence américaine, avec également du mentoring des forces armées libanaises, avec l’accompagnement des militaires américains. Mais vous savez, pour les États-Unis malheureusement le Liban est un territoire encore douloureux où, je vous le rappelle, suite au Drakkar, ils ont également perdu nombre de marines qui étaient stationnés sur le territoire, d’om cette prudence américaine de positionner leurs forces plutôt sur des porte-avions ou sur des bateaux amphibies à distance, de peur d’être frappés. Voilà en ce qui concerne ces enjeux
Cette déstabilisation, elle est réelle. Maintenant, le tout est de savoir combien de temps elle va durer. Nous, en tant qu’expatriés, en tant que diaspora, on espère que le Liban va rapidement retrouver son chemin, mais vous savez, le Moyen-Orient c’est le temps long. Et c’est aussi une terre de proverbes où peut-être, je m’excuse d’avance, on a un proverbe au Liban : « Si tu veux sentir la rose, avant, il va falloir en accepter l’odeur du fumier ». Voilà, donc ça, c’est quelque chose à savoir.
Mais aussi, puisque l’on est dans un pays maritime, nous avons aussi, moi-même venant d’une famille phénicienne, donc c’est vous dire, la mer est toujours un vecteur de richesse. Et nous comptons sur cette mer Méditerranée, où on espère ce retour à la richesse, sachant qu’il y a un pays acteur dans la région qui est incontournable, dont vous avez parlé dans vos interventions, qui sont les Émirats arabes unis, qui souhaitent devenir une place financière, mais Beyrouth n’a peut-être pas dit son dernier mot parce que je vous rappelle que géographiquement ils ne sont pas enclavés, ils sont assez proches de l’Europe, puisque le premier pays européen n’est qu’à même pas 300 kilomètres, il s’appelle Chypre.
Vous voyez, il y a aussi cet enjeu de perspectives d’avenir, sachant que sur place on espère faire revenir, et c’est là qui contribuerait à cette re-stabilisation recherchée, des jeunes qui ont été formés dans les universités à l’international. Sachant que sur place nous avons une personne très célèbre, que vous connaissez tous qui a été le patron de Renault, qui s’appelle Carlos – au Liban on l’appelle « Ghoshen » (Ghosn), c’est son nom – qui justement œuvre pour le gouvernement libanais à redynamiser le système universitaire, qui je vous le rappelle est quand même très bon. Il y a deux grandes universités, l’Université Saint-Joseph et l’AUB, l’American University of Beyrouth, qui ont des rôles non négligeables et qui justement sont des centres de réflexion de perspectives d’avenir, et pour lesquels le gouvernement libanais ainsi que tous les Libanais tiennent beaucoup. Mais, je ne vous le cache pas, un jour on espère que ce pays va retrouver cette stabilité qu’il avait, j’allais dire d’avant 1975, maintenant la construction sera longue.
Pour conclure mon propos, pour ceux qui connaissent le Liban. En 1977, un journaliste français était intervenu justement en interrogeant un étudiant libanais. Et j’aime bien conclure lors de mes interventions télévisées souvent par un proverbe, mais là c’est une citation d’un étudiant libanais – nous sommes en 2026 mais qui finalement a toujours la même teneur : « Si tu penses avoir compris la crise libanaise, c’est qu’on te l’a mal expliquée ». Je vous remercie.
Ilya PLATOV, Professeur des Universités, Directeur du département russe à l’INALCO, membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris, « Jeux d’acteurs et recompositions stratégiques au Moyen-Orient : Russie, Azerbaïdjan, Iran et États-Unis dans la crise régionale contemporaine ».
En raison du temps imparti, je me limiterai à la région du Sud-Caucase, à l’Azerbaïdjan en tant qu’acteur stratégique entre la Russie, la Turquie et l’Iran, j’avais prévu un PowerPoint mais problème de connexion, veuillez m’en excuser. Donc je présumerai une bonne connaissance des réalités géographiques de la région.
Lorsqu’on parle du Moyen-Orient en crise aujourd’hui, on pense d’abord à l’Iran, bien sûr, à Israël, au Liban, aux États-Unis, au Golfe, mais on oublie que cette crise ne s’arrête pas nécessairement aux frontières du Moyen-Orient. Elle se prolonge vers un autre espace qui a été pour un temps considéré comme étant périphérique, mais qui ne l’est pas du tout, qui est même central aujourd’hui, qui est le Sud-Caucase. Dans cet espace, un acteur central aujourd’hui, l’Azerbaïdjan, un véritable État pivot. Pas seulement parce qu’il est bien placé sur la carte, mais parce qu’il est aujourd’hui au centre de plusieurs tensions, de plusieurs routes, et de plusieurs jeux de puissances. C’est une ancienne zone de plusieurs empires, l’Empire russe, l’Empire ottoman, la Perse, entre la Russie et l’Orient, entre la Caspienne qui redevient un espace stratégique, la Turquie, vis-à-vis de laquelle l’Azerbaïdjan est presque un État vassal aujourd’hui, et ce n’est pas seulement un État pétrolier, ce n’est pas seulement un acteur post-soviétique, mais c’est un véritable nœud stratégique aujourd’hui.
Pourquoi est-ce qu’il peut être considéré comme État pivot ? Je prendrais plusieurs exemples. Tout d’abord le Nakhitchevan, et la route Nord-Sud, et ensuite en troisième point la fameuse « route Trump », parce qu’il y a un projet qui résume à lui tout seul toute la géopolitique aujourd’hui du Sud-Caucase. Et aussi peut-être réfléchir sur la question suivante : est-ce que la crise actuelle remet en cause, par exemple, l’accord entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie ? C’est une question aussi qui est très importante. Est-ce que ça serait une victime collatérale de cette crise, cet accord ?
Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan est entre la Turquie, mais aussi la Russie, mais les États-Unis également, et la guerre autour de l’Iran rehausse quelque part l’importance de l’Azerbaïdjan qui, étant un voisin immédiat de l’Iran, les routes passant par la Russie sont aujourd’hui politiquement plus compliquées en raison de la guerre en Ukraine, les États-Unis sont revenus dans le jeu, il y a une visite, notamment, à Bakou de J.D. Vance récemment. La Russie n’est pas aussi dominante qu’avant, mais espère retrouver ses positions, principalement en faisant pression sur l’Arménie. Mais l’Azerbaïdjan se retrouve dans une situation très particulière.
Il faut aussi noter un élément qui me paraît symboliquement fort, le président actuel de l’Iran, Masoud Pezeshkian, est lui-même un Azéri d’Iran. Ça ne veut pas dire évidemment que les intérêts de l’Iran et de Bakou convergent, aucunement, mais il faut le rappeler puisque le voisinage entre l’Azerbaïdjan et l’Iran ce n’est pas seulement une relation de frontières, disons, ou de puissance, elle touche une question très sensible, celle des populations azéries d’Iran et la manière dont l’Iran gère cette profondeur humaine et politique.
La Russie reste un acteur enraciné par ses leviers militaires, par sa présence en Arménie. Même après le retrait des garnisons de maintien de la paix au Karabakh, Moscou a gardé néanmoins une présence militaire et frontalière en Arménie, sur justement la frontière entre l’Iran et l’Arménie, même si elle est contestée par Erevan. En raison de la crise actuelle, on a peu prêté attention à la visite de Nikol Pashinian et la rencontre avec Poutine, qui est une sorte de rencontre « trumpienne » en quelques sortes, puisque ça s’est fait dans le même format de conférence de presse. Et les États ont fait preuve de leur divergence, et Poutine a rappelé par exemple le fait qu’un candidat aux futures élections – en 2026 il y a aura des élections en Arménie et aujourd’hui, en prison, en tout cas qui ne peuvent pas se présenter, la Russie manifestement cherche une sorte de scénario géorgien, avec en Géorgie le rêve géorgien, là-aussi vous avez un homme d’affaires prorusse, Samvel Karapetyan, qui est aussi soutenu par l’Église arménienne, qui tient au Karabakh, qui ne veut pas renoncer au Karabakh, terre sacrée pour les Arméniens.
Donc les relations Russie-Azerbaïdjan sont ambivalentes, elles se sont dégradées sur le plan politique à cause des tensions autour du Karabakh. Le fait même que ce problème a été évoqué lors de la visite de Pashinian à Moscou, a fait qu’il y a eu une note de protestation du ministère des Affaires étrangères azerbaïdjanais, et il y a eu des incidents impliquant la diaspora azérie en Russie, concurrence aussi entre États-Unis et Moscou au Sud-Caucase. C’est là qu’il faut prendre l’exemple du Nakhitchevan.
On parle du Nakhitchevan comme d’une exclave de l’Azerbaïdjan, enclave pour l’Arménie, c’est une sorte de concentré de géopolitique régionale, qui risque aussi d’être déstabilisé par la crise actuelle, il est coincé entre l’Arménie, l’Iran, la Turquie, très important du point de vue stratégique. Pourquoi ? On l’a vu d’ailleurs en début de mars 2026 lorsque l’Iran a commencé à tirer sur tous les voisins, il y a eu une frappe sur l’aéroport de Nakhitchevan, il y a eu 4 blessés, Bakou a accusé l’Iran, parlé d’attaque terroriste, protesté officiellement et surtout suspendu le trafic des marchandises à la frontière. Cette suspension n’a duré que 4 ou 6 jours, elle a été ensuite rouverte rapidement après un échange téléphonique entre les présidents arméniens et azerbaïdjanais. C’est un épisode extrêmement, en soi, révélateur. Depuis, il n’y a pas eu de frappe, ce qui tendrait plutôt à accréditer l’idée que les premières frappes c’était vraiment du réactif en Iran, après l’assassinat du leader suprême il y a eu des coups portés un peu partout, sans trop de discrimination, et depuis lors il n’y a pas eu d’attaque parce que c’est une zone extrêmement importante mais l’incident lui-même montre que la crise iranienne peut facilement déborder dans le Sud-Caucase. Un effet Spill-over. En fait, le Nakhitchevan dépend encore très fortement des connexions passant par l’Iran, mais justement c’est un sort de tronçon qui passe à la frontière iranienne, là vous avez l’Arménie au nord.
Du côté iranien, pour revenir à la question azérie, elle existe bien même s’il n’y a pas de mouvement sécessionniste de masse dans le nord iranien, mais la Turquie quelque part exerce un rôle stabilisateur puisqu’elle ne veut pas, sûrement, d’un mouvement kurde. On avait bien vu la tentative d’instrumentaliser des Kurdes n’a mené à rien, sans doute aussi sous pression de la Turquie, et toute volonté d’instrumentaliser les minorités en Iran c’est d’abord les Kurdes, mais les Azéris sont à côté. Donc les deux questions sont liées en réalité. Il y a aussi le facteur religieux qui peut jouer, il aurait mérité une discussion à part, mais le fait que l’Azerbaïdjan est un État qui a une religion chiite, laïque qui a adopté un modèle kémaliste mais en réalité plutôt soviétique, qui est soviétique-déguisé, et un contre-modèle du chiisme iranien. En tout cas, il y a une volonté de poser un sorte de contre-modèle. Donc toute déstabilisation durable de l’Iran a des conséquences aussi sur cette exclave.
L’Iran redoute non seulement une route supplémentaire, qui déplace les rapports de force à sa frontière nord, dans un espace où l’Azerbaïdjan monte en puissance, où les États-Unis deviennent plus présents, donc le Nakhitchevan, c’est une fragilité territoriale.
Deuxième exemple, c’est la route nord-sud. C’est une route essentielle qui relie la Russie à l’Iran, c’est tout le flux des marchandises, mais d’ailleurs aussi l’Arménie, qui dépend du blé qui passe également par cette route.
Et c’est d’ailleurs un projet concrétisé des BRICS, cette route nord-sud. Elle relie d’ailleurs aussi le nord de l’Europe, il ne faut pas l’oublier. Quelque part, l’UE également est intéressée au maintien de cette route. Et on voit qu’au milieu d’une crise régionale majeure ce corridor Russie-Iran passant par l’Azerbaïdjan continue à fonctionner. Aujourd’hui, vous avez aussi un espace qui est à côté, qui est la Caspienne. D’ailleurs moi j’ai entendu qu’on avait bombardé le fameux pont en Iran, que c’est parce qu’il y avait cette route nord-sud via laquelle les armes seraient livrées, notamment les armes chinoises. Et ce n’était pas tout à fait juste : les armes elles passent par la Caspienne, c’est beaucoup plus logique, c’est direct, donc s’il y a livraison d’armes elle passe ou passerait par la mer Caspienne.
Donc on voit bien que l’Azerbaïdjan est un État pivot. On peut ajouter ici cette fameuse « route Trump », et c’est là justement où on revient à cet accord Arménie-Azerbaïdjan avec les États-Unis qui ont eu ce rôle d’intermédiaire, notamment en s’impliquant dans la gestion de cette ligne de chemin de fer, qu’est la « route Trump » : Trump Route for International Peace and Prosperity. C’est une ligne ferroviaire le long de l’Arax, c’est intéressant, sur le plan historique on peut dire que c’est une pâte feuilletée, ici il y avait une route déjà à l’époque de l’Empire russe, à l’époque soviétique dont il reste des vestiges encore aujourd’hui le long de l’Arax, et aujourd’hui cette route suivrait le même tracé. Pourquoi ? Parce qu’il y a la réalité géographique, il y a des fleuves, des cours de fleuves qui font qu’on peut seulement tracer une ligne de chemin de fer à cet endroit.
Ce n’est pas un accord sur le papier. En tout cas, les États-Unis se sont portés garants de cet accord. Il faut savoir que l’accord définitif, même s’il y a eu un accord à la Maison-Blanche entre Arménie et Azerbaïdjan avec Trump comme intermédiaire, mais il n’a pas encore été ratifié. En fait, l’Azerbaïdjan attend une modification de la Constitution arménienne, qui elle-même fait référence à un document de 1890 sur le fait que le Karabakh fait partie de l’Arménie. Donc c’est beaucoup plus ambigu et effectivement cette crise peut rabattre les cartes. Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan est un pays très corrompu, riche, mais qui tire sa légitimité du conflit avec l’Arménie, donc si Trump se désintéresse, ou si en raison de ce conflit ça tombe à l’eau, vous n’aurez pas d’accord, et peut-être que les hostilités pourraient en effet reprendre.
Hassana Djidda ABDOULAYE,Diplomate, conseiller des Affaires étrangères et Directeur du Protocole du Premier ministre (Primature du Tchad), spécialiste en relations internationales, gestion des crises et post-conflits, expert-consultant en étiquette et protocole diplomatique, auteur et enseignant (ENA-Tchad, Académie diplomatique du Tchad, Université Senghor d’Alexandrie), « Afrique – Moyen-Orient : dynamiques d’interdépendance et reconfiguration stratégique face aux crises régionales ».
Merci Monsieur le Président et d’abord toutes mes civilités à toutes et à tous. L’honneur me soit de vous présenter ce sous-thème « Afrique – Moyen-Orient : dynamiques d’interdépendance et reconfiguration stratégique face aux crises régionales ». Pour mieux résumer ce sujet, je vais aborder cinq points : la présentation de l’Afrique, l’interdépendance des dynamiques géoéconomiques et géopolitiques en Afrique, les effets systémiques des crises moyen-orientales en Afrique, le désenchantement diplomatique jusqu’à la recomposition stratégique de l’Afrique, et enfin en guise de conclusion, l’Afrique entre contraintes structurelles et opportunités géopolitiques.
Pour le premier point qui est la présentation de l’Afrique, tout le monde le sait, l’Afrique est constituée de 55 pays, dont le dernier-né est le Soudan du Sud, en juin 2001. La superficie totale de l’Afrique est de 30,37 millions de km2, soit le deuxième continent le plus vaste. En matière de démographie, l’Afrique est constituée d’ 1,57 milliards d’habitants, soit 19 % de la population mondiale, avec 60 % de la population africaine étant trop, trop jeune. Pour le PIB nominal, il est de 3 070 682 dollars US ($), soit 2057 $ par habitant, d’après les chiffres détenus en 2005, avec un top 5 des États ayant les meilleures économies, tels que l’Afrique du Sud, l’Égypte, l’Algérie, le Nigéria et le Maroc.
En outre, l’Afrique abrite d’importantes réserves des minéraux essentiels à la transition énergétique, d’après le CNUCED, soit 30 % des réserves minérales. Je peux citer entre autres 90 % du chrome et platine, 80 % du coltan, 70 % du cobalt, 70 % des tantales, 47,65 % du manganèse, 46 % des réserves de diamants, 40 % de l’or, sans occulter le graphite naturel, le cuivre, le nickel, et le lithium. Concernant le pétrole et le gaz, d’après Forbes Afrique (c’est une édition de mars 2026), 7,5 % des réserves mondiales privées de pétrole et de gaz se trouvent en Afrique, et l’Afrique présentement fournit 8,5 % du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial. D’après le rapport de State of African Energy 2026 Outlook, dévoilé lors de l’African Energy Week 2025 au Cap, en Afrique du Sud, la production pétrolière et gazière africaine atteindrait les 11,4 millions de barils par jour en 2026. Par ailleurs, pour les terres rares et arables, il y a 64 gisements répertoriés, avec un potentiel de 2 milliards de tonnes de terres arables. Présentement, l’Afrique récolte sur 18 % de ces terres arables. Concernant les terres arables, l’Afrique possède un quart des terres arables mondiales, 65 % des terres non-exploitées du monde, d’après le FAO et le Programme des Nations Unies pour l’environnement, se trouvent en Afrique.
Enfin, autre point positif, nous avons la ZLECAf (la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine) créée en 2000 et opérationnelle à partir de 2021. Il s’agit de la plus grande zone de libre-échange au monde, et devenant le 8ème bloc économique mondial, dont l’objectif est de créer un marché unique africain et de faciliter le commerce intra-africain. Elle pourrait créer un marché de 3400 milliards de $ US, d’après les chiffres du CNUCED.
À côté de ces potentialités, quelques contrastes ne peuvent être perdus de vue. Nous avons la part de l’Afrique dans le commerce international qui est de moins de 3 % d’après la Communauté économique africaine (CEA), et l’Afrique ne détient que 9 % de la production agricole. Aussi l’Afrique dépense 35 milliards de $ US par an dans les importations de denrées alimentaires. Et autre contraste, nous avons les dettes extérieures, qui se chiffrent à 1850 milliards de $ US d’après la CEA, dont le ratio dette / PIB est de 66,7 % selon les chiffres du FMI. Donc ce qui nous amène à dire que présentement 26 pays africains sont en situation de surendettement ou à haut risque. Ces surendettements constituent présentement un vrai goulot d’étranglement. Je finirai par la pauvreté, 43 % de la population africaine vit sous le seuil de pauvreté.
Deuxième point, l’interdépendance des dynamiques géoéconomiques et géopolitiques en Afrique. Par la diplomatie, l’histoire et le commerce, nous savons tous que les États sont interdépendants. Tous ces États-là, tous sont en diplomatie des vrais acteurs majeurs des relations internationales. Sur ce point, je vais aborder deux points qui sont l’interdépendance énergétique et commerciale, et les influences politiques et sécuritaires.
En ce qui concerne l’interdépendance énergétique et commerciale, nous avons l’interdépendance énergétique, nous savons tous que, présentement, l’Afrique reste partiellement dépendante des importations énergétiques du Moyen-Orient, surtout par le GNL et le pétrole, parce qu’en Afrique il nous manque ce qu’on appelle la capacité de raffinage. La dépendance commerciale et logistique s’explique par les importations alimentaires et les engrais. Une grande partie des céréales est importée, c’est-à-dire le riz, le blé surtout et les engrais transitent par ces routes, et les blocages ou les hausses des coûts logistiques produisent une inflation alimentaire. Nous avons les exportations africaines de matières premières telles que le pétrole nigérian, les minéraux sud-africains, et le cacao ivoirien, qui s’exportent pour ravitailler le marché du Moyen-Orient. Enfin, nous avons le trafic aérien, qui constitue un pont direct reliant l’Afrique au Moyen-Orient et avec le transport des personnes, des marchandises, et des cargos.
Ensuite, comme interdépendance nous avons les influences politiques et ses critères qui se révèlent à travers les héritages religieux et géopolitiques. Le Moyen-Orient est le berceau de religions abrahamiques qui sont les judaïsme, le christianisme et l’islam, dont l’influence en Afrique a une profondeur historique, marquée par la traite négrière arabe, l’expansion de l’islam dès le VIIe siècle, le métissage linguistique, nous avons la transmission des savoirs, sans oublier l’apport des traditions chrétiennes orientales en Afrique, surtout en Éthiopie, et le soft power religieux des pays du Golfe.
Autre influence que je peux citer, nous avons les risques de conflits par procuration, les proxy wars et l’extension de l’extrémisme au Sahel et dans la Corne de l’Afrique, surtout à travers la circulation des armes et des acteurs non-étatiques, qui pourraient engendrer un risque de contagion sécuritaire dans une zone déjà fragilisée. Donc chaque acteur étatique, que ce soit l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Israël, les Émirats arabes unis, le Qatar, peut transformer l’Afrique en un prolongement périphérique du conflit.
Troisième point, j’aborde ce qu’on appelle les effets systémiques des crises moyen-orientales en Afrique. Nous allons nous appesantir sur trois sous-points, afin de dégager de manière (…) les effets de cette crise moyen-orientale sur les États africains et leurs économies. Je vais citer entre autres : le choc économique et l’inflation importée, les effets sociopolitiques internes, et la marginalisation de l’Afrique.
Première conséquence, les effets économiques et inflation importée. Je peux citer la hausse des coûts énergétiques et alimentaires, surtout avec la fermeture du détroit d’Ormuz, la flambée du baril au-delà de 100 $ (US), qui a renforcé la dépendance et provoqué des rationnements. Puis, sur la dépendance structurelle et les déficits budgétaires, le ralentissement des échanges et la raréfaction des flux financiers à l’occasion de de pressions sur les budgets étatiques et les subventions avec les risques de crise, les balances des paiements.
Deuxième conséquence, les effets sociopolitiques internes. Nous avons la fragilisation des États accentuée par les tensions sociales et l’insécurité alimentaire caractérisée par les inégalités sociales accrues, les protestations et instabilités, et surtout les détournements des ressources. Autre effet sociopolitique, c’est les flux migratoires et l’exode, qui constitue une menace directe en Afrique, notamment les crises humanitaires, les tensions régionales et communautaires, et surtout les retours forcés de la diaspora. Ce retour massif de la diaspora précarisée crée une pression sur le marché du travail africain.
Troisième et dernière conséquence, je cite la marginalisation de l’Afrique, qui est multidimensionnelle. Elle est politique, médiatique, économique et stratégique, et s’inscrit dans une logique de hiérarchisation des producteurs globaux. Elle s’explicite par le détournement de l’attention internationale vers le Moyen-Orient, et en ce sens que l’Afrique présentement se retrouve reléguée au second plan parce que le conflit au Moyen-Orient risque d’éclipser encore davantage les crises en Afrique, réduisant la tension internationale et les efforts diplomatiques, ce qui s’observe maintenant. Puis, se greffe la réduction de la dette, et la redirection des financements interprétée par une logique de déplacements des priorités des bailleurs internationaux, et une redirection des investissements privés. Cette logique correspond à ce que l’on peut qualifier de Grounding-out géopolitique avec l’augmentation des budgets militaires et sécuritaires au détriment de l’aide au développement.
En quatrième partie, le désenchantement diplomatique et la recomposition stratégique de l’Afrique. Sur le plan continental, nous savons tous que dès le début du conflit Irak-Iran (1980-1988), l’Union africaine (UA) a appelé à la désescalade parce qu’on craignait une extension du conflit. Et je me permettrai de développer dans cette partie trois sous-points qui sont : le désenchantement diplomatique, la transformation stratégique, et la quête d’autonomie ainsi que l’affirmation de l’Afrique sur la scène internationale.
Le désenchantement diplomatique est motivé par une perte de confiance face aux logiques des puissances, la remise en cause du droit international et la violation des normes, et enfin nous avons l’affaiblissement des institutions internationales et du multilatéralisme. De nos jours on sait que l’ONU apparait marginalisée, pour ne pas dire en état d’hibernation.
La transformation stratégique et la quête d’autonomie ne peuvent être possibles que par une souveraineté économique, d’où la nécessité de transformer localement les ressources, que l’Afrique puisse raffiner son pétrole – à l’exemple de la raffinerie de Dangote (Nigéria) inaugurée en 2023, d’une capacité de 650 millions de barils de pétrole par jour, dont le coût d’investissement s’évaluait à 25 milliards de $ (US). Nous avons l’ouverture vers de nouveaux acteurs, tels que la Turquie, la Chine, l’Inde, pour diversifier les partenariats stratégiques.
Et enfin j’aborderai l’intégration régionale et interafricaine, qui constitue une réponse aux vulnérabilités, en vue de développer le commerce intra-africain, pour amortir les chocs économiques globaux. L’affirmation diplomatique de l’Afrique peut être marquée par des positions non-alignées et une neutralité dans les crises internationales, un positionnement hérité de la période des guerres froides, qui est une expression d’un refus de logique binaire en protégeant les intérêts stratégiques des États africains. Appel à réforme et fondation du système international : depuis une décennie, l’Afrique n’a cessé de dénoncer une injustice historique, parce qu’elle réclame 1 ou 2 sièges de membres permanents au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Également l’affirmation de l’Afrique sur la scène internationale demeure tributaire d’une diplomatie africaine proactive et multipolaire. Une telle diplomatie ne se limite pas à multiplier les partenaires, elle consiste à imposer une lecture africaine des enjeux mondiaux, à transformer les vulnérabilités en levier de négociation et à bâtir une capacité collective de projection afin d’identifier les tendances globales telles que l’énergie, le climat, la sécurité, l’alimentaire ou les migrations.
En conclusion enfin, nous l’avons vu, entre contraintes structurelles et opportunités géopolitiques, l’Afrique se situe bien évidemment dans une dynamique dialectique dont l’enjeu est de dépasser la posture de périphérie, pour devenir un centre de gravité dans la gouvernance mondiale. Comme limites structurelles nous avons évoqué plus haut la transmission asymétrique des chocs, marquée par la fragmentation politique du continent, la hausse du prix de l’énergie, du fret maritime et aérien, de l’alimentation, des engrais, ainsi que l’instabilité macroéconomique, sans occulter les dépendances aux marchés financements extérieurs, qui impactent négativement le développement de l’Afrique avec une vulnérabilité sans précédent.
En revanche, comme opportunités nous avons la diversification des partenariats, la transmission des matières premières et des ressources stratégiques, qui doivent permettre de transformer les limites citées plus haut en des opportunités durables. À titre d’illustration, nous citons la diversification et la production locale de l’énergie : cette crise peut accélérer les investissements africains dans les énergies renouvelables telles que les solaire, l’hydro ou l’éolien, et dans l’exploitation locale du gaz naturel. Nous avons aussi l’ouverture des corridors alternatifs, le renforcement de l’intégration régionale, et enfin l’impulsion d’une diplomatie proactive, parce que l’Afrique peut se positionner comme médiateur dans les tensions moyen-orientales, et en renforçant son rôle dans les forums internationaux.
Donc sur le continent, le scénario le plus réaliste est celui d’une extension régionale et son « effet domino » car il provoquerait une crise énergétique et alimentaire mondiale dont l’Afrique serait l’une des principales victimes. Je finis ma communication par cette note : « L’Afrique ne s’éveillera à son destin que lorsqu’elle aura cessé d’être le jardin géologique du monde », dixit Romain Gary dans Les Racines du ciel (1956). Merci pour votre attention.
Fabienne LISSAK, Professeure en communication de crise, journaliste à Décideurs Magazine, experte des détroits, canaux et autres maillons stratégiques et logistiques du commerce mondial, « Détroit d’Ormuz : route majeure pour l’exportation du pétrole, centre névralgique pour le monde ».
Merci beaucoup pour votre invitation, j’avais évoqué ici même il y a quelques mois le canal du Panama, alors que Donald Trump voulait en reprendre le contrôle. Je m’intéresse en effet aux points de passage stratégiques, les Choke points qui peuvent perturber les échanges commerciaux à hauteur de 182 milliards de $ (US). Ça pèse. Et le détroit d’Ormuz, comme vous le savez, est dans l’œil du cyclone, on en parle depuis six mois, vous ne pouviez pas choisir meilleure date, Monsieur le Président, puisque cette journée est un point chaud, tout est à l’arrêt avec ce blocus naval, on parle dans un instant.
La fermeture du détroit d’Ormuz soulève des questions sur les enjeux de souveraineté, les vulnérabilités géoéconomiques de l’Occident et de l’Orient, la militarisation et l’instrumentalisation stratégique des détroits. Et la temporalité s’est accélérée, comme vous l’avez vu, au rythme de la Realpolitik de Donald Trump, qui se construit heure par heure au fur et à mesure des emportements du chef de la Maison Blanche, et des annonces des mollahs, de plus en plus jusqu’au-boutistes. Ce bras de mer concentre une grande partie des échanges mondiaux : 1,3 milliard de $ (US) y transitent chaque jour, normalement. Le bras de fer n’est pas fini. C’est peut-être Donald Trump qui va ouvrir le détroit d’Ormuz à un moment, je reprends la métaphore biblique du premier intervenant S.E.M. Vettovaglia, comme Moïse a ouvert la mer Rouge au moment de la Pâques, on va voir ça.
En tout cas, le détroit d’Ormuz a une valeur cruciale. Celui qui contrôle les mers, finalement, contrôle le monde. Il fait partie, le détroit d’Ormuz, des 12 points critiques de la mondialisation. Les flux se concentrent en effet actuellement sur le détroit d’Ormuz, mais le Bosphore, Taïwan, les mers de Chine et la Méditerranée orientale où transite le blé, ça fait partie des maillons stratégiques. Et oui, les guerre affecte le trafic maritime mondial.
Déjà en juin 2025 pendant les 12 jours de guerre le nombre de pétroliers présents dans la région pour se charger en route avait nettement baissé. Cette fois-ci le choc est vraiment violent. Le 1er mars 2026, 138 navires ont franchi le détroit d’Ormuz. Le 2 mars, il n’en restait plus que 28, car 30 navires de commerce dont 13 pétroliers avaient été attaqués. Depuis lors, c’est encore pire. Entre le 1er mars et le 9 avril, la société de données maritimes Kpler n’a recensé que 328 passages, cinq fois moins qu’en temps normal. Au moment où nous parlons, nous sommes face à un arrêt quasi-total du flux maritime entre le Golfe et l’océan Indien. Du jamais vu.
