Lundi 18 mai 2026, l’Académie de Géopolitique de Paris a organisé via Zoom un colloque avec le Forum mondial pour l’éveil islamique en Iran, intitulé « L’autonomie stratégique de l’Europe en Asie occidentale : analyse du rôle de l’OTAN et de l’Union européenne dans l’avenir sécuritaire de l’Iran ».
COMPTE RENDU
Zahra DAVARPANAH, Professeure invitée à la Faculté des études mondiales, Université de Téhéran, Propos d’ouverture.
Merci Dr. Rastbeen, au nom de Dieu, merci de votre présence et merci de votre participation dans ce webinaire. Tout d’abord, je tiens à remercier chaleureusement les deux institutions qui ont rendu ce webinaire possible, l’Académie de Géopolitique de Paris, que le Dr. Rastbeen représente avec tant de dynamisme avec nous, et le Forum mondial pour l’éveil islamique en Iran, dont le soutien a été précieux pour organiser cette rencontre. C’est grâce à leur volonté commune de promouvoir un débat géopolitique rigoureux et pluraliste que nous sommes réunis aujourd’hui dans ce webinaire intitulé : « L’autonomie stratégique de l’Europe en Asie occidentale : analyse du rôle de l’Union européenne et de l’OTAN dans l’avenir sécuritaire de l’Iran ». Nous avons le grand plaisir de recevoir plusieurs personnalités éminentes, des intellectuels, spécialistes et politologues, que j’ai l’honneur de vous présenter. Je vous demande une brève salutation à la fois pour notre public qui suit la séance en ligne, et pour nos invités :
Dr. Ali RASTBEEN, Président de l’Académie de Géopolitique de Paris ;
M. le Recteur Gérard-François DUMONT, Professeur à la Sorbonne, Vice-Président de l’Académie de Géopolitique de Paris et président-fondateur de la revue Population & Avenir ;
Prof. Bruno DRWESKI, Maître de conférences HDR à l’INALCO, membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris ;
Prof. Christophe RÉVEILLARD, Professeur à l’Université Paris Sorbonne et Secrétaire général de l’Académie de Géopolitique de Paris ;
Prof. Ilya PLATOV, Directeur du Département Russie à l’INALCO et membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris.
Nous les remercions chaleureusement d’avoir accepté notre invitation. Et aussi je souhaite également la bienvenue à l’ensemble des participants, des chercheurs, des étudiants, des professionnels et passionnés de géopolitique, qui nous rejoignent depuis différents pays.
Ce colloque est organisé en coopération par l’Académie de Géopolitique de Paris ainsi que le Forum mondial pour l’éveil islamique, grâce à leur volonté commune de promouvoir un débat géopolitique. Mais pourquoi intituler comme ça cet événement ? Quel est leur objectif ? Notre but est simple mais ambitieux : contribuer par l’analyse scientifique et le débat d’idées à une meilleure compréhension des enjeux stratégiques en Asie occidentale, une région souvent traitée sous l’angle des seules crises mais rarement dans la perspective d’une autonomie stratégique européenne vis-à-vis des États-Unis et de l’OTAN. Nous voulons interroger ensemble le rôle que l’Union européenne pourrait jouer, ou ne joue pas, dans l’avenir sécuritaire de l’Iran, alors que les équilibres régionaux sont en pleine recomposition. Cette question n’a jamais été aussi cruciale qu’aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que l’Iran traverse une épreuve redoutable, il subit une guerre, une guerre hybride, sécuritaire, médiatique, dont les ramifications dépassent largement ses frontières.
Cette guerre, qu’elle prenne la forme de sanctions, de menaces militaires, d’actes de déstabilisation interne ou de campagnes d’influence, vise à affaiblir un acteur majeur de la région. Dans ce contexte, où se situe l’Europe ? L’Union européenne et l’OTAN ont-elles une lecture commune des défis sécuritaires de l’Iran ? L’Europe est-elle capable de formuler une politique étrangère autonome en Asie occidentale, ou reste-t-elle alignée sur une vision hégémonique venue d’ailleurs ? Ce sont ces questions complexes que nous allons débattre aujourd’hui. Je souhaite donc à toutes et à tous une excellente séance, riche en échanges et en perspectives.
Ali RASTBEEN, Président de l’Académie de Géopolitique de Paris, « Fragmentation de l’ordre international et autonomie stratégique européenne : entre dépendance atlantique et recomposition multipolaire »
Mesdames et Messieurs,
Excellences,
Chers collègues et partenaires académiques,
Nous nous réunissons aujourd’hui dans un contexte international particulièrement critique, marqué par une accélération des recompositions géopolitiques, une montée des rivalités systémiques et une remise en cause profonde des mécanismes traditionnels de gouvernance mondiale. Les crises successives qui traversent l’espace euro-atlantique, le Moyen-Orient et l’Asie occidentale ne constituent plus des événements isolés ou conjoncturels ; elles révèlent désormais une transformation structurelle de l’ordre international. Ce que nous observons depuis plusieurs années correspond à une fragmentation progressive du système mondial issu de l’après-guerre froide et à l’érosion du modèle unipolaire dominé par les États-Unis et leurs alliances stratégiques.
Dans cette dynamique, l’Asie occidentale apparaît comme l’un des principaux laboratoires des nouvelles confrontations géopolitiques mondiales. L’Iran, le Liban, la Syrie, le Golfe persique et la Méditerranée orientale se trouvent au cœur d’un espace où se croisent les rivalités militaires, énergétiques, technologiques et idéologiques des grandes puissances. Les tensions régionales ne peuvent plus être analysées uniquement à travers une lecture locale ; elles sont désormais intimement liées aux transformations globales de l’équilibre international, à la crise du multilatéralisme classique et à la compétition croissante entre différentes visions de l’ordre mondial.
Dans ce contexte, la question de l’autonomie stratégique européenne acquiert une importance centrale. Depuis plusieurs années, les dirigeants européens, notamment en France, évoquent la nécessité pour l’Union européenne de devenir une puissance stratégique autonome, capable de défendre ses propres intérêts sécuritaires, économiques et diplomatiques indépendamment des orientations américaines. Pourtant, les crises récentes, qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, des tensions avec l’Iran, de la situation au Liban ou encore des confrontations en mer Rouge et dans le Golfe persique, montrent que cette autonomie demeure largement inachevée.
L’Union européenne se trouve aujourd’hui dans une situation paradoxale. D’un côté, elle aspire à affirmer une souveraineté stratégique lui permettant de jouer un rôle de stabilisateur régional et de puissance diplomatique indépendante. De l’autre, elle reste profondément intégrée à l’architecture sécuritaire atlantique dominée par l’Organisation du traité de l’Atlantique nord. Cette dépendance structurelle limite considérablement sa capacité d’action autonome, notamment dans les crises impliquant directement les intérêts stratégiques des États-Unis et de leurs partenaires régionaux.
L’échec du mécanisme INSTEX constitue à cet égard un exemple particulièrement révélateur. Créé officiellement en 2019 par plusieurs États européens afin de contourner les sanctions extraterritoriales américaines contre l’Iran après le retrait unilatéral des États-Unis du Plan d’action global commun, ce mécanisme devait symboliser l’émergence d’une capacité financière européenne indépendante du dollar. Pourtant, sous la pression du système financier américain et des risques de sanctions secondaires, INSTEX est resté largement symbolique et n’a jamais permis de protéger efficacement les échanges économiques avec l’Iran. Cet épisode a démontré non seulement les limites de l’autonomie économique européenne, mais également la profondeur de la dépendance structurelle de l’Europe vis-à-vis des infrastructures financières et monétaires dominées par Washington.
Au-delà de la dimension économique, les crises récentes ont également révélé les limites de l’autonomie diplomatique européenne. Les divergences entre Paris, Berlin, Bruxelles et Washington sur plusieurs dossiers régionaux montrent que les intérêts stratégiques européens ne coïncident pas toujours avec les priorités américaines. La stabilité énergétique de l’Europe dépend fortement de la sécurité des corridors maritimes du Golfe persique, de la Méditerranée orientale et de la mer Rouge. Toute escalade militaire impliquant l’Iran ou le Liban comporte donc des conséquences directes pour les économies européennes, notamment en matière de prix de l’énergie, de chaînes logistiques et de stabilité financière.
Pourtant, malgré ces intérêts spécifiques, l’Union européenne peine encore à élaborer une stratégie cohérente et indépendante en Asie occidentale. Cette difficulté résulte notamment de plusieurs facteurs structurels : l’absence d’une véritable défense européenne intégrée, les divergences internes entre États membres, la dépendance énergétique et technologique vis-à-vis des États-Unis, ainsi que l’influence persistante de l’OTAN dans la définition des doctrines sécuritaires européennes.
Depuis la guerre en Ukraine, cette dépendance s’est même renforcée. Le retour de la logique de blocs, la militarisation accélérée des relations internationales et l’élargissement des missions de l’OTAN ont contribué à réaffirmer le leadership américain sur le continent européen. Dans ce cadre, le concept d’autonomie stratégique européenne semble souvent entrer en contradiction avec la réalité des rapports de force transatlantiques.
Cependant, parallèlement à cette dynamique atlantique, un autre phénomène majeur transforme progressivement l’équilibre mondial : l’émergence d’un ordre multipolaire. Les BRICS élargis, l’Organisation de coopération de Shanghai, le développement des échanges en monnaies nationales et les nouvelles alliances Sud-Sud traduisent une volonté croissante de plusieurs puissances émergentes de réduire leur dépendance à l’égard des structures dominées par l’Occident.
L’Iran occupe une place centrale dans cette recomposition géopolitique. Son intégration progressive dans les BRICS et dans les mécanismes eurasiatiques témoigne de sa stratégie de diversification géopolitique face aux sanctions occidentales. Malgré les pressions économiques et sécuritaires, Téhéran cherche à consolider des partenariats stratégiques avec la Chine, la Russie, l’Inde et plusieurs puissances régionales afin de renforcer sa résilience économique et sa capacité d’influence régionale.
Cette évolution modifie progressivement les équilibres traditionnels en Asie occidentale. Nous assistons à une transition d’un système dominé par des alliances verticales structurées autour des États-Unis vers un environnement plus fragmenté, plus concurrentiel et plus multipolaire. Cette transformation favorise l’émergence de nouvelles formes de coopération régionale qui échappent partiellement au contrôle des structures occidentales classiques.
Dans ce cadre, le Liban constitue lui aussi un espace stratégique particulièrement sensible. Situé au croisement des rivalités régionales, des intérêts énergétiques méditerranéens et des tensions sécuritaires israélo-iraniennes, le Liban demeure l’un des principaux terrains de confrontation indirecte entre puissances régionales et internationales. La fragilité institutionnelle de l’État libanais, l’effondrement économique et la polarisation politique interne accentuent encore davantage les risques de déstabilisation régionale.
La France conserve historiquement une influence importante au Liban, mais cette influence se heurte aujourd’hui à plusieurs limites. Les initiatives diplomatiques françaises engagées depuis l’explosion du port de Beyrouth en 2020 ont illustré les difficultés croissantes de Paris à imposer une médiation efficace dans un environnement régional profondément transformé. La réalité du terrain montre désormais que toute approche durable de la stabilité libanaise nécessite la prise en compte des nouveaux équilibres régionaux, notamment du rôle de l’Iran, des dynamiques du Hezbollah et des recompositions géopolitiques en Méditerranée orientale.
La question énergétique constitue également un élément fondamental de cette transformation stratégique. Les tensions autour des routes maritimes, des détroits stratégiques et des ressources gazières renforcent l’importance géopolitique de l’Asie occidentale pour les économies européennes. Le détroit d’Ormuz, Bab el-Mandeb et la Méditerranée orientale représentent aujourd’hui des espaces critiques pour la sécurité énergétique mondiale. Toute confrontation militaire majeure dans ces zones pourrait provoquer une crise énergétique globale aux conséquences économiques considérables pour l’Europe.
