L’IRAN ET LES ÉVOLUTIONS RÉCENTES : APPROCHES JURIDIQUES ET GÉOPOLITIQUES DE LA GUERRE ET DE SES CONSÉQUENCES RÉGIONALES

Mercredi 20 mai 2026, L’Académie de Géopolitique de Paris a organisé en coopération avec le Centre des hautes études internationales de l’Université de Téhéran (Iran) un colloque international en ligne, intitulé : « L’Iran et les évolutions récentes : approches juridiques et géopolitiques de la guerre et de ses conséquences régionales ».

La modération des débats a été assurée par Madame Zahra DAVARPANAH, Professeure invitée à la Faculté des études mondiales de l’Université de Téhéran.

COMPTE RENDU

Dr. Zahra DAVARPANAH, Professeure invitée à la Faculté des études mondiales de l’Université de Téhéran, Introduction.

Au nom de Dieu, je dois présenter le colloque « L’Iran et les évolutions récentes : approches juridiques et géopolitiques de la guerre et de ses conséquences régionales ». Mesdames et Messieurs, chers participants et chers intervenants, je vous souhaite la bienvenue à ce colloque scientifique organisé conjointement par l’Académie de Géopolitique de Paris et le Centre d’études supérieures internationales de la Faculté de droit et de sciences politiques de l’Université de Téhéran. Je tiens tout d’abord à remercier nos deux institutions organisatrices, qui ont rendu cette rencontre possible.

L’objectif de ce colloque est de proposer une analyse pluridisciplinaire des évolutions récentes liées à l’Iran, dans le contexte de conflit et de tensions régionales. Cette réunion s’articule autour de deux axes complémentaires : l’étude des dimensions juridiques et des enjeux relatifs aux droits humains ; l’autre, l’analyse des conséquences géopolitiques et stratégiques à l’échelle du Golfe persique. En réunissant des universitaires et chercheurs iraniens et français, cette manifestation scientifique entend favoriser le dialogue académique entre nos deux traditions universitaires française et persane, la production d’analyse scientifique à portée internationale, et l’élaboration de lectures comparatives et critiques des dynamiques actuelles. Ce colloque aura lieu en deux panels, de deux heures chacun, le premier consacré aux approches juridiques, et le second qui portera sur les approches géopolitiques. Et à la fin de chaque panel, les participants pourront échanger lors d’une séance de questions-réponses. Dans la période critique actuelle au Moyen-Orient, ce colloque sera une opportunité sans précédent pour transmettre expériences, savoirs et avis d’experts entre les penseurs persans et francophones.

10H00-12H00 : PANEL 1 – APPROCHES JURIDIQUES

Dr. Abbas SHIRI, Doyen-Professeur de la Faculté de droit et des sciences politiques de l’Université de Téhéran, « Les droits des victimes dans les crimes de guerre »

Je vous salue chers professeurs. Merci infiniment d’avoir accepté de participer à cette réunion. Je me permets tout d’abord de vous donner un bref exposé de mes activités en matière de recherche et de droit. Ça fait vingt ans que j’ai soutenu mon projet de thèse de doctorat qui avait comme sujet la justice réparative, et qui entre dans le domaine des connaissances en matière de délinquance également. En fait, j’ai publié un livre là-dessus, j’ai publié jusqu’à présent 7-8 articles portant toujours sur la justice réparative, j’ai également publié indépendamment 14 articles portant toujours sur ce sujet, qui ont été publiés dans des journaux, et également dans des encyclopédies. Je me suis attardé sur des cas particuliers dans ce domaine du droit, par exemple les délinquants liés aux crimes de l’environnement, également ceux qui souffrent des attitudes et comportements de l’État, ensuite le dernier sujet sur lequel je travaille c’est les victimes des crimes de guerre. Ensuite, aujourd’hui, je veux m’attarder toujours sur les droits des victimes des crimes de guerre.

Comme vous le savez très bien, pendant les guerres, un grand nombre de citoyens, enfants, femmes, sont en fait des victimes de la guerre, sont visés par des attaques, ça concerne également des zones résidentielles, des hôpitaux, également des monuments historiques, culturels, et en fait un grand nombre d’innocents sont morts pendant les guerres, ou bien ils perdent leurs biens et leurs richesses et leurs avoirs. Abstraction faite, en fait, de ce qui est agresseur, si les parties avaient le droit de prendre part, de participer à ce conflit ou pas, un grand nombre d’innocents sont visés, sont endommagés. Ces dégâts peuvent être intentionnels, c’est-à-dire la que la partie qui est l’agresseur vise intentionnellement les zones résidentielles et les citoyens ordinaires, ou bien ils peuvent être des attaques menées non-intentionnellement, c’est-à-dire que les objectifs étaient militaires, mais des attaques contre des objectifs militaires qui ont eu aussi des dégâts collatéraux, c’est-à-dire les zones résidentielles et les gens ordinaires également qui sont visés.

En fait je veux me concentrer sur deux attaques menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, que je considère comme les exemples évidents et flagrants des agressions contre le territoire iranien. Abstraction faite de cela, je vais m’attarder sur les droits des victimes, de cette victimologie. En fait, les victimes, dans cette victimologie, dans cette victimisation, ont des caractéristiques qui les distinguent, si vous voulez, d’autres sujets, d’autres crimes. En ce qui concerne les crimes ordinaires, les victimes et la victimisation est limitée, une personne est morte, les biens d’un seul individu sont endommagés, en fait une personne ou bien un nombre limité de gens perdent leurs familles, leur situation (…) ordinaire. Mais en ce qui concerne les crimes de guerre, un grand nombre de gens et de personnes sont concernées, des milliers de personnes sont mortes, des milliers de personnes perdent leur maison ou bien leurs zones résidentielles. Par exemple, lors de l’agression israélo-américaine contre l’Iran, uniquement dans la ville de Téhéran, 38 000 maisons ont été endommagées, en fait au moins 50 % d’entre-elles ont été détruites totalement. Les gens y habitant avaient été hébergées dans d’autres lieux, et certains d’entre eux ont perdu le responsable de la famille, et au moins 10 000 personnes ont été tuées. Peut-être, sur l’ensemble du territoire iranien, le nombre des homicides par an est entre 1000 et 2000 cas. Donc c’est-à-dire dix fois plus de morts que le nombre des homicides en Iran sur un an, seulement ils ont eu lieu en quarante jours. En fait le trou qui est caractéristique des victimes dans le domaine des crimes d’agression, puisque les dégâts sont limités, et l’auteur de l’agression est connu, les dégâts peuvent être réparés dans une certaine mesure, alors qu’en ce qui concerne les crimes de guerre, les dégâts sont illimités, et ne peuvent pas être réparés par l’auteur de l’agression.

Par exemple, est-ce que les États-Unis et Israël viendront payer les dégâts qui ont été causés à des milliers d’unités résidentielles en Iran ? Jamais. Par exemple à Gaza, entre 70 000-80 000, même 100 000 personnes ont été tués, et 70 % des zones résidentielles à Gaza ont été détruites. Peut-on contraindre Israël à payer les dégâts ? La réponse est négative. En fait, les États-Unis et Israël sont deux puissances supérieures dans le domaine militaire, et il n’y a aucune garantie exécutive que par exemple ces pays réparent les dégâts.

Ou bien l’autre exemple c’est la guerre de l’Irak contre l’Iran. En fait, officiellement l’Organisation des Nations Unies a présenté, a connu l’agresseur, environ 3500 km de longueur, les zones résidentielles ont été agressées par Saddam Hussein, environ 265 000 personnes en Iran ont été tuées, 5 provinces du pays ont été endommagées sérieusement, environ 50 % des personnes tuées étaient des citoyens innocents, ordinaires, 2000 milliards de dollars était le volume de dégâts causés en Iran et pas même un dollar n’a été payé à l’Iran à titre de compensation. Des milliers de personnes ont perdu leur maison, dans des dizaines de villes d’au moins cinq provinces du pays, ils ont perdu les responsables de famille, jusqu’à aujourd’hui leurs dégâts n’ont pas été réparés. Seulement le gouvernement, dans une de ses mesures très limitées, a payé une part limitée de leurs dégâts. Encore, dans des zones que nous appelons toujours des zones sinistrées par la guerre, les moyens élémentaires de la vie, c’est-à-dire l’utilisation de l’eau, d’électricité, gaz, d’internet, d’écoles, hôpitaux, et autres, n’ont pas été réparés.

Je vous ai donné ces deux exemples, pour ne pas être trop long je vais me concentrer sur mon propre pays, on peut en fait mentionner ces mêmes exemples en ce qui concerne la guerre américaine contre l’Irak, un million de personnes en Irak ont été tués au cours de quatre ans de guerre américaine contre ce pays, la plupart des zones résidentielles et civiles ont été détruites, lors de l’attaque israélienne contre la Syrie, lors de l’attaque israélienne contre le Yémen, lors de l’attaque américaine contre le Yémen, lors de l’attaque américaine contre l’Afghanistan, lors de l’attaque américaine et de leurs alliés contre la Yougoslavie, on aperçoit que des dommages dans une grande mesure ont été causés aux personnes, aux citoyens ordinaires. Ces dommages et intérêts étaient très sérieux, dans une grande mesure irréparables.