La guerre aérienne de mars avait été une démonstration de force. Les Américains ont déployé 500 avions de combat, 200 avions de soutien, dont 100 ravitailleurs en vol, 20 avions de guerre, 20 avions de commandement, les Israéliens 250 avions, mais on se rend compte, vous qui savez ça mieux que moi, qui êtes des experts, les guerres aériennes ne font pas tomber un régime, semble-t-il. Quid d’une guerre navale, si ce n’est la guerre aérienne ? Comment gagne-t-on une guerre navale ? Soit on détruit la flotte de l’ennemi – ça c’est quasiment fait, l’armée américaine a dit en tout cas avoir détruit (…) de la marine iranienne au cours des derniers jours, ils ont détruit 16 bateaux poseurs de mines –, soit on impacte le commerce international, et c’est ce qu’a voulu faire l’Iran. Ce n’est pas totalement nouveau, c’est comme les Houthis en mer Rouge, route stratégique entre l’Asie et l’Europe par laquelle transite normalement 15 % du commerce maritime mondial. Rappelez-vous, de novembre 2023 à début 2025, les Houthis ont mené 200 attaques contre des navires en mer Rouge pour soutenir le Hamas dans sa guerre contre Israël. De nombreuses compagnies maritimes avaient dû éviter la zone et privilégier la route du Cap de Bonne-Espérance.
Aujourd’hui, point mort : d’un côté Washington veut bloquer les navires venant des ports iraniens en payant une redevance aux Iraniens pour passer Ormuz, de l’autre Téhéran impose un droit de passage aux navires qui veulent transiter par le corridor longeant ces îles au nord du détroit. L’objet de la rançon – il faut appeler les choses par leur nom, ils demandent un péage, d’un seul coup, les Iraniens – éviter les mines que les Iraniens ont posées dans le Détroit, ils veulent ainsi obliger les armateurs à emprunter la voie qu’ils imposent. Est-ce qu’il y a vraiment des mines ? On n’en est pas totalement sûr, ce n’est pas vérifié, mais le doute pose une nouvelle menace, bien évidemment, pour empêcher les armateurs de prendre le risque. La géographie a offert une carte maîtresse aux Iraniens, le détroit d’Ormuz. C’est la porte du pétrole. Pour le moment, elle est fermée à double tour.
On en est maintenant au blocus naval. Le blocus décrété par Donald Trump, en réponse à l’échec des négociations avec Téhéran, a officiellement débuté à 14 heures lundi dernier (13 avril). Le Commandant central américain a indiqué qu’il serait appliqué aux navires de toutes les nations entrant ou sortant des ports et zones côtières de l’Iran, y compris tous les ports iraniens du Golfe Persique et du Golfe d’Oman, mais les forces du CENTCOM ne perturberont pas la liberté de navigation des navires transitant par le détroit à destination ou en provenance de ports non iraniens. Ils ont dit qu’au cours des dernières 24 heures aucun navire n’avait réussi à franchir le blocus. On a là-bas donc plus de 100 000 marines, aviateurs américains, ainsi qu’une douzaine de bâtiments de guerre et des dizaines d’appareils.
Alors, ce n’est quand même pas le premier blocus naval. On a déjà oublié l’affaire du Vénézuela, mais il y avait déjà eu un blocus imposé en décembre 2025. Et donc c’est vrai que Donald Trump, lui, parait souvent avoir des lubies, mais il y a certaines constantes. À ce moment-là, il a déjà joué la carte d’un blocus naval pour resserrer les taux américains, pour asphyxier le Vénézuela, le pétrole étant la principale source de revenus de Caracas. Donc ça souligne, ce dossier, l’hégémonie américaine, qui repose en grande partie sur sa puissance maritime. C’est ce qu’ils sont en train de jouer. Et donc ce blocus américain dans le détroit d’Ormuz répond au chantage instauré par l’Iran qui impose un droit de péage payable en crypto-monnaies aux navires qui souhaitent l’emprunter (1 $ par baril pour les chargements liquides).
Alors, quel est l’objectif du blocus naval américain dans le détroit d’Ormuz ? Asphyxier le régime iranien. 95 % du pétrole iranien passe par là. C’est la source de la richesse des mollahs iraniens. Feu le Guide Suprême iranien Ali Khamenei, j’ai lu qu’il avait une fortune estimée à 95 milliards de $ (US). Autre conséquence et autre hypothèse, une réaction attendue des Chinois, qui pourraient tordre le bras aux Iraniens. 13 % des importations de brut de la Chine viennent de ce passage, viennent de l’Iran. La Chine achète 80 % du pétrole iranien.
Alors, combien de temps faut-il pour que ce blocus naval américain fasse jouer ses effets ? Rappelez-vous, lors de la guerre d’Afghanistan, les Talibans disaient : « les Américains ont des montres, mais nous, nous avons le temps ». Alors peut-être que ça va prendre du temps, on va voir combien de temps le commerce mondial peut subir autant de pression. En tout cas, les Iraniens n’ont plus beaucoup d’infrastructures, peut-être du temps, mais c’est un petit peu mon approche d’étudier les infrastructures. Elles constituent le fil rouge de la guerre en Iran, depuis la première frappe américano-israélienne, le 28 février 2026, qui a tué le Guide Suprême, au pouvoir sans partage depuis 37 ans. Beaucoup d’infrastructures stratégiques ont été ciblées afin d’affaiblir l’économie, les installations pétrolières et gazières. Le 18 mars, c’étaient les installations de la région Assalouyeh – c’est les zones 3, 4, 5 et 6 du champ gazier South Pars, le plus grand gisement de gaz au monde qui assure à lui seul 70 % de la consommation nationale du gaz de l’Iran – qui avaient été ciblées. Également, des frappes ont été menées contre l’île de Kharg, dans le Golfe, le plus grand terminal pétrolier de l’Iran, qui assure environ 90 % de ses exportations de gaz. Autre infrastructure dans le viseur, les centrales électriques, à Ispahan, elles ont été endommagées, et puis même des infrastructures industrielles, les aciéries d’Ispahan, encore une fois, d’Ahvaz, qui sont des piliers de l’industrie lourde d’Iran, ont été touchées. Elles sont au cœur de la chaîne d’approvisionnement militaire iranienne. Et puis également le volet des infrastructures de transport, le pont de Kharg, le plus grand d’Iran, a été détruit le 2 avril, le pont également à l’extérieur de la ville de Qom, je ne vais pas tout citer, vous avez suivi ça, mais pour dire que ce volet infrastructures compte vraiment beaucoup dans cette stratégie militaire des Américains. L’escalade touche également les hubs de transport des alliés régionaux, aux Émirats arabes unis, les aéroports internationaux de Dubaï, d’Abu Dhabi ont été la cible de frappes directes de missiles et de drones, au Koweït des frappes sur l’aéroport international ont causé plusieurs blessés, en Irak les attaques iraniennes ont frappé l’aéroport d’Erbil.
Donc ces attaques ont fortement perturbé les flux énergétiques mondiaux. Vous allez voir un graphique de ce prix du pétrole qui a bondi de 42 % depuis le 28 février. Donc je sais que des traders autour de la table s’en réjouissent, mais on va voir à long terme l’impact sur l’inflation en Europe et pas seulement. Précisément, le détroit d’Ormuz permet le passage du Golfe Persique au Golfe d’Oman et à la mer d’Arabie. Il forme le seul point de sortie maritime de ce golfe vers les grandes routes océaniques. Alors, ce détroit n’est pas si étroit que cela, la proximité entre les côtes nord et sud est remarquable, avec une largeur de 53 km environ au point le plus étroit, réduit à environ 33 km de voies navigables efficaces, et puis sa longueur, 212 km. La réalité de ce corridor, c’est un goulet d’étranglement qui voit transiter 20 à 21 millions de barils par jour en temps normal, auxquels s’ajoutent 80 millions de tonnes de GNL. Oui, ce n’est pas qu’une artère pétrolière, c’est aussi une artère gazière.
Donc on peut le dire actuellement, le détroit d’Ormuz, le détroit d’Ormuz « broie du noir », lui qui est habituellement très fréquenté, et on parle beaucoup des hydrocarbures mais, il faut le savoir, d’autres matières prennent habituellement cette voie, beaucoup d’aluminium, du méthanol, de l’ammoniaque, beaucoup d’engrais passent par le détroit.
Est-ce qu’il y a un relief qui explique le caractère vital de ce détroit ? Oui, au nord les côtes iraniennes sont dominées par des chaînes de montagnes, sèches, escarpées, stratégiquement positionnées. Au sud, le Cap de Musandam forme une presqu’île montagneuse spectaculaire avec des falaises abruptes, et donc ce relief accidenté rend la navigation maritime encore plus cruciale parce que les voies terrestres sont limitées.
Enjeu crucial, le Golfe Persique représente un tiers du commerce mondial de pétrole. Un soubresaut et on le voit, le prix du baril bondit, voire même parfois jusqu’à 30 %. Alors, le territoire iranien est trois fois plus vaste que la France, avec plus de 86 millions d’habitants, c’est l’une des principales puissances du Moyen-Orient, mais c’est bel et bien sa position au débouché du golfe, à proximité des routes maritimes par lesquelles transitent une part significative des hydrocarbures mondiaux, qui lui donne une force particulière.
Alors ne faisons pas mine de découvrir cela, l’importance du détroit d’Ormuz est connue depuis des décennies, à chaque tension à propos de l’Iran il y avait eu la crainte d’un blocage de cette voie stratégique. Il y a eu des alertes sérieuses en 1983, au moment de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Le président du parlement iranien avait dit « L’Iran est capable de bloquer le détroit, même si cela doit déclencher la troisième guerre mondiale ». C’était resté au niveau de la parole. En 2015, un navire marchand, le Tigris, du Danois Maersk, avait été arraisonné. En 2019, des bateaux arraisonnés, comme le Stena-Impero. Ce pétrolier battant pavillon britannique avait déjà été arraisonné alors qu’il y avait des tensions autour de l’Iran à l’Assemblée générale de l’ONU. C’était en question. Et personne n’avait fait de tollé à l’époque sur les violations du droit international par l’Iran, qui avait déjà cette hypothèse, cette idée d’un chantage. Mais on avait tous depuis toujours cette idée dans un coin de nos têtes, qu’on avait entendue : « Soit tout le monde pourra utiliser le détroit d’Ormuz, ou soit personne ne le pourra ». C’est ce qu’avait déclaré le général iranien Mohammad Ali Jafari, Commandant du corps des gardiens de la Révolution. Eh bien nous y sommes. On ne croyait pas qu’ils passeraient à l’acte, parce que ça semble une stratégie kamikaze de bloquer le poumon de son propre pays. On ne pensait pas que cette menace serait concrétisée. Mais l’Iran avait quand même ces derniers temps bien augmenté ses chargements pétroliers pour engranger des revenus, des réserves, dans les semaines précédant la guerre, à mesure que Washington déployait ses forces dans la région. Mais combien de temps l’Iran va-t-il tenir est quand même la question, en tout cas l’Iran a démontré sa capacité à déclencher une véritable crise énergétique mondiale.
Si on fait le point sur les alternatives possibles, on se rend compte que les pipelines saoudiens, pétro-lines, ils ont une capacité de 5 millions de barils par jour, le pipeline émirati d’Habshan-Fujairah 1,5 millions de barils, donc ils ne permettent pas de rediriger, même pas plus qu’un quart du trafic normal, tandis que le Koweït et le Qatar restent sans issue terrestre. Donc effectivement il y a une puissance de négociation extrêmement importante, et l’Arabie saoudite dont la plupart des gisements se situent le long du Golfe Persique avait certes construit un oléoduc d’Est en Ouest, débouchant sur la mer Rouge à Yanbu (Arabie saoudite), malheureusement sa capacité, semble-t-il, ne dépasse pas 5 millions de barils par jour.
Quelles sont les conséquences d’une congestion du trafic ? On l’a dit, il n’y a pas que le pétrole et le gaz naturel liquéfié (GNL) qui sont en cause. Il y a également des biens de première nécessité qui sont consommés par le Koweït, l’Iran, donc ces tensions font s’envoler les prix du baril sur les gros pétroliers, et puis conséquences sur les produits plastiques : les emballages de votre brioche demain matin, les sacs poubelles, les bouteilles de lait, tout va être impacté d’ici quelques semaines.
Alors, il faut relativiser, parce qu’encore une fois tout cela n’est pas totalement nouveau. Le blocage du détroit d’Ormuz instaure la même relation de cause à effet qu’avec les autres détroits. On retrouve la même problématique qu’avec l’attaque des Houthis, les rebelles yéménites en mer Rouge, avec le blocage du Canal de Suez, mais évidemment étant donnée la portée du détroit d’Ormuz et la quantité de commerce qui passe par là, l’onde de choc est maximale, les coûts d’assurance explosent pour les armateurs, les enjeux logistiques sont considérables. L’Organisation maritime internationale (OMI) avait de suite appelé les compagnies maritimes à éviter la région du Golfe, et tout de suite les assureurs ont augmenté les tarifs de leurs primes de l’ordre de 50 % du montant habituel. Si on parle du grand acteur, CMA-CGM, il y a aujourd’hui deux fois par jour une réunion de crise, le matin et l’après-midi. Ils possèdent 539 navires et ils cherchent des voies pour passer.
Les menaces pesant sur la liberté de navigation combinées à l’augmentation des coûts d’assurance maritime, aux perturbations du trafic pétrolier, confèrent à cet espace du détroit d’Ormuz un rôle crucial dans la confrontation en cours. Le détroit apparaît comme un levier géostratégique déterminant dans l’équilibre des rapports de force entre l’Iran et ses adversaires. Alors, les Européens essayent d’entrer dans le jeu, tant bien que mal. Jeudi 2 avril, Mme Yvette Cooper, la ministre britannique des Affaires étrangères, avait convié ses homologues de 40 pays pour essayer d’explorer les solutions afin que les 2000 navires marchands, les 20 000 marins bloqués, trouvent une issue. Elle avait dit : « Nous avons constaté que l’Iran a détourné une voie maritime internationale pour prendre en otage l’économie mondiale ». Si certains ont pensé que depuis la fin du mois de février la région était entrée dans une phase de confrontation directe à haute intensité opposant les États-Unis, Israël, et la République islamique d’Iran, ce qui marque une rupture majeure dans l’équilibre régional et une escalade sans précédent depuis plusieurs décennies, il est clair que le régime des mollahs et le jusqu’au-boutisme dont ils ont fait preuve créent un risque systémique pour le monde entier.
On est dans la deuxième semaine du cessez-le-feu, les négociations vont reprendre, en ce moment il y a des choses qui se passent. C’est vrai qu’on peut se poser une question, s’interroger sur le concept de négociations, en ce moment, parce qu’on a bien l’impression qu’une discussion où l’une des parties dit 200 % et l’autre 0 %, ça ne ressemble pas tout à fait à une négociation… Il y a des traders qui connaissent la négociation mieux que moi ici. Mais apparemment, les États-Unis demandent la capitulation de l’Iran, or l’Iran ne l’envisage pas du tout à ce stade. Les Américains semblent revoir tout.
Quel est le régime juridique applicable ? Il ne faut pas l’oublier, on parle de commerce, on parle de géopolitique, mais normalement il y a un droit de la mer. Donc la question qui se posait consistait à déterminer s’il était régi par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), par un accord spécifique, ou par le droit international.
Il y a un accord signé le 1er janvier 1975 qui prévoit que l’Iran et Oman, les deux États riverains, assurent conjointement la surveillance du libre transit. Et en vertu de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), le régime du détroit n’affecte en rien l’exercice par les États riverains de leur souveraineté ou de leur juridiction sur celles-ci. Donc les eaux du passage appartiennent pour partie à la mer territoriale iranienne, et pour partie à la mer territoriale omanaise. En effet, presque tout la navigation en général se concentre dans la section omanaise qui est plus profonde et plus sûre. Mais ni l’Iran, ni les États-Unis, ni les Émirats arabes unis, ne sont partis à la CNUDM. Donc ils ne sont pas formellement liés par les dispositions de la Convention, donc la question se pose de savoir si le régime des détroits instaurés par celle-ci relève du droit coutumier international et s’il s’impose à ce titre à tous les États. Normalement, cette liberté de navigation prend la forme du droit de passage en transit, c’est l’Article 38 de la convention internationale. De ce fait, même dans les eaux iraniennes les navires bénéficient indéniablement à tout le moins de la liberté de passage inoffensif en mer territoriale du pays. Ils devraient avoir le droit de passer. Si la Convention internationale (CNUDM), à l’instar du droit coutumier, permet à l’État côtier de suspendre temporairement, sans discrimination, le droit de passage inoffensif des navires étrangers dans sa mer territoriale, c’est uniquement lorsque cette mesure est indispensable à sa sécurité, donc on n’est pas du tout dans ce schéma en ce moment. Cette possibilité n’existe pas dans un détroit international, ni le passage inoffensif, ni le passage en transit, ne peuvent y être suspendus. Voilà ce qu’on dit normalement.
Et en temps de guerre, les règles du Jus in Bello s’ajoutent à celles du droit de la mer. Donc le recours à la force en mer, y compris dans les détroits, relève alors du droit international général et du droit international humanitaire. On est donc en pleine désintégration de l’ordre maritime qui existe quand même depuis au moins quatre siècles. Or l’Iran demande 1 $ par baril de pétrole, ça fait deux millions de $ par navire… C’est vrai que c’est alléchant de toucher 64 milliards de $ par an, mais le monde ne prend pas tout à fait ce chemin. Le détroit d’Ormuz est donc le carrefour d’un monde en crise, et puis on en est maintenant à l’étape d’après qui est en train de se dessiner.
Qu’est-ce qu’il y a de pire qu’un détroit bloqué ? Deux détroits bloqués ! Au-delà de ces détroits, les pays du Golfe proposent désormais une extension du conflit vers Bab-el-Mandeb.
Dans une région déjà sous tension, le détroit de Bab-el-Mandeb, qui est situé entre Djibouti et le Yémen, constitue l’une des routes maritimes les plus fréquentées au monde et par ce détroit transitent entre 16 000 et 18 000 navires annuellement, pour 1,2 milliard de tonnes de marchandises. Donc, la fermeture de ce détroit aurait des conséquences majeures, c’est un risque qui est en train de se profiler. Et face à ces risques les appels à la désescalade se multiplient, plusieurs dirigeants internationaux, vous l’avez vu, ont exhorté les États-Unis, l’Iran, à reprendre le dialogue. Sur le terrain, ça reste quand même très, très volatile. Emmanuel Macron, notre chef d’État, le Premier ministre Keir Starmer, vont tenir une conférence des pays non-belligérants, prêts à contribuer à une mission unilatérale et purement défensive sur le détroit d’Ormuz, mais une mission comme ça où on est en défense sans être belligérant, vous êtes des experts mieux que moi mais c’est un peu offrir des cibles à ceux qui sont belligérants… Ça semble vouloir dire que nous arrivons pour aider après la bataille, mais nous parlons, pendant la bataille, sans rien faire. Ça fait penser à la pièce de théâtre de Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu… Elle est l’illustration même d’une attente, cette pièce, celle de la paix qui ne viendra pas. La guerre de Troie, j’en ai bien peur, aura lieu, elle a déjà lieu, je dirais : la guerre du détroit a lieu !
Donc si on fait un petit peu de prospective pour terminer, l’Europe a besoin de sécuriser son approvisionnement en hydrocarbures. Quelles conséquences énergétiques de ce choc actuel ? Rappelez-vous, le premier choc pétrolier, 1973, avait conduit les pays à choisir. Certains sont allés vers le nucléaire civil (la France), d’autres ont opté pour le gaz (l’Allemagne). Rappelez-vous, après le deuxième choc pétrolier, 1979, il y a eu la crise des euromissiles, et le choix des Européens de se tourner vers le gaz russe, via un approvisionnement terrestre, eh bien la situation du détroit d’Ormuz va reposer les cartes de l’approvisionnement énergétique. Si le Qatar ne veut pas exporter son GNL, le prix va monter. L’Europe, qui se source principalement auprès des États-Unis, va avoir d’autres concurrents qui veulent vouloir acheter le GNL américain, donc l’Europe va être en difficulté alors qu’elle est déjà en difficulté de la conjoncture économique. Et donc il y en a un qui se réjouit peut-être en ce moment, c’est Vladimir Poutine : il gagne 150 millions de $ (US) parce que son gaz est de plus en plus demandé.
Donc voilà, moi j’ai l’impression que la clé du conflit entre les États-Unis et l’Iran réside dans le détroit d’Ormuz, la porte est fermée à double-tour, le blocus naval bat son plein au moment où on se parle, mais ni les États-Unis ni l’Iran n’ont encore jeté la clé.
PREMIER DÉBAT AVEC LE PUBLIC
Bruno DRWESKI, Professeur d’histoire contemporaine et de science politique, maitre de conférences (HDR) à l’INALCO, membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris
J’aurais en fait deux questions, une question qui concerne le Liban et une question que j’adresse à S.E.M. Vettovaglia. Je commence par la question sur le Liban et qui concerne l’armée libanaise. Si on regarde l’armée libanaise, il lui manque des armements lourds, qui sont dus à la faiblesse de l’aide étrangère à cause du véto israélien, ce qui rend le Hezbollah indispensable pour défendre l’indépendance du Liban, la nature ayant horreur du vide. Donc qui osera, dans ce contexte, armer l’armée libanaise en s’opposant à Tel Aviv ? Deuxième question, dans les années 1980, la République d’Afrique du Sud a attaqué six États avant qu’on accepte de reconnaître que le problème venait de l’apartheid. Quand est-ce que les puissances occidentales accepteront de tirer les conséquences du fait que toutes les guerres au Moyen-Orient proviennent de l’ignorance du droit des Palestiniens par l’entité sioniste ? Alors j’ai posé cette question pour le Liban à M. Pouchelet, et à M. l’Ambassadeur la question générale sur Israël et sur la comparaison avec l’Afrique du Sud : c’était l’apartheid qui était le problème, même si l’Afrique du Sud avait été en guerre avec six États, et toutes les guerres qu’on a au Moyen-Orient c’est dû au problème palestinien, imposé par les sionistes, donc quand est-ce qu’on reconnaîtra que la cause profonde des conflits en Asie occidentale sera réglée ipso facto de la même façon qu’on a réglé l’apartheid ?
M. Manuel POUCHELET
Alors, pour vous répondre concernant l’armée libanaise, je suis très au fait de la question, il faut savoir que l’armée libanaise, en fait, a divers vecteurs, elle a également du matériel lourd, l’équivalent mais en dimensions nettement plus réduites, d’armées de premier rang. J’entends par là des chars, qui sont maintenant un petit peu dépassés, dirions-nous, mais je rappelle qu’une armée moderne et efficace, pour l’ancien militaire que je suis, ne fonctionne qu’avec du matériel interopérable, ce qui n’est pas le cas. C’est un peu une armée de bric et de broc. Quand vous regardez le matériel, c’est du Hummer qui est un héritage de l’armée américaine et de sa campagne en Syrie, ce sont des chars syriens, ex-syriens, qui sont tombés du camion quand il y a eu le retrait de la Syrie, c’est également des M113, donc des véhicules blindés mécanisés qui sont légers, mobiles, et vous avez aussi une forte armée en ce qui concerne le combat mécanisé et d’infanterie. Il faut savoir qu’au Moyen-Orient, surtout au Liban en particulier, 95% de la population vit en ville, donc ce sont des gens qui sont rompus au combat aux localités, ce qu’on appelle le FIBUA (Fighting in Built Up Area), chose que les armées européennes ont découvert avec uniquement la guerre en ex-Yougoslavie et au Kosovo. Donc pour vous dire, dans l’histoire des armées du Moyen-Orient, c’est quelque chose d’ancien.
Maintenant, lors de mon intervention, j’ai bien précisé une chose. L’armée libanaise a des hommes qui sont formés, puisque beaucoup d’officiers libanais sont formés en Europe et aux États-Unis, également dans d’autres pays. Et ce qu’il faut retenir aussi, c’est que les vecteurs qui sont mis à sa disposition sont bien entendu payés, pas par le Liban parce qu’il n’en a pas les moyens, mais par – je l’ai dit ce matin – principalement le canal saoudien. En ce qui concerne le Hezbollah, pour résister au Hezbollah, il faut savoir que le Hezbollah a une logistique militaire qui est principalement faite à partir de l’Iran. D’ailleurs, même le matériel transite par la voie méditerranéenne, et je vais peut-être vous faire un petit peu sourire, c’est-à-dire sous les yeux d’Israël, directement, et on sait pertinemment que les endroits de stockage le sont connus. Je pense notamment au fait que pour l’instant Israël n’a pas encore attaqué certains entrepôts de l’aéroport de Beyrouth où sont stockés les missiles, il faut le savoir. Les missiles iraniens, je tiens à préciser. En ce qui concerne cette affaire, toutes les questions de financement, maintenant l’armée libanaise elle est un peu à l’image du pays, comme je vous l’ai annoncé tout à l’heure, elle est très divisée. Au sein des généraux qui commandent les régions militaires,
finalement il faut qu’on en compte que quand j’étais là-bas, en 2006, l’armée libanaise n’avait pas remis les pieds au Sud-Liban depuis plus de 20 ans. Donc autant vous dire qu’au niveau de la population, elle était quasiment inconnue.
En ce qui concerne sa force et sa puissance, c’est presque un libanais sur cinq qui est militaire. Vous imaginez ? C’est un pays qui fait 4 millions d’habitants, il y a à peu près 80 000 à 100 000 hommes. Alors que le Hezbollah à l’époque de sa « grandeur » c’était plus de 100 000 hommes. Il faut vous donner un peu l’ordre de grandeur par rapport au pays et aussi à sa superficie. Malheureusement, ce qu’il manque à l’armée libanaise c’est une marine, pour être honnête, puisque la puissance s’exprime également par la mer. D’ailleurs, nous on a un proverbe là-bas qui dit que « Les mers calmes ne forment jamais les marins d’expérience ». Et nous avons un gros problème, puisque l’armée israélienne actuellement qui assure les opérations, forcément, la liberté du ciel, puisqu’avant l’armée libanaise était équipée de Mirage III, qui ont fini en pièces détachées, pour ne pas dire qu’ils sont complètement obsolètes. Mais vous avez quand même une armé de l’air qui se forme sur des avions américains, pour éventuellement un jour reprendre le contrôle, mais cela fait partie des prérogatives attribuées au Président de la République libanaise, on lui demande cette transparence et également cette reconquête. D’ailleurs, je le rappelle régulièrement dans mes interventions, le reproche que fait Israël au Liban c’est l’absence d’assurer sa sécurité, mais malheureusement elle n’en a pas les moyens, et croyez-moi que si on lui donnait les moyens, elle serait en mesure de le faire, mais encore une fois s’invite dans l’équation un petit peu ce qu’il s’est passé en Afghanistan – moi quand j’y étais avec la formation des troupes afghanes – c’est-à-dire cet espèce de choix en termes de personnel (officiers, sous-officiers et militaires du rang) en fonction des groupes ethnico-religieux. C’est ce qui crée des problèmes.
Mais sachez une chose, c’est que le Liban a des capacités militaires qui pourraient s’avérer et qui sont efficaces, parce qu’il y a beaucoup d’informations que nous n’avons pas en Europe. Je rappelle que l’année dernière, au mois d’octobre, il y a eu des émeutes dans certains quartiers palestiniens au sud du Liban, et qu’on ait envoyé l’armée pour faire taire ces révoltes, comme cela s’est passé également au nord du Liban il y a quelques années de cela, autour de 2004 si ma mémoire est bonne, avec Tripoli, où on a carrément tiré à l’artillerie de 155 mm en centre-ville, pour réduire la résistance. Donc autant vous dire que les compétences ne manquent pas, manquent malheureusement les moyens financiers, mais je rappelle qu’il est difficile de demander à un pays qui est sous sanctions économiques, avec notamment les lois César, qui sont votées par les Américains, notamment la présidence Obama. Il ne faut pas oublier qu’également, et c’est là que le sujet devient un petit peu plus sensible, c’est que la France y participe, à ces sanctions, sachant que la Livre libanaise est divisée par dix, voire plus, et qu’aujourd’hui le salaire moyen c’est 200 $ (US), sachant qu’un croissant à Beyrouth à l’heure actuelle est à 15 $… Donc je vous laisse faire les calculs.
Dans tous les cas, voilà, le Liban aurait les moyens si on lui donne, tant ressources humaines qu’en savoir-faire pour assurer sa sécurité et assurer sa souveraineté sur son territoire et à l’international, mais aussi surtout ce qui est demandé par le Premier ministre israélien, peu importe que ce soit le gouvernement de M. Netanyahou ou d’autres acteurs, si vous voulez, puisse assurer cette mission qui est la sienne, et encore une fois s’invitent dans cette équation ces minorités, qui pour l’instant sur le sujet avancent divisées, et j’ai un peu peur avec les éléments en cours.
On parlait tout à l’heure de l’instabilité future, et que justement reviennent sur le devant de la table, sur la scène politique libanaise, toujours ces mêmes acteurs qui sont au pouvoir depuis cinquante ans, qui je le rappelle, pour certains, sont des anciens chefs de guerre. Donc autant vous dire que tant qu’il n’y aura pas eu cette transition politique, puisque là-bas le Liban, c’est un peu rude ce que je vais vous dire mais ils n’aiment pas trop les jeunes, parce que tous ceux qui ont tenté l’aventure sont malheureusement morts assassinés, c’est très clair, et c’est qu’aujourd’hui, peut-être encore une fois, je croise les doigts, mais est-ce que ce ne serait pas la diaspora qui va apporter la solution ? Ce ne serait pas impossible, mais pour l’instant, ne l’oublions pas, c’est un pays qui est essentiellement orienté vers les services, je pense à la concurrence, avec nos amis de la Confédération Helvétique, c’est-à-dire les banques (il y en a 64 au Liban, ce n’est pas rien). Il y a très peu d’industrie, voire peu d’agriculture, c’est un pays essentiellement de services, et pour l’instant la priorité c’est de se conformer à ce qu’on exige du pays, c’est-à-dire la transparence, qui une fois acquise pourra peut-être répondre à la question que vous m’avez posée, c’est-à-dire enfin acheter de manière légale et transparente les moyens et les vecteurs qui sont demandés à coups de millions de dollars, mais avant tout est-ce que les bénéfices qui seraient tirés du pétrole seraient réorientés vers cette action-là ? Sachant que, pour conclure rapidement, le président Aoun a peut-être, dans ses négociations, parce que vous savez que la pomme de discorde est le Hezbollah, c’est qu’il aurait souhaité intégrer, c’est là que ça fait peur à Israël, l’arsenal du Hezbollah dans l’armée libanaise, qui justement lui permettrait de retrouver les capacités de force et de protection recherchées par la communauté internationale et Israël plus en particulier.