Cette réalité pousse progressivement plusieurs capitales européennes à rechercher des formes de désescalade et de stabilisation régionale. Mais cette volonté se heurte à la logique croissante de militarisation des relations internationales. Depuis plusieurs années, l’OTAN développe une approche de plus en plus globale de la sécurité, dépassant largement le cadre euro-atlantique traditionnel. Les doctrines de projection « Out-of-Area », les dispositifs antimissiles et la sécurisation des corridors maritimes traduisent une extension progressive du périmètre stratégique de l’Alliance.
Cette évolution soulève des interrogations majeures pour l’avenir de la sécurité régionale. Le renforcement de la présence militaire occidentale en Asie occidentale contribue-t-il réellement à la stabilité ou favorise-t-il au contraire une dynamique permanente d’escalade ? La multiplication des dispositifs militaires, des sanctions et des politiques de pression produit souvent des effets inverses à ceux officiellement recherchés. Elle renforce les logiques de confrontation, accélère les alliances anti-occidentales et fragilise davantage les mécanismes diplomatiques.
Nous assistons ainsi à une crise profonde du multilatéralisme traditionnel. Les institutions internationales apparaissent de plus en plus paralysées par les rivalités des grandes puissances. Le Conseil de sécurité des Nations unies peine à jouer son rôle régulateur dans plusieurs crises majeures. Le droit international lui-même fait l’objet d’interprétations sélectives et parfois contradictoires selon les intérêts stratégiques des acteurs concernés.
Cette situation alimente un sentiment croissant de double standard dans une grande partie du monde non occidental. Les interventions militaires unilatérales, les sanctions extraterritoriales, les violations répétées de souveraineté et l’application différenciée des principes juridiques internationaux contribuent à affaiblir la crédibilité normative de l’ordre international libéral.
Dans ce contexte, l’émergence d’un multilatéralisme sécuritaire plus inclusif apparaît comme une nécessité stratégique. L’avenir de la stabilité régionale en Asie occidentale ne pourra probablement pas reposer exclusivement sur des logiques d’endiguement militaire ou de confrontation permanente. Il nécessitera au contraire la construction progressive de nouveaux mécanismes de dialogue régional associant les puissances régionales, les acteurs européens et les organisations internationales.
L’idée d’une architecture de sécurité collective inspirée du modèle d’Helsinki mérite à cet égard une attention particulière. Une telle approche pourrait favoriser la création de mécanismes permanents de dialogue sécuritaire, de prévention des crises et de coopération économique régionale. Elle supposerait cependant une reconnaissance mutuelle des intérêts sécuritaires de l’ensemble des acteurs concernés, y compris de l’Iran.
L’Europe pourrait jouer un rôle important dans cette dynamique à condition de clarifier sa propre stratégie. Cela implique une réflexion approfondie sur la nature de son autonomie stratégique, sur sa relation avec l’OTAN et sur sa capacité à développer une diplomatie véritablement indépendante dans les crises moyen-orientales.
La France dispose potentiellement d’atouts importants dans cette perspective. Son expérience diplomatique, sa présence méditerranéenne, son siège permanent au Conseil de sécurité et sa tradition de dialogue avec plusieurs acteurs régionaux peuvent lui permettre de jouer un rôle de médiation stratégique. Mais cela suppose également une capacité à dépasser certaines contradictions entre les impératifs atlantiques et les intérêts géopolitiques européens propres.
Au-delà des rivalités immédiates, la question centrale demeure celle de la transition vers un nouvel ordre mondial. Nous entrons progressivement dans une période de multipolarité conflictuelle caractérisée par la coexistence de plusieurs centres de puissance, de normes concurrentes et de visions divergentes de la gouvernance mondiale. Cette transition comporte des risques importants d’instabilité, mais elle ouvre également la possibilité d’un rééquilibrage plus pluraliste des relations internationales.
L’enjeu pour l’Europe sera de déterminer si elle souhaite rester principalement un prolongement stratégique du système atlantique ou devenir un acteur géopolitique autonome capable de contribuer à la construction d’un nouvel équilibre international plus coopératif.
L’avenir de l’Asie occidentale dépendra largement de cette réponse. Car la stabilité régionale ne pourra être durablement assurée ni par l’hégémonie d’une seule puissance, ni par une logique permanente de confrontation. Elle nécessitera au contraire la reconnaissance d’un pluralisme stratégique, d’un dialogue inclusif et d’un multilatéralisme rénové fondé sur la souveraineté, l’équilibre des intérêts et la sécurité collective.
Je vous remercie de votre attention.
M. le Recteur Gérard-François DUMONT, Professeur à la Sorbonne, Vice-Président de l’Académie de Géopolitique de Paris et président-fondateur de la revue Population & Avenir, « Quel futur géopolitique pour les pays riverains du Golfe persique ? ».
Je vous remercie, et je vous remercie de cet échange puisqu’il est toujours utile effectivement de pouvoir évoquer ces questions et y réfléchir, et je vais m’inscrire tout de suite dans la ligne de l’excellente présentation de notre président, qui a parlé de ce qui serait souhaitable, c’est-à-dire que l’Union européenne ait un rôle actif dans les relations internationales, et donc en particulier que l’UE joue un rôle actif pour la sécurité du Moyen-Orient dans son ensemble et notamment de l’Iran. Clairement aujourd’hui ce n’est pas le cas, parce que comme l’a dit le président, les pays de l’UE n’ont pas les capacités militaires suffisantes pour satisfaire ces objectifs.
Et je voudrais tout de suite en donner un exemple pour illustrer cette insuffisance de capacités militaires des pays de l’UE, c’est la question des porte-avions. Dans les années 1990, la France disposait de deux porte-avions. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de monter sur les deux. L’un s’appelait le porte-avion Clémenceau, l’autre s’appelait le porte-avion Foch. Comme chacun le sait ici aujourd’hui, ceux-ci ont été remplacés par le porte-avion Charles de Gaulle. Et le fait qu’il se soit dirigé vers le Moyen-Orient, qu’il ait passé le canal de Suez il y a quelques jours, peut donner l’impression à l’opinion publique française et internationale que la France a des moyens suffisants en matière de porte-avions. Or il n’en est rien pour une raison bien simple, qu’un porte-avion comme le Charles de Gaulle suppose en moyenne à peu près 6 mois de maintenance par an, donc il n’est disponible qu’à mi-temps. Donc un pays qui vraiment veut utiliser la force de porte-avions se devrait au moins d’en avoir deux, et de façon même meilleure d’en avoir trois.
Donc il se trouve qu’au moment où cette quatrième guerre du golfe a été déclenchée, le porte-avion Charles de Gaulle n’était pas en maintenance, et donc il était disponible, mais cette disponibilité sera nécessairement temporaire, il est même arrivé parfois que la durée de la maintenance dépasse douze mois de l’année, donc ce qui le rendait totalement inutilisable. Et puis en même temps, cette quatrième guerre du golfe a montré aussi, pour ceux qui ne le savaient pas, que le Royaume-Uni a des moyens militaires qui se sont considérablement affaiblis. C’est la raison pour laquelle lorsque dans votre titre vous évoquez l’avenir sécuritaire de l’Iran, eh bien il me semble que le rôle de l’UE ne peut être que mineur, et que à mon sens la réponse passe beaucoup plus par la nécessité de trouver un futur sécuritaire pour l’ensemble des pays riverains du Golfe persique, et c’est cette réflexion que je vous propose de conduire.
La conduire comment ? Dans un premier temps je voudrais situer les deux caractéristiques géopolitiques actuelles qui concernent les pays riverains du Golfe persique ; et dans une seconde partie je vous proposerai un certain nombre de propositions prospectives, en réfléchissant à des scénarios pour l’avenir.
Si je prends les deux caractéristiques géopolitiques de cette région, il me semble qu’il faut d’abord regarder ce qui relève du temps long, puis ensuite ce qui relève du temps court.
Ce qui relève du temps long, chacun le sait ici mais il n’est pas mauvais de le rappeler, c’est ce que j’appellerais une faible cordialité entre les pays riverains du Golfe persique. Cette faible cordialité a de multiples raisons, raisons religieuses en raison tout simplement de la différence entre les chiites et les sunnites, elle a des raisons liées aussi à des situations de pouvoir, puisqu’on sait par exemple que Bahreïn a une population qui est à majorité chiite, ce qui explique par exemple les émeutes importantes qui se sont déroulées à Bahreïn en 2011, on sait aussi qu’il y a des désaccords sur la souveraineté maritime de certaines îles, désaccords qui concernent tout particulièrement l’Iran et les Émirats arabes unis, et puis il y a bien sûr la mémoire aussi de la guerre Iran-Irak (1980-1988), même si aujourd’hui les gouvernements irakiens n’ont pas la même position politique que celle qui était celle de Saddam Hussein. S’ajoutent dans ces raisons de faible cordialité, la présence d’un certain nombre de bases américaines, qui évidemment n’est pas nécessairement appréciée par la totalité des pays riverains du Golfe persique, et le fait qu’un certain nombre de pays riverains du Golfe persique aient signé les accords d’Abraham sans qu’une solution ait été trouvée à la question de l’organisation de la gouvernance de ce territoire qui va du Jourdain à la Méditerranée. Les situations de faible cordialité sont aussi liées, je dirais, pour parler en français de façon précise, je dirais peut-être à une certaine jalousie, entre des pays qui ont connu des réussites économiques et d’autres qui ont connu moins de réussite économique, et entre des pays qui ont peut-être su mieux se mettre dans une position de neutralité, je pense à Oman, et d’autres au contraire qui sont dans des positions plus engagées dans la région. Donc bref, toutes les raisons que je viens de signaler ne rendent pas la pacification pour l’ensemble des territoires des pays riverains du Golfe persique et pour le golfe lui-même extrêmement aisées.
À tous ces éléments de longue durée s’ajoute ce qu’il vient de se passer dans la courte durée, depuis donc l’offensive américaine du 28 février 2026, conduite en même temps que l’offensive d’Israël. Parce qu’il est clair que nous avons assisté à ce que le grand auteur spécialiste des questions de guerre, Clausewitz, appelait une « montée aux extrêmes », c’est-à-dire que très rapidement il y a eu effectivement une offensive extrêmement intense de la part des EU et d’Israël, et en même temps une réponse de l’Iran qui a été également extrêmement intense puisqu’au-delà de la réponse sur les bases américaines, il y a eu aussi une réponse sur des installations civiles des pays du golfe, des pays arabes du golfe.
Donc on voit que la situation est extrêmement tendue pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, et il est intéressant à ce stade-là de réfléchir à comment ce conflit, et comment les paramètres géopolitiques dans cette région peuvent-ils évoluer. Bien sûr, l’avenir est très difficile à déceler, mais on peut essayer de réfléchir aux évolutions possibles dans la mesure où elles permettent de nourrir la réflexion pour ce qui serait l’idéal, c’est-à-dire à la fois une situation sécuritaire dans l’ensemble de la région, sachant qu’il faut toujours rappeler qu’il n’y a de bon développement au service du bien commun des populations que si une sécurité est assurée. Pour y réfléchir, je vous propose d’examiner cinq futurs possibles pour les pays riverains du Golfe persique, que je résumerai rapidement.
La première prospective possible, c’est tout simplement la poursuite du conflit actuellement ouvert. Simplement, ce conflit peut voir son échelle géographique se modifier, c’est-à-dire que soit son échelle géographique peut se globaliser encore davantage, c’est-à-dire aller bien au-delà des actions militaires qui sont conduites dans le Golfe persique ou autour, ou au contraire elle peut se réduire au Golfe persique si par exemple l’ensemble des moyens des États)-Unis se retiraient. Il y a aussi une autre hypothèse en cas de retrait, c’est qu’en fait on ait un conflit qui devienne extrêmement dual, avec d’un côté l’Iran et de l’autre côté une sorte de coalition des autres pays riverains du Golfe persique. Donc cette première prospective est une prospective qui évidemment n’assure la sécurité de personne, et évidemment n’assure pas la sécurité de l’Iran, qui est évoquée dans le titre, puisque toute pérennisation d’une situation conflictuelle ne permet pas d’avoir la confiance dans l’avenir, et donc d’assurer un développement partagé.