La question qui se pose est de savoir comment il faut faire pour éclairer en fait les dommages et intérêts qui ont été causés aux victimes de ces guerres. Qui doit réparer ces dommages et intérêts ? Comment ? Et en cas de refus de réparer, que devons-nous faire ?

Nous sommes confrontés à la question la plus compliquée, en ce qui concerne en fait les domaines des victimes, et également en ce qui concerne la question de la victimisation. Moi ici en fait j’ai examiné différentes théories dans le domaine des victimes de guerre, et je suis convaincu qu’en fait les dommages et intérêts ne peuvent pas être compensés, réparés par les États agresseurs, il n’existe aucun mécanisme international connu là-dessus. Deux des solutions restent à envisager, en ce qui concerne la réparation des dommages et intérêts.

Premièrement, la création du fonds international de réparation des dégâts causés par des guerres, l’Organisation des Nations Unies (ONU) doit être pionnière dans ce domaine, il y a des fonds qui ont été créés pour d’autres domaines, par exemple pour les délits environnementaux, ça existe déjà. Moi je pense à la question d’un fonds qui traite directement des victimes de guerre, et qui soit habilité à entrer directement sur la scène pour réparer les dégâts. On peut en fait créer, organiser des fonds similaires à l’intérieur du pays, des fonds qui peuvent être gérés par les ONG, par le peuple, avec l’aide et l’assistance de la population on peut réparer des dommages et intérêts.

Et deuxième solution dont je voudrais parler, c’est-à-dire l’obligation de l’État de réparer directement et pleinement les dommages et intérêts commis. Malheureusement, le temps qui m’est accordé est sur le point de finir, en fait des mesures et actions ont été adoptées par des mairies et par le gouvernement sur l’ensemble du territoire, également auprès des compagnies d’assurances, et très particulièrement dans le domaine des dommages causés aux automobiles, véhicules, j’aimerais expliquer cette mesure également pour vous donner en fait un rapport sur le sujet. Dans l’ensemble, je juge encore insuffisantes les mesures et actions qui ont été prises, ça peut être un sujet de recherche pour nos futures recherches, pour en fait empêcher la reproduction, si vous voulez, des victimes de guerre dans ce domaine. Les gens qui ont perdu le responsable de la famille ce seront les femmes et les enfants abandonnés au sein de la société, qui pourraient se livrer à la délinquance, parce que le responsable est le protecteur, seront délaissés au sein de la société.

Je vous remercie infiniment d’avoir prêté l’oreille à mes explications, et je me permets également de vous adresser mes plus vifs remerciements, très particulièrement les professeurs ici présents à ce rendez-vous. Merci beaucoup. Je vous laisse à la garde de Dieu.

Dr. Amir Saed VAKIL, Professeur et maître de conférences à la Faculté de droit et des sciences politiques de l’Université de Téhéran, « Les frontières de la légitimité des réactions étatiques face aux attaques transfrontalières : relecture du droit de légitime défense et de contre-mesures dans la guerre de 2026 avec l’Iran, à la lumière des évolutions du droit international ».

Je vous remercie infiniment et je salue d’Iran les participants à ce colloque. Je tiens à remercier infiniment Madame Niknami, et le Dr. Rastbeen à Paris, pour avoir organisé ce colloque.

Le sujet sur lequel je vais me pencher concerne une question importante du droit international, c’est de déterminer la frontière juridique entre la réaction permise, autorisée, et le recours illégitime à la force en ce qui concerne les relations internationales. Je suis en train de chercher un point de balance entre deux points qui ont l’air opposés l’un à l’autre. L’un, principe qui interdit le recours à la force, qui est d’ailleurs la pierre angulaire de l’ordre qui a été mis sur pieds à la suite de la Deuxième Guerre mondiale, et l’autre c’est le droit en Iran du gouvernement en ce qui concerne la défense de l’intégrité territoriale et sa souveraineté.

On peut maintenant revenir à la guerre de janvier 2026. Les États-Unis et Israël avaient essayé de préparer certains casus belli à la communauté internationale, afin de pouvoir justifier leur agression de l’Iran. Leur logique qui consiste à secouer les ambiguïtés et les incertitudes sur les capacités militaires de l’Iran, et également la possibilité d’une guerre de la part de l’Iran, et le temps qu’il faudra pour éviter une guerre de la part de l’Iran, qu’ils puissent avoir dans la main, c’est pour cela que les considérations juridiques pour donner la couleur.

Par conséquent, conformément à cinq bases, la possibilité des actions préventives est augmentée. La guerre des Douze-Jours entre Iran et Israël, comme le premier exemple, deuxièmement c’est la prise de position de la part de l’autre partie, qui concerne le changement de régime en Iran, et troisièmement ce sont les relations hostiles entre les deux parties, qui ont déjà existé pendant ces derniers temps, et le quatrième, l’intensité des dégâts, et finalement parce que nous sommes confrontés ici à certains variables stratégiques. Je peux donner plusieurs exemples, par exemple les technologies nouvelles dont les États-Unis disposent, les bases américaines dans les pays de la région, la capacité d’utiliser la base britannique, l’ingérence directe des Émirats arabes unis, également de l’Arabie, qui ont déjà été révélées dans les actualités, la possibilité de frappes contre les infrastructures énergétiques, la possibilité d’occupation du territoire iranien.

Sur la base de ce que je viens de dire, je tiens à conclure que les États-Unis et Israël, dans l’ombre d’une prudence normative, et la nécessité opérationnelle, ont décidé de justifier la légitime défense, mais sous le titre d’une attaque préventive. Or la question est ceci : est-ce que le danger permanent et ambigu de la part de l’Iran sont synonymes d’une menace imminente, en réalité ? Est-ce que tout cela pourrait légitimer une frappe israélienne et américaine contre l’Iran, au regard du droit international ? Le droit international classique répond par la négative. En droit international, quand nous parlons d’une menace immédiate, et également inclusive, de manière à ce qu’un gouvernement n’ait plus le temps de réfléchir, et dans l’ombre du principe de proportionnalité, il n’y a pas d’autre solution que de recourir à l’agression.

Afin de pouvoir présenter l’état actuel du droit international, nous pouvons voir très clairement que dans la procédure de communauté internationale, par exemple en 1996 dans le cas du Nicaragua, (…) utilisation de la force comme par exemple aides financières et formation militaire, également soutien militaire, d’armement, tout cela était distingué de l’attaque elle-même, l’intensité et la nature de l’action est très importante en ce qui concerne la définition de conflit armé. Et l’autre question concerne la nécessité d’attribution d’une attaque à un État. Par exemple dans le cas du Congo en 2005, les attaques lancées par les rebelles sur le sol du Congo n’étaient pas reconnues avant d’avoir été commises et dirigées par le Rwanda. Tout cela montre que dans la guerre de 2026, ces éléments et conditions du droit international classiques n’étaient pas bien réunies.

Alors maintenant nous sommes confrontés à la guerre de février 2026, parce que cette dispute dispose de plusieurs couches dans lesquelles il faut prendre en compte cinq éléments. Le premier élément, la nature des auteurs de la guerre, parce que nous avons déjà constaté des attaques cyber, les acteurs non-étatiques, également opérations militaires par des pays en-dehors de la région, également l’utilisation des mini-drones et drones, également des chasseurs, des bombardiers furtifs, qui pourraient nous poser des défis en ce qui concerne l’attribution de cet attentat à un seul gouvernement. Au-delà de tout ça, en ce qui concerne la nature des auteurs de la guerre et l’attribution des auteurs de l’attentat, cette question (…) l’action. Pendant la guerre, ce qu’on a constaté en ce qui concerne l’étendue de la guerre c’est que dix pays étaient concernés. Le quatrième point dans cette guerre concerne ces menaces asymétriques.  L’ancien guide suprême iranien qui a été assassiné, et l’actuel, son successeur, ont été visés pendant cette guerre. Les hauts responsables politiques, également des hauts gradés avaient été visés pendant cette guerre, des scientifiques nucléaires, des infrastructures nucléaires et militaires iraniennes ont été ciblées, et maintenant nous sommes confrontés à un blocus maritime autour du détroit d’Ormuz. La dernière couche de cette dispute que je viens d’évoquer concerne les objectifs et également les stratégies des frappes. D’une part, c’est la question du changement de régime en Iran, en fournissant des armes aux groupes armés et rebelles, comme cela a déjà été bien confirmé par le président américain Donald Trump, et d’autre part c’est la question de l’arrêt de l’enrichissement d’uranium en Iran, et tout cela avec le blocus maritime.

Maintenant, d’après ce que je viens de déclarer, je vais voir comment l’Iran pourrait réagir de façon légitime dans l’optique du droit international.