S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA
Quinze secondes, pas plus, pour dire à mon cher ami de l’autre côté de la colonne – M. Drweski – que je ne suis pas cartomancien, que je ne lis pas dans les boules de cristal ! Je vois qu’en pleine guerre contre le Liban on inaugure une nouvelle colonie d’habitation en Cisjordanie, ce qui n’énerve personne dans la presse de ce pays et des autres pays de l’Union européenne. Donc la solution n’est pas pour demain. Je crains qu’elle ne soit pas pour après-demain, et je crains que la solution qui se dessine c’est celle que prévoyaient beaucoup de sionistes dès la première moitié du XIXe siècle, c’est-à-dire un Israël de la mer au Jourdain… et puis après on verra. Après, ça va faire « boum ».
Mme. Myriam GERBERT, Attachée de presse de S.E.M. Jean-Pierre Vettovaglia
M. Strauss, vous êtes spécialiste pour la marine, les bases militaires américaines. On dit aujourd’hui que c’est la Chine qui va être la gagnante de la situation. Alors, dites-moi, qu’en est-il concernant Taïwan ?
S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA
Vous avez trente minutes pour répondre ! (Rires).
Michael J. STRAUSS
Moi je ne suis pas au courant de ce que les États-Unis ont à Taïwan. Je sais qu’il y a des relations très étroites, je pense que la Chine ne va pas lâcher son attitude et son comportement actuels parce que c’est une autre manière d’embêter les États-Unis.
Mme. Myriam GERBERT
Mais il y a une présence des bases américaines là-bas.
Michael J. STRAUSS
D’une manière ou d’une autre les États-Unis ont une présence, mais je n’en connais pas le détail. Mais à mon avis, il y aura une présence là-bas, certainement.
Steven EKOVICH, Professeur émérite de Politique et d’Histoire (American University of Paris)
Je voudrais réagir à la question précédente. Il y a des années j’étais professeur à l’Académie diplomatique en Tunisie, mes étudiants étaient des diplomates en formation, j’étais invité là-bas pour donner des cours sur la politique étrangère des États-Unis. Et après quelques semaines, je me suis dit : « c’est curieux, après chaque cours, que ce soit sur la dissuasion nucléaire, politique commerciale, politique de défense, à la fin tout revenait au conflit israélo-palestinien ». Et j’étais curieux. Finalement, à la fin d’un autre cours, même propos, et je me suis adressé à mes étudiants, et j’ai dit : « vraiment, mes amis, vous pensez que vous avez besoin, vous pensez que c’est les États-Unis par le biais d’Israël qui sont responsables d’animer tous les conflits millénaires entre les Arabes et les autres, dans la région ? ». Et là il y avait un éclat de rire, bien évidemment. Donc tenter de réduire n’importe quel sujet à une seule cause, c’est toujours risqué pour un diplomate, pour un analyste, pour un stratège, pour un historien, surtout un sujet qui est si chargé d’émotions. C’est juste que je voulais juste dire de faire attention dans nos analyses, de ne pas tenter de réduire tous les problèmes de la région à ce conflit-là.
Ismaël PAIENDA, Co-fondateur et membre du Comité des dirigeants de l’Assemblée des Spécialistes et des Experts de l’Afghanistan, consultant en Tourisme, Développement durable, Investissement et Relations internationales
Bonjour à tous et merci beaucoup à l’Académie de Géopolitique de Paris pour avoir organisé cet intéressant colloque. Moi je ne vais pas dans les détails, tout le monde les connaît, par contre moi je sais que l’intérêt essentiel d’un certain nombre de pouvoirs, et partout, c’est la recherche de la matière première, les ressources de l’énergie, et puis la domination des lieux et pays géopolitiquement intéressants. Alors, vu la situation actuelle, ma question est : quelle position prendra l’Europe et qu’est-ce qu’il faut faire concrètement, tout de suite ? Et non pas attendre, ne parler que des conséquences mais pas des origines et de la solution ? Merci.
Ali RASTBEEN
Et à votre avis, est-ce que l’Europe existe ?
Patricia LALONDE, Vice-présidente de Géopragma, ancienne eurodéputée
C’est juste une remarque : peut-être que ce conflit va permettre à l’Europe de se ressaisir et d’exister dans le cadre d’un pays souverain, un pays souverain qui ne défende pas exclusivement les États-Unis, et qui a sa propre…
Jean-Michel VERNOCHET, Géopolitologue, journaliste et essayiste
On peut toujours rêver !
Mahmoud EL HASSOUNI, Professeur des universités, Trader et Ambassadeur OYW (One Young World)
J’aimerais essayer d’apporter un élément de réponse très court. Donc vous avez cité l’Europe. Sauf que quand on parle de matières premières critiques, métaux critiques, qui vont suivre tout ce qui est énergies renouvelables etc., l’Europe ne dispose d’aucune ressource.
Recteur Gérard-François DUMONT, Professeur à la Sorbonne Université, Vice-Président de l’Académie de Géopolitique de Paris, Président de la revue Population & Avenir
Si elle en a mais elle ne veut pas les exploiter.
Mahmoud EL HASSOUNI
Laissez-moi juste une petite parenthèse : les terres rares n’ont rien de rare, de façon générale, ce sont des petits dépôts un peu partout, sauf que vous (Européens), à force de réglementer, vous ne pourrez jamais développer une industrie d’extraction parce que vous avez plusieurs contraintes au niveau environnemental. Ce n’est pas juste cela, le problème : vous êtes déjà très en retard, face à la Chine, qui a développé des investissements en milliards pour développer les Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative), et il y a aussi les Américains qui viennent de s’allier au Maroc pour développer une autoroute maritime pour éviter les gros investissements qu’a choisi la Chine. Donc l’Europe, avec son passé colonial, je ne pense pas que ça va être un bon feat culturel. Merci bien, ça sera tout.
Issa Akabar MAHAMAT, Ingénieur
Je remercie beaucoup pour la parole. En fait la question que j’aimerais poser : on voit que ces derniers temps l’opposante de Taïwan, l’une des figures les plus respectées, s’est rapproché un peu de Xi Jinping, au niveau de la Chine. Est-ce que Taïwan ne serait pas en train de se rapprocher de la Chine pour éviter une guerre ? Ou bien est-ce que la Chine n’est pas en train d’obtenir ce que la Russie et les États-Unis n’ont pas obtenu sur le terrain militaire ? Merci.
S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA
Écoutez, selon les renseignements dont nous disposons, les gens sérieux, des géopoliticiens sérieux, de la zone asiatique, la Chine continentale n’aura pas besoin militairement de s’accaparer Taïwan pour une raison simple, c’est que donnez 5-6 ans à Taïwan et ils auront un parti communiste au pouvoir. Affaire réglée.
(…)
Manuel POUCHELET
Oui, pour répondre rapidement à la question qui m’a été posée, en fait la configuration des lieux au Moyen-Orient fait que la population habite principalement en ville, donc si vous voulez ils sont formés à stopper l’armée israélienne, c’est-à-dire le combat en zones en localités urbaines, ce sont de longs héritages – vous avez parlé de la bataille de Stalingrad – et j’allais vous dire, pour aller très vite, la phrase de Napoléon Bonaparte : « N’affrontez pas trop souvent votre ennemi, vous risqueriez de lui apprendre votre art de la guerre ».
Recteur Gérard-François DUMONT,Professeur à la Sorbonne Université, Vice-Président de l’Académie de Géopolitique de Paris, Président de la revue Population & Avenir, « Nouvelle guerre au Moyen-Orient : quelles prospectives géopolitiques multiscalaires ? ».
Merci, monsieur le président. Je voudrais d’abord rappeler simplement que toute analyse géopolitique doit être à la fois diachronique et diatopique, et donc je vais vous proposer tout simplement un plan qui sera d’abord diachronique, et ensuite diatopique. Sachant que la première partie suppose une bonne connaissance, comme toute prospective de la situation de départ, que je ne vais évidemment que résumer par quelques points, sinon ce serait trop long, et puis dans une seconde partie je ne vous proposerai pas moins de huit scénarios, dont aucun ne se réalisera probablement d’ailleurs ! Mais ils nourriront peut-être notre réflexion.
Le premier élément, c’est quel est le diagnostic de la situation de départ ? Avoir une analyse diachronique, ça suppose d’une part d’examiner le temps long, et d’autre part d’examiner le temps court. En ce qui concerne le temps long, il faut se rappeler que tout conflit vit ses sources dans une longue histoire. Et c’est le cas, bien entendu, de ce conflit qui a démarré le 28 février 2026.
Sans remonter à la période par exemple de Mossadegh en 1953, qui est quand même un élément qui a marqué la population iranienne et qui finalement a développé peut-être plus que certains le souhaiteraient le nationalisme iranien, qui est tout à fait logique, on est bien obligés de parler de la première date fondamentale qui est le 4 novembre 1979, c’est-à-dire quand des étudiants iraniens envahissent l’ambassade des États-Unis à Téhéran et prennent 58 diplomates et citoyens américains en otage. C’est un événement majeur, puisque pour tous ceux qui considèrent que le droit international est quelque chose d’absolument merveilleux, c’est évidemment un événement qui déroge à toutes les règles du droit international, que ce soit les pires ou les meilleurs, selon la façon dont vous les jugez. Et cet événement est d’autant plus considérable qu’il va être suivi d’un échec américain en avril 1980, lorsque les États-Unis mènent une opération militaire pour essayer de récupérer leurs otages, et que cette opération échoue, avec 8 militaires américains qui sont morts.
Et donc, grâce au président (Dr. Rastbeen), nous avons d’ailleurs pu visiter l’ambassade des États-Unis à Téhéran, et nous avions constaté qu’il était transformé en un musée de l’impérialisme américain avec de multiples éléments qui témoignent du fait que manifestement l’Iran considère les États-Unis comme un ennemi, incontestablement. Et ce qui est aussi intéressant, c’est que dans les jardins de cette ancienne ambassade des États-Unis, il y a une sorte de monument à la gloire de la victoire iranienne d’avril 1980 avec des ruines des fameux hélicoptères américains. Donc clairement, quand j’étais – je crois ne pas l’avoir dit au président – à la fin d’avoir visité ce musée, j’avais l’impression de me retrouver vers 140 avant Jésus-Christ ! Oui, à cette époque-là – je ne sais pas si vous vous en rappelez ! – un certain Caton l’Ancien déclarait périodiquement : « Carthago Delenda Est » (« il faut détruire Carthage »). Et donc par ses discours il a fini d’ailleurs par provoquer sans doute la troisième guerre punique, bien qu’il soit mort juste avant cette troisième guerre punique. Donc toujours est-il, si vous voulez, que le discours c’était effectivement – d’ailleurs on voyait les États-Unis représentés en tête de mort, etc., manifestement on ne pouvait pas penser à ceux-ci – donc clairement nous avons du côté de l’Iran objectivement une désignation de l’ennemi qui est palpable. Elle est palpable aussi pour le second ennemi, celui qu’on appelle parfois le « petit Satan » par rapport au « grand Satan », c’est-à-dire Israël. Et on l’a tout particulièrement vu à Téhéran, place de la Palestine, avec effectivement toutes ces manifestations du souci de l’Iran de faire en sorte que l’État d’Israël disparaisse, et puis surtout avec cette horloge qui précise la date à laquelle Israël aura disparu, je crois que c’est 2035, si ma mémoire est bonne, et les secondes défilent jusqu’à la date de 2035. Donc clairement, vous voyez bien que ce conflit de 2026 il puise au moins ses sources à 1979, à 1980, avec un état d’esprit qui est celui de 150 avant J.-C. Alors ça, c’est le temps long.
Le temps court, comment j’analyse ? Vous pourrez bien sûr critiquer mon analyse, mais moi ce qui m’a surpris, c’est, vous vous rappelez que dans son livre De la guerre, Clausewitz insiste sur la montée aux extrêmes de toute guerre, c’est-à-dire le fait qu’il y a toujours une dynamique d’escalade dans les guerres qui peut se développer, avec un adversaire qui réagit en augmentant à son tour les violences, même si Clausewitz reconnaît aussi qu’il peut y avoir des freins politiques, économiques et sociaux, à cette montée aux extrêmes. Le regard que j’ai, qui est peut-être disputable, c’est que je trouve que cette guerre a eu une montée aux extrêmes extrêmement rapide. Et ceci me semble attesté par effectivement tous les mouvements militaires qui se sont déroulés autour du Golfe Persique et au-delà, c’est-à-dire que normalement effectivement l’Iran avait annoncé attaquer tout ce qui relevait des bases américaines dans la région, mais on a vu qu’assez rapidement, les attaques sont allées bien au-delà des bases américaines et qu’on est même allé jusqu’en Turquie, certains tirs iraniens sont allés jusqu’en Turquie. Donc c’est une montée aux extrêmes qui m’a semblé extrêmement rapide par rapport à d’autres conflits, et c’est peut-être l’une des raisons, pas la seule raison bien sûr, qui explique le cessez-le-feu actuel dont personne ne sait combien de temps il va durer. Donc c’est déjà ce diagnostic qui est important si l’on veut réfléchir aux scénarios géopolitiques possibles.
J’en arrive à ma seconde partie, qui elle va être diatopique, c’est-à-dire que je vais vous proposer, pour quatre échelles géographiques différentes, deux scénarios, qui seront l’alternative entre ce que certains pourraient appeler un scénario « noir » et ce que d’autres pourraient appeler un scénario « rose », et c’est ce que je vais vous proposer. Donc les quatre échelles géographiques me semblent être d’abord l’échelle mondiale, et ensuite tout simplement l’échelle régionale, puis ensuite l’échelle qui va concerner celle des pays, et ensuite l’échelle infranationale.
Concernant l’échelle mondiale, chacun est conscient qu’aujourd’hui on est dans un conflit qui est à la fois pluri-continental et évidemment multiétatique. Ce caractère multiétatique et pluri-continental, donc finalement mondial, est lié tout simplement au fait que ce conflit engendre des difficultés pour de très nombreux pays, compte tenu des problèmes d’hydrocarbures, d’engrais, d’aluminium, de plastique, de réseau aérien, de tourisme pour un certain nombre de pays, des prix d’un certain nombre de produits, des difficultés d’approvisionnement, etc. et donc ce conflit, il plombe aujourd’hui la croissance économique mondiale. Alors, il la plombe davantage pour certains pays que d’autres, je dirais que la première qui est plombée c’est sans doute celle de l’Iran. C’est sans doute la plus plombée de toutes les croissances économiques par ce conflit, bien entendu, mais il a bien une dimension mondiale à ce conflit qu’on le veuille ou non en raison de ses conséquences économiques.
Le premier scénario consisterait à dire « supposons que, au caractère mondial du conflit économique, s’ajoute un caractère mondial du conflit au plan militaire. Ceci pourrait résulter du fait qu’un certain nombre de pays considéraient que ce conflit est une opportunité pour un certain nombre de leurs stratégies, que la Russie qui est a priori enrichie par le conflit considère que c’est peut-être le bon moment pour continuer de déstabiliser l’Europe, que la Chine, malgré ce qui a été dit tout à l’heure sur Taïwan, considère que dans la mesure où les États-Unis se sont polarisés militairement sur le Moyen-Orient et se trouvent éventuellement en difficulté dans leurs stocks de munition que c’est peut-être le bon pour essayer de régler, vu de Pékin, l’affaire de Taïwan. Et là, on voit bien que l’on entre dans une démultiplication du conflit dans plusieurs points de la planète, et donc que l’on entre dans une logique de globalisation du conflit, et c’est donc le premier élément de scénario, le premier scénario qui est possible.
Au plan global, l’autre scénario, le « rose », serait évidemment une paix négociée. Mais là aussi, la paix négociée suppose un nombre de partenaires participants à cette paix qui soit suffisamment nombreux. Il faut rappeler qu’aujourd’hui les assureurs refusent bien entendu d’assurer le passage des bateaux dans le détroit d’Ormuz, et pour assurer les assureurs, si je puis dire, pour réassurer les assureurs, ça suppose que les assureurs soient sûrs que les différents partenaires sont bien tous d’accord pour revenir à la situation antérieure, où il y avait un modus vivendi. Bon. Donc supposons, deuxième scénario, qu’effectivement il y ait une vaste négociation, impliquant la Chine etc. Très probablement dans ce scénario c’est sans doute la Chine qui améliorerait sa puissance géopolitique, parce que c’est elle qui serait sans doute le point de levier permettant de contraindre certains interlocuteurs à cette paix. Néanmoins, ce second scénario est important à étudier parce qu’il aurait des conséquences géopolitiques considérables, bien qu’il débouche sur une paix, dans la mesure où ceux qui ont subi ce conflit auront la mémoire de ce conflit. Et donc cela veut dire en particulier que tous les pays du Conseil de Coopération des États du Golfe reverront la façon dont ils s’y prennent pour exporter leurs hydrocarbures. Et donc là il suffit de regarder une carte géographique et on voit que l’avantage serait aux pays de transit pour les hydrocarbures en question, c’est-à-dire la Jordanie, la Syrie, le Liban, Oman, etc., et donc on pourrait même imaginer que dans ce cadre-là il y ait une pression davantage encore pour pacifier la question du Liban dont vous avez parlé tout à l’heure, et donc on pourrait imaginer la réouverture du fameux oléoduc qui part de l’Arabie Saoudite qui a été fermé compte tenu de l’insécurité au Liban, et qui débouche au Liban en Méditerranée. Donc vous voyez que ceci peut avoir des conséquences importantes, et puis bien sûr le Conseil de Coopération du Golfe, qui n’était pas dans un tempérament d’union considérable ces dernières années, pourrait considérer que finalement mettre en synergie un certain nombre de moyens pourrait être utile quand même face à leurs voisins iraniens.
Je change maintenant d’échelle, et je m’abaisse donc en gros en Asie occidentale, pour être simple, c’est-à-dire que mon troisième scénario est un conflit qui reste uni-continental, c’est-à-dire qui se limite à la région. Ce conflit uni-continental aurait deux éléments moteurs. Le premier, c’est que les États-Unis se retireraient de la région. Ça c’est le premier élément, mais ce ne serait pas nécessairement un retrait à 140 %. C’est-à-dire que en fait le Conseil de Coopération des États du Golfe – donc nous n’avons pas de paix dans ce scénario-là – qui pour le moment ont eu une posture défensive, prendraient une posture offensive, et ils prendraient d’autant plus cette posture offensive que bien que les Américains se soient retirés, ils continueraient à les aider en matière de renseignement ou en matière de moyens d’attaque. C’est pour cela que j’appelle ce scénario le scénario « ukrainien », puisqu’évidemment officiellement il n’y a pas de troupes des États-Unis en Ukraine, mais en revanche l’apport militaire des États-Unis en matière de renseignement et parfois en matière de tirs à partir des États-Unis – puisque c’est ainsi d’ailleurs que l’Ukraine a gagné la guerre navale sans avoir de marine – est tout à fait essentiel.
À cette échelle continentale, on pourrait trouver une solution, c’est mon quatrième scénario où le Golfe Persique deviendrait une sorte de mer Caspienne. C’est-à-dire que comme vous le savez dans la mer Caspienne il y a un modus vivendi, il n’y a toujours pas eu d’accord pour définir les zones maritimes des différents pays riverains, mais nous aurions donc une solution mer Caspienne, qui en fait a un peu existé dans le passé. Et moi, l’une de mes grandes surprises dans cette région, c’est une année où je revenais en avion d’Abou Dhabi je crois ou de Dubaï, vers Paris, eh bien d’abord mon avion civil a survolé le détroit d’Ormuz. Je ne pensais pas qu’un avion civil… dans ma naïveté peut-être. Et ensuite a survolé toute une partie des montagnes iraniennes, un avion civil d’Air France je crois ou d’Etihad, je ne sais plus, donc ce qui prouvait si vous voulez qu’à l’époque rien n’était écrit, mais en réalité il y avait bien un accord de fait entre les différents pays pour que le Golfe Persique soit dans les conditions de la mer Caspienne.
J’en arrive maintenant à l’échelle en dessous, qui est celle des États. Avec d’une part donc une mode conflictuelle, c’est-à-dire qu’à l’échelle des États on pourrait donc imaginer que du côté des pays à majorité musulmane on soit dans une logique de paix, et auquel cas cette paix pourrait s’organiser par exemple dans le cadre de l’Organisation de la Conférence Islamique, mais qu’en revanche le conflit bi-étatique, c’est-à-dire entre Israël et l’Iran, lui, continuerait comme avant en quelque sorte, mais disons que le conflit serait réduit à ces deux pays.
Dans le cadre de ce scénario, donc d’un conflit bi-étatique qui se continue, l’on peut aussi inverser – j’en arrive à mon sixième scénario – par ce que j’appelle la paix de Cyrus. Donc là, nous sommes en 539 avant J.-C., donc Cyrus comme vous le savez vient de s’emparer de Babylone, mais dans des conditions… enfin sans véritable violence, et donc le roi Cyrus publie un décret instaurant la liberté de culte et autorisant en particulier les différents habitants de ce qui est en train de devenir l’Empire perse élargi à aller habiter là où ils le souhaitent, et en conséquence ce sont donc les Juifs de Babylone qui regagnent la région du Proche-Orient et vont d’ailleurs mettre en œuvre la deuxième reconstruction du Temple à ce moment-là. Donc voilà ce qui pourrait se passer comme scénario, une nouvelle paix de Cyrus.
Enfin, il me reste donc deux scénarios, puisque je vous en avais promis huit. Le septième scénario, c’est un scénario selon lequel des problèmes éclatent à l’échelle des pays eux-mêmes, et par exemple à l’échelle de l’Iran ou à l’échelle d’Israël. C’est-à-dire qu’en Israël, on aurait effectivement le gouvernement actuel qui serait totalement discrédité et renversé, et arriveraient au pouvoir des dirigeants qui veulent une stratégie totalement différente pour leur pays. Et du côté de de l’Iran, on pourrait imaginer une révolution, un peu comme celle qui s’est déroulée en 1905, c’est-à-dire en fait un changement de pouvoir, et ce changement de pouvoir s’accompagnant d’une stratégie fondamentalement nouvelle.
Dans ce scénario-là, de logique infranationale, les changements géopolitiques de chacun des pays, Iran et Israël, signifieraient des changements de stratégie, mais sans éclatement du pays. Alors que dans mon huitième et dernier scénario, eh bien en fait ce sont ces pays qui imploseraient eux-mêmes. C’est-à-dire que compte tenu des divergences considérables qu’il y a au sein des populations respectives, nous aurions une implosion d’Iran, ou une implosion d’Israël.
En conclusion, que dire ? Alors, vous allez me dire que tous ces scénarios, ça n’a aucun intérêt. À mon sens si, ça a un intérêt, dans la mesure où peut-être qu’aucun ne se produira, mais dans la mesure où il sera intéressant de les comparer avec ce qui se produira. Et donc il sera intéressant d’analyser la réalité du déroulé géopolitique des prochaines années, en les examinant par rapport à ces scénarios qui aideront à mieux comprendre ce qu’il se passe. Et de toute façon, je voudrais quand même conclure avec la fameuse phrase de Macarthur qui nous éclaire toujours sur ces problèmes de conflit : « Les batailles perdues se résument en deux mots : trop tard ».
Prof. Thierry GARCIN Politologue et docteur d’État, chercheur associé à l’Université Paris Cité, spécialiste de l’étude des conflits armés, de l’arme nucléaire et des enjeux arctiques, conférencier et auteur, « Les Européens face au conflit iranien : positionnements et dynamiques actuelles ».
Merci beaucoup M. le Président, et merci aux orateurs précédents et suivants, de leurs interventions. J’ai traité donc de l’Europe, ou plutôt des pays européens (non seulement l’Union européenne mais les autres pays européens) et le conflit de l’Iran, la guerre d’Iran, comme il faut l’appeler, avec trois limites méthodologiques. La première, c’est que la période du 28 février 2026, déclenchement de la guerre, jusqu’à la période de l’annonce du cessez-le-feu le 8 avril, deuxième remarque méthodologique, ce sera une approche évidemment diplomatique, et puis troisième limite, ce sera évidemment une évaluation à chaud, ce qui évidemment mériterait beaucoup de précautions. Alors je vais simplifier les choses, je vais prendre trois parties en essayant de tenir dans les temps.
La première partie sur les pays européens en général. Je terminerai cette première partie par la France, par politesse, bien que ce soit un pays important ne serait-ce que parce que la France est membre permanente du Conseil de Sécurité de l’ONU. Donc le droit international, contre lequel il n’y a pas de solution de remplacement : je passe mon temps depuis le 28 février à dire partout le droit international, et je vois que les grandes puissances font tout autrement, aucune grande puissance ne l’écoute. Sauf peut-être vous tous autour de cette table. Deuxième partie, sur l’Union européenne en tant que telle, et une troisième partie sur l’alliance atlantique, qui concerne directement les pays européens, puisque sur les 32 pays de l’alliance atlantique il y en a sauf erreur 28, qui sont européens si l’on considère que la Turquie n’est que d’une façon très minime, géographiquement, européenne.
En ce qui concerne d’abord quelques remarques d’introduction, très rapidement là aussi, le contexte international : on est devant une faillite du droit international, qui a été violé pour des raisons différentes par les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, ça c’est la première chose à dire. Et deuxième élément du contexte international, la faillite et l’effondrement même des contrôles, du contrôle des armements, notamment des armements nucléaires, en particulier entre l’Union soviétique puis la Russie et les États-Unis. Et quand on regarde les détails, ce sont les États-Unis qui sont les plus fautifs en matière d’abandon de ces systèmes très complexes de contrôle des armements, de maîtrise des armements et de désarmement, ce sont trois évolutions classiques de la lutte contre les armes, notamment nucléaire.
Maintenant, le contexte européen. On peut dire très rapidement, et j’ai une liste là, qui était oubliée je pense, dans la revue Population & Avenir, merci au recteur Gérard-François Dumont, peut-être aussi dans la revue Géostratégiques à propos de l’arme nucléaire, et certainement dans GéopoWeb, un site en ligne ouvert à tout le monde, il y a une liste de l’effondrement là-aussi de la politique étrangère… il ne s’agit même pas d’effondrement, mais plutôt de l’inexistence partielle de la politique étrangère européenne en tant que telle, on y reviendra tout à l’heure. Et il est évident que depuis les bouleversements internationaux de 1989-1991, l’Union européenne (UE) en tant que telle n’a joué qu’un rôle extrêmement minimal dans un certain nombre de grands dossiers internationaux et elle a surtout montré ses divergences, ses différences, voire des divorces profonds, sur des grands dossiers internationaux.
Première partie, très rapidement, sur les pays européens. Comment ont-ils réagi ?
Nous allons en prendre quelques-uns. D’abord, tout de suite, et c’est tout à fait leur mérite, la Finlande curieusement a tout de suite dit que c’était contraire, cette guerre des États-Unis et de l’Israël, que c’était une guerre contre le droit international. Elle a été suivie par la Norvège, qui est un pays européen non membre de l’UE, elle a été suivie aussitôt par un pays neutre membre de l’UE depuis 1973, l’Irlande, et elle a été suivie, pays exemplaire en la matière, par l’Espagne, qui a été la plus méritante de toutes dans l’UE.
Alors, curieusement ou non, l’Allemagne a tout de suite pris fait et cause pour cette guerre. Membre de l’UE et violant, évidemment au moins de façon oratoire, le droit international et européen, dont les bases sont supposées celles du droit international et des régimes démocratiques, et trois jours après le chancelier Merz, c’est tout à fait étonnant, est allé, un peu en catimini mais devant les télévisions, dans le bureau ovale, a laissé le président Trump insulter l’Espagne, pays membre de l’UE, (…) de l’Allemagne, et le chancelier Merz n’a rien dit et a souri poliment. Bon là, c’est important pour l’avenir. D’autre part, il a dit, pour s’excuser, ou pour essayer de s’excuser, dans les moments suivants il a dit que ce n’était pas le moment de donner des leçons à ses partenaires ou à ses alliés, et c’était justement le moment ! Ensuite on rappelle que le chancelier Merz avait été quand même très loin dans ses déclarations, il en a l’habitude, à l’emporte-pièce, en disant, lors d’une attaque tout aussi illégale d’Israël puis des États-Unis une semaine après en juin 2025 contre l’Iran et contre les sites estimés pré-nucléaires-militaires, il avait dit d’une façon très étonnante : « Israël fait le seul boulot pour nous tous ». On attend de savoir qui c’est « nous tous », dans son esprit. Excusez-moi d’être un petit peu ferme, mais moi je passe mon temps à expliquer tout cela notamment sur les chaînes de télévision, ça ne sert à rien. Et puis il y a aussi une troisième dimension pour l’Allemagne, c’est l’apologie de plus en plus par la présidente allemande de la Commission européenne, l’apologie de la force armée qui est supérieure à celle du droit. Heureusement le ministre de la Défense allemand a dit que ce n’était pas une guerre qui était la nôtre. Sous-entendu, celle non seulement de l’Allemagne, mais des autres Européens. C’est une expression qui avait déjà été employée par le président français.
Le Royaume-Uni, fidèle à son ambiguïté, on ne peut pas lui reprocher, l’ambiguïté atavique, a condamné cette guerre illégale. On sait qu’il avait été entraîné par les États-Unis dans la guerre d’Irak (2003), donc il sait de quoi il parle, le Royaume-Uni. Et en revanche il a accepté de voir les avions américains militaires utiliser les bases britanniques, donc une ambiguïté tout à fait banale. Il n’a pas été payé de retour, d’ailleurs, le Royaume-Uni, puisqu’il a été très maltraité aussitôt par le président Trump, qui disait que le premier ministre britannique « n’était pas Churchill ». Je ne sais pas à qui il faudrait comparer le président des États-Unis en l’occurrence…
L’Autriche, intéressante parce que c’est un pays de civilisation et de culture germanique, a tout de suite refusé le chantage américain sur l’implication des Européens dans le détroit d’Ormuz, et a également interdit le survol de son espace aérien aux avions américains.