La deuxième prospective possible, ce serait effectivement un cessez-le-feu, mais un cessez-le-feu fragmenté, c’est-à-dire où nous aurions une situation où le cessez-le-feu fonctionnerait par exemple entre l’Iran et tel ou tel pays riverain du Golfe, mais ne fonctionnerait pas pour les autres pays riverains du Golfe avec l’Iran. Donc nous aurions une fragmentation qui signifie inévitablement le maintien d’une certaine conflictualité et donc là-aussi n’est pas de nature à permettre une sécurité globale de l’ensemble de cette région.
La troisième prospective possible serait aussi un cessez-le-feu, mais un cessez-le-feu qui serait global pour tous les pays souverains du Golfe. Ce cessez-le-feu ne serait pas évidemment une entente définitive, le détroit d’Ormuz serait rouvert, mais il y aurait toujours le risque qu’il y ait des tensions périodiques, et donc là-aussi on n’est pas dans une logique de sécurité durable, même si c’est un cessez-le-feu qui serait plus large que celui de mon deuxième scénario dans la mesure où il serait signé par la totalité des pays riverains du Golfe persique.
Le quatrième scénario que l’on peut imaginer, c’est celui que j’appelle le scénario « Mer Caspienne ». On sait en effet qu’au sein de la mer Caspienne, nous sommes dans une situation où les pays sont un peu, je dirais assis entre deux chaises, d’un côté il y a un modus vivendi pour empêcher toute conflictualité entre les pays riverains de la mer Caspienne, mais en même temps il n’y a pas d’accords signés, par exemple sur le partage des eaux de la mer Caspienne. Mais on est bien obligés de constater que ce statu quo de modus vivendi perdure et donc on a le sentiment, et c’est la réalité, que la mer Caspienne est un territoire apaisé même si rien n’est signé entre les différentes parties prenantes. Donc on pourrait imaginer un scénario avec un Golfe persique qui se mette dans la situation actuelle de la mer Caspienne, c’est-à-dire dans une situation où tous les pays acceptent une pacification de fait de l’ensemble du Golfe persique, sans qu’il y ait une signature officielle d’un accord entre ces différents pays, mais chacun des pays considérant que le fait d’être riverain du Golfe persique est un atout économique et que pour bien bénéficier de cet atout économique l’idéal c’est que les différents pays s’acceptent, puisqu’ils partagent les mêmes avantages maritimes de cette présence du Golfe persique.
Enfin, il y a évidemment un cinquième scénario possible qui à ce moment-là repose sur des accords réels, c’est-à-dire sur la signature de textes communs, avec un engagement pris par les pays de respecter la pacification du Golfe persique, et donc dans cette hypothèse on est avec des éléments plus solides, et surtout, dans cette situation qui est la cinquième, on voit plusieurs avantages, c’est que les assureurs à ce moment-là accepteront à nouveau d’assurer tous les bateaux qui traversent le Golfe persique, et surtout avec des coûts de police maritime relativement faibles parce que les assureurs seront rassurés, justement, par le fait qu’il y aurait des accords qui auraient été signés entre l’ensemble des pays riverains.
Donc voilà ces cinq scénarios que j’évoquais, bien sûr nous aurions pu en évoquer d’autres. Alors pourquoi est-ce que c’est intéressant d’un point de vue géopolitique de faire cette prospective géopolitique ? D’abord parce qu’elle nous permet de réfléchir, et elle permet à chaque pays riverain du Golfe persique de réfléchir à ce qu’il jugerait souhaitable pour lui, et donc finalement à quelle politique il doit conduire pour viser tel ou tel objectif, ou tel ou tel scénario. Ça c’est le premier élément. Et puis en tant que spécialiste de la géopolitique, ce qui nous parait, nous, toujours utile, si nous nous replongeons à quelques années supplémentaires, c’est d’étudier l’évolution de la réalité géopolitique tel qu’elle se sera faite par exemple dans les trois prochaines années, de comparer cette évolution constatée avec les scénarios, et d’essayer donc de comprendre les raisons explicatives de la différence entre ce qui se sera déroulé et ces scénarios. Et donc ça permettra une meilleure connaissance des évolutions géopolitiques, une meilleure compréhension des évolutions géopolitique, et c’est la raison pour laquelle c’est intéressant de proposer des scénarios.
Alors certes, l’avenir n’est pas écrit, mais il est bon effectivement d’aider, très modestement en ce qui nous concerne, les différents dirigeants des pays riverains du Golfe persique à réfléchir au futur qu’ils souhaitent, et c’est justement en élaborant ces différents scénarios qu’ils peuvent réfléchir à leurs souhaits et mettre en place les actions géopolitiques qui leur permettent d’atteindre le scénario qui est souhaité. Voici donc les quelques réflexions que je souhaite vous proposer, et je suis prêt à essayer d’éclairer davantage ma réflexion s’il y a des questions de la part des différents participants à cet échange, et je vous remercie de votre écoute.
Prof. Bruno DRWESKI, Maître de conférences HDR à l’INALCO, membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris, « La place de l’OTAN et de l’UE face aux objectifs stratégiques iraniens et à la présence des États-Unis en Asie occidentale »
Merci de m’avoir donné la possibilité d’intervenir à ce colloque qui permet de discuter et d’examiner les défis auxquels nous nous heurtons. Avant d’examiner quel pourrait être le rôle de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et de l’Union européenne (UE) dans l’évolution de la situation en Asie occidentale, il faut commencer par revenir à la source de ces deux organismes et voir pour quoi ils ont été créés, s’ils sont en état d’évoluer et si les sociétés des pays appartenant à ces organismes peuvent peser sur leur évolution et comment.
Fonction originelle de l’OTAN et de l’UE
Officiellement l’OTAN a été créé en 1949 comme organisation censée défendre ses membres face à une menace de l’Union soviétique et ses alliés, mais le fait que cet organisme n’a pas été dissous en 1991 après la dissolution du Pacte de Varsovie démontre qu’il n’avait pas besoin de menace ou d’ennemi pour exister, ce que son expansion continue depuis cette date a confirmé. Si, à cela, nous ajoutons l’analyse des guerres d’intervention extérieures que l’OTAN a mené, avec participation directe ou indirecte, nous constatons qu’il a attaqué des pays qui ne menaçaient en rien ses membres, quoiqu’on pense des régimes politiques de ces pays. Ce fut en particulier le cas de la Yougoslavie, de la Libye, de la Syrie et ce n’est pas la situation qui prévalait en Ukraine en 2013/14 qui permettrait d’infirmer ce constat, bien au contraire, sans parler du rôle des puissances de l’OTAN dans le soutien militaire constant à Israël depuis la fin du bloc soviétique. Si l’OTAN n’est donc pas une organisation défensive et que c’est une organisation visant à s’étendre, on doit dès lors poser la question de ses objectifs réels.
Si nous observons le processus d’expansion de l’OTAN vers l’est de l’Europe depuis 1990, nous remarquons que ce processus a précédé le processus d’élargissement de l’Union européenne, ce qui permet d’émettre l’hypothèse que l’OTAN a un rôle de « gendarme » visant à sécuriser les flux de capitaux et l’établissement d’une économie capitaliste « ouverte » et donc mondialisée. Le terme de « gendarme » étant d’ailleurs souvent utilisé dans les analyses portant sur l’OTAN ou les États-Unis, ce qui semble révélateur. Dans le cas de l’expansion de l’OTAN vers l’Est faisant suite à la disparition du camp socialiste il paraissait logique en effet pour ses dirigeants de sécuriser d’abord les bases de fonctionnement du nouveau système économique et politique introduit à l’Est avant de faire entrer en scène un organisme économique comme l’UE et de pouvoir installer ses institutions sur un territoire nouvellement acquis. Une fois donc l’expansion de l’OTAN accomplie, il devenait possible de solidifier, à l’abri de l’UE, les institutions économiques, politiques et idéologiques permettant le fonctionnement durable du système capitaliste mondialisé basé sur les principes de l’économie néolibérale et sur un système politique au service de ses structures et de ses classes dirigeantes. Malgré le fait qu’au sein de l’UE on trouve encore quelques pays qui proclament toujours leur neutralité, le traité de Lisbonne a rendu officiel le couplage de l’UE avec l’OTAN. On a donc affaire à un bloc unifié occupant et voulant conserver une place centrale dans les affaires du monde, par l’exportation de ses institutions et de son modèle. Un modèle qui s’est construit à l’origine autour des anciennes puissances coloniales qui restent liées à des relations économiques et à des marchés qui se sont constitués à l’époque coloniale puis à celle de l’impérialisme américain d’après 1945 et d’après la crise de Suez de 1956. D’où ce que nous pouvons considérer comme le caractère monolithique du bloc OTAN/UE.
Bloc international centralisé contre regroupements souples
Le caractère centralisé du bloc occidental formé autour de l’OTAN et de l’UE apparait clairement si nous comparons son fonctionnement avec celui d’organismes internationaux comme l’ASEAN, les BRICS ou l’OCS que nous ne pouvons considérer comme des « blocs » mais comme des associations ouvertes à des jeux économiques, politiques et idéologiques plus diversifiés. Si nous prenons l’exemple de l’ASEAN, nous constatons d’emblée qu’on a là affaire à un regroupement d’États ayant en commun la volonté de développer des coopérations approfondies dans des domaines politiques, économiques, sociaux, culturels et qui ont été théorisées sous le terme de « valeurs asiatiques »[1] mais qui n’en laissent pas moins à chaque État-membre son droit souverain à avoir des régimes politiques, sociaux, économiques et des fondements légitimateurs idéologiques ou religieux différents, ce qui serait impensable dans le bloc OTAN/UE. En effet, alors que l’UE et l’OTAN ne rassemblent que des États possédant des systèmes tendant à s’uniformiser, l’ASEAN regroupe des États qui se définissent comme capitalistes ou socialistes, laïcs, bouddhistes, musulmans ou catholique, des monarchies absolues, des monarchies constitutionnelles, des régimes militaires, des démocraties parlementaires ou des régimes de parti unique. Ce qui fait l’unité, la cohésion et sans doute la dynamique particulière de l’ASEAN, c’est le principe conforme aux dites « valeurs asiatiques » de préférer négocier aussi longtemps que nécessaire sur chaque divergence pour arriver au final à un consensus plutôt que de vouloir trancher rapidement et sous la pression d’un bloc dominant. Au point où des puissances non-membres de l’ASEAN se sont associées à lui sous la forme de l’ASEAN+3 (Chine, Japon, Corée du sud). L’ASEAN est donc par principe un ensemble à géométrie variable, sans obligation d’unanimité.
Si nous analysons également le fonctionnement des BRICS et de l’OCS, nous constatons que, là aussi, nous avons affaire à un regroupement d’États basé sur le même principe du consensus, des coopérations au cas par cas et du principe fondateur et fondamental de la souveraineté de ses membres. Ce sont là aussi des alliances souples et « à géométrie variable ». D’où parfois l’étonnement des observateurs extérieurs, adversaires comme sympathisants de ces États, qui s’étonnent que ces institutions ne prennent pas forcément partie, ou de façon très prudente, dans les conflits qui déchirent le monde d’aujourd’hui et qui opposent pratiquement dans tous les cas des États soutenus par le « bloc unifié central » des puissances membres de l’OTAN et de l’UE à des États très différents mais décidés à maintenir leur indépendance politique et économique. Nous constatons d’ailleurs aussi que, en Europe mais également aux États-Unis, les courants politiques qualifiés de souverainistes, qu’ils soient de droite ou de gauche, posent tous d’emblée la question de l’appartenance à l’OTAN et à l’UE, ou de sa réforme. En son temps d’ailleurs, la France du général de Gaulle avait posé ce problème fondamental en se retirant de l’organisation militaire de l’OTAN et en appuyant la création de ce qui ne devait pas dépasser à ses yeux le stade de la formation d’un marché commun en Europe. On peut émettre du coup l’hypothèse que le retour de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN et le processus de centralisation de l’UE, loin de témoigner de la réussite de ces organismes témoignent plutôt d’un réflex régressif de contraction caractéristique d’États en crise profonde. Ce que l’on peut soutenir d’autant plus facilement si nous comparons le dynamisme économique, politique, scientifique et culturel des États appartenant au BRICS, à l’OCS ou à l’ASEAN par rapport à la stagnation que nous constatons dans les pays bordant les rives de l’Atlantique nord. C’est donc dans ce contexte que nous pouvons analyser le conflit qui oppose aujourd’hui l’Iran à l’alliance USA-Israël jouissant du soutien plus ou moins affiché de la plupart des autres puissances occidentales. Clivage que l’on retrouve dans pratiquement tous les autres conflits existant dans le monde, sous forme de guerres ou de blocus économiques et qui recoupe en particulier celui que l’on constatait déjà depuis 2023 et même avant sur la question palestinienne comme celui qui est apparu en 2022 lors de la transformation du conflit larvé du Donbass en guerre ouverte russo-ukrainienne que beaucoup d’observateurs n’hésitent plus à qualifier de conflit Russie/OTAN+UE.