Le droit international est bien clair. Conformément à l’article 4 alinéa 2 de la Charte onusienne, la règle consiste à interdire tout recours au conflit armé ou à la force. L’article 51 de la même Charte donne l’exception, qui reconnait le droit de légitime défense pour un gouvernement. Mais trois conditions doivent être réunies : 1. Une attaque armée ; 2. L’obligation de présenter l’attaque au Conseil de Sécurité de l’ONU ; 3. La poursuite de cet acte légitime avant que le Conseil de Sécurité de l’ONU n’intervienne. L’article 51 nous montre, en fait symbolise les défauts en ce qui concerne le droit international. Maintenant je veux présenter trois défauts : 1. On dit que la légitime défense pourrait être dissuasive. Mais est-ce vrai ? La seule condition pour que la légitime défense soit dissuasive, c’est que les forces militaires du pays-cible ait la capacité de confronter l’agresseur. Par exemple si vous prenez la guerre de février 2026, vous pouvez mesurer la distance entre l’Iran et les pays agresseurs en ce qui concerne les capacités militaires. 2. En ce qui concerne l’ordre de la sécurité internationale, la nécessité d’urgence de la légitime défense. Alors dans ce cas, quand le gouvernement réagit de toute urgence, ses options seraient limitées. 3. Il est conçu par défaut que d’autres gouvernements viendront intervenir, conformément au principe de légitime défense. Mais la vérité c’est que dans le droit international il n’y a aucune obligation pour que d’autres gouvernements interviennent pour légitime défense.

Ma première conclusion concerne le fait que la Charte onusienne, en ce qui concerne la définition de la légitime défense au sein de la Charte, est très limité. Au lieu de poser un obstacle au recours à la force dans les relations internationales, il représente un sauf-conduit pour les gouvernements puissants pour qu’ils puissent frapper les pays qui sont militairement plus faibles, et que l’intensité du gouvernement-cible soit plus prévisible. Nonobstant le droit humanitaire international, le droit à la légitime défense ne représente aucun cadre limitant des gouvernements dans leur comportement, dans leur recours à la force, au contraire ils transforment les hostilités militaires en une guerre contre l’État qui est plus faible et était vaincu.

D’après ce que je viens de vous dire, il y a quatre étapes échelonnées pour servir de base de présentation d’une nouvelle théorie. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas déjà établis dans le droit international, mais personnellement j’essaie de les présenter dans l’optique du droit international. 1. Il n’y avait aucun équilibre ou balance militaire entre, les États-Unis et Israël d’une part, et l’Iran d’autre part. 2. L’Iran est privé de capacités nécessaires pour pouvoir confronter ces pays d’une manière militaire. 3. Les agresseurs ont déjà déclaré de façon très claire qu’ils cherchaient à faire tomber le régime en Iran. 4. Le Conseil de Sécurité de l’ONU, en raison du droit de véto, est incapable de prendre une décision conformément au Chapitre VII de la Charte.

Et maintenant je veux vous dire de façon un peu sommaire, par exemple il y a des choses, des contre-mesures pour qu’il puisse complémenter le droit à la légitime défense pour l’Iran. (…) je le sais déjà bien que les contre-mesures s’inscrivent dans le cadre des devoirs des gouvernements, et cela ne concerne pas le droit de recours à la force. Et je suis convaincu aussi que le droit d’avoir recours aux contre-mesures a pour objectif de forcer le gouvernement agresseur de respecter ses engagements. Donc conformément à un projet loi par la Commission de l’ONU adopté en 2001, les contre-mesures doivent être temporaires, l’objectif doit être d’obliger le gouvernement agresseur à respecter ses engagements, sans être accompagnées de recours à la force.

D’après ce que je viens de dire maintenant, maintenant je vais présenter un cadre théorique. Dans le comportement de certains gouvernements, nous avons constaté une inversion étendue de la question de la légitime défense. Maintenant je vais évoquer la question des pays, les États-Unis, Israël et la Turquie, en ce qui concerne le concept de « menace imminente » qui a été déjà évoqué par eux dans leurs déclarations officielles. Les États-Unis avaient déjà envoyé une lettre datée du 27 juin 2025 à l’adresse de l’ONU, qui était en fait la dixième lettre de la part des États-Unis envers l’ONU depuis 2001, parce que les États-Unis avaient en fait déclaré une guerre contre l’Iran à partir de 2001. Les États-Unis présentent en fait comme prétexte le développement militaire en Iran, en ce qui concerne les missiles, les drones, et également son programme nucléaire, pour déclarer la guerre contre l’Iran. En ce qui concerne le concept de la menace imminente, dans sa déclaration à l’adresse du Conseil de Sécurité de l’ONU de 2019 par la France, même les opérations cyber pourraient constituer une menace imminente, donc justifiant une légitime défense. La même position a été prise par la Grande-Bretagne et l’Australie. D’un côté, je vais essayer de me pencher sur la question du fait que parfois une menace imminente est présentée pour justifier le droit de recours à la force. Et le deuxième point, c’est la doctrine de survie. Dans son opinion consultative de la Cour pénale internationale en 1996, si les intérêts vitaux d’un pays sont menacés, la règle d’interdiction d’utiliser l’arme nucléaire sera réservée. Quand un pays se trouve dans une condition dans laquelle l’autre pays, le pays agresseur, a sa propre interprétation du droit de légitime défense et également l’attaque préventive, et parle de changement de régime, l’évoque, le gouvernement qui a été pris pour cible aura le droit, dans les propres mots, d’adopter des contre-mesures pour se sauver : mesures coercitives de sauvetage (ou de survie). Sur la base des plusieurs couches et de la dispute que je viens d’évoquer, étant donné que le droit à la légitime défense ne serait plus dissuasif, et la survie du gouvernement est menacée, à condition que les civils et les infrastructures civiles ne sont pas pris pour cibles, et les principes du droit humanitaire international sont respectés, le recours à ces contre-mesures coercitives seront justifiées, c’est pourquoi je considère la décision par le gouvernement iranien d’exercer le contrôle sur la navigation dans le détroit d’Ormuz comme une contre-mesure coercitive de sauvetage.

Pour conclure, la frontière entre la légitime défense et les contre-mesures est en train de s’éroder. Mais tout en sauvegardant les acquis et les percées du droit international, je vous parle spécifiquement de leurs principes d’interposition devant le recours à la force, nous sommes obligés, étant donné les menaces nouvelles, des disputes multicouches, l’intensité et l’objectif des agresseurs et des frappes, sur les trois bases et les normes justifiant les réactions du gouvernement en ce qui concerne le recours à la force, doivent être développées et améliorées. Merci beaucoup pour votre attention.

Christophe RÉVEILLARD, Professeur à l’Université Paris Sorbonne et Secrétaire général de l’Académie de Géopolitique de Paris, « Le conflit du 28 février 2026 et la recomposition des routes stratégiques : entre détroits maritimes et corridors alternatifs »

J’aurais une analyse juridique et géopolitique des détroits dans une première partie, et dans une deuxième partie j’évoquerai la maîtrise du scénario du contrôle du détroit d’Ormuz par Téhéran, d’un point de vue plutôt géopolitique. Je fais un mélange géographico-juridique et géopolitique.

Sans plus tarder, le premier point : l’analyse juridique et géopolitique des détroits. Le commerce mondial, comme vous le savez, est jalonné de ces verrous géographiques que sont les détroits. Il y a 14 points qui verrouillent le commerce mondial, proche d’Ormuz il y a les Dardanelles, le Bosphore, Bab-el-Mandeb, Suez, plus au nord il y a Oresund, Pas-de-Calais, Gibraltar, Panama, et enfin plus au sud Taïwan, Malacca, Macassar, La Sonde, Lombok. Ce sont des véritables goulets d’étranglement qui concentrent tout : marchandises, bases militaires, câbles de communication, entre autres, mais aussi les tensions diplomatico-stratégiques les plus exclusives pour la stabilité mondiale. Ces bras de mer sont devenus les articulations névralgiques de tous les échanges mondiaux, avec quelques acteurs qui détiennent les clés de ces portes océanes.

Quelle est la définition d’un détroit ? En géographie, un détroit c’est un bras de mer, plus ou moins resserré entre deux côtes et qui sépare deux étendues d’eau. Un passage entre deux mers, mais sans délimitation stricte de l’étendue des mers concernées. Par exemple le détroit du Bosphore ne mesure que 700 mètres de large par endroits, alors que le canal du Mozambique qui sépare Madagascar de l’Afrique, ou le détroit de Fram entre le Groenland et Svalbard, mesurent environ 400 km à leurs points les plus étroits. Entre l’Iran et Oman, le détroit d’Ormuz mesure à son point minimal 29 000 nautiques, c’est-à-dire 53 km. Ce n’est pas la taille qui fait le détroit, c’est plutôt la fonction, qui est ici double, à la fois de séparation et de mise en contact. Le détroit sépare autant qu’il relie. « Détroit » vient du latin distringere, aussi bien « maintenir écarté » que « lier ». Séparation parce que le détroit est une sorte de porte qui isole deux mers ou deux océans entre eux, et mise en contact parce que c’est un lieu qui favorise les échanges, trafics maritimes bien sûr, mais c’est aussi dans les détroits que l’on installe le plus grand nombre de câbles maritimes de communication. Dans la grande famille des détroits, on inclue généralement leurs cousins artificiels que sont les canaux, le canal de Panama et le canal de Suez sont des détroits artificiels, créés de toutes pièces pour réduire les distances, même si le statut juridique est différent. On a considéré le détroit comme un seuil de passage entre deux espaces maritimes, soit de haute mer, soit d’espaces de mers intérieures, l’important c’est qu’il relie deux espaces maritimes et de fait il y a certains canaux qui jouent ce rôle.