La Belgique a été pour la guerre. C’est très intéressant, parce qu’un pays profondément divisé de façon communautaire, et il a utilisé une expression, un concept juridique très innovant, en disant que cette guerre était « illégale mais légitime » ! J’ai trouvé ça très intéressant…
Et alors quant à la France maintenant – et je vois que mon exposé suscite des réactions et je m’en félicite – très rapidement, le 28, à chaud, le même jour de l’entrée en guerre d’Israël, parce qu’il y a quand même deux belligérants, et deux belligérants qui ne sont pas sur le même plan que l’agressé, il y a deux agresseurs quand même, à la fois. Et donc la France a fait un communiqué très embarrassé, que j’ai dénoncé, c’est le jour même d’ailleurs, en public : elle ne condamne pas l’agression. C’est quand même pour un membre du Conseil de Sécurité… ce n’est pas la première fois d’ailleurs de la part de la France, elle ne cite pas les agresseurs, elle entérine comme l’on dit une quarantaine d’anciens ambassadeurs français – je renvoie à un article du Monde – qu’elle avait tacitement entériné les frappes initiales. Elle a engagé l’Iran, qui était bombardé, à commencer des négociations avec les agresseurs ! Plus sérieusement, donc on voit que la France a corrigé le tir le 3 mars suivant, en disant des choses un peu plus adultes en matière de droit international. Et elle l’a bien fait, notamment elle a proposé à terme, sous mandat international et d’autre à la fin de la guerre, après les conflits, elle a demandé, la France, de remettre un peu de sécurité dans le Golfe par l’intermédiaire d’une coalition internationale, et demain le Royaume-Uni et la France organisent quelque chose en la matière. Après le conflit, et sous mandat international, il faut bien entendu dire que ce monde international, l’idéal, serait, même si c’est là-aussi une coquille vide, ce serait quand même les Nations Unies, pour des raisons purement informées. La France a respecté ses accords de défense et de coopération militaire avec un certain nombre de pays, notamment évidemment les Émirats arabes unis, Qatar, Bahreïn, Koweït, Jordanie en dehors du Golfe, Irak. Et on a vu dans la société française, et alors ça on peut y revenir, une sorte d’évolution trumpiste très inquiétante, en (…) sociologique, en ce qui concerne la façon dont le droit est un peu jeté aux ordures, et c’était la force qui devait non seulement primer le droit, mais aussi périmer le droit, je peux développer, et je le ferai dans le papier pour la revue Géostratégiques, un certain nombre de déclarations extrêmement inquiétantes sur la façon dont les idées trumpistes, violemment contre le droit international : « on n’a pas de solutions, il n’est pas bon, il n’est pas mauvais, il est vétuste, il est lacunaire, il est amendable », ce droit international il n’y en a pas d’autres ! C’est-à-dire qu’on ne veut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
Pardon à mon voisin grec (M. Tassiopoulos) mais vous avez un pays exemplaire avec l’Espagne, qui est de façon très minime européen, la Turquie qui tout de suite – ce qu’aurait dû faire la France – a dit « bien entendu, nous condamnons les États-Unis, Israël, et l’Iran ». C’est ce qu’il fallait dire tout de suite ! Ça n’a pas été fait.
En ce qui concerne l’UE, on peut aller très vite. Madame Kallas, la « patronne » de la diplomatie européenne (pour autant qu’il y ait une diplomatie européenne…) a évoqué très vaguement dès le premier jour ou le lendemain je crois, le droit international, pour dire qu’il faut de la « retenue ». Ce mot est vide de sens, dans la mesure où ça avait l’air d’avaliser la guerre menée par les agresseurs contre l’agressé. Personne n’a de tendresse à l’égard du régime iranien autour de cette table, j’imagine. Le président du Conseil européen, même chose, et a dit « la plus grande retenue ». Alors je ne sais pas quelle est la différence entre la « retenue » et « la plus grande retenue ». Et puis elle a dit, Madame Kallas, que tout le monde était préoccupé, il faudrait peut-être s’occuper du détroit de Bab-el-Mandeb. Elle avait raison sur le fond, mais ce n’était pas exactement le sujet du jour. et elle a dit « il faut que l’opération (qui est une opération de l’UE) puisse être renforcée ». Elle a été retoquée très rapidement par les 27 États de l’UE lors d’un sommet, et elle a demandé très curieusement à Madame Kallas, tout cela sera documenté, elle a demandé – de quoi je me mêle ? – à ce que les États-Unis puissent intervenir auprès de la Russie pour que la Russie n’aide pas l’Iran. Je me suis dit : « Nous sommes dans l’Union européenne hein, en ce moment, n’est-ce pas ? »
Patricia LALONDE
C’est dramatique…
Thierry GARCIN
Alors, Madame Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, d’une certaine façon hors-mandat et comme d’habitude hors-compétences – on peut le développer à propos de l’accord qui été fait avec le président Trump dans un golfe privé écossais au mois de mai 2025 – hors compétences et hors mandat elle a minimisé les mérites du multilatéralisme dans les relations internationales dans sa conférence donc auprès des ambassadeurs européens. Tous les détails seront donnés. Et elle a dit que les règles internationales, le droit international, ça n’était pas suffisant, il fallait maintenant que l’UE défende des intérêts. Et le même mot d’ « intérêts » a été repris, d’une même façon, en litanie, par le chancelier allemand : l’Europe a des intérêts, et elle n’a plus à respecter de cette façon-là autant de règles du droit international… C’est-à-dire, c’était très bien expliqué par exemple l’ambassadeur français qui a dit publiquement : « attendez, l’UE est fondée sur le droit international », elle s’estime être un modèle à prétention universaliste. Donc tout cela était un peu déséquilibré. On remarquera également pour l’UE, et c’est la fin de la seconde de mes trois parties, qu’il y a une contradiction majeure. Vous ne pouvez pas, à juste titre, critiquer la Russie qui agresse l’Ukraine, et ne pas critiquer les États-Unis et Israël qui agressent donc l’Iran… Il n’y a pas dans le droit international de « bons agresseurs » et de « mauvais agresseurs », c’est fondamental, si on ne tient pas cette ligne-là on va vers la loi de la jungle. Alors, la loi de la jungle, c’est très intéressant dans le domaine des relations internationales, à condition que vous soyez le lion ! Alors il y a un grand lion, en ce moment, et un petit lion, mais il va y avoir beaucoup de petits lions dans les décennies prochaines… Faisons attention, pas d’erreurs de perspectives.
Pour l’OTAN, alors là-aussi voit une grande déconfiture, et c’est très inquiétant. Et je ne suis pas particulièrement atlantiste, loin de là, mais on voit que l’année dernière en 2025 le nouveau Secrétaire général de l’OTAN néerlandais Mark Rutte donc a applaudi à tout rompre à l’attaque d’Israël puis des États-Unis contre l’Iran en juin 2025, donc en violant clairement la Charte de l’OTAN : ça aura des conséquences pour l’alliance atlantique. Et d’autre part, il parle aujourd’hui en approuvant cette guerre illégale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, de la part de l’alliance atlantique ! C’est-à-dire qu’on cherche la verge pour se faire battre par les pays du Sud, évidemment en contradiction majeure, et il a parlé au nom des 32 – de quel droit, puisque les trente-deux membres de l’alliance atlantique sont complètement divisés dans l’affaire ? – il a parlé du soutien massif : il affaiblit l’OTAN, et il faut se référer au précédent Secrétaire général de l’OTAN qui dès les premiers jours de la guerre (le Norvégien Jens Stoltenberg) a très bien dit, en tant qu’ancien Secrétaire général de l’OTAN et de façon très sérieuse : « Article 1, c’est une guerre illégale. Article 2, surtout ne pas impliquer (c’était son terme, en français, j’ai oublié en anglais) l’OTAN. Et 3, il y va de la survie de l’OTAN ». Bon, on voit les deux raisonnements.
Alors le président Trump à propos de l’OTAN nous a traités de lâches parce qu’il ne comprenait pas pourquoi on ne voulait pas devenir belligérants dans une guerre illégale, à propos du Golfe. On est dans des contradictions majeures. De toutes parts. Et d’autre part évidemment il a donné raison au président Poutine en expliquant que les pays européens de l’OTAN étaient un « tigre de papier », par rapport évidemment à la puissance américaine, il n’y a pas de comparaison, mais enfin on ne demande pas au président américain de creuser la tombe de l’OTAN en tant que telle. Et la question va se poser à mon avis à terme de la démission, en tout cas éventuelle, du Secrétaire général de l’OTAN, qui fait le métier inverse de celui qu’on lui demande, et au nom de principes qu’on ne peut pas reconnaître. Là il y a un grand problème, non seulement pour les Européens mais pour l’Alliance atlantique en tant que telle.
Quelques remarques de conclusion provisoire : absence de solidarité pour les pays européens de l’UE hors UE, absence d’unité, divergences profondes, tout cela a des conséquences majeures, notamment pour les rapports entre l’Allemagne et la France dans les années à venir, l’UE est éclatée, l’UE est clairement prise en tenailles entre les États-Unis et la Russie à cause de la guerre d’Ukraine, elle est un des otages géopolitiques de la guerre d’Ukraine, Ukraine dont nous allons financer la reconstruction sur les ordres des États-Unis… elle est dans des contradictions majeures. Et quelques remarques génériques, sui generis c’est-à-dire thématiques et non pas sous forme de scénario, très enrichissants les scénarios, d’ailleurs, mais c’était une guerre prévue pour être courte. C’était une guerre dont les buts politiques n’étaient pas les mêmes de la part des deux agresseurs, clairement, entre les États-Unis Israël, on peut le développer. Le renversement de régime iranien n’a pas eu lieu. On a minimisé la capacité de résistance de l’agressé, quel que soit le peu de considération pour la nature de son régime. Et puis, encore une fois, des crimes de guerre largement partagés, dévastations d’installations civiles, crimes de guerre qui ne seront jamais jugés, puisqu’Israël, les États-Unis et l’Iran ne sont pas à la CPI (Cour pénale internationale). Le droit international qui est la ligne directrice de mon propos, a volé en éclats. C’est très important pour l’avenir parce que nous donnons de bonnes raisons au pays du Sud qui voudraient en faire de même. Ça été évoqué très rapidement par l’un des intervenants ou par un auditeur dans la salle, très bien, tout à l’heure, la question du Hezbollah, mais ce n’est pas la vraie question, pour Israël. La vraie question, c’est la question palestinienne, qui est à l’origine de tout et qui a déclenché tout. C’est-à-dire que pour Israël la date maudite, en tout cas sur le plan juridique, c’est 1967, c’est l’occupation du territoire palestinien, d’un territoire syrien (le Golan), et d’autre part l’annexion par la suite de nouveaux territoires palestiniens. C’est la question palestinienne qui est à l’origine de tout.
Fabienne LISSAK
Le 7 octobre (2023) était un déclencheur.
Thierry GARCIN
Oui, c’est un déclencheur, mais dans la foulée de toute la question des rapports entre Israël et la Palestine. Et on a tout à fait raison de dire que le Hezbollah et l’Iran refusent l’existence d’Israël, mais Israël refuse l’existence de la Palestine depuis toujours. Il y a quelque chose qui ne va pas dans cette affaire-là.
Fabienne LISSAK
Ils ont proposé des accords, excusez-moi, d’Oslo, qui n’ont pas été acceptés.
Thierry GARCIN
Et puis alors deux autres remarques, comme toujours concernant l’avenir, c’est la question de la prolifération nucléaire. Je l’ai plusieurs fois développé, je suis désolé, si j’étais un des grands pays de la région, on voit lesquels, je ne penserais qu’à avoir l’arme nucléaire ! Et il ne faudra pas s’en étonner à ce moment-là s’ils y parviennent, ce que je ne souhaite pas par ailleurs. Mais là il y a quelque chose qui est énorme pour les décennies à venir.
Et puis la dernière chose et la plus triste et la plus aggravante, c’est que nous sommes là devant trois pays (dans le désordre les États-Unis, Israël et l’Iran, qui invoquent chacun, pour soi, les trois dieux des trois seules religions monothéistes. C’est une guerre fratricide. C’est-à-dire les deux peuples élus, évidemment Israël et auto-élus d’une façon récente les États-Unis et puis l’Iran, on a les trois seules religions monothéistes qui s’entretuent. Regardez cette situation vue d’Asie, que ce soit le Vietnam, la Corée du Sud, la Chine, quelques grands pays intermédiaires comme les États-Unis, mais c’est mortifère ! Et chacun, d’une façon à la fois caricaturale et d’une façon inadmissible, a son Dieu pour lui. Eh bien, en quoi est-ce que cela relève des relations internationales ? Évidemment on peut se le demander. Je vous remercie.
Steven EKOVICH, Professeur émérite de Politique et d’Histoire (American University of Paris), « The United States and the ‘‘Arabian’’ Gulf » (Les États-Unis et le golfe « Arabe »).
Comme on le dit mon collègue professeur Garcin, les mots sont des acteurs. Voilà, c’est important de les définir, de les compliquer et de mettre dans la durée. D’ailleurs, ce que je vais faire ici, c’est de suivre le chemin par le recteur Dumont, en travaillant sur les durées plus longues, parce que ces jours-ci je suis sollicité quasiment tous les jours d’aller sur les antennes et essayer d’interpréter ce qu’il se passe, et je suis obligé quasiment tout le temps de dire « on est dans un brouillard de guerre, on est dans l’événementiel », mais c’est le domaine des journalistes et ils sont obligés aussi de remplir le temps d’antenne. Donc je ne vais pas parler de l’événementiel, ni d’ailleurs du stratégique, parce que je suis quotidiennement les nouvelles américaines, je suis un américain qui parle français, c’est un créneau où j’ai quasiment mon monopole en France, pour bien respecter ce créneau eh bien je regarde tous les jours les nouvelles américaines, mais aussi je suis tous les stratèges. Et comme les événements, il y a là-aussi une quantité innombrable d’hypothèses, une cacophonie, beaucoup plus que 8 scénarios, 8 analyses, et j’avoue que je suis aussi perplexe dans toutes les analyses stratégiques dans l’événementiel. Je vais exercer mon métier de départ, qui est historien des États-Unis, historien de sa civilisation et aussi de sa politique étrangère, et d’ailleurs on ne peut pas comprendre l’un sans comprendre l’autre. Tout ce que je vais faire aujourd’hui, je vais tenter d’essayer de comprendre, de vous expliquer ma compréhension de pourquoi nous en sommes là aujourd’hui.
Je vais commencer avec la génération des stratèges, des militaires, des hommes d’État, il faut dire « hommes d’État » parce que dans le temps c’étaient, dans l’ensemble, des hommes. Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont des personnages qui ont eu leur expérience de jeunesse lors de la Première Guerre mondiale. Et c’est après celle-ci qu’ils ont vu l’échec de cette tentative de créer une paix durable, que cette Première Guerre ne fut pas vraiment « la der des ders » et ils ont tenté d’analyser pourquoi cet échec d’après-Première Guerre mondiale a mené à une Deuxième, et en s’appuyant sur une longue histoire de la culture américaine, toujours tentée de conjuguer idéalisme et réalisme, religion et séculier, valeurs républicaines avec valeurs chrétiennes. D’ailleurs c’est une des différences entre la civilisation américaine et la civilisation française : le christianisme aux États-Unis, dans l’ensemble protestant, a plutôt renforcé les valeurs républicaines que de les miner.
Revenons aux hommes d’État, après la Seconde Guerre mondiale ils voulaient construire ce qu’on appelle aujourd’hui et qu’on est en train de perdre : un régime libéral sur le plan démocratique, mais aussi sur le plan entrepreneurial et du commerce. Ce sont des valeurs américaines par excellence. Mais donc comment faire ? Ils ont regardé la carte du monde, et ont vu que les intérêts et les valeurs américaines étaient centrées sur ce qu’un stratège britannique, Halford J. Mackinder, puis un autre, Spykman, considéraient comme leur « grande stratégie ». Quand je dis « grande stratégie », ça veut dire d’employer toutes les ressources du pouvoir, d’un peuple, d’une nation, pas seulement l’outil militaire. Donc la grande stratégie américaine pour mobiliser toutes les dimensions de pouvoir d’un peuple, de la civilisation. L’idée, c’était de protéger cette plus grande île du monde, qui va de la Bretagne jusqu’au Japon, ou au moins s’assurer qu’aucune puissance ne puisse contrôler toute cette grande île. Ce qui explique aussi les politiques de la guerre froide. Il faut remarquer que cela concernait peu le Golfe « Arabe » ou « Persique » – nous le verrons, parce que pour les intérêts américains c’était complètement commode d’appuyer leurs alliés sur le côté arabe de ce golfe, même si cela heurte ceux qui habitent de l’autre côté, de l’appeler le « Golfe Arabique » (Arabian Gulf). On aurait pu couper la poire en deux et dire le « Golfe Arabo-Persique », et même ça heurte ceux qui habitent de l’autre côté. Donc c’était plutôt une région d’un intérêt secondaire, sauf pendant cette ère du décollage industriel où il fallait, encore jusqu’à une certaine date récente, toutes les ressources en hydrocarbures de la région et il fallait donc les protéger.
Et en plus, bien évidemment, puisqu’après la guerre mondiale ce sont les États-Unis et Harry Truman en particulier – qui était un capitaine pendant le Première Guerre mondiale – en 1948 qui a lui-même tranché, puisqu’il y avait un débat au sein de tout l’appareil des hommes d’États si oui ou non il fallait, pas seulement reconnaître cet État, mais le protéger. Depuis cette date, même à la limite un peu avant, mais formellement depuis cette date la politique américaine est sans cesse, je suis obligé de le dire à mes collègues arabes, il ne faut pas se tromper les États-Unis vont toujours, toujours, garantir la sécurité d’Israël, et ça veut dire aussi l’existence d’Israël. Ça ne veut pas dire que les États-Unis sont d’accord avec les politiques israéliennes, il y avait des moments où vraiment certains présidents ont mis une pression, et avec certains résultats aussi, et on peut dire à la limite que ce n’est que, finalement, les États-Unis qui peuvent le faire.
Regardez ce monde, les enjeux, et il ne faut aussi jamais oublier que comme la Grande-Bretagne les États-Unis sont une puissance maritime, et pas continentale, avec des habitudes des puissances maritimes, que la France partage un petit peu. Donc les puissances maritimes, leur politique par rapport à cette World Island était de la cerner d’un bout à l’autre, avec des bases, et pas seulement des bases parce que lors d’un exposé précédent on parlait de la problématique des bases et de leur vulnérabilité, soit, et c’est pour cela que les États-Unis ont construit 11 énormes porte-avions, et les groupes aéronavals (GAN) ce sont des bases flottantes, on peut les mettre ailleurs, n’importe où, surtout dans les mers internationales.
Voilà, donc ça c’était le cadre. Le but, c’était de reconstruire un monde où, et c’était assez astucieux en y réfléchissant, parce qu’ils ont décidé de créer un monde ou les États-Unis allaient se donner eux-mêmes des contraintes, d’un cadre juridique international, d’ailleurs les Américains depuis longtemps (fin XIXe siècle) ont joué un très important rôle dans l’élaboration de ce droit international, bien évidemment avec les Britanniques, les Français et d’autres, mais néanmoins et après tout c’est une initiative américaine de créer la Société des Nations (SDN), qui a échoué, dont une autre interrogation de la (…) c’était comment reconstruire une telle organisation internationale, qui ne va pas échouer comme la SDN. Et sans rentrer dans le détail, la réponse était : il faut être réalistes, et il faut quand même donner des privilèges aux grandes puissances, ce qui n’était pas le cas, vraiment, dans la SDN. Il faut leur donner ce véto, reconnaître qu’on sera toujours dans un monde de grandes puissances, donc il faut les insérer, ces grandes puissances, dans ces nouvelles organisations internationales.
Donc, en se donnant des contraintes, et je dirais des contraintes commerciales. Pourquoi ? L’idée, ici, c’était de faire éclater toute idée de protectionnisme. Les théories américaines étaient construites sur les théories anglaise d’Adam Smith et de David Ricardo. Quelles sont ces théories ? Qu’un pays s’enrichit non pas en fermant ses frontières, pas en imposant des tarifs douaniers, il faut sortir de tout système où on tente de dépendre nous-mêmes de nos propres ressources, il faut et on peut le montrer mathématiquement, je le faisais pour mes étudiants dans mon cours, sur un petit plan mathématique on peut montrer qu’en spatialisant, et ensuite en commerçant, et pour commercer il faut baisser toutes barrières, pas seulement douanières mais toutes sortes de barrières, et en effet en se donnant ces contraintes, on s’enrichit mais à condition qu’on enrichit les autres. C’était l’idée, c’était la même idée avec le plan Marshall. Le plan Marshall, c’était « enrichissons-nous ensemble », rassemblez-vous, baissez vos murs commerciaux et devenons riches. Et donc ça nous a donné ce système de régime libéral, démocratique.
Et aussi il faut dire quand même, et c’est souvent oublié, que les États-Unis ont été fondés, se sont développés, et ont prospéré, sont largement de culture européenne. Que ce soit par les Lumières, par la religion chrétienne. On a nos intérêts différents, on a quelques façons de faire constitutionnelles et politiques etc. J’étais à un colloque à Sciences Po il y a quelques mois, le sujet était : « pourquoi les Européens n’ont jamais fait une guerre civile ? ». C’était très discutable… Je disais, écoutez, si vous estimiez que les Américains étaient effectivement des Européens, alors il y a eu une terrible guerre civile. Donc cette guerre civile était aussi l’échec de certaines valeurs américaines.
Donc cette génération regardait le monde, et cette Deuxième Guerre mondiale a été faite par mon père, mes oncles, mes aïeux, je suis de la génération du baby-boom, tout le monde était fier d’eux, c’était une bonne guerre. On l’a compris sans problème. Pourquoi ? Il fallait des guerres pour éviter d’autres maux absolus. Mais en plus, et là je vais revenir à la civilisation américaine de cette époque, donc ces hommes d’État voulaient instaurer ce qu’on peut appeler un certain réalisme moral, tentative américaine de conjuguer ces deux côtés de leur civilisation. Donc le réalisme moral était justement de créer ce régime de droit international, et là encore les États-Unis n’ont jamais complètement respecté – personne – ce régime de droit, néanmoins dans l’ensemble ça a certainement créé un monde de prospérité partagée, sauf qu’il y avait certains continents qui étaient exclus, à la traine, si vous voulez, et qui ont pris un certain temps pour venir dans ce giron. À cette époque-là, c’était très important de créer une légitimité de ces institutions. Sans légitimité, le droit… Pour n’importe quel type de droit il faut une base de légitimité (…). Et d’ailleurs surtout aux USA aujourd’hui, on se rend compte dans quelle mesure le système démocratique américain fonctionnait sur cette légitimité informelle. On avait des règles de comportement, et finalement on a vu qu’un président actuel qui ne respectait ces règles informelles, ces us et coutumes, peut faire sauter le formel, la constitution et tout le régime du droit. Mais ce régime de droit international était soutenu par les USA relativement aux institutions internes, et pas seulement des institutions formelles, juridiques et constitutionnelles, et administratives, mais les institutions socioculturelles. Soit, il y avait des injustices, surtout par rapport aux noirs américains par exemple.
À l’époque, je me souviens de ma propre jeunesse, il y avait une confiance dans l’autre, je vivais dans un quartier où on passait d’une maison à l’autre, les portes étaient ouvertes, il y avait peu de divorces, les gens restaient ensemble malgré le fait que on savait pertinemment que… – je ne dirais pas ici – il n’empêche qu’on respectait quand même une certaine autorité, nos professeurs, notre coach de baseball, etc. On avait confiance l’un dans l’autre. Il y avait aussi une solidarité communautaire. Le problème, c’est qu’avec cette génération, disons des années 1950, a été mise en question, mise en question par une contre-culture, révolutionnaire. On peut dire du mal de cette révolte, on peut dire aussi que de temps en temps la jeunesse doit mettre en question des institutions et des valeurs. Néanmoins, ça a bousculé les conservateurs qui voyaient une érosion terrible de cette autorité, et il y avait une érosion terrible de cette autorité. C’était aussi une autre injustice de ce moment, et j’y viens avant de terminer, c’était que les hommes avaient leur place, connaissaient leur place. Et les femmes avaient leur place, et ces femmes, dans l’ensemble connaissaient leur place. C’était les années 1950, ok ?
Jean-Michel VERNOCHET
Quand il dit « place », il veut dire « rôle ». Chacun avait son rôle.
Steven EKOVICH
C’est ça. Je ne dis pas que j’adhère, mais je constate qu’il y avait une certaine prévisibilité, une stabilité dans les rôles, qui a été mise en question, justement par ma génération, mais qui a fait un backlash, que parfois on appelle un certain backlash bourgeois, de ce milieu conservateur. Et comme souvent dans l’histoire il fallait faire une synthèse. La synthèse était de créer ce qu’on appelait les « bourgeois bohémiens », en fait les Hippies qui sont devenus des traders, qui maintenant étaient arrivés aux leviers de pouvoir. Mais ont-ils réussi ? Vraisemblablement pas.
Donc une perte de confiance dans les élites, même si dire « élite » c’est faire une synthèse, multiculturelle d’ailleurs, car je n’ai pas évoqué le fait que les États-Unis sont un pays d’immigration. On dit souvent que les États-Unis ne comprennent pas d’autres cultures, au contraire on est multiculturels, on comprend les autres cultures, la question est de savoir si ceux qui ont le pouvoir écoutent les analyses de ceux qui viennent de ces… Dans mes cours souvent je demande à mes étudiants de me donner un nom américain, anglo-saxon. Je dis « non, monsieur X vous avez un nom américain, monsieur Y vous avez un nom américain, monsieur Z vous avez un nom américain, nous avons tous un nom américain… Il y a toujours eu une bonne intégration, il y a toujours eu des peurs et des résistances, de la part de cette vieille couche anglo-saxonne blanche protestante (WASP) qui était mise en danger par cette évolution. Le résultat est une perte de confiance dans les institutions, perte de confiance dans les élites, et en fin de compte cette érosion de ce côté de cette civilisation américaine, se reflète de nos jours dans une perte des institutions internationales, (…) donc il y a un (…).
Pour terminer ici, une civilisation projette ses intérêts et ses valeurs à l’extérieur, qui donnent sa politique extérieure, ses relations avec le monde, une perte de légitimité des institutions américaines qui est un processus de plusieurs générations, mène au fait que nous avons un président, que les Américains ont voté à 49 %, c’est un peu équilibré, mais quand même cette perte de confiance dans les institutions a permis l’avènement du président que nous avons aujourd’hui. Ce qui fait que lui il estime sans entraves sa légitimité, pas seulement à sa politique intérieure, mais aussi extérieure.
Je vais terminer en citant Thucydide, puisque le recteur Dumont était allé très loin dans le passé, et vous savez il y a (…) qui est très célèbre du Dialogue Mélien (…) c’est que les Athéniens menacent les habitants de Mélos, ils demandent la reddition, et les Méliens disent « on est neutre », on est dans le droit de neutralité, mais les Athéniens diront grosso modo « on s’en fiche, si vous ne vous rendez pas on va vous massacrer ». Ils ne se rendent pas : ils sont massacrés. Donc souvent on dit « vous voyez, Thucydide était réaliste », il voyait que la force était plus importante que le droit, ou comme disaient à l’époque les Athéniens : « The strong do what they can, the weak suffer what they must ». Mais ce n’était pas cela, la leçon de Thucydide. Ça c’était une question d’hubris. Et à la longue, c’est les Athéniens qui ont perdu la guerre, justement parce qu’ils étaient imbus de cette hubris où ils étaient convaincus que la force primait sur le droit. C’est ça, la leçon de Thucydide, c’est une leçon à laquelle il faut réfléchir, pas seulement par les Américains, mais en fait d’autres pays que… Malheureusement, cet hubris va créer des dégâts, beaucoup de douleur, mais comme a vu Thucydide, quand cet exemple d’hubris a mené en fin de compte à la perte d’Athènes.
Georges TASSIOPOULOS, Docteur en science politique, enseignant en géopolitique et en stratégie entrepreneuriale, « Du nadir au zénith : la nouvelle géopolitique grecque en Méditerranée orientale, en mer Rouge et au Moyen-Orient ».
Il y a quelques minutes, j’étais sollicité par un média grec à Athènes pour donner une interview, je la donnerai demain, je ne pas être partout, pour expliquer la géopolitique française, sachant que la semaine prochaine le président Macron sera à Athènes, dans quelques jours, pour négocier aussi pas mal de contrats d’armement, vous savez, avec Naval Group, avec Dassault, il y a pas mal de choses, et surtout le renouvellement du partenariat stratégique franco-hellénique, qui gêne pas mal de voisins. Oui, la Grèce n’est pas au Moyen-Orient, mais actuellement la Grèce est un peu partout en mer Rouge, opération Aspides, elle est en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats Arabes Unis (EAU), à Chypre et même en Méditerranée orientale.
19 mars et 6 avril, que s’est-il passé en Arabie saoudite ? Il y a eu un déploiement de l’artillerie grecque de missiles Patriot qui ont intercepté deux missiles balistiques iraniens. Il y a un accord qui a été signé en 2021 entre la Grèce et l’Arabie saoudite pour la protection des installations pétrolières d’Aramco par l’armée grecque. Il y a des surprises dans la géopolitique, c’est ça, c’est passionnant et ce n’est jamais clair ! Résultat, on a deux interceptions de missiles iraniens le 19 mars, troisième interception le 6 avril. J’ai vu même des blogueurs saoudiens qui remercient l’armée grecque par rapport à cette aide. Vous savez, ce qui est très intéressant, tout a commencé en 2021, il y a une force hellénique d’Arabie Saoudite, elle dit ça, et cet accord a été validé par une loi grecque le 26 juillet 2022 avec les conservateurs, les socialistes, et même Syriza, un parti de gauche, qui ont validé cet accord entre la Grèce et l’Arabie saoudite. Résultat, en ce moment des installations pétrolières saoudiennes sont protégées par l’armée grecque.