Nous avons donc affaire aujourd’hui à un conflit de fait mondial opposant les puissances du bloc OTAN/UE aux États menant des politiques plus ou moins souverainistes, plus ou moins développementalistes et planificateurs, voire des politiques économiques en partie étatistes, voire socialistes[2]. L’Iran aujourd’hui fait figure de pointe avancée des États affirmant leur volonté de souveraineté. Et c’est dans le cadre de ce conflit mondial que nous devons analyser les contradictions internes qui se développent au sein des pays et des institutions de l’OTAN et de l’UE.
Un « jeu » international ouvert
Nous avons constaté que sur le plan politique comme sur le plan économique et idéologique, l’OTAN comme l’UE se sont bâtis sur un fondement monolithique souvent caché par un discours libéral à prétention pluraliste mais que beaucoup d’observateurs n’hésitent plus à qualifier de façade[3]. Nous pourrions même aller jusqu’à affirmer que les critiques que le bloc occidental faisait contre feu le bloc de l’Est accusé de « totalitarisme » se trouvent aux yeux de beaucoup d’observateurs, de droite comme de gauche, aujourd’hui « rapatriées » à l’Ouest. Et que ces critiques sont le résultat d’un fonctionnement caractérisé par un manque de souplesse grandissant au moment où, dans le reste du monde, on constate l’émergence d’une diversité de comportements, d’analyses, de méthodes et de légitimités. Et c’est sans doute dans ce blocage là que l’on trouve les causes des contradictions qui sont apparues récemment entre les États-Unis et les pays d’Europe, entre la France et l’Allemagne, entre les pays de l’UE du sud et les pays de l’UE du nord, sans parler des tendances centrifuges souvent qualifiées péjorativement de « populistes » qui apparaissent dans pratiquement tous les pays d’Europe du sud-est et de l’est qui portent des jugements négatifs soit sur la puissance étatsunienne, soit sur les institutions de l’UE ou soit sur les comportements d’une puissance ouest-européenne ou d’une autre.
Comme l’histoire nous l’enseigne, la multiplication des critiques portées envers une puissance n’apparait en général pas au moment de son apogée mais plutôt au moment où celle-ci montre des signes de faiblesses. Et il ne faut pas dans ce contexte prendre les effets pour la cause. Quoiqu’on pense des décisions prises en ce moment sur les bords du Potomac, de la Tamise, du Rhin ou de la Seine, celles-ci ne sont pas le résultat de tendances contestables qui seraient apparues soudainement sans raisons profondes, mais elles reflètent des tendances lourdes héritées d’une accumulation de décisions douteuses et contre-productives prises auparavant, et dont l’effet cumulé produit la situation de crise actuelle. De la même façon que l’état de surprise que nous constatons aujourd’hui au sein des monarchies du Golfe persique n’est que le résultat de décisions prises il y a déjà longtemps par des monarchies qui ont abdiqué leur souveraineté au profit d’un protecteur qu’elles ont voulu croire solide et fiable. Il en va de même aujourd’hui pour les élites des pays européens qui découvrent le manque de fiabilité du protecteur nord-américain et qui découvrent en même temps que leur propre puissance ne peut pas se coordonner avec celle de leurs partenaires européens faute de discipline militaire commune, d’armements communs, de cultures économiques communes et même de principes fondateurs communs, sans parler de leurs intérêts qui sont souvent divergents.
Cette situation pourrait apparaître dramatique et dans une certaine mesure elle l’est certainement, ce que les conséquences économiques pour les pays de l’Atlantique nord de la résilience iranienne viennent de démontrer. A quoi il faut ajouter la profonde crise morale qui traverse les sociétés à la suite du « spectacle » du drame vécu par les populations de Gaza, de Cisjordanie, du Liban et de Syrie aujourd’hui.
Sans présager de l’avenir, constatons que, comme le disent les Chinois, une crise est à la fois porteuse de grandes difficultés et porteuse de nouvelles opportunités. La question est donc de savoir si la crise que traversent les pays et les institutions de l’OTAN et de l’UE amèneront ces structures à se durcir, à se fragmenter puis à s’effacer ou qu’elle ouvre à terme un nouveau champ de possibles. Car si les institutions nationales et supranationales des pays occidentaux semblent aujourd’hui largement bloquées dans leur fonctionnement, les opinions publiques semblent se réveiller d’un long sommeil dogmatique. On le constate avec la remise en cause du dogme du caractère éternellement victimaire de l’État d’Israël, puis la découverte avec l’arrivée de Trump à la Maison blanche du caractère erratique des institutions nord-américaines et de ce qui avait été leur instrument de sécurisation l’OTAN, du caractère inefficace et autobloquant des institutions de l’UE, et enfin du caractère non plus seulement résilient mais dynamique de pays capables d’être réactifs comme l’Iran, la Chine, la Russie et d’autres encore. Tout semble donc ouvert pour la recherche d’alternatives, même si les populations des pays jusque-là relativement favorisées dans le cadre de la division internationale du travail peuvent craindre les risques de déstabilisation que le processus de crise entraîne. Dans une situation où, depuis la fin du camp socialiste, on ne voit toujours pas la possibilité de construire un modèle systémique alternatif capable de garantir le progrès social, la stabilité économique et la sécurité des populations. Dans les faits pourtant et même si ni l’Iran ni la Chine et encore moins la Russie ne proposent à l’humanité un modèle social et idéologique alternatif « clef en main », nous venons de constater plus haut que la seule question de la souveraineté des États, et donc derrière, des nations et des peuples, constitue déjà l’ébauche de politiques alternatives constructives. C’est dans ce contexte que l’exigence de l’Iran de voir les bases militaires des États-Unis évacuer son voisinage résonne partout dans le monde et que l’exigence de construction d’un Nouvel ordre économique international adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies dans les années 1970 et réaffirmé par l’ONU à l’initiative de Cuba et du « Groupe des 77 plus Chine » en 2023[4] constituent un processus en soi constructif et prometteur, par-dessus les hésitations, voire l’opportunisme, des élites dirigeantes par la force des choses toujours plus timorées que les peuples.
L’OTAN et l’UE, ce ne sont donc plus seulement des structures, c’est un bloc territorial traversé par des contradictions internes avec des sociétés qui se posent désormais la question « dissolution ou réforme ? », une question à laquelle les guerres, les conflits, les sanctions, les blocus et les tensions en cours partout dans le monde, de l’Asie occidentale à Cuba, du détroit de Taïwan au Bab-el-Mandeb, de Gaza au Soudan, etc., forcent les sociétés à se positionner. Poser la question de la réforme ou de la dissolution de l’OTAN ou de l’UE, c’est déjà admettre qu’il y a un nouveau jeu qui s’ouvre et que l’on constate non plus seulement au niveau des relations interétatiques mais au niveau des peuples.
Si l’hégémonie culturelle de l’Occident et des États-Unis était incontestable jusqu’à tout récemment, nous observons l’impact que rencontrent en particulier dans la jeunesse du monde entier les vidéos, sérieuses ou satiriques, diffusées par l’Iran depuis le début du conflit USA+Israel/Iran[5], mais aussi celles diffusées par la Chine[6], en même temps que des partis russes convoquent des rencontres internationales de partis de gauche[7]. Simultanément et paradoxalement en apparence, ce sont tous des pays qui ont connu au cours du dernier siècle des révolutions qui mettent de l’avant les « valeurs traditionnelles » et l’histoire longue dont ils sont simultanément le produit. Et c’est là où les pays d’Europe, eux-aussi marqués par la longue histoire, devraient pouvoir rejoindre ce processus de construction d’une réflexion alternative qui, comme dans toutes les alternatives bâties au cours de l’histoire, doit prendre en compte et l’histoire longue et l’histoire courte, et les buts grandioses à long terme et les besoins conjoncturels des populations.
Mais nous avons affaire aujourd’hui à la crise des puissances fatiguées qui ont dominé les deux derniers siècles et à l’émergence de nouveaux pôles de puissance avec, comme toujours dans ces situations, l’émergence de nouvelles légitimités. Il y a donc un « jeu » qui s’ouvre par-dessus les paralysies qui ne peuvent être que passagères et qui redonne sa place à la problématique des souverainetés, des souverainetés nationales et populaires, des multipolarités, étatiques mais aussi sociales, idéologiques ou religieuses. Une porte s’est ouverte avec la guerre lancée en février 2026 par les États-Unis et qui ne pourra pas se refermer. C’est donc bien à la naissance des prémices d’un monde nouveau auquel nous assistons. A chaque peuple concerné de prendre une part active à ce processus de basculement et de reconstruction des fondements de notre civilisation humaine et de nos civilisations spécifiques.
Prof. Christophe RÉVEILLARD, Professeur à l’Université Paris Sorbonne et Secrétaire général de l’Académie de Géopolitique de Paris, « Les buts de guerre américains et les réalités du théâtre opérationnel dans le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran : implications pour l’autonomie stratégique européenne »
Bonjour Madame Davarpanah, je suis très heureux de vous retrouver après vous avoir vu à Téhéran, c’est un vrai plaisir de vous regarder et de vous écouter parler. Évidemment, passer après les trois intervenants qui m’ont précédé c’est toujours difficile parce que nous avons là déjà fait pas mal le tour des questions. Je vais essayer de me limiter aux questions disons de temps court, pour reprendre l’expression de Monsieur le Recteur, et des questions opérationnelles.
Sur les buts de guerre américains et sur l’autonomie stratégique européenne, je vais faire une sorte d’approche analogique, de rapports de comparaison entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, et de savoir si l’Union européenne a les moyens de le faire, même si le professeur Bruno Drweski a répondu à ma place ! Les buts de guerre américains sont peu clairs, les Européens s’en sont aperçus, ils ont été mis en contrainte de les suivre plus ou moins, et si on les prend pour justifier l’opération il y a les buts de guerre avoués, les buts de guerre secrets. Pour justifier l’intervention, le président américain a déclaré qu’il souhaitait empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire, ce qui est contradictoire avec son allocution du 21 juin 2025 après les frappes américaines, puisqu’il disait qu’elles étaient « complètement et totalement oblitérées ». Le deuxième objectif, c’est évidemment le changement de la direction iranienne, ça a été relayé par les Israéliens et in situ par Kushner et Witkoff à Washington, qui ont eu une influence sur le président dès décembre 2025 en insistant sur les frappes de décapitation du gouvernement et de la présidence, et du guide bien sûr. Et ils étaient enfin, et ça c’était plus de l’ordre des buts de guerre non avoués, extrêmement inquiets des capacités balistiques iraniennes, les missiles sol-sol, la destruction des capacités de bombardement était certainement très importante, notamment dans le projet du « Grand Israël ». Durant une guerre, idéalement, avant d’y rentrer il faut avoir une compréhension claire des objectifs. Or il me semble évident que les Américains n’avaient pas et ne semblent toujours pas avoir cette compréhension, et ça les Européens, qui l’ont observé, eh bien ça devrait servir à leur éveil stratégique – je dis bien « devrait » servir à leur éveil stratégique – c’est-à-dire bénéficier de ce « retex », de ce retour d’opération.