La délimitation de la possession maritime est particulière pour les détroits. La règle initiale des 3000 marins (5,5 km) a été remplacée par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) de Montego Bay (Jamaïque) en 1982, qui consacre pour chaque pays la possession de ses eaux territoriales dans la limite de ses 12 000 marins à partir de ses côtes (environ 22 km), donc c’est la gestion de la loi, de la pêche, de la police, auxquels il faut ajouter la Zone économique exclusive (ZEE) qui s’étend jusqu’à 200 000 nautiques environ (370 km) et dans laquelle un État peut exploiter toutes les ressources naturelles qui s’y trouvent.

Nos détroits posent donc la question du calcul de ces zones à partir du moment où l’espace est resserré. C’est le calcul de l’équidistance qui a été choisi, et on voit à Ormuz combien la possession des petites îles qui le jalonnent fut un objectif stratégique, puisque la propriété de ces espaces insulaires (Grande Tunb, Petite Tunb, Abu Moussa) – sur lesquels l’Académie de Géopolitique de Paris sous la direction d’Ali Rastbeen a produit un ouvrage de référence[1] – était une opportunité pour augmenter les eaux territoriales. La quasi-totalité des détroits les plus stratégiques du monde se retrouvent donc dans les eaux territoriales des pays voisins et c’est pourquoi le droit international public prévoit un droit de transit qui doit permettre la libre-circulation des navires dans ces passages. Si le détroit est international, la convention prévoit vraiment une liberté de transit, et dans ce cas l’État côtier à très peu de marges de manœuvre. Théoriquement un pays ne peut donc pas verrouiller un détroit. Mais dans la pratique, on le sait, c’est très différent, comme on le voit maintenant avec Ormuz. Le détroit est donc une confrontation, je dirais, dans l’ordre pratique, entre deux notions qui s’excluent mutuellement à priori : la libre-circulation, et les eaux territoriales. On voit que l’Iran aujourd’hui a été poussé par l’état de nécessité.

Dans la pratique, les détroits connaissent une importance stratégique en fonction de l’intensité du passage et du nombre de navires qui les empruntent. Comment on peut le savoir ? Notamment grâce aux balises AIS qui transmettent en direct le positionnement du bateau, mais tous les bateaux ne sont pas tenus d’en être équipés d’une part, et certains d’entre eux peuvent l’éteindre en fonction de leur stratégie de navigation d’autre part, donc tout cela est un peu relatif. Les détroits en sont venus à structurer toute l’économie de la planète parce que la mer n’est pas un grand espace vide. Et c’est cela qui est très important pour comprendre l’effet cumulatif à partir de la crise sur le détroit d’Ormuz. La carte des routes maritimes mondiales nous apprend que l’espace de la mer est un authentique réseau. Il y a des lignes, des points de passage, des correspondances, ce qui veut dire que s’il existe un problème dans un des points de passage, alors c’est tout le réseau qui connait des difficultés. Ce système est donc hyper vulnérable. Aujourd’hui à Ormuz, un grand nombre de navires attendent statiquement de savoir quoi faire. Cela est dû premièrement au faible nombre de points de passage cités plus haut (14 points de passage fondamentaux dans le monde), et deuxièmement à l’augmentation du trafic maritime qui a amené certains de ces points à saturation. Car le trafic maritime mondial est en plein essor, la totalité du trafic de marchandises transportées par les mers a été multipliée par cinq depuis les années 1970, passant de 2 à 11 milliards de tonnes métriques transportées. Le commerce maritime, qui représentait 75 % du commerce mondial en 1999, en représente aujourd’hui plus de 90 %.

Mais au-delà de ces éléments statistiques, toute cette vulnérabilité est aussi due à une pratique logistique, c’est le « juste-à-temps ». L’idée est de constituer et de transporter des marchandises mais de ne plus avoir de stock pour pouvoir économiser les coûts. Le stock n’est pas sur terre, mais en mer, dans les bateaux. La marchandise circule en flux continu, et donc si un navire et notamment un porte-conteneur est à l’arrêt, le prix à payer est colossal pour l’armateur, les assureurs, etc. L’enjeu est donc à ce moment de transporter la marchandise qui est bloquée sur d’autres embarcations capables d’apporter la marchandise sur les marchés initialement prévus, et pour ce faire il faut créer, utiliser d’autres infrastructures capables d’opérer ce transbordement, ce qui coûte très cher, prend beaucoup de place, et de plus tous les ports et tous les terminaux du monde n’ont pas forcément la capacité de l’effectuer. La ponctualité devient alors essentielle, les retards se paient très cher. Les livraisons étant planifiées des mois à l’avance, l’effet de domino est donc immédiat. On se souvient en 2021 de l’échouage dans le canal de Suez du porte-conteneur Ever Given qui va le bloquer pendant six longs jours. Plus de 400 navires ont été contraints d’attendre la réouverture du canal, avec des usines européennes à l’arrêt parce qu’il manquait par exemple des composants produits en Asie. En ce qui concerne Ormuz, sa pertinence géopolitique repose sur le flux des hydrocarbures : pétrole, gaz naturel, GNL.

Ce qu’il faut retenir c’est que notre activité commerciale mondiale est bâtie sur ces points de passage, dont les vulnérabilités sont totales. Vulnérabilité technique, liée à leur largeur, à leur profondeur, qui ne leur permettent pas d’accueillir tous les navires. Par exemple le détroit du Bosphore ne mesure qu’une trentaine de kilomètres mais sa traversée est extrêmement longue car il est étroit, en zone urbaine, traversé par des navettes, par des ferrys. La vulnérabilité économique ensuite, comme on vient de le voir avec la politique du juste-à-temps et tout l’effet domino qui en découle. Vulnérabilité politique, car ces détroits sont souvent situés dans des zones à risque, comme on a pu le voir avec les nombreuses attaques de la piraterie maritime par exemple. Vulnérabilité environnementale, en 2023 une sécheresse va restreindre dans le canal de Panama le tirant d’eau avec un impact considérable sur le trafic. Une vulnérabilité militaire enfin, lorsque ces détroits sont entrainés dans des crises majeures situées dans ces zones.

Comment contourner les détroits ? Quelles routes de substitution possibles ? Il y a des solutions qui existent, mais qui représentent un coût très important. Ce sont des frais supplémentaires, des dépenses de carburant, des retards, un temps extrêmement rallongé, et surtout de nouvelles infrastructures nécessaires, car encore une fois tous les territoires des détroits majeurs se sont organisés en fonction de ce trafic intense, attiré par les détroits qui progressivement sont devenus indispensables à l’économie du monde. L’Asie peut contourner tout le Moyen-Orient par l’Afrique du Sud par exemple, par le Cap (de Bonne-Espérance), et remonter l’Atlantique. Par exemple, si on prend Bombay-Le Havre, ça représente 21 000 km par le Cap, plutôt que 11 000 km par Bab-el-Mandeb et le canal de Suez, donc on se rend compte du coût supplémentaire que ça représente. L’autre alternative aurait pu être les routes terrestres lorsque c’est possible. Mais aux Émirats arabes unis on a pu apercevoir que l’alliance des blocus et des missiles et des drones iraniens a réduit cette option à presque néant en immobilisant l’oléoduc Habschan-Fujaïrah par des frappes sur le terminal. Comparons les capacités : là où un train transporte 100 conteneurs, les plus gros porte-conteneurs peuvent en transporter 24 000.

Je passe donc à ma deuxième partie, c’est-à-dire à la maîtrise du scénario du contrôle du détroit par Téhéran.

La République islamique d’Iran, depuis le 28 février 2026 et jusqu’à maintenant, a démontré une véritable capacité d’exercice de puissance stratégique considérée sous plusieurs aspects. Tout d’abord, la capacité d’avoir résisté au choc d’une guerre dissymétrique, et non asymétrique – dissymétrique, parce que l’Iran est une grande puissance, et non pas une puissance trop limitée comme on décrit les rapports asymétriques en termes stratégiques – notamment en ayant réussi à être passés d’un conflit régional, à l’échelle mondiale, par la gestion stratégique du détroit d’Ormuz. Téhéran dispose de l’aptitude d’influer sur l’intensité du conflit, en contrôlant, en fermant, en choisissant l’intensité du trafic maritime passant par le détroit d’Ormuz, et en utilisant les moyens militaires appropriés pour ce faire.