Le 31 mars, le ministre grec de la défense M. Níkos Déndias se trouve aux Émirats arabes unis (EAU) et au Qatar, pourquoi ? Parce qu’ils ont besoin de munitions aériennes. Dans ce cas-là, on n’a pas une force militaire grecque qui intervient directement sur le terrain, mais on donne plutôt des munitions aux pays alliés qui se trouvent dans une situation compliquée. Ce n’est pas facile de passer une commande, ce n’est pas commander des sushis ou des pizzas, vous savez, ce sont des munitions qui ont besoin de temps de livraison, et ils sont en urgence, ils en ont besoin maintenant. Je ne vous cache pas que nous avons eu des rencontres du ministre de la défense grecque avec des haut dignitaires de ces deux pays, très reconnaissants, j’ai pas mal de sites, surtout en anglais, très reconnaissants, surtout au moment où tout va mal, surtout au moment où les missiles et les drones iraniens survolent leur pays. À ce moment-là, on a besoin de quoi ? « De munitions, aidez-nous ». Et la Grèce était là aussi pour aider, pour donner de ses propres réserves de munition. Vous savez, la Grèce, malheureusement, pour le bon ou pour le mauvais, n’a pas de frontières avec ni le Luxembourg, ni la Belgique, c’est-à-dire que ce n’est pas facile de donner de l’armement ou des munitions à un pays voisin. C’est une décision difficile, mais on est conscients que des pays alliés, comme les EAU et le Qatar, en ont besoin. Je ne vous cache pas que ce n’est pas une question d’argent, oui ils vont renouveler les stocks, ils vont rembourser au fur-et-à-mesure, mais c’est surtout au moment où quelqu’un, un voisin a vraiment besoin en urgence qu’on peut commencer à envoyer des munitions.
Forcément, depuis Poséidon le dieu de la mer, la flotte marchande grecque c’est presque 60 % de la capacité de la flotte européenne. Le chiffre varie, ce matin je disais entre 10 et 50 bateaux sont sous pavillon grec, soit des bateaux dont le propriétaire est un grec. Quoi qu’il en soit, le pavillon se trouve dans le Golfe Persique, forcément une très forte présence maritime. Grosso modo, les armateurs grecs transportent 25 % du pétrole et du gaz naturel des pays du Golfe, il y a des intérêts économiques aussi. En Grèce il y a aussi un ministre de la Flotte marchande, qui joue un rôle très, très important, qui coordonne pas mal d’opérations. On peut dire qu’au total la Grèce dispose d’une flotte marchande de plus de 5000 navires. Ce n’est pas une coïncidence qu’on aide des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar et les EAU, mais c’est quand même très intéressant, ce qu’il se passe.
On passe à Chypre, une histoire assez intéressante. Elle a des bases militaires britanniques, et que s’est-il passé ? Le Hezbollah a décidé de lancer des drones contre ces deux bases, et le gouvernement chypriote a fait un appel à l’aide internationale. Il y a des pays qui ont répondu immédiatement, comme la Grèce, comme la France aussi. La Grèce a envoyé immédiatement deux frégates dont, et c’est très important, la frégate Kimon qui fut fabriquée en France, FDI (Frégate de défense et d’intervention). La Grèce, avant, n’avait pas les moyens, surtout pendant la crise de la dette publique, la faillite, etc., n’avait pas les moyens. Nous avons 4 frégates française FDI qui sont fabriquées en France, la première a déjà été livrée, on attend rapidement les autres. Cela a permis à la Grèce d’envoyer une frégate bien équipée, avec tous les moyens, l’armement, les radars et tout ça à Chypre pour protéger la République chypriote. Il y avait aussi 4 avions F-16 qui ont été envoyés. Et c’est qu’on a une évolution, si vous voulez, de la doctrine de défense grecque. On a un vieux serpent de mer qui revient à la surface : la doctrine de l’espace défense unifié grec et chypriote. Cette histoire a commencé en 1993, c’était un rêve, mais le problème c’est que nous avons eu des difficultés technologiques à l’époque, des difficultés économiques, et voilà, petit à petit ce serpent de mer, cette situation est en train de changer radicalement. Le ministre de la Défense grec, encore, a visité Chypre en lançant : « Chypre est à proximité », à l’opposé de l’ancienne doctrine (Chypre se situe loin), « et nous sommes deux États mais une nation », ce qui a été dit par le ministre grec de la Justice, Georgios Floridis. Voilà la géopolitique, complètement différente de ce qu’on a dit depuis ce matin.
Forcément il y a eu des réactions. Forcément, la Turquie de l’autre côté n’a pas du tout apprécié cela, et quand le président Macron était sur place on a eu même des avions, des F-16 turcs, qui ont survolé le nord de l’île. Force, action-réaction, on est en Méditerranée orientale où tout est compliqué, exactement, où il y a des rapports de force à respecter. Mais ce qui est intéressant c’est que la Grèce, grâce à l’aide de la France – parce qu’au moment où tout a commencé avec les commandes, d’abord pour les avions Rafale et par la suite pour les Frégates FDI, la Grèce avait de gros problèmes au niveau de la modernisation de son arsenal – et quand on arrive à récupérer des Rafales qui sont utilisés par l’armée de l’air en France, changer la couleur, l’envoyer en Grèce dans un délai très court : c’est la France qui a déclenché, si vous voulez, ce renouvellement, cette renaissance de la géopolitique grecque. Sans l’aide de la France, ceci ne pourrait pas s’effectuer. Une frégate comme FDI, des spécialistes ici peuvent l’expliquer, fait peur, et crée autour d’elle une bulle, un dôme. Et forcément les voisins turcs le savent très bien, malgré bien sûr les déclarations incendiaires comme hier, avant-hier, qui vont attaquer encore une fois Chypre. Incident hier à Chypre, les violations de la zone verte, ils ont grignoté un kilomètre et demi, les blindés turcs (ce n’est pas la frontière). On oublie souvent, on s’imagine que la frontière grecque c’est la frontière européenne. Pas du tout. Ça n’est pas entre la France et le Luxembourg, la France et la Belgique. C’est une situation qu’on ne s’imagine pas en Europe, ou peut-être que c’était comme ça avant.
Il y a une île magnifique, je n’ai pas eu l’occasion d’y passer mes vacances mais c’est entre Rhodes et la Crète, ça s’appelle Kárpathos. Une petite île pour passer des vacances, très stratégiquement positionnée. On parlait des points-bouchons : et là, la Grèce a fait tout récemment installer des batteries de missiles Patriot. Si vous cherchez sur la carte, vous verrez que c’est le rayon de protection que ces missiles offrent qui permet à la Grèce de vraiment verrouiller une partie de la Méditerranée orientale. Forcément, cette batterie de missiles Patriot protège la base américaine de Soúda en Crète, et protège aussi même une partie de la Turquie, dont on a vu l’efficacité de son système de défense aérienne : ils sont obligés de demander à l’OTAN, demander à l’Espagne, à d’autres pays européens de fournir des batteries de missiles Patriot pour protéger leur espace aérien face aux attaques des Iraniens.
Nous arrivons à la clé de voûte de la défense grecque en Méditerranée orientale, l’île de Crète. On parle du « régime crétois », on parle d’une île magnifique pour passer des vacances. En Crête aussi, il y a la baie de Soúda, à Chaniá (La Canée) à l’ouest de la Crète, un endroit où il y a une base stratégique américaine. Si je ne me trompe pas, cette base a commencé en 1951, c’est une base qui peut accueillir des porte-avions. On a eu récemment un porte-avion américain qui a eu des problèmes de plomberie, ils se sont dirigés directement vers Soúda pour les réparations. On a eu le porte-avion Charles de Gaulle (PAC) qui est passé au même endroit, c’est-à-dire que c’est un poste stratégique, une base stratégique qui peut accueillir aussi des bateaux militaires, d’une valeur inestimable, on a pas mal de rapports de nos alliés américains qui apprécient beaucoup cette base, il y a pas mal de projets même pour agrandir cette base, ajouter d’autres installations, une base qui vraiment permet de dominer une grande partie de la Méditerranée orientale. C’est-à-dire que toute opération militaire américaine vers le Proche et le Moyen-Orient, Soúda, la baie de Soúda, cette base militaire là-bas est devenue un point clairement incontournable, et je pense que ça va continuer.
Il y a une autre base militaire grecque, Alexandroúpolis, au nord de la Grèce. Officiellement, ce n’est pas une base américaine, sur le plan juridique (on parlait beaucoup du droit depuis ce matin) c’est une base grecque qui facilite, si vous voulez, les forces militaires américaines pour projeter des forces, envoyer pas mal de choses en Ukraine, mais la clé de voûte pour moi en Méditerranée orientale, c’est la base navale de la baie de Soúda.
On passe à la relation très particulière entre la Grèce et les États-Unis. Nous ne sommes pas dans le même contexte que les autres pays européens. Il y a 3 millions de gréco-américains (Greek Americans), dont certains, par exemple ce matin de Chicago, m’envoient pas mal de messages. Il y a quelques jours, le 25 mars, on a eu la fête de l’indépendance de la Grèce de l’Empire ottoman. Et comme chaque année à la Maison Blanche, si vous cherchez sur les sites web de la Maison Blanche, le président Trump, comme n’importe quel président américain, a organisé une fête. Ça n’est pas fait pour tout le monde, pour la Grèce, l’Irlande, très peu de pays ont ce privilège, obligeant un président américain de participer à une fête, faire un joli discours, recevoir des membres de la communauté gréco-américaine, pas forcément les 5-6 élus démocrates et républicains d’origine grecque, mais aussi pas mal d’hommes d’affaires très puissants. N’oublions que le président Trump est né à New York, il connait très bien la communauté grecque de New York, après au niveau de sa politique étrangère, de sa géopolitique on peut tout dire, mais il a une très bonne connaissance de la communauté grecque de New York. On a eu cette cérémonie, et on a eu d’autres choses, pas mal de choses.
Première chose, on a eu hier un accord entre Exxon Mobil et Chevron, des grands géants pétroliers américains, qui ont signé des accords en Grèce pour chercher du gaz naturel et du pétrole. On a des géants américains sur place. Pourquoi l’UE a décidé de s’éloigner du gaz et du pétrole russes ? Là on a un énorme gisement en Méditerranée orientale. Tout le monde est au courant, on en a même parlé ce matin, entre le Liban et Israël, Chypre, l’Égypte, c’est exactement le même gisement, c’est exactement la même région du monde. On a des géants, comme on a dit Exxon Mobil et Chevron, avec des partenaires grecs forcément, qui vont faire des essais : vous savez, quand on fait un forage il y a 2000-3000-4000 mètres de profondeur, je ne suis pas ingénieur mais on va voir finalement ce qu’on va trouver. Mais quand même.
Il y a aussi un Vertical corridor, un corridor pour transporter du gaz naturel liquéfié (GNL) américain vers le port d’Alexandroúpolis et vers jusqu’à l’Ukraine, c’est-à-dire un deuxième projet énergétique. Le ministre de l’Énergie des États-Unis qui a visité pas mal de fois la Grèce, on a du gaz liquéfié qu’on peut par la suite transporter directement vers l’Europe de l’Est. Ces projets visent aussi à arrêter la dépendance de pas mal des pays de l’Europe centrale et orientale au gaz russe. Comme vous l’avez vu, les relations entre la Grèce et les États-Unis sont compliquées, sont très anciennes. On a une nouvelle ambassadrice aussi, Madame Guilfoyle, qui a été nommée récemment à Athènes, c’est quelqu’un de très proche de la famille de Donald Trump, elle a géré des dossiers, surtout avec les hydrocarbures, avec un professionnalisme exemplaire, et après je ne vous cache pas qu’au niveau des relations publiques elle participe à des fêtes, à des matchs de basket-ball, et elle joue bien la carte de puissance douce (soft power) américaine des États-Unis en Grèce. Ce n’est pas un choix anodin, c’est quelqu’un dont on a constaté qu’elle peut appeler directement la Maison Blanche, c’est des choses stratégiques, c’est quelqu’un avec confiance absolue du président Trump.
Ce qu’il va se passer prochainement, parce qu’il faut toujours se projeter vers l’avenir, ce n’est pas le mystère Lepsis, mais le port de Lesbos. Lesbos, depuis l’Antiquité, un endroit mythique, mystérieux, je ne vous cache pas que les États-Unis n’aiment pas du tout que le port du Pirée soit sous contrôle chinois. Résultat, déjà les États-Unis essaient à travers le US International Development and Finance Corporation, un fonds public américain avec des sociétés grecques qui sont en train de déposer un appel d’offre pour le port de Lefsis qui pourrait devenir un deuxième hub, à la fois pétrolier et gazier mais aussi militaire, américain en Grèce.
Et on passe à la suite, sur la relation stratégique récente entre la Grèce et Israël. C’est tout nouveau, parce que la Grèce a reconnu l’État d’Israël en 1990, et les relations vraiment commençaient entre les deux pays depuis 2010. Beaucoup de tourisme. Vous savez, la cuisine grecque et israélienne, ce n’est pas très loin, la musique, les touristes israéliens, et petit à petit on a aussi eu un rapprochement politique et géopolitique. Ce qui a été signé il y a quelques jours, ça concerne un projet qui s’appelle le « Bouclier d’Achille ». Oui, en Grèce tout est lié avec l’Antiquité, c’est très très simple, ça n’a pas changé depuis 3000 ans. Bouclier d’Achille, c’est quoi ? C’est le dôme de protection de la Grèce, aérien, qui s’appuie sur une technologie israélienne (« Dôme de fer »), avec des missiles de courte-portée, moyenne-portée, et ce qui a été signé il y a de 3 jours c’était le système PULS (Precise & Universal Launching System) avec des sociétés israéliennes. En Grèce il y a 4300 îles, vous savez, c’est la guerre moderne : un petit rocher, je mets des drones, je mets des missiles, qui sont très faciles à transporter avec des satellites israéliens, je verrouille la mer Égée et surtout la Méditerranée orientale.
Ce que j’ai constaté, c’est que chaque pays cherche à défendre ses intérêts. On est conscients que des institutions comme l’OTAN, l’UE, ne fonctionnent pas bien, et on a les retours à une diplomatie à l’ancienne, c’est-à-dire les alliances État avec État, bilatérales : la Grèce avec les États-Unis, la Grèce avec Israël, et pas à travers ni l’UE ni l’OTAN, par rapport à ça.
On passe à la France. Comme je l’ai déjà dit, toute la renaissance de l’industrie d’armement grecque, la capacité opérationnelle dont la Grèce dispose aujourd’hui, a été faite après la fin de la crise de la dette publique (2019), ça commençait grâce à la France. Je me rappelle que le gouvernement grec demandait en urgence des pièces détachées, de l’équipement, des avions, des frégates, et je ne vous cache pas que le gouvernement français a très bien répondu, en respectant les délais des livraisons, et pour une frégate ce n’est pas facile, et il y a 4 frégates FDI qui sont déjà commandées, donc il y a eu le 28 septembre 2021 un accord de partenariat stratégique entre la France et la Grèce. Le président Macron sera dans quelques jours à Athènes pour le renouvellement de cet accord, et surtout pour discuter d’autres projets dans le futur.
Je termine ma présentation avec l’Inde. Oui, on va partir en Inde avec l’IMEC, c’est le fameux corridor économique (India-Middle East-Europe Economic Corridor). Parce que oui, la Grèce, il faut voir le big picture, la grande image en géopolitique, a commencé à tisser des contacts avec le gouvernement indien. Vous avez ce qu’il s’est passé, l’accord entre la Turquie et le Pakistan, classique en géopolitique : « l’ennemi de mon ennemi, c’est mon ami » et déjà des contacts entre des industriels d’armement grecs et indiens pour des projets communs, et même un exercice naval en 2025 auquel la marine indienne a pour la première fois participé, en mer Égée. Voilà, merci beaucoup.
Zahra DAVARPANAH, Professeure invitée à la Faculté des études mondiales, Université de Téhéran, « Du gel stratégique à la convergence civilisationnelle : rôle de la diplomatie culturelle et de foi dans la reconstruction du nouvel ordre post-2026 dans le Golfe Persique ».
Au nom de Dieu, bonjour à toutes et à tous, c’est pour moi un grand honneur de participer, depuis la patrie du peuple résistant, courageux et civilisé de l’Iran. Je tiens à exprimer mes remerciements les plus sincères aux organisateurs de ce colloque pour m’avoir invité à ce programme. Je prends la parole au nom d’une nation patiente et pacifique, qui au milieu de deux négociations de paix, a subi deux guerres injustes et deux crimes de guerres déplorables. Il m’est impératif d’honorer la mémoire des 168 enfants innocents iraniens qui, aux premières heures, aux premiers jours de l’offensive de février 2026, sont tombés en martyrs au sein de leurs écoles. Pour moi, en tant qu’enseignante en sociologie des religions ainsi qu’en relations interreligieuses et interculturelles à l’Université de Téhéran, est toujours une préoccupation la diplomatie culturelle et confessionnelle, afin d’établir un bien mondial, une coexistence pacifique et le respect de la dignité humaine. Ce colloque constitue une excellente opportunité pour présenter un article intitulé « Du gel stratégique à la convergence civilisationnelle : rôle de la diplomatie culturelle et de foi dans la reconstruction de nouvel ordres post-2026 dans le Golfe Persique ».
Comme vous le savez bien, au printemps 2026 le Moyen-Orient traverse une période de transition, l’une des phases les plus tendues de son histoire, les agressions militaires directes des États-Unis et du régime israélien en février 2026 contre les infrastructures vitales et les symboles souverains de la République islamique d’Iran, ont non seulement modifié la géographie du conflit, mais ont également transformé la logique sécuritaire de la région. La problématique centrale de cette recherche découle d’une contradiction géopolitique : alors que les pays hôtes de bases militaires considéraient la présence de forces extrarégionales comme garantes de leur sécurité, la survenue des affrontements directs au début de l’année 2026 a prouvé que ces bases, loin de jouer un rôle dissuasif, étaient devenues des foyers de production de frictions et une source de menaces pour les voisins. Cette situation a plongé la région dans un dilemme sécuritaire où tout renforcement militaire américain sur ses bases conduit automatiquement à une escalade des tensions et une érosion de la confiance mutuelle entre l’Iran et les capitales arabes. Alors, la question clé sur laquelle cette recherche est basée est la suivante : comment mobiliser les héritages civilisationnels partagés, le patrimoine religieux et les liens interculturels pour modifier la perception de la menace dans les pays hôtes ? C’est la question à laquelle cette recherche doit essayer de répondre.
En m’appuyant sur les théories du constructivisme de (…) pour analyser la construction sociale de la menace, ou la sécurité ontologique chez (…), pour comprendre la crise identitaire des pays hôtes, et l’école française, chez Bourdieu, (…), (…), Balzac, pour analyser la diplomatie culturelle et le capital symbolique, et aussi l’English School (…) pour bien concevoir le nouvel ordre civilisationnel. Cette recherche essaie de couvrir à la fois les dimensions matérielles et les dimensions identitaires des frictions géopolitiques.
C’est ici que se formule l’hypothèse de cette recherche : la diplomatie culturelle et de foi, malgré l’absence d’engagement favorable des parties à l’heure actuelle, pourrait agir comme un instrument complémentaire et d’urgence dans les conditions du gel stratégique. Cette hypothèse repose sur trois présupposés. Tout d’abord, la diplomatie culturelle est principalement mise en ordre par des acteurs non étatiques comme les savants, les universitaires, les artistes, les commerçants et la diaspora, et peut donc contourner les blocs officiels de négociation qui ont abouti à un échec. Deuxième présupposé, basé sur les communautés civilisationnelles et religieuses profondes entre l’Iran et les pays hôtes, notamment l’héritage irano-islamique commun, dont les rites religieux partagés et les liens historiques de la langue persane, offrent un terreau qui peut se voir activer même en cas de rupture des relations officielles. Troisièmement, les coûts de la persistance de cette instabilité économique : insécurité des investissements, persistance de la crise identitaire des pays hôtes, sont si élevés que tôt ou tard ils pousseront les parties à rechercher des solutions non officielles.
Afin de réduire les frictions géopolitiques et de permettre la transition vers un ordre post-choc, les solutions opérationnelles suivantes sont proposées selon cinq axes. Premièrement, axe institutionnel et religieux : activation de la diplomatie de foi. Mais comment ? Par la création d’un parlement culturel religieux régional, institution (…) composée des pays du Golfe, chargé d’élaborer un pacte éthique sécuritaire. Deuxième axe, c’est tout à fait économique et civilisationnel, selon des corridors de paix verte, par le changement de fonction des corridors de économiques à civilisationnels, proposition de création d’un (…) qui dicte les itinéraires de transit à des réseaux culturels et de pèlerinage. Troisième axe, c’est tout à fait culturel et éducatif, comme diplomatie publique et diplomatie des élites, utilisation d’une diplomatie médiatique convergente, mais comment ? Par création de plateformes médiatiques communes pour redéfinir les récits post-2026. Ces médias auraient pour objectif de dépasser l’irano-phobie et de mettre l’accent sur la construction d’une identité régionale (…) intervention extrarégionale. Le rôle de la diaspora iranienne dans les pays hôtes, c’est vraiment important ici. La communauté iranienne résidant aux Émirats Arabes Unis (EAU), au Koweït, à Bahreïn, au Qatar, peut agir comme des ambassadeurs culturels et constituer un pont entre les deux rives de la friction. Quatrième axe, macro-politique, qui redéfinit des institutions régionales. Poursuite de l’adhésion de l’Iran au Conseil de coopération du Golfe (CCG). Bien que cet objectif ne semble pas réalisable à court terme, il doit être pris comme horizon stratégique à l’ordre du jour de la diplomatie culturelle iranienne. Mais pourquoi les pays arabes du Golfe devraient-ils parvenir à cette conclusion ? L’analyse coûts-bénéfices de long-terme montre que la poursuite de la dépendance à l’égard de la « sécurité locative », ou « sécurité louée », comporte pour les pays hôtes 4 coûts cachés qui se révèlent progressivement. Premier coût, c’est l’érosion de la souveraineté nationale et la dépendance stratégique. Il y a une dépendance stratégique qui limite leur souveraineté réelle. Toute décision sécuritaire importante dans ces pays nécessite une coordination avec Washington. Deuxième coût, c’est devenir une cible facile dans les conflits régionaux. Le choc de 2026 a clairement montré que les bases américaines non seulement ne sont pas dissuasives, mais transforment les pays hôtes en premières cibles des ripostes défensives iraniennes. C’est ce que la littérature stratégique (…) dit que ces pays payent les frais des guerres des autres. Troisième coût, sur la crise (…), comme indiqué dans la partie (…) de cet article, les pays hôtes sont confrontés à une angoisse ontologique. Leur identité islamique régionale se trouve en contradiction avec le rôle politique de facilitateur des frappes occidentales contre un pays voisin et de bonne foi. Cette crise identitaire mine à long terme la légitimité interne de ces régimes. Le quatrième coût est basé sur l’insécurité économique et la fuite des investisseurs. Le modèle économique des pays hôtes repose sur la sécurité et la stabilité géopolitiques pour attirer les investisseurs et les touristes étrangers, mais la guerre de 2026 a montré que la fragilité de cette hypothèse, les investisseurs étrangers recherchent des régions stables, non des zones exposées aux frappes des missiles et à la fermeture du détroit d’Ormuz.
Et quels sont les principaux obstacles de cette transition ? Nous avons trois obstacles principaux : premièrement, la dépendance militaire et l’absence d’alternatives pour le pays hôte ; deuxièmement, c’est la méfiance historique envers l’Iran ; troisièmement, c’est la pression américaine et israélienne qui sont tout à fait évidentes.
Mais la diplomatie culturelle peut agir comme un facilitateur de transition, non comme un substitut à la sécurité militaire. Oui, mais il y a ces fonctions spécifiques qui sont les suivantes : première fonction, c’est la réduction progressive de la méfiance, les échanges universitaires, artistiques et médiatiques peuvent réduire les stéréotypes négatifs et l’irano-phobie. C’est un processus graduel et de long terme, mais sans lui aucune convergence sérieuse n’est possible ; deuxième fonction, la création de canaux informels de dialogue. Dans une situation où la diplomatie officielle est bloquée en raison de l’échec des négociations à Islamabad (Pakistan), les canaux informels comme les savants, les commerçants, les artistes et la diaspora, peuvent servir de ponts de communication ; troisième fonction, c’est la redéfinition de la menace et de la sécurité. La diplomatie culturelle peut aider les élites, les opinions publiques des pays hôtes à redéfinir la menace non pas en Iran, mais dans la dépendance à l’égard des puissances extrarégionales. Comme le montre (…) en 2014, la présence de bases étrangères constitue elle-même une humiliation structurelle, qui porte atteinte à la dignité et à la souveraineté de ces pays.
Sur cette base, l’opérationnalisation de la diplomatie culturelle et de foi est proposée aux quatre niveaux institutionnels suivants : tout d’abord, au niveau de l’identification islamique, rôle de l’ICESCO et de la Banque islamique de développement. On a besoin d’un espace où UNESCO et ICESCO, à la place des navires de guerre, redéfinit les frontières identitaires. L’Iran, en transférant ses initiatives vers cette plateforme, peut faire passer sa diplomatie culturelle de l’étiquette de projet d’influence bilatérale à un projet de sauvegarde de la civilisation islamique. L’inscription de dossiers patrimoniaux communs, tels que la tradition maritime et architecturale du Golfe, auprès de l’ICESCO, conduit à une reproduction de la sécurité ontologique. Simultanément, l’interaction avec la Banque islamique de développement pour financer les corridors de paix verte consolide le lien entre foi et développement, qui oriente les pays hôtes, par le biais d’intérêts économiques institutionnalisés, vers des coopérations de paix. Deuxième niveau, c’est le niveau de la dissuasion douce et de la légitimité mondiale, c’est le rôle de l’UNESCO. Face à la présence militaire de (…), l’utilisation des capacités de l’UNESCO pour transformer la géographie de la région en sanctuaire civilisationnel. L’activation de la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, appliquée aux liens religieux et historiques de la région, crée une couche de dissuasion douce qui accroit considérablement les coûts internationaux et éthiques de toute aventure militaire avancée par la force extrarégionale. Par ailleurs, la définition de projet dans le cadre des routes de la soie maritimes de l’UNESCO redéfinit l’identité de la région, la faisant passer d’un (…) militaire à un (…) culturel mondial. Troisième niveau, c’est la diplomatie technique et maritime le rôle de l’OMI (Organisation Maritime Internationale). Ces opérations techniques, en raison de leur nature non politique, ont un fort potentiel pour contourner le gel stratégique. Quatrième niveau, c’est le niveau de la diplomatie des élites et des affaires, comme les institutions professionnelles et parlementaires. L’activation de la Chambre de commerce et d’industrie islamique (CICIA) et de l’union parlementaire des États membres de l’OCI couvre les couches sociales et économiques de la diplomatie de foi. La création de conseils d’arbitrage commercial conjoints, de comités parlementaires pour la paix, conformément à la théorie de capital symbolique de Bourdieu, génère un réseau de parties prenantes locales, comme commerçant et élites politiques, qui font automatiquement pression contre les frictions géopolitiques, et contestant la légitimité de la présence, génératrice des tensions, des forces étrangères, dans la structure de pouvoir des pays.
Comme conclusion, cette recherche a été menée avec l’objectif d’analyser le rôle reconstructeur de la diplomatie culturelle et de foi dans l’atténuation des frictions géopolitiques post-2026. L’analyse des résultats obtenus par l’intégration de l’approche constructiviste de l’école française et de l’English School avec la réalité du terrain du Golfe Persique nous conduit à quatre niveaux de conclusion tout à fait scientifiques et stratégiques. Tout d’abord, deux dilemmes de sécurité à la paix identitaire. La présente recherche a démontré que le dilemme de sécurité dans la région de Golfe Persique, qui a tourné pendant des décennies autour de l’équilibre des puissances, est entré après le choc de 2026 dans un phase d’angoisse ontologique. La deuxième conclusion est basée sur l’efficacité de l’islam civilisationnel face au blocage politique. L’une des conclusions de cette recherche est la nécessité d’un changement de paradigme, passant d’une diplomatie religieuse à une diplomatie de foi et civilisationnelle pour sortir de l’impasse des rivalités chiites-sunnites, l’Iran doit mettre en avant sur l’éthique publique islamique et les valeurs abrahamiques. La troisième conclusion est basée sur l’institutionnalisme multilatéral, un point entre l’abstraction et l’exécution. La présente recherche a montré que pour surmonter le gel stratégique, la diplomatie culturelle doit passer des actions bilatérales à un institutionnalisme (…) capacités d’organisation (…) pour l’ICESCO pour l’inscription du patrimoine commune et l’UNESCO pour (…) renforcement de la confiance de long-terme et lui confère une légitimité internationale (…) les conversations techniques dans le domaine maritime sous l’égide de l’OMI (…) de la banque islamique de développement, comme les premières marches pour arriver à un système de sécurité endogène. Et la quatrième conclusion est basée sur la redéfinition du Conseil de coopération, d’un bloc sécuritaire à une organisation de convergence.
La proposition finale de cet article est une relecture de l’expérience de l’Union européenne pour la région. L’horizon 2030 pour le Golfe Persique ne réside pas dans des (…) militaires offensives mais dans la redéfinition d’un Conseil de coopération du Golfe en une organisation de convergence civilisationnelle, avec la participation active, ou à titre d’observateur, de la République islamique d’Iran. (…) à un état productif et endogène. Ensembles, la diplomatie culturelle et de foi a été dépeinte dans cette recherche non pas comme un idéalisme romantique, mais comme nécessité géopolitique dans l’espace asphyxié et gelé de l’après-choc, cette diplomatie, cette profonde respiration qui peut transformer la géographie de la peur en géographie de la confiance, et préparer le terrain à une paix (…) les canons des fusils, mais les racines profondes et communes de la civilisation. Merci de votre attention.
Jean-Michel VERNOCHET, Géopolitologue, journaliste et essayiste, « Triomphalisme stratégique et impasse géopolitique : la guerre contre l’Iran ».
C’est un privilège et une grande difficulté d’être, non pas journaliste mais j’utiliserai l’ancien terme de publiciste de « celui qui rend public ». C’est un privilège et une difficulté que de ne pas parler en fonction d’intérêts précis, de ne pas avoir un discours militant, d’essayer d’avoir une recherche non pas de vérité, même si comme l’a dit Saint-Jean « La vérité nous rendra libre », et seule la vérité nous rendra libre, mais d’avoir en tant que publiciste et intellectuel une certaine exigence de recherche, je ne dis pas d’objectivité mais de recherche d’objectivité.