Les Américains et les Israéliens espéraient provoquer un renversement de gouvernement, la Maison Blanche n’a pas vraiment compris la nature du gouvernement iranien ce qui a fait que la capacité de résistance a été plus importante. La rumeur de factions kurdes qui préparaient une offensive du sol partie d’Irak était une infox complète, c’étaient en fait des « Moudjahidines du peuple », et on a bien vu que les manifestations demandant un changement de régime étaient évidemment de la même eau. Les responsables européens ont pu également observer que l’attaque américaine pose d’évidents problèmes au regard du droit international, c’est peut-être là où les Européens et l’Union européenne est la plus claire, je dirais. La frappe israélienne évoquait des frappes préventives, donc non couvertes par le droit international, et au niveau des États-Unis on déclarait avoir agi en légitime défense, c’est l’article 51 de la Charte, et donc il s’agissait d’une frappe préemptive, cette fois-ci. Donc les États-Unis, en gros, refusent comme bon leur semble que le droit international soit appliqué, et ça renforce le discrédit occidental, dans lequel l’Union européenne est impliquée. Là encore, et nous verrons le problème de l’UE à ce niveau-là, il faut les Européens se rendent compte que vis-à-vis du reste du monde toutes les erreurs américaines qui ont pour nom « l’Occident » incluent l’Europe. Et l’Europe organisée, l’UE, elle est donc engagée en quelques sortes vis-à-vis de ces autres États. Enfin, dans les buts de guerre, la méthodologie des buts de guerre, on voit le retour du Regime Change des néoconservateurs de la grande époque, et cette posture diplomatico-géopolitique que les États membres de l’UE ne partagent évidemment pas, eh bien ils l’assument en tant que membres de l’OTAN.
Alors, reprenons un peu tout ça, et on se rend compte de tout ce qu’il ne faut pas faire. Les buts de guerre américains et les réalités du théâtre opérationnel dans le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, ont démontré très rapidement des réserves de l’état-major et du renseignement américains à ce conflit. On peut avoir des jugements tout à fait différents sur le mode opérationnel, la très lourde administration américaine – je ne parle pas du gouvernement, je parle de son mode de fonctionnement – mais force est de constater que l’état-major américain et le renseignement américain ont globalement été très réticents à cette opération. Et pour l’illustrer on a l’affaire Joe Kent, le chef du contre-terrorisme américain, qui a démissionné sur un fond de désaccord sur la guerre en Iran, en évoquant deux points essentiels que sont : 1. La non-menace de l’Iran sur les États-Unis d’Amérique ; 2. L’influence d’Israël dans la stratégie américaine, Israël étant un allié des États-Unis mais ne devant pas être le facteur décisionnaire à la place des États-Unis. Donc on voit une guerre qui est lancée malgré les avertissements du renseignement américain et avec, chose très rare dans l’histoire américaine, une démission en cours d’opération, il n’a pas attendu la fin de la guerre pour démissionner, il le fait en cours d’opération, Joe Kent, c’est quelque chose de très important. Les mises en garde de l’état-major : au-delà du renseignement, le chef d’état-major interarmées, c’est le Général Dan Caine, va laisser paraître, là encore, des réserves sur l’ampleur de l’opération contre l’Iran. Il ne va pas s’opposer aussi frontalement que Joe Kent, mais il va évoquer la nécessité de moyens suffisants, sous-entendant qu’il ne les avait pas, et secondement la difficulté d’une campagne prolongée contre un adversaire disposant de capacités balistiques, navales, de guerre, on ne va pas dire asymétrique parce que l’Iran est une grande puissance, on va dire dissymétrique importante. Dans la tradition américaine, de telles mises en garde, là-aussi pendant les opérations, sont très rares en période de conflit, et elles traduisent un inquiétude réelle au sein de la hiérarchie militaire. Pour l’UE c’est très intéressant, si jamais elle se donnait les capacités de se diriger vers une autonomie stratégique pour justement ce qu’il ne faut pas faire, c’est-à-dire avoir un dimensionnement d’une opération aussi importante, un dimensionnement uniquement axé sur l’aspect politique, je dirais médiatique, plutôt que sur la réalité opérationnelle, qui est le ressort des professionnels que sont les militaires et les renseignements.
La deuxième chose c’est la nature de ces réticences du renseignement et de l’armée. C’était sur les éléments essentiels à la fois pour la stabilité mondiale, mais surtout pour la stabilité du principal belligérant que sont les États-Unis. C’est d’abord le risque et la tension sur le détroit d’Ormuz et toutes les conséquences à l’échelle mondiale qui pouvaient en découler, deuxièmement les attaques lourdes contre les installations américaines dans la région du Golfe, troisièmement la mobilisation des alliés de l’Iran et l’instabilité croissante de la zone. Donc cette décision de lancer Epic Fury est un faux-pas stratégique majeur qui n’est pas celui correspondant à une décision adaptée, je dirais en symbiose avec les intérêts des États-Unis.
D’autant plus que nous avons en face des États-Unis un pays qui sait exactement quels sont ses buts de guerre. Si on fait la comparaison, les Européens doivent considérer que dans ce cadre il y a une dichotomie fondamentale et qu’il faut savoir lancer une guerre, mais il faut savoir ne pas lancer une guerre. Les exigences de l’Iran c’est le départ définitif de la présence américaine dans la région, et ils mettent les moyens exacts, les moyens adaptés, les moyens idoines pour obtenir cet élément – ce qui intègre le départ des entreprises américaines : les entreprises Palantir, HP, (…), JP Morgan, AWS, etc., qui participent à ces guerres par le truchement des marchés octroyés par le Pentagone. Les Gardiens de la Révolution ont d’ailleurs décrété ces entreprises comme « cibles légitimes », c’est très important –, la garantie qu’aucune agression future ne sera possible, la levée des sanctions, les réparations pour les dommages, etc. Ces buts de guerre n’ont pas besoin d’être réadaptés, réactualisés, ils sont très clairs, les Européens le savent et les Européens, si l’UE s’autorisait un engagement international, eh bien ils doivent prendre en compte que la réalité c’est cela.
Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire ? Eh bien il ne faut pas lâcher les alliés en cours de route. Pour les alliés traditionnels de Washington, que ce soient les alliés de la région ou les États membres de l’UE, la vigueur de la réaction stratégique européenne les met dans une position diplomatico-stratégique qui est la plus difficile qui soit, c’est-à-dire de ne pas partager les objectifs de la tête de la coalition, mais être obligé malgré tout de façon extérieure de la soutenir, et c’est exactement ce qui se passe, en termes opérationnels on voit bien que les Iraniens ont frappé beaucoup et partout, les Israéliens, mais aussi les pays voisins : Bahreïn, Émirats, Koweït, Jordanie, Liban, Arabie, Oman, et Chypre. L’ayatollah Khamenei est tué à neuf heures, les frappes sont parties dès dix heures trente. C’est très bref comme temps, je dirais de prise de décision après une première frappe subie. Les Iraniens étaient préparés, la mort du guide suprême iranien a déclenché la riposte la plus forte, mais aussi la plus décentralisée. On observe des choses déjà constatées en Ukraine : un mélange de frappes de saturation par des drones Shahed (400 par jour), des missiles plus évolués (200 par jour), des missiles qui présentent des caractéristiques, ce sont des MRBM, donc plus difficiles à détecter, et puis les Iraniens ont employé pour la première fois des missiles à sous-munitions contre Israël, et donc ils ont déjoué la défense sol-air israélienne. Les cibles sont principalement des cibles à caractère stratégique, face à des opérations de déstabilisation politicienne, on va dire, politiques, des États-Unis et d’Israël qui visaient à créer un chaos, eh bien l’armée iranienne a ciblé des bases militaires, des radars, des aéroports, et les objectifs civils ce sont les installations pétrolières ou des personnes en particulier dans les immeubles au centre-ville. Donc à l’objectif attendu de vouloir saturer les défenses sol-air de la région, à épuiser les stocks, détruire les capacités de détection et de coordination, eh bien un objectif plus systémique a été recherché, c’est-à-dire désorganiser les flux aériens de la région, ralentir les flux pétroliers, ruiner la réputation des alliés dans le Golfe.
Donc on voit que les États-Unis ont lancé cette guerre, enfin, sans tenir compte des intérêts de leurs alliés arabes, sans tenir compte des intérêts de leurs alliés européens. Je ne rentre pas dans tous les détails, puisque le conflit d’abord n’est pas terminé et ensuite il y a tout ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas, mais on voit bien que le résultat n’est pas favorable à l’Occident. Le Général André Beauffre, qui était un très grand spécialiste de la dissuasion nucléaire française, il a écrit un livre sur la stratégie et il dit que dans la guerre, le perdant mérite de perdre parce que sa défaite est due à des erreurs de réflexion, soit avant la guerre, soit pendant la guerre. Il y a bien eu du côté des Américains des erreurs de réflexion avant la guerre, et on le voit bien aujourd’hui.
D’autant plus que l’armée iranienne, on le voit, et pas uniquement l’armée iranienne, tous les décideurs civils et militaires sont prêts pour une campagne prolongée. Les États-Unis sont dans une arithmétique brutale, un missile balistique iranien coûte entre un et deux millions de dollars, un drone aérien suicide entre 20 000 et 50 000 dollars, intercepter un projectile ou un drone nécessite deux missiles antiaériens, et donc on est sur des systèmes, par exemple le Patriot, trois millions de dollars, un intercepteur SALD, 13 millions de dollars, les États-Unis n’ont pas la capacité de renouveler leur stock, donc la logique économique est très brutale, les défenseurs s’épuisent financièrement pendant que les attaquants dépensent peu.
Et donc les Européens ont pu constater que la campagne militaire ne s’est pas déroulée comme prévue. Malgré les frappes de décapitation, les bombardements massifs, l’Iran ne cède pas et conserve des capacités en matière de missiles et de drones. Les systèmes de drones israéliens-américains s’épuisent progressivement, et on voit que le Pentagone est allé chercher même jusqu’en Corée des éléments du système antiaérien THAAD pour pouvoir remplacer les quatre qui ont été détruits.
Je passe rapidement sur le côté purement technique et matériel, pour aller sur la question de l’adage de Clausewitz : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », on voit bien que la véritable victoire s’obtient en transformant un succès militaire en victoire politique. Les stratèges européens doivent surveiller, ou devaient surveiller deux indicateurs qui avaient été négligés par les Américains, qui sont : le stock de missiles, la capacité de production d’abord, la capacité logistique ensuite, et la capacité d’utilisation enfin, des missiles ; et puis le prix du brut qui vient désorganiser l’économie mondiale, dont le principe même du libre-échange fait que les conséquences sont d’abord perçues par les pays qui ont organisé l’économie mondialisée, avant ceux qui ont choisi la souveraineté économique – je ne reprends pas l’excellent exposé du collège Drweski. Le Pentagone a reconnu lui-même, dès le 4 mars dans une conférence de presse, que la défense antiaérienne iranienne maintenait à distance les appareils de combat américains et israéliens, et donc les frappes en profondeur sont réalisées avec des missiles de croisière. L’Iran a fait des démonstrations même de l’amélioration de son matériel en cours de conflit, notamment un nouveau missile balistique manœuvrable avec en phase finale de sa trajectoire déjà 80 leurres thermiques pour saturer et aveugler les défenses aériennes, et une ogive qui possède des changements de direction à l’approche de la cible. C’est capital parce que c’est un changement de paradigme, et c’est pour ça qu’on a du mal à dire « asymétrie ». On dirait « dissymétrie », je pense qu’on s’approcherait plus de la réalité de cet affrontement entre les États-Unis et l’Iran.
Les implications, c’est la partie que je dois traiter maintenant, qui est celle de l’autonomie stratégique européenne. Je suis, sans grand étonnement de votre part, très pessimiste parce que les Européens ont une politique diplomatique tout à fait intéressante, ils ont une capacité pas d’adaptation mais d’analyse supérieure à celle des États-Unis, en revanche c’est comme s’ils devenaient aveugles quand on passe le stade des décisions.