J’ai rappelé lundi que côté américain cette guerre avait été lancée malgré les avertissements du renseignement américain et militaire, à l’administration et au président. Les services de renseignement avaient exprimé des réserves sérieuses avant le déclenchement du conflit, parce que ces agents avaient alerté la Maison Blanche environ une semaine avant le 28 février 2026, sur deux risques majeurs : la fermeture possible du détroit d’Ormuz, et la probabilité subséquente d’une conflit long et difficile à maîtriser. Ces avertissements concernaient en particulier la vulnérabilité du trafic pétrolier mondial, et l’impact économique global qu’aurait eue une interruption globale de la navigation du Golfe. Dans l’armée on négocie toujours intellectuellement le rapport de proportion entre une attaque militaire et ses conséquences. Ça n’a pas été pris en compte côté américain. Les analyses évoquaient également la capacité de l’Iran à mener une stratégie d’usure, fondée sur des frappes asymétriques, des attaques indirectes, la mobilisation de ses alliés régionaux. Ainsi les objectifs initiaux se sont révélés pour les Américains beaucoup plus difficiles à atteindre que prévu, parce que les coûts ont augmenté et parce que la perspective d’un conflit long est devenue plausible. Depuis le début des hostilités plusieurs éléments vont dans ce sens : 1. Les tensions sur le détroit d’Ormuz, on l’a dit ; 2. Les attaques lourdes contre les installations américaines dans la région du Golfe ; Et 3. La mobilisation des alliés de l’Iran ; avec une instabilité croissante des marchés mondiaux.

Le trafic du détroit d’Ormuz apparait contrôlé par les Gardiens de la Révolution, et on observe une chute du trafic. Peu de pétroliers, ou des pétroliers alliés, acceptent d’être escortés par certaines marines occidentales, c’est beaucoup trop dangereux, et pour cause. L’armada navale américaine peut durer longtemps sur zone, sur place, et encore, mais les navires doivent rentrer au port pour se recompléter en munitions. Les manœuvres maritimes révèlent à tout le moins une incapacité occidentale, américaine, à choisir une tactique et une stratégie adaptée à la gestion du théâtre d’opérations qu’est devenu Ormuz. Par ce contrôle maritime, l’Iran a également réussi à créer un espace diplomatico-stratégique favorable, et ce entre les alliés traditionnels États-Unis / Union européenne puisqu’à leur tour les Européens tentent également de peser sur la situation dans le détroit d’Ormuz, point de passage stratégique devenu l’un des points névralgiques du conflit, sans avoir répondu à l’appel du président américain qui a demandé l’appui de ses alliés pour sécuriser la zone. Je vous rappelle, le 17 avril à Paris, Emmanuel Macron et Keir Starmer ont présidé une conférence à l’Élysée, avec 50 pays, des représentants d’institutions internationales, pour préparer une mission internationale strictement défensive, destinée à sécuriser le passage une fois le cessez-le-feu consolidé. Un message renouvelé lors du sommet européen informel à Chypre, le 24 avril. Donc dans un contexte de relations compliquées avec Washington, qui use toujours de la menace, et de division sur la question israélienne concernant l’accord d’association qui les lient, les Européens ont tenté de maintenir un fragile équilibre, néanmoins d’un point de vue géopolitique la sécurité et la stabilité du Moyen-Orient sont étroitement liées à celle de l’Europe, c’est un voisinage stratégique crucial. La guerre en Iran, le blocage du détroit d’Ormuz, ont mis en avant deux problématiques majeures sur le plan de l’énergie pour l’Union européenne : la difficulté des États membres à réagir de manière harmonisée d’une part, et la dépendance énergétique de l’Union européenne d’autre part, surtout si on le relie avec la guerre en Ukraine, les sanctions que les États-Unis ont contraint les pays européens à prendre.

Téhéran a commencé à laisser passer des pétroliers à destination de la Chine et de l’Inde dans le détroit d’Ormuz, tout en laissant les cargaisons à destination de l’Occident bloquées. La plupart des pays du Golfe ont arrêté leur production de pétrole et de gaz, à la fois parce que les capacités de stockage sont pleines, et afin de protéger leurs infrastructures pétrolières et gazières des frappes iraniennes, ce qui est très probablement un élément transformateur, je dirais même paradigmatique à venir, de l’économie mondiale, à cause donc de la fermeture du détroit d’Ormuz. Enfin, il semble que les États-Unis aient sollicité à un moment les bons offices de la Russie. Je suis à peu près certain que ballet diplomatique en Chine entre les États-Unis et la Russie qui se retrouvent, par le président Xi Jinping, interposés, fait partie de cette diplomatie, pour demander donc aux Iraniens de se mettre en capacité de restreindre leurs frappes dévastatrices pour lever le blocus du détroit d’Ormuz, les États-Unis passant donc par la Russie.

Au niveau tactique, toute opération amphibie, contre l’île de Kharg par exemple (au fond du Golfe persique) ou autre, nécessiterait de passer par le détroit d’Ormuz, et une opération amphibie visant à franchir le détroit et remonter jusqu’à Kharg serait suicidaire. En ce qui concerne le détroit lui-même – encore plus important parce que Kharg concerne le pétrole iranien tandis que le détroit concerne le pétrole, le gaz et notamment le GNL du monde entier – concevoir une opération pour franchir le détroit avec les moyens navals américains actuellement présents dans le Golfe, eh bien on est dans une opération qui serait proche du suicide. Dans le Golfe, les menaces contre une force navale tentant de franchir le détroit sont multiples : des mines, des vedettes rapides opérant depuis les grottes sur la rive nord, les drones, les missiles balistiques, les missiles hypersoniques, de l’artillerie terrestre (parce que le détroit est assez étroit et se trouve à portée de tir depuis les côtes iraniennes). Il semble vraiment très compliqué pour les Occidentaux et les États-Unis en particulier de faire face à toutes ces menaces. Puis, pour maximiser malgré tout les faibles chances de succès, il faudrait d’abord sécuriser, grâce à des forces terrestres, la rive nord du détroit. Ça poserait un autre problème : il est peu probable qu’un pays arabe accepte que son territoire serve de base pour une attaque terrestre contre l’Iran, et la seule autre alternative serait donc un débarquement amphibie sur la côte iranienne juste à l’extérieur du détroit d’Ormuz, et une telle opération serait elle-aussi extrêmement risquée, il faudrait faire face dès l’approche à toutes les armes précédemment mentionnées.

Il n’existe aujourd’hui quasiment que deux types de navires, c’est une blague, bien sûr : les sous-marins et les cibles. Nous savons que les navires peuvent être vulnérables aux drones, mais ils peuvent aussi se défendre contre eux, les tromper, les abattre, bénéficier d’alertes précoces grâce aux radars embarqués et aux avions américains. En revanche, nous ne savons pas encore vraiment s’ils peuvent faire face aux missiles balistiques ou hypersoniques, ni d’ailleurs si ceux-ci peuvent être assez précis pour toucher un navire en mouvement. Si ces missiles disposaient d’un guidage terminal suffisamment précis, alors ces navires pourraient être frappés, ce qui changerait complètement le calcul, et aujourd’hui nous savons qu’il y a des guidages terminaux pour les missiles hypersoniques, et qui plus est il y a une différence de prix entre le système antimissile et le missile lui-même.

Dans les faits, la force amphibie potentielle devra accepter de découvrir en direct si cette menace est réelle. Ça ne concerne pas seulement les porte-avions mais tous les navires de surface. Dans une opération amphibie, il faut notamment des navires de type Landing Helicopter Dock (LHD) qui ressemblent à des porte-avions, il faut bien sûr débarquer les troupes, une fois à terre ces forces seraient exposées aux mêmes menaces que n’importe quelle base américaine de l’autre côté du Golfe. Les pertes en hommes et en matériel seraient très élevées. Supposons même, admettons même – c’est le dernier point de ma note strictement militaire – le contrôle réussi de la rive nord du détroit. Les forces resteraient vulnérables aux missiles balistiques ou hypersoniques, et même si elles ne sont pas parfaitement ciblées ceux-là pourraient être tirés en salves dans une zone très étroite qui augmenterait forcément les chances de toucher un navire américain, point de vue que partage sûrement la Marine américaine. Ce n’est pas une opération dans laquelle elle souhaite s’engager. Il est donc assez ironique de constater que le président américain, après avoir lancé cette guerre seul avec le premier ministre israélien, ait demandé maintenant à ses alliés de l’aider à ouvrir le détroit. Je ne vois pas pourquoi les alliés le feraient, les chances de succès, on vient de le voir, sont infimes, les risques d’échec sont élevés, et cela ne peut qu’avoir un effet d’engrenage en intensifiant la guerre. Nous savons en plus que les Européens ont déjà refusé.

Le détroit d’Ormuz, 30 km de large à son point le plus resserré, quelques rochers arides, quelques îles inhospitalières, c’est pourtant ici que bat le pouls énergétique du monde avec plus de 25 000 passages de navires par an. Entre Oman et l’Iran, l’Iran verrouille la plus importante artère pétrolière du monde parce qu’il y voit transiter les hydrocarbures, gaz, pétrole, d’Iran, d’Arabie saoudite, du Koweït, du Qatar, du Bahreïn, des Émirats arabes unis. 20 millions de barils en moyenne par jour, ça pèse environ 1 milliard de tonnes par an, on s’approche du tiers de la consommation mondiale. Quand ce passage est bloqué comme aujourd’hui, c’est 20 % du commerce de GNL et de pétrole mondial qui risque de rester à quai. De plus, l’utilisation de cette route maritime demeure la seule alternative, contrairement au pétrole qui peut utiliser des pipelines, vers Yanbu par exemple, le gaz ne dispose pas de solutions alternatives. Pour assurer sa fluidité, la quasi-totalité de ce trafic est donc réalisée par des méthaniers. 80 % de la production du gaz des pays de la région partent en direction de l’Asie. 20 % c’est le pays européens, dans une moindre mesure le Koweït. De plus, les capacités de liquéfaction en-dehors du Golfe persique atteignent leurs limites, très rapidement. En quelques heures donc, le prix du baril s’est envolé, menaçant des économies entières, le carburant à la pompe pour des particuliers situés à l’autre bout du monde, et tout cela est devenu vraiment déstabilisant au terme le plus fort pour l’économie mondiale.