Mon propos sera beaucoup moins structuré, beaucoup moins technique que tous ceux que nous avons entendu précédemment, de façon brillante d’ailleurs puisque tout a été dit ou presque. Je note à propos de la dernière intervenante, Madame Davarpanah, qu’elle est sans doute assez représentative de ces nouvelles générations, produits en fait de la République islamique d’Iran, sachant qu’il y a au moins 20 % de la population qui est encore, et pas seulement dans les zones rurales, qui est strictement religieuse, mais que la société évolue. Cette jeune femme d’ailleurs avait l’air d’appartenir à la première catégorie que j’ai citée. Et je voudrais rappeler que dès lors qu’elle parle d’un « nouvel ordre civilisationnel », et elle est en droit de le faire, nouvel ordre civilisationnel qui viendrait peut-être en remplacement de ce que nous avons entendu dans les années 1990, c’est-à-dire parler d’un « nouvel ordre mondial », et moi le « nouvel ordre civilisationnel » me conviendrait assez. Je rappelle que 60 % des diplômés de l’enseignement supérieur en Iran sont des jeunes femmes et que l’Iran produit actuellement 130 000 ingénieurs (hommes et femmes), autant que l’Allemagne et la France réunies, ce n’est peut-être pas un pays, comme on le décrit, de terrorisme barbare et aveugle, je pense que c’est des considérations qu’on doit introduire, des paramètres que nous devons introduire dans nos raisonnements et dans notre perception aussi des choses.
D’ailleurs à ce propos je veux me situer à la jonction de l’intervention de mon ami Thierry Garcin – je dis mon ami parce que nous nous connaissons depuis au moins trente ans déjà – et du professeur Ekovich qui nous a parlé à juste titre du « brouillard de la guerre ». La politique incidente, la politique poursuivie par les États-Unis par cette « île-monde » qui irait de l’Écosse au Japon et, au fond une politique qui est née au XVIIe siècle avec une théorie économique qui s’appelait le mercantilisme. La libre-entreprise, c’est plus les physiocrates français qui eux-mêmes s’inspiraient quand même des économistes et théoriciens anglais. Alors, ce « brouillard de la guerre », il faut faire très attention, dès lors que moi-même dans cette recherche d’objectivité j’essaie de ne pas de me payer de mots, et il faut attribuer à chaque chose sa valeur réelle. Les détails comptent, la rigueur aussi. On a parlé tout à l’heure de drones qui seraient arrivés en Turquie, oui sans doute ou en direction ou sur la base américaine d’Incirlik, mais la chose n’est pas acquise. Je l’ai vu passer comme vous, j’essaie de vérifier, « brouillard de la guerre » a dit M. le professeur Ekovich, nous sommes en plein brouillard.
Même chose, là c’est plus important et je m’adresse à M. Tassiopoulos, pour Chypre. Chypre il y a effectivement des drones, là-aussi le doute existe, qui sont allés sur la base du Royaume-Uni à Chypre. Mais Chypre, dans ce cas-là, ces bases ne sont pas l’Europe, n’ont rien à voir avec l’Europe. Ce sont des bases en extraterritorialité, donc elles sont strictement britanniques. Donc quand les journalistes nous disent « L’Europe a été attaquée », l’Union européenne, ils se moquent de nous. Ils se moquent de nous, mais encore une fois, la rigueur est utile, elle est opportune pour essayer d’avoir des politiques rationnelles, de ne pas tomber dans les exagérations ou dans la versatilité, un peu, de M. Trump, qui est comme on dit, le mot qui lui convient c’est « erratique » : un jour blanc, le lendemain noir, enfin le matin blanc et le soir noir… Je prends d’ailleurs, la presse ne s’en est pas fait pas l’écho et je n’ai pas eu l’occasion de vérifier moi-même, mais apparemment sur son blog Truth Social il leur a dit qu’il était prêt à rouvrir, et à lever son blocus. Il était prêt. Alors, je n’ai vu l’information qu’hier, mais je n’ai vu l’information nulle part dans la bouche d’aucun des grands commentateurs et spécialistes, soi-disant, en tout cas prétendument spécialistes, que l’on voit passer dans les grands médias. Ça serait tout à fait possible parce que – là je m’adresse à Thierry Garcin parce qu’il a touché chez moi une corde sensible en parlant du droit – le blocus relèverait en fait de la piraterie…
Thierry GARCIN
C’est un acte de guerre, une guerre illégale.
Jean-Michel VERNOCHET
C’est un acte de guerre, de piraterie. Voilà, une guerre illégale. Donc quand j’utilise le mot de piraterie… Sachant – et là c’est pour nous tous – que ni les États-Unis ni l’Iran n’ont ratifié les accords sur le droit de la mer. Les États-Unis reconnaissent le droit coutumier, parce que le droit coutumier ça existe, c’est la base même du droit, quand on parle de la guerre il y a des droits et des coutumes de guerre qu’il vaut mieux en général respecter. Ce n’est pas toujours le cas. Donc ce droit de la mer est instable, j’oserais dire que le droit international est la chose la plus utile du monde, mais qu’est-ce que le droit international ? C’est une sorte de vernis, qu’on a répandu, un glaçage, une glaçure qu’on a mis sur les relations qui sont par nature fondamentalement conflictuelles. Puisqu’on parlait de la Grèce, je crois que c’est Héraclite, non seulement il a dit (…), « Le fleuve du vivant et du Cosmos nous entraine », mais il a dit aussi : « Notre père c’est la guerre » enfin il faudrait dire « notre père c’est le conflit ». Oui, le conflit fait partie intrinsèquement de la nature cosmique des choses et de la nature humaine. Ceux qui veulent éradiquer la guerre, tant mieux pour eux, bonne chance, mais donc la seule solution c’est de réglementer la guerre, de lui donner des limites. Vous remarquerez que le problème de la société moderne c’est que les limites ont été subverties absolument partout. Il n’y a plus de limites. Il n’y a plus de sexes, on est « trans » ceci, « trans » machin, « trans » cela…
Mahmoud EL HASSOUNI
On est même les deux à la fois !
Jean-Michel VERNOCHET
C’est ça la liberté, cher monsieur… Les limites ont complètement disparu absolument partout, entre le laids et le beau, le haut et le bas, le vrai et le faux, on est dans un monde strictement crépusculaire, et je vous renvoie à Francisco de Goya qui disait que « le crépuscule de la pensée engendre des monstres ». Goya est un auteur recommandable. Donc ce droit, cher à mon ami Garcin, international, et je ne parle pas de l’entre-deux-guerres où on disait que les traités – on ne disait pas du droit –, les traités sont des chiffons de papier, mais on a actualisé la chose en le bafouant, en le transgressant, comme vous verrez, en permanence.
L’un des plus beaux exemples c’est la guerre dite du Kosovo (1999). Pas de mandat du Conseil de sécurité, encore moins de l’Assemblée générale, pas de mandat. Monsieur Jospin – dont on vient de saluer le décès, je ne sais pas s’il faut lui rendre un hommage aussi appuyé que celui qui a été – Jospin, celui qui a engagé la France dans la guerre sans même consulter le Parlement. Et quand on lui a posé la question, j’en suis témoin, balayage d’un revers de main : « le parlement sera tenu au courant d’heure en heure »… enfin bon bref, ça en dit long quand même sur le respect de la légalité. On a bien compris que la légalité c’est un droit appliqué par, effectivement, celui qui a la position dominante, et les autres acceptent les règles, des règles qui d’ailleurs peuvent changer facilement en cours de route. Donc le droit, le règne du droit, malheureusement, est en train de devenir ce qu’il n’aurait jamais dû être, c’est-à-dire une fiction, un décor, un décor à la Potemkine, et c’est une légitimité, puisqu’on a parlé de légitimité, qui est imposée aux autres.
Je rappelle aussi que les États-Unis ont inventé cette chose extraordinaire qui est l’universalité de leur droit, qui permet, vous avez une pièce grande comme cela (taille d’une phalange) dans un avion permettant d’empêcher l’avion de décoller. Bah oui ! Les Qataris, les Omanais, tout le monde viennent de découvrir que leurs avions ne leur appartenaient pas, ne servaient pas et que, les Allemands aussi, tout le monde s’est doté de F-16, de F-35, de F-machins, de F-trucs, mais personne ne peut se servir de leurs appareils sans l’aval express des États-Unis, donc merci pour l’universalité du droit… ce qui a permis d’ailleurs de faire des procès en cascade au moment de l’affaire « pétrole contre nourriture » en France contre des gens qui avaient transgressé non pas la loi française mais la loi américaine. Mon propos, M. le professeur Ekovich, n’a rien d’anti-américain. Je vois que vous avez l’air consterné…
Steven EKOVICH
Les plus anti-américains sont souvent des Américains !
Jean-Michel VERNOCHET
Nous aimons tous le peuple américain, cela tombe sous le sens, et nous ne sommes pas des sectateurs de la « mollah-cratie » par ailleurs !
On a évoqué la fermeture éventuelle de Bab-el-Mandeb, c’est difficile, les Houthis je pense auront du mal à y parvenir, mais ils peuvent contrarier la circulation comme ils l’ont fait déjà à maintes reprises.
Je voudrais faire un, puisque le professeur Ekovich est un historien, faire un rappel, non pas pour faire une analogie stricte, mais pour susciter une réflexion de votre part. Au début du siècle, nous avons eu une bataille extrêmement célèbre, sans doute la plus grande bataille navale du XXe siècle, à part la bataille du Jutland (1916), qui était la bataille de Tsushima (1904). Pour la première fois, un État périphérique, l’Empire nippon – je dis périphérique : cela veut dire n’appartenant pas au groupe des puissances occidentales, des puissances dominantes, des empires britannique, français, hollandais, portugais, parce qu’il ne faut jamais oublier, c’étaient de vrais empires, les Africains le savent…
Mahmoud EL HASSOUNI
À leurs dépens…
Jean-Michel VERNOCHET
Mais l’Empire japonais, je veux dire, ne faisait pas partie du groupe occidental. Le Japon a été financé 500 millions de dollars-or, je crois a été financé par Manhattan, enfin Wall Street, par la banque (…).
Steven EKOVICH
Parce que c’est là où se trouve l’argent.
Jean-Michel VERNOCHET
C’est là que se trouve l’argent. Et puis il y avait de la part du banquier Schiff il y avait aussi la volonté de détruire ou d’abattre l’Empire tsariste, c’est clair, c’est avoué, même Wikipédia le dit, alors si Wikipédia le dit… Et donc, il y a eu l’aide américaine qui est venue pour… au fond, l’Empire nippon, l’Empire du soleil levant, a peut-être joué le rôle à ce moment-là le rôle qu’aujourd’hui joue Israël, d’une certaine façon. Et il faut savoir qu’on est dans le contexte de la révolution russe. La vraie révolution c’est 1905, hein, celle qui voit émerger Trotski avec le marchand d’armes Parvus, qui est l’associé de Basil Zaharoff, Parvus qui invente la vraie notion de « révolution permanente » : c’est lui qui qui fabrique littéralement Trotski. La révolution échouera, elle repartira avec le coup d’État, le coup de force – je n’ai pas dit « révolution » –, le coup d’État d’octobre 1917, mais à ce moment-là le monde tremble sur ses bases.
Alors, quand Madame Davarpanah parle bien aujourd’hui de « moment de bascule », de « moment civilisationnel », vous allez voir, je vais poursuivre quand même ma comparaison avec Tsushima, ça peut paraitre très lointain mais maintenant on a… il y a eu plusieurs allusions qui ont été faites ici à propos du détroit de Formose (Taïwan). Il n’y aura peut-être sans doute pas de bataille entre les États-Unis dans le détroit de Formose (c’est Taïwan mais moi je dis Formose), il n’y aura pas de bataille navale mais nous en sommes, comme selon l’expression de 1905, dans une « guerre des détroits ». On le sait très bien, la puissance américaine n’est pas une puissance terrestre, c’est une puissance de la domination aérienne mais surtout encore plus une puissance de la domination navale, maritime. La maîtrise, vous avez cité Spykman, c’est lui qui avait théorisé la maîtrise des mers.
Réfléchissons un peu. Si on se réfère à cette guerre des détroits, la guerre des détroits elle ne s’est pas arrêtée. Elle a commencé avec Tsushima, mais elle s’est poursuivie avec la guerre des Dardanelles, avec l’aventure de Gallipoli qui a vu 250 000 Alliés,, dont 10 000 Français périr, des Australiens, des Néo-Zélandais, des Britanniques et des Français, Churchill y était, et il y avait je crois pour la France le général Gouraud, et en face Mustapha Kemal a commencé à faire ses premières armes et à se faire un nom. Enfin bon. C’est pourquoi d’ailleurs, peut-être, au Pentagone – mais je pense que c’est certainement le cas – un certain nombre de gens avertis – parce qu’il y a des gens extrêmement cultivés, notamment à la CIA, mais ceux-là on ne les écoute pas, l’information ne remonte jamais – ont averti qu’on pourrait avoir un nouveau Gallipoli s’il y avait un débarquement de forces terrestres pour sécuriser le détroit d’Ormuz et le Golfe d’Oman et le reste. On a tout à l’heure bien mentionné – c’est Madame Lissak – le caractère escarpé, abrupt, des côtes. J’ai entendu– c’est pour ça qu’il faut faire attention aux chiffres – le chiffre de 100 000 hommes, mais les Américains ne disposent pas de 100 000 hommes. Il y en a peut-être 100 000 en personnel, mais il y a 20 000 combattants. Or il en faudrait dix fois plus pour sécuriser 100 ou 150 km de côtes aux alentours d’Ormuz (je ne suis pas spécialiste de la chose militaire).
Ali RASTBEEN
Le Général Perget est là.
Jean-Michel VERNOCHET
Très bien ! Si je dis une bêtise, vous me le dites. Donc ils ont fait machine-arrière. Il n’y a pas eu pour l’instant d’opération terrestre dans le détroit d’Ormuz, je ne pense pas qu’il y en ait une pour Bab-el-Mandeb, la « porte » el-Mandeb, la porte de la mer Rouge, le risque, ou plutôt la tentation est toujours là.
Donc aujourd’hui la perspective qui est une perspective vraiment d’espoir, c’est que contrairement à ce qui a été dit le 12 avril dernier, les négociations ne sont pas terminées. Non seulement elles ne sont pas terminées, mais elles n’ont jamais été interrompues, elles devraient repartir cette semaine en Europe, peut-être à Vienne, peut-être à Genève, et le président Ali Rastbeen m’a fait remarquer aussi tout à l’heure à juste titre qu’en fait les Américains, de ce point de vue-là, et même s’ils passent leur temps à exagérer, à se vanter, ont gagné, puisque l’ancienne équipe n’est plus au pouvoir, et que maintenant ce sont obligatoirement des hommes nouveaux qui sont appelés à négocier, donc (…). Vous savez que les négociations sont absolument ridicules, parce que le nucléaire n’a jamais été en cause, véritablement, jamais.
En 2012, j’ai écrit un livre que je vous recommande qui s’appelle La destruction nécessaire de l’Iran. Il vient de reparaître, il a été réactualisé. Donc vous voyez, ça fait longtemps que je me penche sur la question. Et donc en 2012 le Mossad disait bien « mais les Iraniens peuvent avoir le nucléaire, on s’en fiche », tout le monde le sait, Tulsi Gabbard quand elle arrive aux affaires en chapeautant, en coiffant les 18 grands services fédéraux de renseignement, dit : « mais il n’y a aucune risque nucléaire du côté de l’Iran ». Alors, Trump lui avait à ce moment-là demandé de mettre un bémol. Plus récemment il y a eu la démission fracassante de Kent, je ne vais pas dire tout ce qu’il a dit mais qui a dit : « mais non, il n’y a pas de danger nucléaire », on le sait, même l’AIEA l’a dit, pour la guerre des Douze-Jours on a réinterprété, mésinterprété, tortillé un rapport de l’AIEA pour lui faire dire, grâce à Palantir, qu’il y avait un risque d’armes nucléaires… Tout cela est absurde. Mais, en attendant, les Iraniens ont développé une capacité balistique – et ça les Israéliens savaient parfaitement et depuis longtemps – une capacité balistique qui les inquiétait, parce que c’est une dissuasion conventionnelle.
Donc, vous pourrez le lire dans le petit propos qui a été publié par l’Académie, la guerre n’a pas changé de nature, on est toujours dans la guerre héraclitéenne, elle n’a pas changé de nature mais elle a changé de visage. Et là, nous sommes entrés dans un monde tout à fait nouveau. Ce n’est pas seulement les drones, pas seulement le laboratoire ukrainien, les drones, mais c’est surtout la guerre de l’Intelligence artificielle (IA), qui calcule les trajectoires, qui les corrige, qui désigne les cibles, qui réagit au millionième de seconde, là nous sommes véritablement dans une autre dimension. Donc il va falloir changer aussi notre façon de voir, que la force brute, le marteau-pilon pour écraser une mouche (je n’ai pas dit que l’Iran était une mouche) que le marteau-pilon n’est pas forcément la meilleure des bonnes solutions, que la politique de la canonnière à la façon de (…), qui force les portes de Kyoto, donc le futur Tokyo au milieu du XIXe siècle. La politique de la canonnière n’a plus de raison d’être aujourd’hui.
Je terminerai quand même par un retour sur l’Europe. Oui, je savais que le porte-avion Ford était allé faire déboucher ses chiottes, parce que c’est de ça dont il s’agit, en Crète, mais j’ignorais qu’il y avait une base, et quel est le statut de cette base, mais si on associe, si on fait l’analogie avec les bases américaines du Golfe, eh bien la Crète et donc la Grèce est de facto cobelligérante. Bah oui ! Il n’y a pas eu de bombardement de la Crète, mais elle est cobelligérante. J’ai dit déboucher ses toilettes, parce que c’est un système assez complexe et on a parlé à l’époque de « mutinerie silencieuse », en disant que c’étaient les matelots eux-mêmes qui avaient bouché les toilettes – voyez, je vous apporte une information que vous n’aviez pas – que justement, parce qu’ils en avaient marre d’être en mer, parce qu’ils ne voulaient pas participer à la guerre, toutes sortes de choses. Ça me fait un peu penser à la bataille de Tsushima, il y a eu des mutineries partout où la flotte a été quasiment détruite (la flotte de l’Empire tsariste), il y a eu des mutineries un peu partout, et il y a eu la fameuse mutinerie du Potemkine qui 20 ans après a été illustrée par le réalisateur Sergueï Eisenstein et qui a créé le mythe de la prise du palais d’Hiver, tout ça c’est mythique, la mutinerie Potemkine est authentique mais la prise du palais d’Hiver c’est purement fictionnel.
Je termine en un mot, quand même on a bien dit, sur le rôle de la Grèce, de la Crète, que les Français sont à Abou Dhabi, les Anglais sont au Qatar, ce sont des avions Typhoon qui démarrent, les Rafales protègent Israël, depuis la Jordanie aussi, alors nous ne sommes pas vraiment cobelligérants mais ça commence à y ressembler très fort… Lorsque M. le chancelier Merz est allé voir M. Trump, M. Trump n’a pas simplement craché, crachoté un peu sur l’Espagne, mais il a aussi engueulé Merz… il engueule tout le monde, d’ailleurs. Donc l’Europe, il faut s’en féliciter, prend quelques distances avec un conflit qui a dépassé très largement les mesures et qui aujourd’hui effectivement a un caractère global, c’est-à-dire, nous ne sommes pas entrés ni nous n’y entrerons probablement pas, je l’espère, dans une troisième guerre mondiale, comme Tsushima l’avait été aussi, l’un des préambules (pour la Première guerre mondiale).
Mahmoud EL HASSOUNI , Professeur des universités, Trader et Ambassadeur OYW (One Young World), « Repenser la puissance à l’ère des flux : le Geologistics Quadri-Pillar Framework (GQF) comme modèle multi-niveaux d’analyse géostratégique ».
Merci monsieur le président pour l’invitation. Donc pour ne pas redire et remâcher des mots de mes chers collègues que je remercie profondément déjà pour toutes les informations que j’ai pu acquérir grâce à leurs interventions. Tout d’abord j’aimerais me présenter, comme ça d’un point de vue anthropologique vous aurez le contexte, et comment mon modèle a été créé. Moi-même issu d’une école d’ingénieur en tout ce qui est logistique, supply chain, j’ai fait une thèse de doctorat où j’ai appliqué les études culturelles sur la façon de coopération des entreprises de par le monde. Vu que j’ai été trader pendant quatre ans de façon indépendante etc., j’ai pu acquérir plusieurs outils de différents corpus scientifiques, et j’ai pu remarquer comme vous vous tous, que la science est plutôt axée dans une vision en silo : on a la géopolitique, on applique ses analyses, on a la géoéconomie toute seule, la géostratégie toute seule, et on oublie un grand point qui est la culture. De ce postulat-là, j’ai créé une matrice d’analyse qui se veut être un nouvel outil d’analyse géostratégique adéquat au monde dans lequel on vit. Parce que comme vous l’avez très bien expliqué, qu’après la deuxième guerre mondiale le monde a totalement changé, donc en 2026 le monde est interconnecté, chose qui n’était pas à cette époque-là. Donc les économies sont interconnectées et je pense que cette guerre-là, parce qu’il faut bien stipuler que c’est une guerre globalisée, moi je peux dire que c’est une forme de troisième guerre mondiale parce qu’on est arrivé à un plafond de verre où tout le monde est connecté, on ne peut pas aller plus loin, parce que si on allait plus loin – le président Trump l’aurait fait vu son caractère et son hystérie – on pourrait crasher complètement l’économie mondiale.
Donc moi, qu’est-ce que je propose ? Je propose une matrice que vous pouvez retrouver sur les écrans en quatre piliers verticaux avec trois niveaux d’analyse à l’horizontale.
Le premier pilier c’est « la dotation géologique des pays » parce que, comme nous l’avons stipulé, les matières premières deviennent primordiales et stratégiques pour les économies mondiales. Le deuxième pilier, ça va être « les infrastructures logistiques ». Troisième pilier, « gouvernance géostratégique ». Et là, où on peut mettre tout ce qui est stratégie militaire et qui concerne tout ce qui est géostratégie de façon générale. Et puis le pilier numéro quatre, c’est le « capital culturel et épistémique ». Donc nous allons nous baser sur la matrice directement pour éviter de perdre du temps sur toutes les définitions académiques que vous connaissez très bien, mieux que moi.
Au niveau stratégique, la dotation géologique elle va constituer un enjeu de puissance comme l’avait stipulé et expliqué Mackinder dans sa vision de géopolitique, n’est-ce pas ? Puis, au niveau macro, en ce qui concerne l’infrastructure logistique, on va se on va s’attarder sur tout ce qui est connectivité territoriale internationale et corridors commerciaux, donc là on est toujours au niveau macro-stratégique. Tout ce qui est gouvernance géostratégique, c’est les traités bilatéraux, multilatéraux etc. Pilier capital, culturel et épistémique : il n’y a pas que la culture, parce que la culture ce n’est pas la danse, le folklore, etc., c’est juste la pointe de l’iceberg comme on dit, c’est plus la programmation mentale des personnes. Ce qui est accepté à Paris ne l’est pas à Téhéran, et vice-versa. Mais la nouveauté ici, c’est que la géo-logistique se veut non pas une discipline ou un paradigme interdisciplinaire, mais transdisciplinaire, d’où le fait que j’ai créé une matrice. Donc on a les différents niveaux méso / micro. Par exemple pour tout ce qui est géologique il faudra une industrie de raffinage et de transformation pour pouvoir capter toute la valeur ajoutée, donc clusters régionaux, raffinage, industrialisation. Mais pour ce faire, il ne faut pas oublier le niveau tactique micro-opérationnel, à savoir les compétences ingénieuriques dont nous devons nous munir pour pouvoir faire évoluer l’industrie. Bien sûr, il ne faut pas oublier que chaque case est interconnectée avec toutes les autres cases.
Je vais essayer de faire un exercice post-colloque : je vais prendre les différentes interventions, et on va les mettre dans les différentes cases, parce que vous avez rempli toutes les cases à travers vos sujets, donc je vous en remercie ça montre la cohérence du modèle de façon générale. Aussi, il est à noter qu’il y a une dimension transversale par rapport à tous les pays, c’est celle de Castel, la gestion des flux, parce que, vous l’avez très bien dit, que le droit international a été remis au second plan, si ce n’est au troisième plan, pourquoi ? Parce que pour faire respecter le droit national, il faut déjà impliquer une puissance. Ou bien couper les corridors, parce qu’on a vu avec la Russie, elle a eu plein de sanctions mais elle a su se détacher des sanctions en créant des ghost fleets etc., ou bien juste quelques petites astuces légales, faire raffiner le pétrole en Inde ou au Pakistan (donc c’est made in India ou made in Pakistan), donc il est revendu sur les marchés internationaux.
Pour comprendre un peu ce prisme- là, il m’a semblé important de combiner et non pas séparer les différentes analyses. Pourquoi ? Parce que dans ce monde interconnecté, si on touche le militaire, on touche l’économique. Si on touche l’économique, on touche la logistique, et on touche les marchés financiers, donc c’est un tout indivisible.
Donc j’ai appliqué la théorie des jeux et la théorie des réseaux au niveau macro-stratégique seulement – pour les gens qui sont intéressés je pourrais donner la formule mathématique – pour pouvoir éventuellement essayer de quantifier les différents impacts des récits, parce que quand on parle de capital culturel et épistémique il faut prendre la guerre des récits, la guerre du narratif. On a vu que c’est un vrai « flou militaire » comme Monsieur Ekovich l’a nommé, mais pour moi c’est une guerre contre la vérité, parce que je vais reprendre les termes de Voltaire, qui a dit que : « La vérité n’est pas de ce monde », donc là ça se renforce encore de plus en plus, sans parler du fait que les mots n’ont plus de sens, on est rentré dans une logique de Novlangue comme a bien expliqué George Orwell dans son livre 1984. Donc là on rentre dans des clivages nouveaux, des approches nouvelles, des armes nouvelles, des stratégies nouvelles.
Donc pour moi, il est inconcevable de traiter ces mêmes problèmes avec des lunettes de l’après-guerre de la Deuxième Guerre mondiale, donc il faudra être plus perspicace, plus multidisciplinaire, si ce n’est inclure des polymathes dans la réflexion globale, parce que si un géopolitologue dit, comme M. le Professeur Garcin et M. le recteur ont dit, qu’il y a toujours une relation avec l’histoire… il faut quand même se détacher un peu de l’histoire, parce que si on reste dans des logiques historiques, culturelles, oui je comprends il y a des causes plus chères aux personnes que d’autres, mais à un moment il faut avoir et s’ancrer dans une vision pragmatique du monde, parce que là l’Afrique est touchée, l’Europe est touchée, et à travers ce prisme-là j’ai essayé d’analyser plus ou moins rapidement ce qu’ont pu faire les États-Unis jusqu’à présent.
Pour moi, les États-Unis ont fait un bon coup en termes militaires – je sais que d’après ce que vous avez dit, on n’est pas tous d’accord. Pourquoi ? Parce que Trump, l’année dernière le pétrodollar c’était de l’histoire ancienne, MBS n’a pas voulu renouveler le contrat. Donc le dollar, on ne va pas dire que c’est un Ponzi, mais il est basé sur la dette qui est revendue etc. Donc il fallait sauver le dollar. On a vu que l’argent, les métaux précieux et les matières premières se sont envolées, donc on a les monnaies fiduciaires qui se sont crashées, ça montre qu’il y a un manque de confiance dans l’hégémonie financière et mondiale de façon générale. Et puis donc pour ce faire on est revenu – ou même pas « revenus », parce que nous, humains, nous l’avons voulu – mais on s’est heurté au mur du réel parce qu’on est resté dans tout ce qui est, on va dire, dans l’ordre des idées, le droit international, les sanctions, mais il n’y a pas de l’acte, agir sur le réel.
Et quand on parle de géo-logistique, le mot je l’ai emprunté d’un ex-colonel de l’US Air Force, c’est un rapport qui vient d’être déclassifié, disponible sur internet, mais bon, on n’a pas eu la même définition. Je me suis dit : pourquoi ne pas enrichir ça, vu que j’ai touché un peu au consulting, un peu au trading, un peu au transport maritime, etc., donc je vois que tout s’imbrique. Il serait donc judicieux de développer un nouveau paradigme qui dépasse les différents plafonds de verre et les approches en silo.
Pour vous donner la définition formelle que j’ai décidé de donner à ce concept-là : la géo-logistique est une discipline analytique transdisciplinaire qui transcende à la fois la géopolitique classique et le management des chaines d’approvisionnement, en proposant une lecture intégrée de la manière dont le contrôle des flux physiques, de l’extraction géologique au marché final, constitue dans un monde multipolaire fragmenté le déterminant premier de la puissance étatique et de la souveraineté industrielle. À la différence des constructions purement descriptives, la géo-logistique opère sur l’ensemble du spectre stratégique, des décision opérationnelles de terrain jusqu’au positionnement géostratégique, permettant aux décideurs de diagnostiquer les vulnérabilités et d’anticiper les différentes perturbations sur les différents niveaux que nous avons cités. Aussi, le Geologistics Quadri-Pillar Framework, comme je l’ai appelé pour donner une connotation internationale, l’architecture et la logique derrière : il se veut un outil permettant la description post-événement mais aussi un outil prospectif, pour pouvoir éventuellement analyser de façon pragmatique et factuelle.
Je pense que j’enverrai l’article complet à M. le président pour publication dans Géostratégiques, donc vous pourrez y accéder avec plus de détails. J’en termine là et j’aimerais savoir si d’autres personnes pourraient enrichir cette réflexion-là, par rapport au Geologistics Quadri-Pillar Framework, vu que vous êtes des esprits éclairés, éminents, et donc j’aimerais profiter de votre connaissance. Merci à vous.
Dr. Jure Georges VUJIC, Géopoliticien, auteur et chercheur, directeur de l’Institut de géopolitique et de recherches stratégiques, membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris, « Le Moyen-Orient nouveau laboratoire de chrono-stratégies : blitzkrieg, disruption, attrition ».
Merci M. le président, mesdames et messieurs, chers collègues. Pour rebondir sur l’apport de mon prédécesseur en matière de prospective, je dirais beaucoup plus holistique, beaucoup plus large et interdisciplinaire, qui est une grille d’analyse extrêmement large, je vais essayer de me focaliser dans le cadre de mon intervention sur le facteur temps. Le facteur temps donc étant en stratégie militaire, je dirais, l’un des leviers stratégiques, tactiques et opérationnels extrêmement importants, un facteur qui me semble avoir été plus ou moins négligé par l’armée étasunienne lors de son intervention. D’autre part, si l’on a à l’esprit que le blocus actuel, le contre-blocus trumpien, constitue une guerre, je dirais, économique, mais aussi une guerre territoriale, puisque bloque l’accès au Golfe Persique et au détroit d’Ormuz, il ne faut pas oublier que le blocus est aussi une arme de temps, une arme de temporalité, puisqu’il s’installe en fait dans une zone grise de temporalité, un entre-deux entre, je dirais, les deux temps majeurs, consacrés par le droit international, le temps de paix et le temps de guerre.