D’abord, les conséquences du conflit. Le prix de l’énergie, les tensions diplomatiques, les incertitudes économiques, ont totalement frappé de plein fouet l’agenda européen de souveraineté et de réduction des dépendances, qui était déjà mis à mal par le conflit ukrainien. Il y a une addition, je dirais, des bâtons mis dans la roue de la capacité européenne, ou de l’UE à acquérir une autonomie qui est tout à fait impressionnante. On a une guerre en Iran qui aurait dû agir comme un accélérateur de l’agenda d’une UE en quête d’indépendance stratégique. En presque trois mois, la crise est à la fois diplomatique, énergétique, sécuritaire, économique, sociale. Elle met à l’épreuve l’unité des 27, évidemment (il y a différentes positions parmi les 27), elle va raviver les inquiétudes sur la sécurité des approvisionnements, elle va exposer les fragilités des chaînes commerciales, elle va renforcer les débats sur les défenses européennes, avec là encore différents points de vue. Donc tout ce qui concerne la sécurité énergétique, la réindustrialisation, une politique de défense, la coordination diplomatique, et puis aussi la protection des citoyens européens, sont différentes facettes d’un même objectif de résistance. Et la guerre en Iran aurait dû agir comme un accélérateur de cet agenda d’autonomie stratégique, en raison de l’ampleur du nouveau choc stratégique.
Depuis le début du conflit, c’est le point positif, l’UE, qui subit l’agenda imposé par les États-Unis, a cherché à contenir l’escalade. On ne peut pas lui reprocher ça. Elle s’est concentrée sur les domaines où elle dispose de leviers concrets, elle a évidemment développé des canaux plutôt diplomatiques. L’Espagne, on l’a dit tout à l’heure, a rapidement, fermement, condamné l’action militaire unilatérale des États-Unis et d’Israël en refusant l’accès de ses bases à l’armée américaine. L’Italie a fait de même en Sicile, et l’Autriche a interdit le survol de son territoire. Mais on est bien obligés de constater que la plupart des États restent tout à fait timorés sur la question. Les 27 sont alignés sur un message clair : la nécessité que la guerre cesse au plus vite et que l’Iran ne se dote pas de l’arme nucléaire. On se souvient que Bruxelles avait joué un rôle clé dans la négociation autour du plan d’action global de 2015. Et un message commun également sur le Liban, c’est tout à fait vrai, en raison des attaques israéliennes récurrentes et d’une violence tout à fait inouïe. Les Européens ont essayé de peser sur la situation entourant le détroit d’Ormuz, point de passage stratégique, et ils n’ont pas répondu à l’appel du président américain qui a demandé l’appui de ses alliés pour sécuriser la zone. Le 17 avril, à Paris, le président français Macron et le premier ministre britannique Starmer ont coprésidé une première conférence à l’Élysée, avec environ 50 pays, des représentants d’institutions internationales, pour préparer une mission multinationale strictement défensive destinée à sécuriser le passage une fois le cessez-le-feu consolidé. Un message d’ailleurs renouvelé à Chypre le 24 avril. Il y a des relations compliquées sur les rapports avec les États-Unis et sur la question israélienne, les Européens essayent de maintenir un fragile équilibre, mais d’un point de vue géopolitique la sécurité et la stabilité du Moyen-Orient sont étroitement liées à celles de l’Europe. C’est un voisinage crucial.
La question qui se pose maintenant, puisqu’on ne doit pas parler en l’air, on doit parler des résultats concrets de tout cela : est-ce qu’il y a un coup d’accélérateur pour la défense européenne ? La question de l’autonomie du commandement – formulation de la doctrine, capacité de décision des États-majors, capacité opérationnelle, gestion des retours d’expérience – est à tout le moins difficile pour une raison toute simple, qui est celle du lien consubstantiel entre l’UE et l’OTAN, au triple niveau stratégique, du commandement, et des matériels. L’UE s’est liée les mains de façon ontologique, dès le départ, en confiant aux États-Unis, d’abord dans l’histoire de la construction européenne et ensuite avec les traités de l’UE à partir des traités de Maastricht (1992), en confiant et en délaissant la question stratégique, la question militaire, la question de défense, la question donc géopolitique, aux États-Unis d’Amérique. Et on peut avoir des discours différents en termes diplomatiques, on peut l’avoir vu, à partir du moment où c’est consubstantiel, c’est dès le traité – c’est quasi constitutionnel, si vous voulez – eh bien on ne peut rien faire… et donc, on constate que cela vient s’ajouter à des questions de fragilités, là aussi structurelles : la question de la capacité de la puissance et du déploiement logistique, la question de la production, on l’a vu pour les obus, pour les missiles, pour les drones, tout ça indépendamment d’un acteur extérieur qui viendrait s’ajouter ou soutenir, la question des stocks de l’artillerie. Vous vous souvenez, au début de la guerre en Ukraine, on s’est posé la question de savoir quels étaient les pays européens qui avaient un stock qui dépassait simplement le mois, de stocks en matière d’artillerie primaire, c’est-à-dire d’obus : il n’y en avait pas. On est donc sur une incapacité qui est tout à fait dramatique.
Mécontent de ne pas avoir été soutenu par les Européens pour la guerre en Iran, le président américain a critiqué l’Alliance Atlantique. Il a menacé le 1er avril d’en retirer les États-Unis (ça n’a pas été un poisson d’avril), il dit n’avoir jamais été convaincu par l’OTAN, il a qualifié l’OTAN de « tigre de papier », il a fait état – c’est plutôt le Pentagone – de suspendre l’Espagne de l’OTAN puisqu’elle n’était pas suffisamment coopérative dans la guerre contre l’Iran, l’agression de l’Iran. Et on a vu les premières sanctions internes. Le 1er mai, après que le chancelier allemand Merz a déclaré que les États-Unis avaient été humiliés par le négociateur iranien, eh bien le Pentagone a ipso facto annoncé le retrait de 5000 militaires américains en Allemagne, d’ici un an. C’est le premier rapatriement de troupes du continent européen depuis le retour du président Trump à la Maison Blanche, ce que ne voulaient pas les Allemands. Donc c’est une sanction en quelque sorte. Et aussi l’annulation du déploiement de missiles de longue portée en Europe, dont l’installation en Allemagne devait voir le jour en 2026. Réduire la présence des États-Unis sur le continent européen avant même que ses capacités de défense autonome ne soient pleinement réalisées, c’était finalement un grand service rendu à l’UE parce que si ça sapait la dissuasion actuelle, la dissuasion en devenir, si ça fragilisait l’architecture de sécurité de l’Europe actuelle, ce pouvait être le coup de fouet nécessaire à une projection.
Mais ces nouvelles annonces, qui auraient dû accélérer l’effort des pays européens en vue de réduire leur dépendance envers les États-Unis, d’assurer davantage leur propre défense, n’ont absolument eu aucune conséquence. Bien sûr l’UE travaille sur la clause d’assistance mutuelle (l’article 42.7 du Traité de l’UE), bien sûr il y a ce plan Rearm Europe de 800 milliards d’euros qui est mis sur la table, mais malgré les enseignements stratégiques du commandement américain et sa difficulté d’intégrer les leçons, malgré l’errance diplomatico-stratégique de Washington, la difficulté pour l’UE de créer une défense crédible c’est l’absence de volonté. Ce n’est pas l’absence de stratégie, c’est l’absence de volonté d’une stratégie de puissance qui serait déterminée, conçue, en-dehors du protectorat américain.
L’exemple le plus marquant pour illustrer en termes opérationnels, en termes matériels, ce que je viens de vous dire, c’est l’achat du chasseur F-35 américain. Le F-35 n’est pas acheté par les pays européens qui l’achètent – presque environ une quinzaine aujourd’hui – pour ses qualités intrinsèques (le Rafale est meilleur que le F-35, et je ne dis pas ça parce que je suis français mais c’est évident), ils achètent un système de sécurité et de protection américaine. Les grands pays comme l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas, qui achètent le F-35 achètent ou croient acheter la garantie de sécurité américaine. Dans ces conditions la défense européenne est quasi impossible, à partir du moment où la totalité de ce que représente le F-35 c’est un système de sécurité, avec la présence d’officiers américains qui viennent changer les codes toutes les demi-journées sur les bases.
Deuxièmement, on dirait que l’UE est organisée scientifiquement pour ne pas produire ni de décision géopolitique, ni de capacité de défense réelle. Je vous cite quelques exemples. Il y a une multiplication de programmes et de comités administratifs et technocratiques qui ne créent pas les conditions de défense. Les défauts d’aguerrissement et de cohérence sont indépassables. La distorsion des stratégies et ses répercussions au niveau opérationnel est permanente. Encore une fois, la stratégie Centre-Europe de l’Allemagne n’est pas la stratégie ultramarine de la France, et elle ne le sera jamais. La seule possibilité aurait été au niveau des industriels de défense, qui auraient pu créer des dynamiques communes. Mais en réalité, ce n’est pas le cas. L’Allemagne, qui est la plus grosse économie et qui a la volonté de devenir la plus grosse défense en termes financiers et stratégiques de l’UE, elle n’achète quasiment qu’américain… et quand elle n’achète pas américain, elle produit sur son sol du matériel américain. Ou israélien.
Les Allemands achètent, qui est la plus grosse économie et qui a la volonté de devenir la plus grosse défense en termes financiers et stratégiques de l’UE. Elle produit des HIMARS, elle produit des missiles antimissiles, elle produit des Patriot, elle produit du matériel américain sur son sol. On est sur l’achèvement de la boucle de soumission volontaire.
L’exemple de l’industrie de défense et des fonds alloués à l’achat du matériel américain l’illustre donc parfaitement, les 800 milliards qui sont mis sur la table et qui sembleraient être l’illustration de l’autonomie de l’UE, notamment vis-à-vis des États-Unis, c’est au contraire une méthodologie, un moyen, pour accélérer cette soumission, puisqu’ils seront alloués principalement à l’achat de matériel américain.
Je ne donne pas d’autres exemples parce qu’ils sont tellement évidents, sauf peut-être un qui est fondamental parce qu’il touche au nucléaire et que le nucléaire est un élément indépassable du conflit actuel. C’est que nous avons cinq pays de l’OTAN, dont quatre sur le sol européen, qui ont accepté des stocks de bombes nucléaires américaines dans leurs bases. L’autonomie, la stratégie, l’indépendance, la souveraineté, comme disait le professeur Drweski, de ces pays pour favoriser une autonomie stratégique européenne est dans ce cas totalement impossible. On le voit bien avec l’exemple des Anglais, qui dès 1964 ont accepté que la tête de leur missile nucléaire principal soit américaine, avec la célèbre entrevue entre Macmillan et Kennedy, la fusée Polaris. Et aujourd’hui la boucle est bouclée. Les Anglais sont quasiment sous un système de double clé nucléaire et viennent d’accepter, à 100 kilomètres de Londres, le stockage par l’armée américaine de bombes nucléaires strictement américaines. Le général de Gaulle parlait d’occupation…
Encore une fois, vous ne pouvez pas sauver un système ou des pays malgré eux. La France a tenté – je suis content pour mon pays à ce niveau-là – pendant des années et des années de créer cette distorsion, cette autonomie, sans être contre l’OTAN stricto sensu, mais de créer, disons, une distinction. Elle s’est cassée les dents, elle a fait le mauvais choix ensuite, mais elle s’est cassée les dents et donc elle a fait le choix de réintégrer le commandement militaire de l’OTAN, en disant « au moins, là nous aurons des avantages par rapport au fait de rester totalement isolés ».