Donc on peut dire qu’Ormuz est l’un des détroits les plus stratégiques du monde, et depuis la guerre Iran-Irak (1980-1988), au gré des tensions régionales il a été le théâtre de multiples crises contre des pétroliers. Face à cet enjeu majeur, les États-Unis ont même été obligés de recréer leur Cinquième flotte pour la baser au Bahreïn afin de tenter de sécuriser cette route maritime. Le contrôle, qui plus est, des deux points de passage essentiels pour la navigation et le commerce international que sont les deux corridors stratégiques pour les ressources énergétiques, le détroit d’Ormuz et le détroit de Bab-el-Mandeb ensemble, est tout à fait remarquable, parce que l’on sait les liens qui existent entre Téhéran et les Houthis au Yémen pour la surveillance de ces deux voies de passage. Ces deux détroits représentent une chaine logistique interconnectée qui fait partie d’une même route maritime. Le pétrole et le gaz naturel liquéfié (GNL), extraits dans le Golfe persique, passent d’abord par le détroit d’Ormuz puis par la mer d’Arabie avant de franchir Bab-el-Mandeb pour atteindre la mer Rouge, le canal de Suez et enfin l’Europe ou d’autres destinations internationales. Toute perturbation dans l’un des deux détroits affecte directement le flux énergétique mondial. Le blocage d’Ormuz réduit donc fortement l’exportation de pétrole du Moyen-Orient, tandis qu’un blocage en mer Rouge et dans le Golfe d’Aden contre des navires marchands jusqu’à Bab-el-Mandeb affecterait la livraison vers l’Europe en forçant les navires à contourner l’Afrique via le Cap de Bonne Espérance.

On voit ainsi, en multipliant, en additionnant tous ces facteurs stratégiques et tactiques, que Téhéran a établi pour l’instant une véritable maîtrise du scénario de la gestion stratégique du détroit d’Ormuz et des routes de contournement potentielles, dans un très grand nombre de ces éléments essentiels. Je vous remercie.

Réponse à une question : Monsieur Réveillard, à votre avis, quelle sera la situation finale ?

Merci de cette question. Évidemment il est très délicat de répondre aussi abruptement à cette question. On peut évidemment brosser, dessiner des scenarii. Je dirais que la conséquence, avant de parler des scenarii, je dirais que la chose la plus importante est de retenir qu’il est tout à fait, maintenant, plus uniquement possible, mais probable, que cette crise aura des conséquences paradigmatiques sur l’économie-monde. Les coups de boutoirs à la mondialisation, si vous voulez, au multilatéralisme, qui se succèdent depuis une vingtaine d’années, vont, soit à cause, soit grâce à cette crise, connaître une traduction décisive. Je pense qu’en prospective géopolitique nous pouvons dire que la fracturation du monde vient d’atteindre son point le plus important. Et non pas dans un sens, je dirais, d’une nouvelle guerre froide entre deux camps, mais au contraire de l’apparition d’une pluri-polarité. Nous ne sommes pas, et ce n’est pas possible qu’existe une multipolarité, il y a des grandes puissances, il y a des puissances tellement petites qu’elles ne peuvent pas peser tout autant, mais une pluri-polarité. Les États-Unis d’Amérique et l’Occident, l’Union européenne (si elle existe encore), vont devenir des pôles de puissance parmi d’autres. Ils ne seront plus, ils ne sont déjà plus les maîtres, je dirais, de l’ordre international. Et je ne pense pas uniquement à la Chine et à la Russie, je pense à des puissances que l’on appelait à l’époque « moyennes » et qui ont grandi et qui se révèlent aujourd’hui. Je pense que la conséquence la plus palpable va être l’apparition d’une pluri-polarité, dont à titre personnel je me réjouis parce que l’équilibre mondial veut que des puissances de semblable pouvoir, de semblable capacité, puissent travailler entre-elles plutôt que de laisser, je dirais, un hubris, une puissance absolument maîtresse de l’ordre sécuritaire du monde. Je pense que le conflit avec Israël va changer de dimension à partir du moment où les États-Unis d’Amérique vont revenir à une puissance beaucoup plus limitée. Voilà, je ne veux pas aller plus loin parce que c’est très compliqué.

Pour les scenarii, dans l’ordre pratique, c’est-à-dire dans l’ordre plutôt stratégique que politique, il me semble qu’il y a deux choses à retenir : tout va dépendre de la capacité à produire des matériels, même rustiques, mais qui permettent la résistance, la résistance au temps, que ce soit côté américain (on sait que les stocks stratégiques et les stocks de systèmes antimissiles approchent dangereusement de leurs limites) et pareil pour Téhéran, qui a cette capacité de mieux cacher, de mieux dissimuler sa production réelle, cette capacité à pouvoir renouveler une capacité en drones, en missiles, et à pouvoir continuer la recherche en matériels, notamment hypersoniques. Donc la première clé va se trouver dans la capacité des acteurs à renouveler leurs capacités à prolonger le conflit. Dans ce cas, l’Iran a, me semble-t-il, un coup d’avance parce que l’Iran se préparer depuis très longtemps à ce genre de scénario. Les États-Unis ont été saisis par une décision tout à fait incroyable, brutale, et leurs stocks, leurs capacités de réponse n’ont pas eu le temps de s’adapter. Donc je dirais que dans le cadre d’une guerre se prolongeant, l’Iran a un coup d’avance, et le pire pour les États-Unis est le retrait de façon humiliante de ce conflit. On s’en rapproche, hein, on est déjà sur une pause, on avait déjà le premier conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, où l’Iran a littéralement gagné ce conflit, parce qu’Israël supplie les États-Unis d’intervenir parce qu’Israël subit des conséquences telles qu’elle demande en quelques sortes que les États-Unis fassent cesser le conflit, et là nous sommes dans une deuxième évolution qui est celle également d’une humiliation occidentale. Je ne dis pas que c’est probable, je dis que c’est l’un des scénarios possibles. Je vous remercie.

Réponse à une question : Monsieur Réveillard, est-ce qu’il y a un livre de vous qui résume votre analyse sur tout ce que vous avez dit ?

Non je n’ai pas de livre particulier, j’ai écrit – je vous remercie de me faire une publicité ! –  des ouvragesde géopolitique, ou des articles scientifiques de géopolitique, notamment grâce à la revue Géostratégiques de l’Académie de Géopolitique de Paris, mais aussi dans d’autres revues scientifiques, mais je n’ai pas d’ouvrage particulier, si ce n’est une addition d’ouvrages qui feraient un thème particulier sur la géopolitique, mais pas d’ouvrages en particulier sur la géopolitique en général.

Question pour le Dr. Vakil : est-ce que, finalement, sur le plan du droit international l’Iran a le droit de bloquer le détroit d’Ormuz ?

Dr. Amir Saed VAKIL

Merci pour cette question. Premièrement, je dois vous dire que selon la Convention des droits maritimes de 1982, le détroit d’Ormuz est considéré comme une voie maritime internationale, où le droit de passage, de transit, est censé être exercé. Cela veut dire que selon le principe de la libre-navigation internationale, la possibilité d’exercer des restrictions pour le passage des navires dans ce détroit d’Ormuz, cette voie maritime, n’existe pas. Mais il y a deux considérations, deux observations là-dessus : 1. La République islamique d’Iran n’est pas membre de la convention de 1982 des droits maritimes ; 2. Depuis l’élaboration de cette convention, l’Iran, dans des conférences officielles, a annoncé que les arrangements et que les règlements de la convention de 1982 par rapport au détroit d’Ormuz, l’Iran a annoncé qu’elle ne les accepte pas, et le régime de passage sans dégât doit être exercé. Cette position officielle de l’Iran est confrontée à un paradoxe. Avant le déclenchement de la guerre récente, l’Iran n’a jamais pris de mesures concrètes pour mettre en œuvre un régime de droit de passage inoffensif dans le détroit d’Ormuz. Comme l’a expliqué tout à l’heure le professeur Réveillard, en ce qui concerne les droits de passage dans le détroit d’Ormuz ou bien dans d’autres voies maritimes internationales, sont autorisés uniquement dans le cadre de la fourniture de services particuliers. Par conséquent, dans la conjoncture où il n’existe aucun régime international particulier par rapport au détroit d’Ormuz, eu égard au droit international des contrats, également des procédures, des pratiques générales étatiques, il est difficile de prouver le droit d’interdiction de trafic et de circulation dans le détroit d’Ormuz. Dans le cadre des actions de représailles coercitives et de sauvetage – en fait le point sur lequel je me suis penché pendant cette réunion – également dans le droit du cadre de responsabilité des États, qui précise qu’aucun État n’a le droit d’utiliser son territoire pour porter atteinte à un autre pays (là je fais allusion aux bases américaines qui existent dans la région), on peut envisager les fondements juridiques pour le contrôle du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.