Effectivement donc, le blocus – notre collègue Thierry Garcin l’a rappelé – constitue un acte de guerre, mais il constitue dans la longue durée un levier pour agir sous forme donc de pressions, sous formes donc géoéconomiques, avec des possibilités bien sûr d’interception, d’escalade. Ce facteur temps dans le cadre du blocus est extrêmement nuancé, puisqu’il est lié à un autre facteur temps qui est le facteur de risque géoéconomique, qui lui peut varier dans le temps. Donc nous sommes en fait, je dirais, en plein dans le temps de l’incertitude et de l’instabilité stratégiques puisque personne ne sait qui des deux acteurs et des multi-acteurs – puisqu’il englobe un certain nombre d’acteurs régionaux – cèdera le premier. C’est donc dans le cadre de cette réflexion sur les enjeux de temporalité, en tant de guerre et de paix, que se pose finalement la question, depuis l’intervention israélo-américaine en Iran. Suffit-il d’être le maître des canons pour être à la fois le maître des horloges, et pour remporter finalement une victoire décisive ?
L’Iran, et le Moyen-Orient au sens large puisqu’on a vécu un scénario d’escalade régionale, mettent en lumière donc une opposition fondamentale à mon sens entre deux régimes de temporalité, deux régimes militaires. Un modèle plutôt américano-occidental qui lui est fondé sur le concept du temps techno-militaire, avec une compression du temps, de la technologie, usage de haute technologie, et sur un mythe, finalement, qui est celui de la décision rapide et du bombardement aérien décisif. Finalement, les Américains ont repris une vieille doctrine, celle de Giulio Douhet, un général italien durant la Première guerre mondiale qui avait théorisé une forme de doctrine qui était à l’époque extrêmement innovatrice puisqu’elle était fondée sur la prééminence des forces aériennes, les avions selon lui devaient changer, en fait faire évoluer totalement la nature de la guerre, ce qui rendrait en quelques sortes les autres forces terrestres complètement obsolètes. Donc, pour lui, frapper directement des centres, des cibles militaires, des centres industriels, des infrastructures, il étendait même… il allait même jusqu’à proposer de bombarder aussi des sites civils, ce qui devait provoquer selon lui un effondrement moral si rapide, donc une inflexion de la volonté au sens clausewitzien du terme, de sorte que la bataille en fait devait être gagnée même sans une réelle mobilisation militaire sur terre.
Les stratèges américains ont revisité ladite doctrine Douhet à plusieurs moments. Bien sûr, la théorie du carpet bombing chère à la doctrine de Lyndon Johnson durant la guerre du Vietnam illustre bien cette mythologie, en fait, des frappes, du bombardement aérien décisif, mais on réactualise donc cette nouvelle forme de cette doctrine dans les années 1990 et 2000 avec trois principales doctrines militaires dans la pensée stratégique américaine : celle des cinq anneaux (Théorie des cinq cercles) de Warden, le Shock and Awe (« Choc et effroi ») d’Ullman, et la doctrine Rumsfeld, donc concoctée par les cercles néoconservateurs, qui eux-aussi considéraient que les interventions au Moyen-Orient devaient être fondées sur le pilonnage par les airs des nœuds, au bon moment, une puissance aérienne de précision qui devait en quelques sortes produire la capitulation politique de l’adversaire. Ladite doctrine elle-même a été revisitée pendant la guerre du Kosovo, elle a été réutilisée, avec des critiques puisque le bombardement du Kosovo n’a pas donné ses fruits comme l’administration américaine l’entendait, puisque Clinton a autorisé à postériori donc une intervention militaire terrestre, c’est ce que l’analyste Robert Pape appelait en fait le smart bombing trap, une forme de piège, en fait des bombardements neutres, des bombardements décisifs.
Pourquoi fais-je référence à ces nombreuses doctrines ? C’est que toutes ces doctrines structurent énormément l’imaginaire des militaires et de l’administration trumpienne, et qui ont fait fi, je dirais, non seulement de la dimension culturelle et identitaire d’une temporalité perso iranienne qui était ancrée beaucoup plus dans un phénomène de temps non pas linéaire mais qualitatif, avec des éléments eschatologiques et spirituels extrêmement prégnants. Il ne faut pas oublier lorsque l’on parle, aujourd’hui à cette conférence, que l’Iran n’a pas le même calendrier que les occidentaux, il a un calendrier perse (nous sommes à l’année 1405 à peu près), c’est l’un des calendriers solaires les plus anciens du monde. La temporalité orientale elle-même est différente de la temporalité occidentale, l’une étant cyclique, beaucoup plus spirituelle, parler du temps intérieur qui est extrêmement présent chez les peuples et les élites orientales, particulièrement en Perse. Le temps linéaire à occidental est lui axé sur le moment présent, je dirais sur un temps de rentabilité, et qui se fondait en fait sur un temps linéaire mais à la fois présentiste puisqu’on le voit avec les nouvelles technologies qui apportent une nouvelle forme de temporalité, celle de la temporalité discursive, le temps médiatique n’est pas celui du temps spirituel, et encore moins du temps militaire. On voit que finalement dans la guerre informationnelle qui est concomitante à la guerre militaire actuelle, les tweets de Trump aussi peu qu’ils peuvent nous être considérés comme grotesques, extrêmement, je dirais, intensifs voire compulsifs, s’inscrivent aussi dans des stratégies, ce qu’on appelle les stratégies discursives, c’est-à-dire créer la surprise en temps réel, créer des surprises constantes pour déstabiliser, saturer en fait l’infoware, l’espace médiatique, pour imposer des sujets, faire de la disruption continue.
Effectivement, après avoir vu que les stratèges américains n’ont pas pris la mesure non seulement de la différence je dirais culturelle-identitaire-spirituelle du temps iranien, on constate que les États-Unis à un moment donné de la guerre pensaient maîtriser en fait l’escalade, puisque l’Iran lui a imposé un autre rythme, un autre tempo qui lui était fondé sur la durée, donc une capacité de résilience, une capacité d’endurance qui a été sous-estimée par les Américains, et recherchaient en fait – ce que le général Beauffre analysait dans le cadre de l’analyse du facteur temps – l’usure est une stratégie indirecte, c’est-à-dire une stratégie qui était appliquée à des formes de stratégies qui sont asymétriques, voire dissymétriques, avec un effet destructif, cette fois-ci non pas par les médias mais par les drones, ce qui a déstabilisé en fait tout le théâtre d’opération qui était purement aérien, au niveau de l’analyse. Trump lui-même a reconnu publiquement qu’il ne s’attendait pas, finalement, à cette capacité de résilience, à cette forme de puissance militaire, ni au niveau de la performance des missiles.
En fait ce qu’il faut savoir c’est que Téhéran, depuis l’année 2000, avait déjà anticipé l’hypothèse d’un affrontement direct avec Washington. Et je pense que les États-Unis là-aussi ont eu un déficit au niveau de cette analyse puisqu’ils (les Iraniens) ont construit méthodiquement une doctrine qui est adaptée, la fameuse doctrine « mosaïque » qui a en fait décentralisé la chaîne de commandement au niveau de 31 régions et départements, ce qui dans la temporalité longue a permis donc à l’armée iranienne de se positionner, de déstabiliser en fait le choc frontal qui avait imposé les bombardements, les stratégies donc de chocs aériens américains, et de ce fait on a vu finalement qu’il y a eu une combinaison de la doctrine iranienne mosaïque avec une guerre asymétrique qui a elle-même transformé le conflit en véritable lutte d’usure et de résilience. Donc la supériorité technologique n’a pas suffi, l’adversaire a dû supporter la reconstitution tous ses stocks (…) une autre temporalité militaro-industrielle, supporter le coût économique, et une pression permanente avec une saturation des défenses, des stratégies américaines.
Je voudrais dire aussi un mot sur l’autre facette de ce rapport au temps, de temporalité dans cette guerre, qu’on sous-estime, c’est la temporalité spirituelle et eschatologique. On en parle peu, mais je pense que dans les franges les plus, je dirais, les radicales et les plus fanatiques des hauts belligérants, cette temporalité est elle-même sous-estimée. Quand je parle d’eschatologie, on renvoie en fait au temps de la « fin des temps », dont il est extrêmement important de faire part puisqu’il constitue une grammaire à priori à la fois idéologique et narrationnelle, mais aussi elle peut être un levier de mobilisation militaire. Les trois acteurs principaux qui en font part, je dirais, les franges les plus radicales de la théocratie iranienne des Pasdarans, le régime de Netanyahou, d’Israël, et l’administration Trump, qui elle doit satisfaire un certain nombre de stratégies et de besoins géopolitiques, qui sont très présents, des évangéliques, le lobby évangélique et du christo-sionisme, et la frange du nationalisme chrétien fondamentaliste qui je dirais est très présente dans le Bureau ovale. Grosso modo concernant cette temporalité eschatologique, pour l’Iran c’est le retour de Mahdi, qui s’est construite sur la doctrine du Wilayat al-faqîh du juriste islamique, et attend le retour de l’imam Mahdi, de l’imam caché. Au niveau israélien, dans les franges je dirais les plus radicales d’extrême-droite, parmi les nombreux grands ministres de Netanyahou, on qualifie non seulement la guerre en Iran mais aussi la guerre de Gaza et puis beaucoup plus largement au Moyen-Orient, comme une « guerre de l’Armageddon ». Cette approche eschatologique entre en symbiose avec des dizaines de milliers d’évangéliques américains qui sont alliés aux chrétiens sionistes, c’est-à-dire des millions d’électeurs, que sur la base donc d’une lecture je dirais post-apocalyptique on reconstruirait le temple, et une bataille finale aura lieu donc à Jérusalem. C’est des thèses qui sont extrêmement prégnantes dans certaines franges des électeurs de la base MAGA, la mouvance (…). Alors on voit bien là qu’il s’agit de trois fuseaux de temporalité, trois fuseaux horaires qui sont en décalage mais qui parfois sont concomitants et qui peuvent s’entremêler. C’est un décalage de temporalité qui produit et qui structure, en fait, la dynamique du conflit. On pourrait dire qu’il s’agit donc de la convergence de trois types de millénarisme, qui sont présents au moins dans le discours narratif, souvent très belliciste donc de ces trois belligérants.
En conclusion, l’Iran, la guerre en Iran, et plus largement le Moyen-Orient, apparaît ici comme un espace où coexistent différentes chrono-stratégies, la chrono-stratégie étant un terme qui a été employé par l’Amiral Leahy puis repris par le Général Iakovlev en tactique théorique, lui parle donc de stratégies appliquées au temps, on établit en fait une échelle d’analyse fondée sur le rapport au temps sur le champ de bataille, avec la séquence, la durée, le temps cumulé, etc. Moi j’ai mis en exergue – et ça sera l’objet donc de mon texte que je vous ferai diffuser – trois temps : un temps rapide, court, qui a été mis en œuvre par l’armée américaine sous forme de guerre-éclair, en quelque sorte corroboré par les doctrines que je vous ai présenté ; le rapport au temps fluide et de la disruption, donc les forces iraniennes, la longue durée, qui est une structure qui s’inscrit dans la lenteur, l’usure et l’attrition. Tous ces modèles-là, bien sûr, ne s’excluent pas, ils ne sont pas tous manichéens (…), ce sont des modèles qui ne s’excluent pas, mais ce qu’on dit souvent, au sein d’un même conflit, ça révèle en quelque sorte la complexité croissante et la transformation de la guerre contemporaine. C’est un véritable laboratoire stratégique où ce n’est pas seulement la maîtrise de l’espace, du territoire, mais la maîtrise du temps qui devient un facteur déterminant de puissance. Je vous remercie.
Bassem LAREDJ, Docteur en droit international public et enseignant en France et à l’étranger (droit international, géopolitique), Président et fondateur du cabinet de conseil Amane Risk Consulting (renseignement d’affaires, risque-pays), analyste spécialisé sur la zone Afrique du Nord et Moyen-Orient (MENA) et les dynamiques de puissance régionales, « L’Iran face au risque de fragmentation : dynamiques internes et stratégies externes dans la recomposition du Moyen-Orient ».
Je vais intervenir sur cette question liée à « L’Iran face au risque de fragmentation », en analysant un certain nombre d’éléments internes et externes à l’Iran.
Pour commencer, il est important de rappeler un certain nombre d’éléments très importants. D’abord la taille de l’Iran. C’est un État important, avec une superficie très importante, qui dépasse les 1 600 000 km2, avec une population également importante, près de 90 millions d’habitants. Une population multiethnique, donc c’est un facteur important à retenir, mais avec un fort sentiment d’appartenance nationale, c’est également un autre élément à retenir. L’Iran est également un nœud géopolitique, parce qu’en réalité le territoire iranien est situé à l’intersection de plusieurs espaces géopolitiques très importants : on a le Caucase, l’Asie centrale, le golfe arabo-persique, le Moyen-Orient, et donc tous ces éléments font de l’Iran un État central. Et avec l’arrivée de la République islamique en 1979, le pays s’est affirmé comme un acteur central de la zone, en tout cas au niveau du Moyen-Orient, avec une politique je dirais dynamique, affirmant son positionnement clairement pro-palestinien et antisioniste, pas antisémite, c’est important de faire la distinction entre les deux, parce qu’il faut savoir qu’en dehors d’Israël la plus forte communauté juive vivant au Moyen-Orient vit aujourd’hui en Iran, c’est un élément également très important à retenir. C’est un État qui soutient clairement la cause palestinienne, en soutenant directement des groupes palestiniens arabes comme le Hamas et le Djihad islamique, il soutient également un certain nombre d’alliés régionaux, ce qu’on appelle les proxys iraniens, que ce soit le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, et d’autres milices en Irak, et auparavant en Syrie avant la chute du régime syrien. Et donc l’ensemble de ces éléments additionnés à la nature théocratique du régime, qui a un discours clairement révolutionnaire, souverainiste et également très hostile, dans la rhétorique en tout cas, aux États-Unis et à Israël, donc a exacerbé les tensions historiquement avec ces deux États, et on a vu que les tensions ont atteint leur paroxysme à l’occasion de la guerre des Douze-Jours en juin 2025, et plus encore aujourd’hui avec la dernière guerre qui a commencé le 28 février dernier, dans laquelle on est toujours dedans, en réalité, même s’il y a un cessez-le-feu.
Ce qu’on peut remarquer, c’est que malgré l’intensité des frappes israélo-américaines qui ont ciblé l’Iran et les pertes importantes que le régime iranien a subi, que ça soit sur le plan militaire, politique, notamment avec l’assassinat du guide suprême, le régime iranien fait preuve d’une remarquable résilience, malgré le discours, malgré la stratégie en tout cas de départ de Donald Trump, qui visait à renverser rapidement le régime iranien et voir un effondrement du régime de l’intérieur. Et donc face à cette réalité qui ne correspond pas au scénario de base qui a été promu par Donald Trump, que Netanyahou lui a vendu selon les dernières révélations, on se retrouve face à une nouvelle situation, et donc on peut imaginer que les États-Unis et Israël dans cette logique pourraient envisager de nouvelles stratégies pour affaiblir le régime, et pourquoi pas de le faire tomber. Dans ce cadre-là, on peut imaginer la question de l’activation de la question des minorités iraniennes, ajoutée à d’autres moyens de pression, qu’ils soient militaires, économiques ou sociaux.
Mon analyse va se focaliser sur de deux points : d’abord, montrer pourquoi un changement de régime en Iran ou l’affaiblissement de régime iranien est quelque chose de fondamentalement stratégique pour Israël et les États-Unis, et dans un deuxième point voir comment les minorités peuvent être activées dans le cadre de cette stratégie.
Concernant le premier point, par rapport aux objectifs géostratégiques pour Israël et les États-Unis de voir les régimes iraniens tomber, il faut rappeler que depuis la naissance, en tout cas la mise en place de la République islamique en 1979, on est dans une situation de tension continuelle entre Israël et la République islamique. D’abord, à travers des confrontations indirectes sur différents théâtres au Moyen-Orient, le Liban, les territoires palestiniens occupés dans la dernière guerre à Gaza. Il y a eu également des menaces réciproques, des opérations ciblées, jusqu’au dernier point où on a eu cette dynamique qui a évolué vers une confrontation directe à l’occasion de la guerre des Douze-Jours, et aujourd’hui donc l’affrontement actuel. C’est à l’occasion du premier affrontement direct entre Israël et les Iraniens, la guerre des Douze-Jours, les objectifs israéliens étaient clairement définis, ils visaient principalement à détruire le programme nucléaire : on voit qu’aujourd’hui les ambitions israéliennes sont beaucoup plus importantes à l’occasion de ce conflit, ils visent carrément à faire tomber le régime iranien, ce qui explique également la réticence israélienne aujourd’hui face au cessez-le-feu et au potentiel accord entre Iraniens et Israéliens, qui n’irait pas dans le sens géostratégique israélien poursuivi. Donc l’objectif principal d’Israël dans le cadre de cette nouvelle guerre est de fragiliser le régime iranien, et donc pourquoi pas de le voir tomber.
Donc cette stratégie en réalité il faut la mettre dans un contexte plus général, dans le cadre d’analyses géopolitiques israéliennes plus anciennes, qui ont été d’ailleurs développées au cours des décennies précédentes, notamment dans les années 1980 et 1990 où on a vu plusieurs documents géostratégiques développés par des analystes israéliens et présentés même au premier ministre de l’époque qui proposaient une analyse globale de l’environnement géopolitique israélien et qui soulignaient que la fragmentation des États régionaux, donc limitrophes d’Israël, pouvait jouer en faveur d’Israël, et donc modifier les équilibres géopolitiques de la de la région et diminuer les capacités de ces États, qui pouvaient éventuellement constituer dans le futur une menace stratégique par rapport à Israël. Et d’ailleurs, même si officiellement ce discours n’a jamais été adopté d’une manière concrète par un gouvernement israélien, on voit que les discours d’un certain nombre de responsables politiques israéliens adoptent indirectement ce type de de conception. D’ailleurs, même la théorie du « Grand Israël », qui a été développée par un certain nombre de ministres israéliens dernièrement, dont le premier ministre Netanyahou, ne peut pas se faire sans un morcèlement et un affaiblissement des États de la région. Et donc cette analyse, à l’origine elle visait principalement les États arabes de la région, notamment la Syrie et l’Irak, elle est parfaitement applicable aujourd’hui à l’Iran.
De l’autre côté, concernant les États-Unis, ils ont également un intérêt géostratégique à voir un effondrement du régime, pas nécessairement pour les mêmes raisons que les Israéliens, et dans ce cadre il est important de souligner que l’Iran, par rapport à d’autres États considérés comme parias par les États-Unis, concentre un certain nombre de facteurs de puissance, uniques, qu’on ne retrouve pas dans les autres États, d’où l’intérêt finalement des Américains par rapport à cet État, qu’ils considèrent comme une menace potentielle par rapport à leurs intérêts. Il y a d’abord le fait que l’État dispose d’importantes ressources énergétiques : deuxième réserve mondiale de gaz, 4ème (certains disent, 3ème) en matière de pétrole, donc ce qui peut garantir une manne financière à l’Iran, qui lui permet de mener à bien ses ambitions et ses objectifs politiques, un patrimoine minier énorme, qui selon certaines études est estimé à plus de 27 trillions de dollars. Une position géographique stratégique : on l’a dit tout à l’heure, c’est un nœud géostratégique, un État qui peut par sa géographie contrôler un détroit fondamental qui est le détroit d’Ormuz, on en parle quotidiennement en ce moment, par lequel 20 % du brut mondial passe. Et enfin, je rejoins ce que mon collègue avait dit tout à l’heure, l’Iran, même si c’est à un niveau symbolique, joue un rôle important dans la stratégie de dédollarisation de l’économie internationale, avec une volonté croissante d’utiliser le Yuan chinois. Et donc ça permet de de montrer au Sud global, de pousser le Sud global vers cette stratégie.
Donc l’ensemble de ces éléments peuvent expliquer en partie l’immensité des pression que les États-Unis font subir à l’Iran depuis un certain nombre d’années. Donc pour les États-Unis, l’Iran incarne à la fois un danger stratégique, mais également une opportunité exceptionnelle. dans la mesure où contrôler ce pays pour avoir un régime allié permet d’avoir un certain nombre de leviers de puissance sur l’économie mondiale et sur certains États de la région, notamment par rapport à la Chine, puisqu’il y aura le contrôle d’importantes ressources énergétiques, sans oublier, dans le contexte actuel on parle de plus en plus des minerais critiques, l’Iran disposerait également d’importantes réserves dans ce domaine. Donc l’ensemble de ces éléments que je viens d’exposer explique pourquoi pour Israël et les États-Unis il est fondamental d’affaiblir le régime, et dans l’idéal d’avoir un régime allié dans la zone.
Et donc pour atteindre ces objectifs, l’instrumentalisation des minorités ethniques peut être stratégique « gagnante », parce que pour faire tomber un régime en dehors d’une intervention militaire directe, les États qui s’opposent à cet état peuvent exercer des pressions économiques, soutenir des pressions internes ou externes pour faire tomber le régime, et également activer la carte des minorités ethniques. Et donc on peut tout à fait imaginer dans le cadre iranien que les Américains et les Israéliens, face à la situation actuelle où ils n’arrivent pas finalement à faire tomber le régime par la voie militaire, activer d’autres leviers d’action, notamment la question des minorités ethniques. Dans ce cadre, il est fondamental de rappeler comme on l’a dit tout à l’heure la composition ethnique de l’Iran, c’est un pays multiethnique, qui se caractérise par un plateau central qui est dominé, je dirais, par la population persane qui représente à peu près 50% de la population globale du pays, mais avec au niveau des périphéries de ce centre une multitude d’ethnies, notamment les Kurdes, les Azéris, les Arabes, les Turkmènes, etc., et une partie de ces minorités se retrouve à cheval entre plusieurs États.
On peut citer l’exemple des Azéris, l’Azerbaïdjan, et le nord de l’Iran, les Kurdes ils sont à cheval entre plusieurs pays, l’Iran, la Turquie, l’Irak, la Syrie etc., les Baloutches également, entre le Pakistan et l’Iran, et on a vu ces dernières décennies se développer notamment un discours pour une meilleure reconnaissance, en réalité, des droits culturels, voire des autonomies régionales, et de manière globale ce qu’on peut voir c’est que ces revendications restent pacifiques, même si on a remarqué ces dernières années le développement parfois d’un discours plus radical et l’apparition de groupes armés qui s’attaquent directement aux forces de sécurité iraniennes et aux infrastructures stratégique du pays, notamment de trois régions qui peuvent être qualifiées comme étant le point faible sur ce plan pour l’Iran : les régions au nord-ouest du pays majoritairement kurdes ; au sud-ouest, majoritairement arabophone ; et au sud-est avec la minorité baloutche. Et dans ce cadre il est également important de rappeler la place particulière des Azéris dans le système iranien parce que c’est le deuxième groupe ethnoculturel linguistique dans le pays avec une population estimée, selon les chiffres, entre 15 et 25 % de la population totale iranienne, et ce qui est remarquable par rapport à ce groupe, c’est qu’il est parfaitement intégré dans le système iranien et beaucoup de responsables politiques, religieux et militaires sont issus de ce groupe. D’ailleurs, le guide suprême qui a été assassiné était de père Azéri, le président actuel est de père azéri, et plusieurs généraux dans les Gardiens de la révolution islamique sont d’origine azérie. On voit que les revendications sécessionnistes dans cette zone sont extrêmement limitées comparé aux trois zones que j’ai citées.
Concernant la question kurde, il faut savoir que les Kurdes iraniens représentent à peu près 10% de la population, donc on est à peu près à 9 millions de de personnes, qui vivent principalement dans les zones nord-ouest, frontalières avec l’Irak, et on a plusieurs groupes qui s’opposent au régime iranien et qui sont installés dans le Kurdistan irakien. Et on a vu l’intérêt vis-à-vis des Kurdes iraniens réapparaître dernièrement, notamment au début du conflit lorsqu’on constatait de visu qu’on ne pouvait pas renverser le régime juste avec des bombardements aériens, qu’il fallait une force terrestre sur place pour pouvoir renverser le régime, et donc l’une des options qui a été envisagée, qui a été médiatisée également, c’était de recourir aux groupes rebelles iraniens qui sont positionnés en Irak. Et selon plusieurs informations, ça a été même admis officiellement, le président Trump s’était entretenu téléphoniquement avec plusieurs responsables Kurdes iraniens situés dans le Kurdistan. On avait même parlé également que la CIA étudiait différentes possibilités pour armer ces groupes, et que l’armée américaine et israélienne allaient offrir une couverture aérienne à une infiltration depuis le territoire irakien. Et on a vu également, dans ce qu’on pourrait appeler pour le moment la guerre des 40 jours avant le cessez-le-feu, qu’il y a eu une multiplication des attaques au niveau des zones frontalières de l’Iran avec le Kurdistan irakien. Donc ça a été interprété par plusieurs analystes comme une manière de préparer le terrain à des futures opérations menées par des groupes opposés depuis le territoire irakien.
En plus des Kurdes, donc les Américains peuvent également dans le futur en tout cas être tentés d’apporter leur soutien à d’autres groupes autonomistes ou séparatistes dans d’autres régions de l’Iran. Il y a la province du Sistan-Baloutchistan où on a la minorité baloutche, et également la région du Khûzistân où il y a la minorité arabophone. Concernant la province du Sistan-Baloutchistan, donc elle est située au sud-est du de pays avec une minorité baloutche estimée d’environ 3 millions d’habitants à peu près, et la spécificité de cette population par rapport au reste de la population iranienne c’est qu’elle est sunnite, le régime iranien est chiite, donc déjà on a une confrontation de base, et une partie de cette population, en raison de sa religion, s’exclue du système politique et économique iranien. Et donc elle se considère comme étant marginalisée politiquement et économiquement. On a vu apparaître ces dernières années des groupes armés dans la zone qui n’hésitent pas à s’attaquer aux forces armées iraniennes, et un certain nombre de ces groupes ont développé même une idéologie djihadiste. On parle notamment de (…) qui est active dans la région. Et donc, dans cette stratégie visant à affaiblir l’Iran, ce type de groupes pourraient éventuellement être utilisés en tant que forces de pression dans la région en plus des Kurdes, pour accentuer la pression contre le pouvoir central iranien, et le fait que les groupes soient djihadistes ne poserait pas de problème, dans la mesure ou où a vu dans le cas syrien que les puissances occidentales et Israël avaient soutenu des groupes à l’idéologie djihadiste.
De même, par rapport à la province arabophone, et c’est ça qui fait la spécificité du Khûzistân, qu’on appelle en arabe al-Ahwaz, certains parlent également d’Arabistan, qui est situé au sud-ouest de l’Iran. Elle est également confrontée, pour une partie de la population, à ce sentiment d’exclusion en raison de cette origine arabe par rapport à l’origine persane, par rapport à la majorité de la population iranienne. Et on a vu également se développer en tout cas des confrontations régulières avec les forces de sécurité, mais également l’apparition de groupes séparatistes qui mènent des attaques à la fois contre les forces de sécurité iraniennes mais également contre les installations stratégiques iraniennes, parce qu’il faut savoir que l’une des spécificités de cette région de l’Ahwaz, en dehors du fait qu’elle soit arabophone, c’est qu’elle concentre les principales ressources énergétiques de l’Iran, donc qui fait d’elle un enjeu stratégique. En raison de cette situation en réalité, la multiplication de ces attaques, on a vu que l’Iran, à plusieurs reprises, a condamné la complicité des États-Unis et d’Israël, mais également de l’Arabie saoudite, par rapport à ces provinces, et des tentatives de déstabilisation en recourant à la carte ethnique et religieuse.
Et donc cette stratégie, pour finir, basée sur l’instrumentalisation des minorités contre le pouvoir central, comporte des limite puisque par rapport aux trois zones que j’ai cité, c’est une limite liée au nombre de la population, parce qu’on reste dans par rapport à des populations assez limitées par rapport à la population globale iranienne, mais ça peut créer une dynamique qui va dans le sens d’aggraver, en tout cas dans le sens de créer une crise interne à l’Iran, qui pourrait aboutir progressivement à des clashs, à des tensions interethnique dans le pays, a une guerre civile. Pour finir, je dirais que les manipulations qu’on a vu par le passé dans cette zone, donc la grande zone du Moyen-Orient, qui visent parfois à déstabiliser les régimes sur place, peuvent avoir des conséquences imprévisibles et difficiles à contrôler. Les exemples irakien et syrien, libyen également, sont parfaits pour l’illustrer, on l’a vu avec la désintégration des institutions étatiques centrales dont on a vu l’apparition en 2010, les pays étaient plongés également dans des guerres civiles, l’émergence de groupes armés, dont certains djihadistes, qui ont mené même des actions terroristes en Occident, et une crise humanitaire majeure. Merci.
DEUXIÈME DÉBAT AVEC LE PUBLIC
Ali RASTBEEN
Comme vous savez, l’Iran a une spécificités très importante. Avant la révolution, l’opposition iranienne était soutenue par les Palestiniens. Après la révolution islamique, c’est le gouvernement islamique qui soutient la Palestine. Aujourd’hui, l’opposition iranienne est soutenue par Israël. Et de l’autre côté nous avons des Kurdes. Les Kurdes, depuis longtemps, ils ont déjà une bonne relation avec Israël. À l’époque de Saddam Hussein, à l’époque les partis kurdes irakiens qui sont soutenus par le régime précédent et Israël, et surtout des structures militaires soutenues par Israël et les Américains contre Saddam Hussein, par l’intermédiaire du système précédent. En ce qui concerne l’Azerbaïdjan, son territoire iranien, il y a eu une séparation entre l’Azerbaïdjan nord et sud, ils ont déjà une bonne relation, ce n’est pas une menace qui pourra être pour les Iraniens. En ce qui concerne l’Azerbaïdjan, aussi, Israël profite d’avoir déjà une main à l’intérieur de l’Iran. Le problème actuel iranien, ce n’est pas une guerre de séparation, c’est le problème de vivre comment il faut vivre correctement : ils ont des problèmes économiques, et dans ce sens-là, d’autre part, il ne faut pas négliger la question essentielle qui, sauf l’économie, pour les Kurdes surtout, c’est la question de l’autonomie. Ce n’est pas une autonomie comme la Palestine, ils voulaient avoir quelque chose comme l’Irak. L’autonomie irakienne c’est un symbole pour les Kurdes iraniens. Et aussi, nous n’avons pas vraiment à l’intérieur et à l’extérieur de l’Iran de mouvements séparatistes. Nous avons des opposants, simplement opposants, on n’a pas d’opposition structurée vraiment basée sur des éléments intérieurs et extérieurs, mais ça ce sont des choses que nous pourrons j’espère développer dans un colloque concernant l’Iran, les États-Unis et Israël, mais aujourd’hui notre projet était de développer sur l’aspect du Moyen-Orient. Dans ce cas, c’est simplement une précision au sujet de votre intervention.