Ce qui a pour voie de conséquence que non seulement la question de la présence des grands pays qui ont une capacité stratégique comme la France, l’Allemagne, l’Italie, de l’UE, ou même l’Angleterre qui est hors de l’UE, ce choix inclut peut-être le départ de l’OTAN, ou au moins une OTAN qui soit vraiment fondée – ce dont je doute évidemment – sur une capacité de garantie de la souveraineté de ces États et de l’OTAN elle-même en termes strictement européens – mais ce n’est plus l’OTAN, ce n’est plus cette alliance atlantique – et deuxièmement de l’UE. À partir du moment où les éléments sont inhérents, sont ontologiques, quand on ne peut pas réformer il faut changer le système. Et je dirais que là aussi – je reprends ce qu’ont pu dire le président Rastbeen, le recteur Dumont et le professeur Drweski avant moi – ce nouveau paradigme diplomatico-stratégique qui voit vers l’Asie occidentale et l’Asie orientale des développements, dont les pays qui reconnaissent la souveraineté comme leur bien le plus précieux pour leur autonomie stratégique, eh bien ce basculement est peut-être l’occasion ou jamais pour les États membres (ceux qui ont une capacité stratégique évidemment) de faire ce choix définitif pour leur propre indépendance et le poids qu’ils veulent avoir dans le règlement des questions internationales. Parce que pour l’instant, on est forcés de constater que l’UE ne pèse en rien sur les questions stratégiques et les grandes questions diplomatiques actuelles. Je vous remercie beaucoup de votre patience.
Prof. Ilya PLATOV, Directeur du Département Russie à l’INALCO et membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris, « Une autonomie sans carte commune : culture géopolitique européenne, crise iranienne et recomposition du Caucase »
Chers collègues, mesdames et messieurs, merci beaucoup. Bien sûr, j’aurai à répéter beaucoup de choses que mes collègues ont également dit. Je pars d’un constat paradoxal : si l’UE n’a jamais autant parlé d’autonomie stratégique qu’au moment où il devient de plus en plus difficile de définir en réalité une stratégie européenne commune, même face aux soubresauts du monde actuel, nous sommes figés dans une sorte de torpeur, nous Européens, une attitude de déni face au retour de la guerre.
L’autonomie stratégique, qui est prêchée par le président Macron a longtemps été redoutée ou éludée, elle semblait heurter des cultures stratégiques nationales, il y avait les garanties américaines, la retenue militaire, ou les priorités données aux marchés, aux normes et à la stabilité économique, mais d’un côté et de l’autre Trump et Poutine ont rendu cette question incontournable, rendant incertaine la protection américaine, et l’autre en rappelant que la guerre, l’énergie, les frontières et les empires n’appartiennent pas au passé. Bien sûr, cette autonomie ne se construira probablement pas contre l’OTAN, mais espérons par une « européanisation » progressive de la charge militaire.
D’ailleurs, on parle beaucoup d’autonomie en termes de capacités, qu’elles soient militaires, industrielles, énergétiques, technologiques ou même diplomatiques. Pourtant, un préalable fondamental est négligé, c’est sur ça que je voudrais attirer l’attention aujourd’hui : pour agir stratégiquement, il ne suffit pas d’avoir des instruments, il faut disposer d’une carte, c’est-à-dire d’une représentation partagée du monde, de ses dangers, des hiérarchies, des priorités. Il faut savoir définir un espace stratégique : qu’est-ce que le voisinage ? Qu’est-ce que la périphérie de l’Europe ? La frontière avancée ? Les intérêts vitaux ? Et savoir aussi qui parle. Lorsqu’on parle d’ « Europe », bien sûr, est-ce qu’on parle de l’UE en tant qu’institution, des États membres, peut-être des groupes d’États membres, c’est-à-dire des coalitions, ou l’OTAN, ou l’Occident. Pour revenir à la carte, comment ne pas citer Baudelaire ? « Pour l’enfant amoureux des cartes, l’univers est égal à son vaste appétit ». Une carte n’est jamais un espace seulement représenté, elle est aussi le désir de celui qui la regarde. Or l’Europe contemporaine ne semble pas être animée par un tel appétit, elle regarde ses marges moins avec désir de conquête qu’avec inquiétude, prudence, et souci de préservation. Une vision géopolitique ne se limite pas à une carte, elle inclut une téléologie, une idée de la direction à prendre et de la finalité politique. Elle répond non seulement à la question « où sommes-nous ? », mais aussi « vers quoi voulons-nous aller ? ».
En d’autres termes, l’Europe, comme ensemble, manque aujourd’hui à la fois d’une culture géopolitique et d’une téléologie communes. Donc les crises que nous traversons révèlent des différences anciennes, sous une homogénéité de surface. Le deuil de projets communs (l’empire, le fédéralisme) laisse cependant la possibilité d’un maintien de la paix dans la pluralité, ce qui a d’ailleurs été déjà dit aujourd’hui.
J’examinerai cette question à travers le Caucase du Sud, en particulier le dernier sommet européen d’Erevan, et de la crise iranienne bien entendu, qui révèlent non seulement les limites matérielles de l’autonomie stratégique européenne, mais surtout une absence de vision géopolitique commune : l’Europe veut agir comme puissance, sans toujours savoir si elle se pense comme une union, un ensemble de nations, une partie de l’Occident, un acteur euro-atlantique, ou un petit continent qui préserve son identité dans un monde multipolaire.
Dans la perspective de la géopolitique critique, de Gerard Toal, la géopolitique est avant tout une pratique culturelle. Elle tient un territoire, frontières, corridors, de significations politiques : la sécurité, la vulnérabilité, les menaces, les missions. Il faut distinguer l’ordre géopolitique qui a été longtemps structuré par la puissance américaine, l’OTAN, la mondialisation libérale, la condition géopolitique transformée aujourd’hui par la Chine, la guerre en Ukraine, l’énergie, le Moyen-Orient, et finalement les cultures géopolitiques – l’objet de mon intervention – qui produisent des visions concurrentes, toujours porteuses d’une téléologie.
Appliquée au président Macron, l’autonomie stratégique forme une vision cohérente mais incomplètement européanisée. C’est-à-dire que le sujet géopolitique, selon Emmanuel Macron, c’est l’Europe elle-même. Je le cite : « un continent-monde », c’est la formule employée dans le discours de la Sorbonne en avril 2024. L’ambition est claire, l’Europe ne doit plus être simplement un bout d’Occident, mais un acteur global, porteur de son propre universalisme, capable de penser les grands équilibres de la planète, nouer des partenariats équilibrés avec tous les continents, ni super-État fédéral, ni simple marché. Une puissance civilisationnelle humaniste qui doit redevenir sujet de l’Histoire. On a quitté résolument la posthistoire (ou retour à l’Histoire), la téléologie est aujourd’hui celle de la survie et de la renaissance, passer du statut de protectorat stratégique américain à celui d’une puissance souveraine autonome dans un monde multipolaire.
L’incertitude, cependant, du président Macron ne porte pas seulement sur la carte européenne, elle porte aussi sur le regard qu’il a produit, sur le sujet qu’il dit « nous » et sur l’usage stratégique de ce que ce « nous » prétend faire de la carte. Ainsi, son sujet géopolitique serait l’Europe, sa carte un monde multipolaire, le constat semble avoir été intégré qu’on est dans un monde multipolaire (la rivalité sino-américaine, retour de la guerre, compétition pour les ressources) mais il faut cependant constater que ce sujet collectif n’existe pas pleinement. L’Europe n’est pas un État, ses membres ne partagent pas une même mémoire historique, ni la même hiérarchie de menaces, ni finalités stratégiques identiques. On a cité tout à l’heure l’Espagne, qui même vis-à-vis de l’Ukraine, qui est un conflit bien plus important pour l’Europe, bien plus proche, néanmoins, un pays comme l’Espagne ou le Portugal en sont très éloignés. La tension entre communautés de nations et puissances européennes n’est pas entièrement résolue, elle reste fragmentaire. La difficulté n’est pas seulement la carte, mais aussi le sujet qui la pense ou la contemple. Lorsque le président Macron dit l’ « Europe », de qui il parle exactement ? Est-ce que c’est l’UE, les États membres ? C’est une question.
L’UE reste traversée par des histoires divergentes. Vous avez des anciennes puissances impériales en déclin relatif, anciennes terres d’empires, en Europe centrale notamment, des États dominés, des nations tournées vers la Méditerranée, la Russie, l’Atlantique ou l’espace Baltique, les routes maritimes, les migrations, des imaginaires transversaux, l’Occident, l’idée européenne, la mémoire chrétienne ou humaniste, défendre certaines normes, existent, mais ne suffisent pas à forger une stratégie commune. Donc la carte ce n’est pas seulement ce qui est regardé, c’est aussi celui qui regarde, je le rappelle. En géopolitique, un même espace n’a pas la même taille selon celui qui regarde. Le Caucase peut être périphérique pour Bruxelles, vital pour Erevan, bien sûr, frontière sensible pour Téhéran, continuité du monde turcique pour Ankara, un ancien espace impérial pour Moscou, mais grâce à la carte, on peut effectivement nommer, hiérarchiser, justifier, sécuriser des espaces.
La crise iranienne agit, c’est mon idée, comme un révélateur – que mon collègue a tout à l’heure évoqué – pour le rôle stabilisateur de l’UE, effectivement l’UE prône la désescalade, le droit international, dans les faits aussi les lectures divergent. On a les pays d’Europe centrale et orientale, les pays baltes bien entendu, la Pologne, qui ont donc une lecture atlantique et sécuritaire mais qui est marquée par l’expérience historique de vulnérabilité, d’occupation. En fait c’est un atlantisme, mais qui n’est pas un alignement nécessairement sur Washington, c’est plutôt une culture des petits États, des moyens États, qui ont fait l’expérience de la vulnérabilité historique, de l’occupation, de la domination impériale, ou de l’effacement, donc leur téléologie n’est pas le retour à la puissance, c’est la préservation de la souveraineté nationale. Il ne s’agit pas pour eux nécessairement de rêver de revenir à la grandeur, comme peut-être c’est le cas pour la France ou le Royaume-Uni. Il y a bien sûr aussi une culture économico-stratégique qui voit l’Iran comme risque pour les flux, le commerce, la stabilité économique, il y a aussi bien sûr une approche diplomatique multilatérale, on peut dire une culture normative humanitaire, toutes ces cultures ne sont pas incompatibles mais elles produisent des cartes et des priorités différentes. Elles ne hiérarchisent pas nécessairement les menaces de la même façon. On ne perçoit pas par exemple la Russie ou les États-Unis depuis le même lieu mental.
Le sociologue britannique Anthony Smith, grand spécialiste du nationalisme, permet de préciser le point sur l’identité européenne. L’Europe ne peut être pensée comme une nation en formation, ni comme une culture homogène. Les identités nationales sont anciennes, enracinées. Ça ne signifie pas qu’elles soient vides de contenu mais, selon la formule de Smith, c’est une « famille de cultures » faite de traditions partiellement partagées, de ressemblances croisées, juridiques, politiques, religieuses, humanistes, philosophiques. L’enjeu n’est donc pas de produire une identité européenne exclusive, ce qui serait peut-être pour certains une solution, ni une cause commune impériale, mais une grammaire minimale permettant l’action sans abolir la pluralité. Je pense que ça a été dit d’ailleurs dans certaines interventions. Une carte commune ne suppose pas une pensée unique. À l’Académie de Géopolitique de Paris, nous n’aimons pas les pensées uniques. Mais quelques prérequis, peut-être un diagnostic, déjà, de l’ordre post-unipolaire : où sommes-nous ? Quelles est la situation ? L’estimation lucide de ce que c’est que la situation actuelle, une hiérarchie explicite de menaces, une clarification de l’acteur stratégique et géopolitique, une doctrine des marges. L’Europe doit admettre qu’elle n’est plus le centre évident du monde. Elle peut fonder une politique plus réaliste, préserver les sociétés européennes, éviter les dépendances excessives, distinguer les intérêts vitaux des préférences idéologiques, donc peut-être ouvrir un dialogue avec la Russie, mais aussi sur l’Iran.
C’est là où le Caucase devient central. On peut d’ailleurs se poser la question : le Caucase est-il en Europe ? Cette question est révélatrice de l’imaginaire géopolitique. On peut comparer cette question même avec Israël : pour certains, Israël est de culture européenne, pour d’autres il appartient au Moyen-Orient, voire autre chose. En ce qui concerne le Caucase, pour la Russie c’est un espace post-impérial, pour la Turquie une porte vers le monde turcique, pour l’Iran une frontière nord sensible. Pour l’UE, un voisinage ambigu, oriental, énergétique, un corridor vers l’Asie centrale, zone de contention avec la Russie.