Une dernière observation, selon une lettre datée du 18 mars 1994 du secrétariat de l’ONU, l’unique et la seule appellation valable pour cette région du monde, c’est toujours le Golfe persique. Par conséquent, j’insiste sur le nom du « Golfe persique », c’est un exemple du professionnalisme, c’est également le respect accordé à l’Histoire. Merci beaucoup.

14H00-16H00 : PANEL 2 – APPROCHES GÉOPOLITIQUES

Dr. Ali RASTBEEN, Président de l’Académie de Géopolitique de Paris, « L’Iran au cœur des recompositions géopolitiques du Golfe persique : entre confrontation systémique et émergence d’un nouvel équilibre régional »

Mesdames, Messieurs,

Chers collègues,

Ce colloque scientifique conjoint, organisé par la Faculté de droit et des sciences politiques de Université de Téhéran et l’Académie de Géopolitique de Paris, s’inscrit dans un contexte international marqué par une accélération des recompositions géopolitiques, une fragmentation croissante des équilibres stratégiques et une instabilité structurelle durable.

Les travaux de la première table ronde, consacrée aux approches juridiques, ont permis de mettre en évidence les tensions profondes qui traversent aujourd’hui le droit international face aux conflits contemporains. Ils ont notamment souligné les contradictions croissantes entre les principes normatifs du système international et les logiques de puissance qui structurent les rapports de force actuels. La seconde table ronde, que nous ouvrons à présent, se propose d’examiner les dimensions géopolitiques des évolutions récentes liées à l’Iran et à la guerre dans le Golfe persique, dans une perspective à la fois régionale et systémique. Il s’agit d’analyser la place centrale de l’Iran dans les équilibres stratégiques du Golfe Persique, les conséquences économiques, énergétiques et industrielles des tensions actuelles, les transformations des relations entre l’Iran et les monarchies arabes du Golfe, et la reconfiguration des routes stratégiques reliant le Golfe persique à la mer Caspienne, à l’Asie et à l’Europe.

Nous nous trouvons à un moment où le système international traverse une mutation profonde.

L’ordre unipolaire dominé par les États-Unis depuis la fin de la guerre froide montre désormais des signes d’essoufflement, tandis que de nouveaux centres de puissance émergent et remettent progressivement en cause les équilibres de puissance traditionnels. La guerre de 2026 autour de l’Iran et l’escalade militaire dans le Golfe persique ne constituent pas une simple crise régionale. Elles traduisent une transformation structurelle du système international et marquent l’entrée dans une phase de confrontation systémique caractérisée par la militarisation accrue des espaces maritimes, la remise en question des normes internationales et l’intensification des rivalités géopolitiques entre puissances régionales et globales.

Dans ce contexte, l’Iran apparaît comme l’un des principaux centres de gravité des recompositions géopolitiques contemporaines. Par sa position géographique au cœur des routes énergétiques mondiales, par ses capacités militaires, par son influence régionale et par ses alliances stratégiques avec des acteurs tels que la Russie et la Chine, la République islamique d’Iran s’impose comme un acteur incontournable des dynamiques du Moyen-Orient.

La crise actuelle démontre que la stabilité du Golfe persique ne peut plus être pensée uniquement à travers une logique occidentale de sécurisation des flux énergétiques. Elle doit désormais être analysée à la lumière de la multipolarité émergente, de la régionalisation des systèmes de sécurité et de la compétition stratégique entre grandes puissances.

Depuis les frappes américaines et israéliennes engagées à partir de la fin du mois de février 2026, la région est entrée dans une phase de très forte instabilité. La militarisation du détroit d’Ormuz, accompagnée de perturbations importantes du trafic maritime, a provoqué une onde de choc mondiale. Ce passage stratégique, par lequel transite une part essentielle des exportations mondiales de pétrole et de gaz naturel transformé, constitue un point stratégique majeur de l’économie internationale. Toute perturbation durable de la circulation dans cette zone affecte immédiatement les marchés énergétiques, les chaînes logistiques et les équilibres macroéconomiques mondiaux, notamment pour les économies européennes et asiatiques fortement dépendantes de ces approvisionnements.

Cependant, la portée de cette crise dépasse largement la seule question énergétique. Elle révèle une transformation du Golfe persique en espace de confrontation systémique entre différentes conceptions de l’ordre régional et international.

D’un côté, les États-Unis et leurs alliés cherchent à préserver une architecture sécuritaire fondée sur leur présence militaire, le contrôle des voies maritimes et la protection des alliances traditionnelles. De l’autre, l’Iran développe une logique alternative reposant sur la régionalisation de la sécurité, la contestation de l’hégémonie américaine et le recours à des stratégies de dissuasion asymétrique. À cet égard, la guerre de 2026 a mis en évidence les limites des modèles classiques de supériorité militaire.

Malgré l’intensité des frappes aériennes et navales, l’Iran a démontré sa capacité à maintenir une pression stratégique durable à travers l’usage de drones, de missiles balistiques, de capacités navales asymétriques et de stratégies de perturbation logistique. Cette évolution confirme une transformation profonde des doctrines militaires contemporaines, dans lesquelles les logiques de guerre hybride, de saturation technologique et de confrontation indirecte prennent une importance croissante.

Les monarchies du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, se trouvent confrontées à un dilemme stratégique majeur. Leur sécurité, historiquement fondée sur la garantie américaine, apparaît désormais fragilisée face aux nouvelles formes de conflictualité. La vulnérabilité des infrastructures énergétiques, logistiques et industrielles face aux attaques asymétriques conduit ces États à diversifier leurs partenariats stratégiques et à repenser leurs doctrines de sécurité. Dans ce cadre, la stratégie « Vision 2030 » portée par Riyad vise précisément à renforcer la résilience économique du royaume, à réduire sa dépendance aux routes maritimes vulnérables et à accélérer la diversification économique et technologique.  

Parallèlement, la Chine s’impose progressivement comme un acteur central dans les équilibres régionaux. Sa dépendance énergétique au Golfe persique, conjuguée à ses ambitions liées aux corridors eurasiatiques et aux « Nouvelles Routes de la Soie », l’incite à renforcer sa présence économique, diplomatique et technologique dans la région. Contrairement à l’approche américaine fondée principalement sur la projection de puissance militaire, Pékin privilégie une stratégie d’influence reposant sur les investissements, les infrastructures, les partenariats industriels et la médiation diplomatique.

La Russie, quant à elle, utilise la crise comme un levier dans sa confrontation globale avec l’Occident, en consolidant ses relations avec l’Iran et en renforçant son rôle dans les équilibres énergétiques eurasiens.

Ainsi, le Golfe persique tend à devenir un véritable laboratoire de la multipolarité contemporaine. Toutefois, cette multipolarité ne garantit nullement une stabilisation automatique des relations internationales. Elle peut également produire une fragmentation accrue des espaces régionaux, une multiplication des zones grises de conflictualité et une instabilité durable des équilibres géostratégiques. Les conséquences économiques de cette situation apparaissent déjà considérables. Les perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz ont entraîné une hausse des coûts énergétiques, une augmentation des primes d’assurance maritime et des tensions sur les chaînes mondiales d’approvisionnement.

La crise actuelle ne peut plus être analysée sous le seul prisme énergétique ; elle s’inscrit désormais dans une dynamique systémique qui affecte simultanément l’ensemble des équilibres économiques et sociaux à l’échelle mondiale. En effet, la hausse des hydrocarbures ne se limite pas à augmenter le coût de l’énergie : elle affecte directement sur les intrants agricoles, notamment les engrais, entraînant une réduction des capacités de production et faisant émerger des risques croissants d’insécurité alimentaire à l’échelle globale. Dans le même temps, les hydrocarbures demeurent au cœur du fonctionnement des économies industrielles contemporaines, De ce fait, toute perturbation de leur production ou de leur transformation, notamment au niveau des raffineries, entraîne des effets en chaîne durables affectant de nombreux secteurs stratégiques. Ces déséquilibres se manifestent déjà par des tensions croissantes sur les chaînes d’approvisionnement, des pénuries de matières premières stratégiques ainsi qu’un ralentissement de l’activité industrielle dans plusieurs régions du monde. Dès lors, la convergence de ces différents facteurs révèle une fragilisation profonde du système économique international, où l’insuffisance de l’offre face à une demande toujours soutenue tend à réduire l’efficacité des mécanismes traditionnels du marché. Dans ce contexte, les États pourraient être amenés à renforcer leur rôle régulateur en recourant à différentes formes de planification, de rationnement et de priorisation des secteurs essentiels. Une telle évolution laisse entrevoir un basculement progressif vers une économie de crise, dont les mécanismes rappellent ceux / observés durant les périodes de tensions prolongées ou de conflits majeurs.

Sur le plan juridique et institutionnel, la crise actuelle met également en lumière les limites de la gouvernance mondiale contemporaine. Les débats relatifs à la légitime défense, aux frappes préventives, aux sanctions extraterritoriales et à la liberté de navigation illustrent les tensions persistantes entre droit international et logique de puissance. Dans une large partie du Sud global, cette situation alimente une perception croissante d’inégalités dans l’application des normes internationales.