Joël RANC, Conseiller spécial de « Iraqi National Project »
Si je peux apporter une précision au brillant exposé de mon ami Bassem Laredj pour le Kurdistan irakien, vous avez en fait une non-homogénéité, vous avez les Talabani qui sont avec les Chiites, les Barzani qui sont avec les Sunnites, et donc avec les Américains. Donc même entre les Kurdes irakiens il n’y a pas d’homogénéité, et ils sont même en affrontement direct, on l’a vu d’ailleurs pour la récente nomination du président de la région kurde.
Ali RASTBEEN
Mais c’est vrai, vous savez très bien que Barzani et Talebani ils ont fait la guerre contre Saddam Hussein, à plusieurs reprises. Une partie, à l’époque, travaillait avec Saddam Hussein, une partie était opposante à Saddam. Ils ont changé dans des périodes différentes.
Joël RANC
Il y a des changements d’alliance, vous avez vu.
Ali RASTBEEN
Oui, ça dépend de la période. Et en plus, M. Talabani, c’était un ancien colonel de l’armé de Saddam Hussein, et dans ce cas-là, M. Barzani aussi, c’est son père Mustapha Barzani qui était déjà général du mouvement Kurdistan iranien, à l’époque qui était général au ministère de la Défense du gouvernement kurde-iranien. À l’époque il y a eu l’indépendance. Je ne voulais pas entrer dans ces détails, mais simplement, nous étions en Irak, on a visité l’université de Koufa, on a demandé : « est-ce que vous avez votre constitution ? ». Ils ont dit non. On a dit : « pourquoi vous n’avez pas ? », ils ont répondu « on n’a pas besoin ». On a demandé, M. le recteur Dumont était là, on a demandé « est-ce que (parce que c’était une région chiite) l’Irak est fédéral ? ». Ils ont dit oui. On a dit : « Ok, fédéral (nous étions à Nadjaf) », on a dit : « mais les Kurdes ils sont fédéralistes », ils ont dit : « les Kurdes ont l’habitude depuis longtemps, ils ont fait la guerre pour avoir le fédéralisme, l’autonomie, mais nous on n’a pas besoin, nous simplement nous sommes à l’intérieur du système et on défend l’indépendance de l’Irak ». Pour eux, pour les Irakiens, avoir l’autonomie c’est une séparation, mais la plupart des régions c’est la même chose. Mais simplement, pour le Kurdistan, c’est un élément traditionnel qui existait depuis longtemps, et c’est pour cela qu’ils sont déjà… parce qu’eux-mêmes, en ce qui concerne le Kurdistan iranien, ils pensent eux-mêmes qu’ils sont plus iraniens que les Iraniens puisque d’origine ce sont les Mèdes. Les Mèdes c’est avant les Achéménides. Dans ce cas-là pour eux ce n’est pas une question de séparation. Pour eux, c’est que quelqu’un qui habite à Téhéran ce n’est pas la peine qu’il vienne faire des services au Kurdistan. Ils disent : « nous voulons gérer notre territoire avec nos enfants ». Voilà. Je ne voulais pas entrer dans les détails. Le Sistan-Baloutchistan c’est la même chose. Le Khuzestân, territoire arabophone, c’est la même chose, Saddam Hussein avait déjà développé un territoire d’Arabistan, ça n’a pas marché.
Joël RANC
C’est là où il y a le plus de dissidence, d’ailleurs, plus qu’au Kurdistan.
Ali RASTBEEN
Autrement dit, il existe depuis longtemps une dimension historique et idéologique dans les tensions régionales, notamment autour de la nomination du Golfe arabo-persique et des rivalités identitaires et stratégiques qui structurent le Moyen-Orient. Une partie de ces discours et de ces oppositions remonte à l’époque de Saddam Hussein.
À cette période, la configuration stratégique du Moyen-Orient était profondément différente de celle d’aujourd’hui. Le régime iranien, avant la révolution de 1979 et sous le Shah Mohammad Reza Pahlavi, entretenait des relations étroites avec les États-Unis et apparaissait même comme l’un des principaux partenaires stratégiques d’Israël dans la région. L’Iran constituait alors un pilier essentiel de la stratégie américaine au Moyen-Orient et le Golfe Persique dans le cadre de la guerre froide.
À l’inverse, une grande partie des États arabes adoptaient des orientations politiques proches de l’ex-URSS, notamment dans le contexte du nationalisme arabe, du baasisme et des mouvements anti-occidentaux qui dominaient alors plusieurs capitales arabes. Des pays comme l’Irak, la Syrie, l’Égypte de Nasser ou encore l’Algérie entretenaient des relations politiques, militaires et économiques importantes avec Moscou.
Cette opposition entre deux blocs régionaux , d’un côté l’Iran allié des États-Unis et d’Israël, et de l’autre plusieurs régimes arabes proches du camp soviétique , a fortement influencé les représentations géopolitiques, les rivalités idéologiques et les discours identitaires qui continuent, encore aujourd’hui, à marquer les débats régionaux.
Thierry GARCIN
Et l’Iran Gate.
Ali RASTBEEN
Et dans ce cas-là, c’est pour provoquer à tout prix la séparation, les mouvements séparatistes, du Khuzestân, Kurdistan, Azerbaïdjan, ça c’est un fruit qui existait depuis longtemps.
Thierry GARCIN
Bon, peut-être que c’est à vous (Bassem Laredj) que je vais poser une question, mais avant une petite précision pour le blocus, encore une fois. Si juridiquement c’est un acte de guerre, il y a deux exemples fameux récents depuis la Seconde guerre mondiale : lors de la crise des missiles de 1962, missiles atomiques soviétiques à Cuba, le président Kennedy a bien utilisé non pas le mot de « blocus », qui eut té une guerre ou en tout cas un facteur belligène contre l’Union soviétique, il utilisait le terme de « quarantaine », qui est le même d’ailleurs en anglais, quarantine.
Steven EKOVICH
« Blocus », ça veut dire aussi bloquer tout. Donc ce n’était pas un blocus.
Thierry GARCIN
Ce n’était pas un blocus, c’était une quarantaine, et certains bateaux pouvaient passer autour, à travers la couronne navale américaine. Et je rebondis sur ce que vous dites, c’est très important, le deuxième exemple c’est l’Irak qui envahit le 2 août 1990 le Koweït et qui l’annexe le 15 août. C’est l’annexion du Koweït qui est intéressante juridiquement, et pas l’occupation de la totalité du Koweït, c’est l’annexion, qui fait disparaître un État-membre de l’ONU, et même l’Union soviétique à l’époque a condamné évidemment l’allié irakien. Eh bien, pendant la mise en œuvre des embargos contre l’Irak, il y a eu des embargos relativement complets mais à aucun moment donné c’était un blocus, puisqu’un certain nombre de camions passaient d’Irak en Jordanie, et je ne sais plus où d’ailleurs, pour les biens de première nécessité. Donc ça c’est un point important. Aussi, il ne faut pas utiliser le mot de blocus pour cette histoire de détroit, maintenant il a fait florès, il est utilisé par les médias, c’est très difficile de le modifier, mais il est utilisé à tort.
Recteur Gérard-François DUMONT
Et quel mot faudrait-il utiliser ?
Thierry GARCIN
Moi je pense qu’il faudrait utiliser « blocage » ou quelque chose qui minore l’aspect… parce que je dis qu’un « blocus », c’est l’étranglement, c’est-à-dire que vous étranglez un pays, vous le privez des biens de première nécessité.
Recteur Gérard-François DUMONT
Le fait que le blocus soit un acte de guerre, c’est quel article ?
Thierry GARCIN
Ah, ça je ne l’ai plus en tête, mais c’est facile à voir dans les conventions. Et une question au docteur Laredj, c’était très intéressant, cétait très intéressant aussi M. Vujic sur les phases eschatologiques, c’est-à-dire la relation des fins dernières de l’Homme et le fait que les civilisations, en partie asiatiques mais spécifiquement iranienne, comme indienne ou autre, ont une vision circulaire de la destinée de l’Homme sur Terre, et c’est un voyage à plusieurs cercles tandis que chez nous, en tout cas dans notre culture chrétienne, on nait, on vit, et on meurt. Cette (…) a un coût, devant la finalité de l’Homme sur Terre. Ce n’est pas la même notion du temps et de la durée. Alors, juste une question pour M. Laredj, apparememnt – et Dieu merci – il n’y aura pas de démantèlement de l’Iran, qui eut été peut-être un scénario parmi d’autres.
Recteur Gérard-François DUMONT
C’était mon huitième scénario !
Thierry GARCIN
C’était votre huitième. Et alors il y a quand même, s’il y avait eu un risque de démantèlement, ce qui eut été tragique…
Bassem LAREDJ
Ça aurait été à long-terme, pas à court-terme.
Thierry GARCIN
… il y a quand même deux pays autour de l’Iran, le Pakistan et la Turquie, qui n’ont aucun intérêt au démantèlement de l’Iran, pour des raisons intérieures à eux.
Bassem LAREDJ
Les Baloutches et les Kurdes.
Thierry GARCIN
Et vous avez un troisième pays qui n’aurait pas intérêt, même s’il n’a pas l’importance géopolitique du Pakistan et de la Turquie, c’est l’Arabie saoudite qui, dans la région d’Ahsa, c’est-à-dire la région pétrolière du nord-est, et c’est chiite, et alors là ce n’est pas dans l’intérêt de l’Arabie saoudite de remuer cette question de la province de l’Ahsa. Donc si vous voulez, à long-terme il faut espérer que l’Iran conservera l’entièreté…
Bassem LAREDJ
Malheureusement, avec une dynamique de manipulation, parfois qu’on peut voir, qui aurait pu dire que la Syrie des Druzes syriens serait alliée aux Israéliens aujourd’hui.
Thierry GARCIN
Et reçus dans le Bureau Ovale.
Bassem LAREDJ
Voilà. Donc le nationalisme syrien est né en grande partie chez les Druzes, parfois il y a des dynamiques, malheureusement, sur le long-terme, qui peuvent provoquer un certain scénario, que nous ne souhaitons pas, pour l’Iran.
Joël RANC
Surtout pour le Khuzestân, tu as raison.
Thierry GARCIN
Moi je suis allé autrefois, sous Saddam, dans le Kurdistan irakien, ils étaient assez… L’Irak est paradoxalement et malgré la nature du régime de Saddam, parce que c’était un régime minoritaire sunnite dans un océan quand même aux deux tiers chiite, l’Irak, les minorités s’entraident, comme d’habitude, mais les Kurdes d’Irak n’étaient pas les plus mal traités, comme les minorités, et ils avaient, sauf erreur (c’est de mémoire), depuis 1974 un régime d’autonomie et y compris linguistique.
Recteur Gérard-François DUMONT
Avec des hauts et des bas.
Thierry GARCIN
Avec des hauts et des bas, bien sûr. Et moi j’ai vu le moment où c’était un haut, mais cela dit avec des hauts et des bas. Et ce que vous avez tous dit, c’est que les Kurdes se sont alliés avec tout le monde à fronts renversés et notamment avec l’État d’en face qui lui-même accordait les Kurdes qu’il réprimait, c’est une constante de la question kurde, depuis toujours, enfin depuis au moins le XXe siècle, donc c’est une question insoluble, la question kurde sur les quatre pays.
Joël RANC
C’est un État dans l’État, pour les Kurdes irakiens. Ils n’ont pas besoin de leur indépendance, parce qu’ils ont déjà l’autonomie.
Ali RASTBEEN
Non, puisque déjà si vous vous souvenez, il y a 3-4 ans c’est M. Barzani qui avait déjà lancé un référendum pour l’indépendance, et la demande a été rejetée par eux-mêmes, à 95 %.
Jure Georges VUJIC
C’est bien que le docteur Laredj parle d’une stratégie à long-terme des États-Unis, parce qu’il y a eu des précédents. Si vous vous rappelez, lors de l’administration Bush néoconservatrice, ils ont élaboré un plan, ils ont essayé de l’appliquer, c’était le Great Middle East initiative, le « Grand Moyen-Orient », c’était écrit noir sur blanc : générer une forme de « balkanistation » du Moyen-Orient. Après il y a eu des petits plans plus opérationnels, le plan (…), qui était beaucoup plus israélien, mais il y a en fait des théories de Condoleezza Rice du « chaos constructif », donc qui consistent en fait à tenir un « ventre mou », que Zbigniew Bzrezinski l’avait déjà théorisé dans les années 1980, c’est noir sur blanc : tenir donc tout un espace en ventre mou, déstabilisé pour mieux le contrôler.
Bassem LAREDJ
Ça c’est exactement le jeu d’Israël.
Thierry GARCIN
Et en même temps, le jeu d’Israël et en même temps les États-Unis puisque vous raissonnez à long-terme, je ne sais pas combien de décennies, les États-Unis ont tout intérêt un jour à ce que l’Iran, dans son entièreté, retombe dans l’escarcelle américaine. Donc ils n’ont pas intérêt à long-terme à un démantèlement de l’Iran.
Bassem LAREDJ
C’est juste que malheureusement ces dynamiques de déstabilisation peuvent provoquer des choses qu’on n’a pas prévues.
Jure Georges VUJIC
Bzrezinski était contre le démantèlement de l’Iran. Jusqu’à maintenant, on n’a pas démenti toutes les administrations, démocrates, républicaines, toutes les analyses sont axés en fait sur sa vision des Balkans eurasiens ou des Balkans mondiaux comme une vaste zone à tenir en fait dans un « chaos » plus ou moins « constructif ».
Thierry GARCIN
Le seul pays que n’a pas démantelé les États-Unis, parce qu’il était en guerre contre ce pays, c’est le seul (ils ont dévasté les Balkans, l’Afghanistan, on casse en démolissant, mais le seul pays c’est quand même le Vietnam. Et Dieu sait s’il y avait 3 Vietnam, 2 Vietnam, etc. Et il n’était pas prédisposé, mais il avait des vulnérabilités à la subdivision en interne déjà, et en fait c’est le seul qui n’ait pas été démantelé par les États-Unis.
Bassem LAREDJ
Parce que les communistes ont gagné la guerre, aussi. Sinon on serait dans le cas de la Corée du Nord.
Maeva DA COSTA, Chargée de mission à l’Ambassade de France à Djibouti
J’avais une question sur votre modèle GQF. Vous intégrez un pilier culturel et épistémique : mais comment mesurer concrètement son impact dans des contextes où les flux éducatifs deviennent eux-mêmes des instruments de compétition géopolitique ? Donc par exemple, peut-on considérer que la maîtrise des flux éducatifs, linguistiques, sont complémentaires à la puissance au même titre que les flux énergétiques ?
Mahmoud EL HASSOUNI
D’accord, je te remercie pour cette excellente question. Le vrai problème ici, pour tout ce qui concerne les études culturelles, c’est la quantification, déjà, des aspects culturels. Il y a des chercheurs comme (…) qui ont essayé de développer des modèles qui, numériquement, donnent une note par rapport à plusieurs dimensions culturelles. Mais comme vous l’avez dit, l’éducation en soi peut constituer une arme stratégique de propagande pour dévier la culture, donc ça va de soi parce que, comme nous l’avons vu après toutes les interventions, on voit que tout est weaponisé, donc on est rentrés dans une logique d’utiliser comme armes tout ce qu’on a sous la main, que ça soit des corridors, que ça soit des informations, que ça soit une formation, que ça soit l’éduction. Donc oui, il y a un problème de comment quantifier, par contre j’ai essayé de quantifier l’impact, pas de la culture, mais l’impact du changement culturel ou bien du changement par rapport à une dimension culturelle. Par exemple, en Afrique on est majoritairement de nature collectiviste, c’est-à-dire qu’on est plus aptes à coopérer entre nous, le familisme, il y a plusieurs choses qui se rejoignent. Là, même le capitalisme en soi, comme système, est un outil de changement de culture, que ce soit par ses paradigmes économiques, etc., donc la culture, en soi, c’est comme du corail. Je vous explique très simplement. C’est un niveau qui vient remplacer l’autre, sans pour autant qu’il ne soit déconnecté de l’autre, donc il se nourrit de l’autre, et la variable culturelle est une des variables les plus dures à changer, parce qu’il y a plusieurs mécanismes psychologiques et cognitifs, et d’apprentissage, qui font que la culture shape your reality, donc c’est ce qui fait ta réalité. Donc quantifier la psychologie ou de la sociologie, je ne pense pas que ça soit un bon chemin à prendre, mais peut-être quantifier l’impact des changements sociaux, social et culturels pourrait être un meilleur chemin en termes de recherche, de façon générale. J’espère avoir répondu à ta question.
Manuel POUCHELET
Je voulais juste revenir sur vos interventions très intéressantes. Moi, j’ai eu la chance de faire le Kosovo en entrée de mandat, avec le Général De Villiers. Donc autant vous dire j’ai connu les bombardements, mais surtout un engagement au sol, c’est-à-dire avec une brigade blindée, donc l’envie de casser des mines, excusez-moi ces termes un peu puissants. Ensuite, il y a deux points sur lesquels je voulais apporter quelques précisions, puisque j’habite la région. Tous les Mollahs, depuis le début de la révolution islamique, de l’Ayatollah Khomeini jusqu’au dernier, ont été formés en Allemagne dans une mosquée, la même mosquée, qui les a endoctrinés. Ils se sont tous succédés les uns après les autres. Ça c’est un truc à prendre en compte pour comprendre la politique des Mollahs à l’heure actuelle. Et un autre point : si l’Iran tombe, il faut savoir qu’il y a un ennemi qui se trouve à l’Est qui s’appelle l’Afghanistan, et le régime Taliban voudrait faire main-basse sur les ressources naturelles en Iran et c’est pour ça que les Américains avancent de manière très prudente, et d’ailleurs ils ont même inclus dans leur stratégie de vouloir reprendre Bagram, qui était une ancienne base militaire, un hub logistique américain en Afghanistan, qui était très important. D’ailleurs moi j’y étais beaucoup de (…) parce que la carrière faisant que j’ai eu l’occasion d’aller beaucoup voyager dans la région, et simplement pour vous dire qu’en fait il faut faire très attention, le Moyen-Orient, vous verrez, il a trois réponses à ce que nous venons d’évoquer aujourd’hui dans notre colloque : la réversibilité, le changement d’alliance, et la volatilité, sont les réponses de cette région, aux immixtions étrangères. Et on a eu un exemple concret, notamment avec la famille Kushner qui a fait complètement les accords d’Abraham entre Israël et les Émirats, qui, rappelez-vous, dès le début de la guerre ont été remis en cause puisque les parties en présence les ont considérés comme artificiels. Donc j’ai cette phrase d’Hillary Clinton en tête, surtout au sortir d’Afghanistan : « Nous avons voulu imposer notre vision occidentale à des civilisations millénaires, et voilà ce qui a été notre erreur ».
Mahmoud EL HASSOUNI
Ça rejoint cette idée que la culture c’est quelque chose d’immuable.
Michael J. STRAUSS
J’ai une question pour le professeur Garcin : est-ce que la possibilité d’affaiblir l’Europe un peu plus devient un objectif secondaire pour les États-Unis, en tant qu’opportunité qui était ouverte par la guerre en Iran, et qu’ils nous ont exploité ? Ou peut-être c’était même un objectif original qui peut expliquer le manque de préavis qui a effectivement forcé les pays européens à réagir sans le temps de coordonner, unifier, avec les connaissances que (…) va arriver ?
Thierry GARCIN
Très rapidement parce qu’il se fait tard, sur le long-terme passé, je parle sous le contrôle du professeur Ekovich par rapport aux États-Unis, les États-Unis ont toujours voulu une Europe forte économiquement mais pas forte politiquement. Et je pense qu’ils n’ont, à juste titre, jamais cru au fédéralisme européen, c’est-à-dire au traité de Maastricht et à l’idée qu’à partir d’une Europe économique fondée sur le Marché commun puis le Marché unique, on allait faire une Europe politique. Je crois qu’ils voulaient une Europe forte économiquement, mais vassalisée politiquement, et certainement militairement aussi. Je pense qu’ils n’ont pas besoin d’affaiblir encore plus l’Europe aujourd’hui, quel que soit le régime en place, ce n’est pas par rapport à la présidence Trump, c’est par rapport aux différentes présidences passées. Ils n’ont pas besoin, parce qu’elle est déjà assez affaiblie par elle-même. Je veux dire, c’est inutile. Maintenant, je suis désolé mais il n’y a pas de politique étrangère européenne. On a vu cela, et j’ai publié, peut-être dans Population & Avenir ou dans Géostratégiques à un moment donné, une liste entière d’une trentaine de grands dossiers internationaux, depuis les bouleversements internationaux, où l’on voit que les pays européens en tant que tels, pris séparément, sont divergents. Et sur des grandes questions qui sont, ou européennes au sens géographique du terme, donc l’UE, ou extra-européennes au sens géographique du terme, et là si vous voulez, pour les États-Unis et encore plus malheureusement pour nous, Européens, la messe est dite en ce qui concerne la construction européenne politique.
Et je note une chose, c’est que, puisqu’on parlait de l’Iran et de cette période entre le 28 février et le 8 avril, je remarque qu’encore une fois, hors mandat et hors compétences, Madame Von Der Leyen, au titre de présidente de la Commission européenne, elle a convoqué sans prévenir les 27 pays, elle a convoqué les 26 autres commissaires, en créant un « comité de sécurité » (si mes souvenirs sont bons). Alors, l’éventail des dossiers qui sont couverts par l’éventuel « comité de sécurité » sont extrêmement vastes, c’est à peu près tout ce qui concerne la politique étrangère. Ce qui fait d’ailleurs une sorte de pieds-de-nez aux institutions européennes que sont également le poste de Haut-Représentant pour la Politique étrangère et de sécurité, et du Président du Conseil européen, qui est une sorte – excusez-moi nous parlons entre nous – d’ectoplasme des institutions européennes, que ce soit l’actuel ou les précédents. Le président Josep Borrell avait été le seul à avoir dit un certain nombre de choses concernant le Proche-Orient, concernant la question israélo-palestinienne, et il était à la fois Catalan et Espagnol et les Espagnols ont une sensibilité particulière, comme les Grecs en Méditerranée, concernant la question israélo-palestinienne, qui encore une fois est l’origine et le nœud de tout ce qu’il s’est passé depuis 1948. Parce que là, il y vraiment, encore une fois le déni de réalité d’Israël.
J’ai un jour publiquement posé la question à un ambassadeur israélien à Paris, très francophone, très francophile, et très, on va dire, modéré dans sa vision de la question israélo-palestinienne. Et je lui ai posé la question publiquement : « mais monsieur l’ambassadeur, au fond, votre « pire ennemi » c’est quand même les États-Unis en vous laissant faire tout ce que vous voulez faire », et il a sauté au plafond mais bien entendu qu’il était d’accord avec moi, non pas parce que j’étais d’accord avec moi-même, mais simplement parce que les États-Unis rendent depuis 1948 un très mauvais service à Israël dans la défense des intérêts israéliens.
Et je suis très frappé par une chose, je l’ai souligné aussi récemment, c’est qu’Israël a un moment donné, il y a 15 jours ou 3 semaines, était en train d’avoir cinq fronts militaires ! C’est-à-dire que Gaza dont il occupe une partie du territoire, à nouveau, avant c’était l’entièreté, la Cisjordanie où il y a des milliers de morts et où l’UE elle-même a parlé du « terrorisme des colons » en compagnie de l’UE en tant qu’institution, en compagnie de 13 pays européens dont 10 de l’UE, je peux développer à la fin si vous voulez. Donc là il y a un petit problème. Donc deuxième front militaire, la Cisjordanie, territoire occupé. Troisième front militaire, le Golan, en partie occupé mais surtout annexé par Israël depuis 1981, en Syrie, donc c’est un territoire syrien, je suis désolé. Et évidemment le Sud du Liban, qui appartient au Liban, et en plus ils étaient en guerre comme co-agresseurs en Iran. C’est-à-dire que vous ne pouvez pas accepter qu’un pays défende les frontières de 1967 à l’extérieur des frontières de 1967, dans une politique à 360 degrés, sur le dos des voisins… Il y a quelque chose ici qui n’est pas acceptable. Même, ce n’est pas dans l’intérêt d’Israël, c’est ça qui est… au fond, ce n’est même pas dans l’intérêt d’Israël, je ne suis pas le premier à le dire. Il y a 25 ans, rappelez-vous, les grands patrons des services intérieurs, Shin Bet, etc., et d’autres israélien à la télévision – il y avait un grand dossier à la télévision – ont tous dit « notre intérêt est qu’il y ait un État palestinien ». Et bien entendu la solution à un État n’est pas vivable, et ça a été très bien dit par le Secrétaire d’État américain John Kerry – je suis désolé, c’est pour abonder le dossier, ce n’est pas du tout parce que j’ai raison – d’ailleurs francophone et francophile, et John Kerry a très bien dit avant de quitter ses fonctions, dans un discours sans notes pendant une heure et demie, et Dieu sait si le dossier Proche Oriental est très complexe dès qu’on rentre dans les détails, et il a dit que « l’État israélien peut promouvoir à terme une solution à un État. Il ne pourra être ni juif ni démocratique, pour des raisons d’expansion de son territoire, et ni démocratique parce qu’il y a quand même 20 % des Israéliens qui ne sont pas Juifs ». Et donc la solution à un État n’est pas vivable pour Israël.
Et je vous rappelle que, c’est ça que je voulais rappeler, qu’à l’ONU la France a reconnu l’État de Palestine, je pense il y a environ un an, mais à l’ONU maintenant – j’ai vérifié – il y a maintenant plus de 150 pays (un peu en-dessous de 160 je crois) qui reconnaissent l’État de Palestine et bien entendu nous savons tous autour de la table que l’État de Palestine sera créé, eh bien il faudrait bien que les États-Unis et Israël, Israël en premier, commencent à accepter le fait qu’on ne peut pas nier la réalité des choses, et que le meilleur service à rendre à Israël c’est de lui dire « chers amis, ça ne vous plaira pas mais il y aura un jour l’État palestinien ». Après il faudra dessiner les frontières.
Et puis il y a une chose qui me parait inquiétante aussi pour Israël, et j’en parle un petit peu parce que ça fait 40 ans que je m’occupe pas seulement de l’État d’Israël mais de cette question-là – et c’est vraiment épuisant parce que la politique de la force ne mène à rien –, il y aura un moment, faites attention, ça prendra des années, et il y a un risque pour Israël interne, c’est que les colons, qui sont peut-être 600 000 ou 700 000 (j’ai oublié le chiffre exact), à un moment donné quand on leur dira après avoir redessiné d’un commun accord et pacifique les frontières, et il faudra leur dire (…) retourner à la maison, et le risque – je suis un oiseau de mauvais augure, j’espère que ça ne se passera pas comme ça, qu’il y aura une forme d’OAS, pour ceux qui peut-être connaissent l’histoire de la France, avec une sorte de mouvement séditieux Algérie-française, militaire, et alors là Israël comprendra… parce que cette politique de colonisation et d’apartheid se retournera à la longue.
Et je me rappelle, j’étais en Afrique du Sud à la fin de l’apartheid et je me rappelle que quelques années auparavant, c’était en 1984, la fin de l’apartheid c’est 1991, et les premières élections « un homme, une voix » c’est 1994, sauf erreur. Donc dix ans avant les premières élections, dès 1984, Botha, le président sud-africain, avait dit, et c’était sa phrase mot pour mot : « Le régime d’apartheid (et ça raisonne avec Israël) est obsolète » et il avait dit après, parce que c’est les Afrikaners, les Sud-Africains sont quand même des gens très pragmatiques, il a dit en plus : « économiquement ça ne fonctionne pas ».
Mahmoud EL HASSOUNI
Question pour M. Garcin. Moi je pense que la France et les Européens se sont ressaisis d’une schizophrénie, une forme de schizophrénie, parce qu’il y avait un enjeu encore plus grand que la guerre, c’est l’effondrement de l’identité européenne liée aux idéaux des droits de l’Homme. Parce qu’on sait tous que la France et l’Europe ont été toujours les défenseurs des droits de l’Homme, alors qu’avec la guerre à Gaza on a vu un certain deux-poids-deux-mesures, et là ça a poussé les analystes extérieurs à l’Europe de voir les Européens comme des schizophrènes. Donc vous me dites oui à la liberté de penser, oui à la liberté de mouvement, et toutes les formes de liberté, mais quand c’est une autre… c’est facile : quand c’est pour nous c’est bien, mais quand c’est pour les autres… Donc là vous essayez de trouver un certain équilibre, donc je vous encourage.
Ali RASTBEEN
Là il faut le voir dans le nouveau Moyen-Orient.
Recteur Gérard-François DUMONT
Je voulais juste dire un mot qui n’appelle pas de réponse : je voulais juste féliciter le professeur El Hassouni pour sa matrice, et simplement lui suggérer d’ajouter quand même la question du capital humain.
Mahmoud EL HASSOUNI
Il est inclus dans la culture. Il n’y a pas de culture sans capital humain !
Georges TASSIOPOULOS
Je voulais compléter ce que disait mon voisin par rapport à la faiblesse politique de l’Europe. On a Madame Kaja Kallas il y a quelques semaines, elle parlait de la protection des frontières de l’UE, en oubliant la Grèce et Chypre… C’est la réalité ! Après, c’est normal qu’un petit pays comme la Grèce, dont la situation n’est pas calme, et se tourne vers les Américains, se tourne vers des alliances avec la France dans quelques jours, pour se protéger : voilà un exemple classique de cette faiblesse. On est pragmatiques, on est réalistes : sur le terrain c’est tout de suite…
Recteur Gérard-François DUMONT
Ce n’est pas une faiblesse, c’est un culte ! C’est ça le problème.
[1] Rousset Valéry, « De l’emploi des armements de haute intensité contre les civils dans les conflits contemporains » (colloque « La défense des droits de l’Homme »), Académie de Géopolitique de Paris, 10 décembre 2024, lien : https://academiedegeopolitiquedeparis.com/la-defense-des-droits-de-lhomme/ (consulté le 27 avril 2026).