L’Arménie, d’ailleurs, illustre bien cette ambiguïté. C’est un petit État vulnérable, peut-être à l’image de l’Europe elle-même. Cause civilisationnelle, dossier de voisinage, ou risque d’extension du conflit ? Le sommet d’Erevan lui a conféré une certaine visibilité. L’Europe, d’après les déclarations officielles que je cite, soutient la souveraineté, la résilience, la connectivité, elle l’avance un peu où la Russie recule, aussi. Donc se pose la question de l’appartenance de l’Arménie à l’espace politique européen. La question ici téléologique revient, elle reste ouverte : soutenir l’Arménie, stabiliser une marge, soutenir un petit État, contenir la Russie par exemple, ouvrir des corridors, ou signaler sa présence à l’Iran. Toutes ces finalités ne coïncident pas nécessairement. L’UE agit avec ses outils habituels, là aussi, les déclarations officielles, partenariats, financements, observations civiles, résilience, dans une zone grise. Il ne s’agit pas de remplacer ni la Russie ni l’OTAN en tant que garant sécuritaire. En plus nous avons la question des corridors, elle n’est pas neutre, ils redessinent aux-aussi dépendances et influences, routes nord-sud, Nakhitchevan, Syunik, Caspienne…
Vue de Bruxelles, la présence européenne est stabilisatrice, ou en tout cas elle permet d’empêcher une escalade, mais comment est-elle vue de Téhéran ? N’est-ce qu’une façade civile d’une progression, disons euro-atlantique, vers sa frontière Nord, une sorte d’encerclement doux via les normes, les routes, les alliances ? Ou bien au contraire une manière de se différencier, de se distancier des États-Unis ? Une Europe qui se perçoit comme puissance civile peut être vue par d’autres comme une puissance géopolitique, même sans les moyens militaires correspondants.
Pour conclure, une autonomie sans carte est-elle possible ? La réponse est nuancée. Oui, l’Europe peut agir selon moi sans carte unique, elle le fait déjà, elle observe, elle finance, elle soutient, mais elle agit souvent de manière partielle, fragmentée, parfois ambigüe. Le sommet d’Erevan est un bon exemple. L’Europe est bien apparue, il y a une visibilité de ce sommet, on ne sait pas toujours dire pourquoi elle y est, pour autant il ne faut pas tirer de ce constat une conclusion impériale. L’Europe n’a pas vocation à devenir un bloc homogène, ni à imiter les grandes puissances continentales. Son autonomie stratégique ne peut pas reposer sur une identité exclusive ou une cause commune imposée. Elle doit tenir à sa pluralité, elle peut agir sans devenir un empire. Elle doit même éviter cette tentation – la comparaison avec l’ASEAN de mon collègue Drweski était intéressante. Comme le suggère Smith, sa cohérence ne peut pas venir d’une identité homogène ou d’un mythe exclusif, mais d’un air de famille, un ensemble de traditions, même de vulnérabilités, partagées. L’autonomie stratégique européenne ne doit pas être pensée comme l’unification forcée de visions géopolitiques, mais comme une capacité d’agir à partir d’une pluralité assumée. C’est peut-être là la difficulté européenne : d’être capable d’agir sans renoncer à la pluralité, sans transformer l’Europe en empire.
Zahra DAVARPANAH
Nous arrivons maintenant au terme de ce webinaire. Je tiens à remercier une nouvelle fois nos distingués intervenants pour la qualité et la profondeur de leurs exposés, ainsi que pour la richesse des échanges qui ont suivi. Je remercie également l’ensemble des participants pour leur attention, et un remerciement tout particulier à nos deux institutions organisatrices qui sont l’Académie de Géopolitique de Paris et le Forum mondial pour l’éveil islamique, sans qui cette rencontre n’aurait pas eu lieu.
Ce que nous avons entendu aujourd’hui montre, s’il en était le besoin, que l’autonomie stratégique de l’Europe en Asie occidentale reste un chantier vraiment ouvert, incertain mais essentiel pour la sécurité de l’Iran, essentiel pour l’équilibre régional, et essentiel pour un ordre mondial moins unipolaire. Nous espérons que ces réflexions se poursuivront au-delà de cette séance.
Ali RASTBEEN
Merci aux intervenants pour leurs analyses profondes, et mercredi[8] nous pourrons approfondir encore ces analyses. Mais en ce qui concerne les crises qui traversent aujourd’hui l’Iran, le Liban, le Golfe persique ou encore la Méditerranée orientale, dépasse largement les cadres régionaux, et s’inscrivent dans une confrontation systématique plus large opposant différentes visions de l’ordre mondial, de la souveraineté, de la sécurité collective et de la gouvernance internationale. La montée des puissances émergentes, le développement des BRICS élargis, l’affirmation des structures eurasiatiques et la diversification des alliances stratégiques témoignent de l’émergence progressive d’un environnement multipolaire plus complexe et plus concurrentiel.
Dans ce contexte, l’UE se trouve confrontée à un choix stratégique fondamental. Soit elle demeure principalement intégrée à la logique sécuritaire atlantique, dominée par les États-Unis et l’OTAN, soit elle parvient progressivement à construire une véritable autonomie stratégique lui permettant d’agir comme acteur géopolitique indépendant. Or les crises récentes ont démontré que cette autonomie reste encore limitée par des dépendances structurelles dans les domaines militaire, technologique, énergétique et financier. L’échec des mécanismes européens face aux sanctions extraterritoriales américaines, les difficultés de coordination diplomatique, ainsi que le renforcement du rôle de l’OTAN depuis la guerre d’Ukraine illustrent les contradictions internes du projet stratégique européen. Toutefois, les transformations actuelles de l’ordre mondial pourraient également constituer pour l’Europe une opportunité historique et redéfinir sa place dans le système international.
La stabilité durable de l’Asie occidentale ne pourra probablement être assurée par la seule logique de confrontation, d’endiguement militaire ou de sanctions permanentes. Les dynamiques actuelles montrent au contraire la nécessité de construire de nouveaux mécanismes de dialogue régional, de sécurité collective et de coopération multilatérale plus inclusive. La sécurité internationale du XXIe siècle dépendra largement de la capacité des puissances régionales et mondiales à dépasser les logiques de blocs pour élaborer des équilibres fondés sur le pluralisme stratégique, le respect des souverainetés et la désescalade des rivalités systématiques. Ainsi, la question centrale n’est pas seulement celle de la redistribution des puissances, mais celle de la capacité du système international à éviter que la transition vers la multipolarité nous conduise à une fragmentation durable et à une instabilité généralisée. L’avenir de l’ordre mondial dépendra en grande partie de la manière dont seront gérées les recompositions géopolitiques en cours, notamment en Asie occidentale, devenue aujourd’hui l’un des principaux laboratoires du nouvel équilibre international.
[1] De Bary William Theodore, Asian Values and Human Rights: A Confucian Communitarian Perspective, Cambridge (MA, USA), Harvard University Press, 1998, 196 p. ; Usunier Jean-Claude, « Consommation ostentatoire et valeurs asiatiques », dans Décisions Marketing, Vol. 10, No 1, 1997, pp. 45–56, lien : https://www.researchgate.net/publication/378915495_Consommation_ostentatoire_et_valeurs_asiatiques (consulté le 20 mai 2026).
[2] Mazaheri Ramin, Socialism’s Ignored Success : Iranian Islamic Socialism, Columbia (USA), PT. Badak Merah Semesta, Columbia, 2020, 332 p.
[3] Merlo-Rodriguez Ivana, « Une démocratie de façade : le silence dont certains tirent profit » (billet de blog), Le Club de Mediapart, 30 mars 2026, lien : https://blogs.mediapart.fr/nosinmujeres/blog/300326/une-democratie-de-facade-le-silence-dont-certains-tirent-profit (consulté le 20 mai 2026).
[4] « Vers un nouvel ordre économique international », rapport du Secrétaire général, 79ème session de l’Assemblée Générale des Nations Unies (« Mondialisation et interdépendance »), 26 juillet 2024, 20 p., lien : https://documents.un.org/doc/undoc/gen/n24/248/01/pdf/n2424801.pdf (consulté le 20 mai 2026) ; Grar Kamel, « Le sommet du G77+ Chine sur un ‘nouvel ordre économique international’ s’ouvre à La Havane », L’Économiste Maghrébin, 16 septembre 2023, lien : https://www.leconomistemaghrebin.com/2023/09/16/le-sommet-du-g77-chine-sur-un-nouvel-ordre-economique-international-souvre-a-la-havane (consulté le 20 mai 2026).
[5] L’Iran et ses partisans produisent une masse de vidéos diffusées avec succès dans le monde entier car elles savent manier humour, finesse, universalisme (liens consultés le 20 mai 2026) :
https://www.youtube.com/watch?v=lGH4UVS1z4w&list=RDlGH4UVS1z4w&start_radio=1 ; https://www.youtube.com/watch?v=fpDPSo0ybtU&list=RDfpDPSo0ybtU&start_radio=1 ; https://www.youtube.com/watch?v=9mbpEWCWf3k&list=RD9mbpEWCWf3k&start_radio=1 ; https://www.youtube.com/watch?v=SxUGI2f4bAI&list=RDSxUGI2f4bAI&start_radio=1
[6]Alors que jusqu’ récemment depuis le tournant de la Chine vers la « politique de réforme et d’ouverture » de 1978, la Chine était devenue particulièrement discrète sur le système social qu’elle construisait, nous pouvons constater un changement récent dans sa politique de propagande en direction de l’étranger (liens consultés le 20 mai 2026) : https://www.youtube.com/watch?v=Qx3wVRKXCPs&list=RDQx3wVRKXCPs&start_radio=1 ;
https://www.youtube.com/watch?v=L2kU3A5Tk-o&list=RDL2kU3A5Tk-o&start_radio=1 ; ; https://www.youtube.com/watch?v=Bkk6rDh2GaU&list=RDBkk6rDh2GaU&start_radio=1 ; https://www.youtube.com/watch?v=WNPKRjNEZ5E&list=RDWNPKRjNEZ5E&start_radio=1
[7] La gauche social-démocrate et pro-gouvernementale russe vient de fonder à Moscou l’Internationale soviétique « Sovintern » : « Qu’est-ce que le Sovintern, la nouvelle internationale des gauches pro-Poutine », VOXNR, 3 mai 2026, lien : https://www.voxnr.fr/quest-ce-que-le-sovintern-la-nouvelle-internationale-des-gauches-pro-poutine (consulté le 20 mai 2026), presqu’au moment où le Parti communiste de la Fédération de Russie convoquait le second congrès international antifasciste qui s’est tenu du 22 au 24 avril à Moscou, à l’initiative du Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR-KPRF), premier parti d’opposition à la Douma. Il faisait suite à un premier congrès co-organisé à Minsk en avril 2023 par le Parti communiste de Biélorussie (PCB). Cette seconde rencontre coïncidait avec le 155e anniversaire de la naissance de Lénine et les 80 ans de la victoire des peuples contre l’Allemagne nazie : « Le PRCF présent pour le 2e congrès antifasciste international (avril 2025 – Moscou) », Initiative Communiste, 30 avril 2025, lien : https://www.initiative-communiste.fr/articles/prcf/le-prcf-present-pour-le-2nd-congres-antifasciste-international-avril-2025-moscou/ (consulté le 20 mai 2026) ; alors que le gouvernement russe convoquait de son côté une rencontre internationale antifasciste : « Le IIIe Congrès international antifasciste se tiendra dans la région de Moscou », Pravda, 21 avril 2025, lien : https://francais.news-pravda.com/world/2025/04/21/409927.html (consulté le 20 mai 2026).
[8] « L’Iran et les évolutions récentes : approches juridiques et géopolitiques de la guerre et de ses conséquences régionales » (colloque en ligne), organisé par l’Académie de Géopolitique de Paris en coopération avec le Centre des hautes études internationales de la Faculté de droit et de sciences politiques de l’Université de Téhéran, 20 mai 2026.