Par ailleurs, les relations entre l’Iran et plusieurs États arabes du Golfe Persique connaissent une évolution progressive. Malgré des tensions persistantes, une dynamique de désescalade relative et de gestion pragmatique des différends semble émerger. Cette évolution traduit une prise de conscience croissante : aucune architecture de sécurité durable dans le Golfe persique ne peut être envisagée sans l’intégration de l’Iran comme acteur central des équilibres régionaux.

Dans cette perspective, plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Le premier correspond à une escalade prolongée conduisant à une militarisation durable du Golfe Persique et à une instabilité énergétique mondiale chronique. Le second renvoie à un équilibre conflictuel contrôlé, caractérisé par une coexistence tendue sans règlement politique véritable. Le troisième scénario, plus structurant, envisage l’émergence progressive d’une architecture régionale de sécurité inclusive reposant sur des mécanismes multilatéraux renouvelés, une reconnaissance mutuelle des intérêts stratégiques et une réduction progressive des logiques de confrontation.

En conclusion, la crise actuelle autour de l’Iran et du Golfe persique constitue l’une des manifestations les plus significatives des mutations du système international contemporain.

Elle révèle l’affaiblissement progressif de l’ordre unipolaire, la montée des rivalités multipolaires et la centralité croissante des espaces énergétiques, maritimes, industriels et technologiques dans les rapports de puissance du XXIe siècle. L’Iran apparaît ainsi non seulement comme un acteur régional majeur, mais également comme un révélateur des transformations profondes de l’ordre mondial. Le Golfe persique s’impose dès lors comme un espace stratégique où se cristallisent les enjeux énergétiques, militaires, technologiques, juridiques et géopolitiques du monde contemporain.

Je vous remercie de votre attention

Dr. Roxana NIKNAMI, Professeure, maîtresse de conférences en études régionales (Université de Téhéran) et Présidente du Centre d’Études Supérieures Internationales de la Faculté de droit et de sciences politiques de l’Université de Téhéran, « L’impact de la guerre sur la sécurité énergétique internationale : le cas du marché européen »

Bonjour à tous, je suis très contente d’être à votre service ici, et je remercie tout particulièrement Madame Davarpanah pour aujourd’hui. Le sujet sur lequel je vais me pencher aujourd’hui c’est l’impact de la guerre entre l’Iran et l’alliance des États-Unis et Israël sur la sécurité énergétique à l’échelle internationale en général, et tout particulièrement sur le marché européen.

Je voudrais commencer maintenant avec une citation de Fatih Birol qui est le directeur-général de l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE). Lors d’un sommet à Singapour, il a dit que la guerre qui a été déclenchée en février 2026 va laisser des impacts qui seront marqués dans l’histoire. Ce qu’il vient de déclarer n’avait pas été dit à propos de la crise de 1973 et 1979, ou par exemple après la crise ukrainienne. Mais maintenant, pendant ce temps, nous avons déjà senti l’impact de cette crise. Suite au blocage du détroit d’Ormuz on vient de constater la hausse des prix énergétiques, et également la hausse des prix qui se trouvent en amont et également en aval de toute la filière de l’industrie.

Aujourd’hui je vais répondre à trois questions. La première consiste à savoir le mécanisme du transfert de la crise vers l’Europe ? Quelles sont les raisons de la vulnérabilité européenne face à ce choc énergétique ? Et enfin, comment cette crise pourrait laisser des effets de long terme sur l’architecture industrielle de l’énergie ?

Tout d’abord, il faut que je parle de l’importance du détroit d’Ormuz. Malgré le fait que ce détroit est très étroit, avant la guerre autour de 20 millions de barils de pétrole, et également des produits raffinés, transitaient par ce détroit. Autrement dit, ce détroit couvrait 20 % des besoins énergétiques du monde, ce détroit est très important concernant les questions géopolitiques. Ce sujet a été évoqué dès l’époque d’Alfred Mahan jusqu’à également Daniel Yergin. On n’a pas trouvé facilement une alternative au détroit d’Ormuz. On peut dire que la République islamique d’Iran avait bloqué formellement le détroit d’Ormuz à compter du 4 mars 2026. Et on peut en voir des preuves partout. Par exemple, le 2 mars la Grande-Bretagne avait déclaré que plusieurs de ses bateaux avaient été pris pour cibles, laissant 5 morts. Et la conséquence avait été que le trafic maritime avait été stoppé volontairement par les armateurs et les pays détenant les bateaux.

L’impact du blocage du détroit d’Ormuz sur la question de l’énergie s’est manifesté dans plusieurs domaines. Tout d’abord, c’était la baisse de l’offre physique de pétrole. Deuxièmement, cela s’est manifesté dans la baisse de l’approvisionnement de gaz naturel liquéfié (GNL), surtout après les attaques contre les installations du Qatar. Troisièmement, c’était la hausse des primes d’assurance, suite à cette crise énergétique, pour les armateurs qui voulaient passer par ce détroit. Quatrièmement, c’étaient les effets psychologiques, sur les marchés futurs de l’énergie. L’effet a été très immédiat, surtout sur les prix du brut, comme par exemple le prix du Brent, qui est une référence, avait augmenté de 71-72 dollars avant la guerre jusqu’à 120 dollars au premier jour de la guerre. Par exemple, le prix de l’index TTF européen avait augmenté de 35 euros jusqu’à 61-62 euros pendant les premiers jours de mars, soit une hausse de 70 % dans le marché GNL européen. La question ici consiste à savoir pourquoi l’Europe a été impactée, étant donné que seul 4 % du pétrole européen fourni par le détroit d’Ormuz ? C’est-à-dire 600 000 barils par jour comparé à 20 millions de barils par jour transitant par le détroit d’Ormuz. Suite à la guerre, ce sont les États-Unis qui fournissent essentiellement les besoins énergétiques européens (15 %) suivis par la Norvège et le Kazakhstan. La réponse se trouve dans la nature du marché énergétique mondial et la composition des marchés énergétiques dans le monde, quelque chose qui aura un effet domino. C’est pourquoi l’Europe a été impactée. Parce que quand une crise survient, ce sont des prix mondiaux, donc il y aura toujours des impacts au niveau intérieur.

Le point vulnérable de l’Europe dans le contexte actuel ne se limite pas au pétrole, c’est plutôt le GNL, et cela s’explique par le fait qu’après la crise ukrainienne de 2022 l’Europe a choisi de remplacer son pétrole brut avec le GNL. Le Qatar est actuellement le deuxième plus grand exportateur de GNL au monde, et c’était le 18 mars que l’Iran avait pris pour cibles les installations de Ras Laffan qui est un très important producteur de GNL au Qatar, et c’est pourquoi ces installations ont perdu 17 % de leur production. Le Qatar devra mettre 3 à 5 ans pour réparer l’installation. Cela porte un coup dur au marché européen sur le long terme, et c’est pourquoi l’Europe est entrée en rivalité avec les pays asiatiques en ce qui concerne les cargaisons de GNL. On a déjà constaté une crise similaire en 2022, mais il y a toujours une différence très importante, cette fois-ci ce sont les marchés asiatiques qui pourraient sortir vainqueurs. Par exemple, en 2025 la Chine avait reçu 29 % de son GNL par le Qatar. Et malgré l’Europe, la Chine est prête à payer encore plus cher. Tout récemment, on a entendu qu’il y avait (…) américain destiné à la Belgique qui a été re-routé vers la Chine.

Une autre question qui pourrait être nuisible aux États-Unis c’est que la guerre s’est déroulée au pire moment. Quand la guerre avait été déclenchée, les stocks de gaz européens se chiffraient à 46 milliards de m3, alors que ces chiffres étaient de 60 milliards de m3 il y a un an, et également à 77 milliards de m3 en 2024. Cela montre que l’Europe est entrée dans une mauvaise situation, au mauvais moment. Une raison principale pour ce fait était l’hiver. Pendant l’hiver, l’Europe a dû puiser dans ses réserves. L’Europe doit renflouer ses stocks, mais maintenant la guerre pose un petit problème. Et c’est pourquoi la Banque centrale européenne (BCE) a décidé de renvoyer sa décision de changer les taux d’intérêts directeurs en raison du taux d’inflation grandissant en Europe, et également parce que cela aura des impacts négatifs sur le PIB. Donc il y a une sorte de récession économique dans les pays industrialisés comme la Pologne, la République tchèque, également on dit par exemple que la Grande-Bretagne est susceptible d’expérimenter un taux d’inflation à 5 %. Une troisième crise en Europe c’est l’impact direct de cette guerre sur la vie des citoyens. Par exemple en Allemagne on a vu que les factures d’électricité ont augmenté de 40 %, les factures de gaz entre 50 et 60 %. Or par exemple l’Allemagne a dû consacrer une aide à l’aciérie et également d’autres secteurs, et l’AIE a déjà averti contre la pénurie qui peut se creuser, parce que c’est le Moyen-Orient qui fournissait 75% de kérosène européen, et maintenant c’est à 0. En ce qui concerne l’index de la mer Baltique, il a connu une baisse de 37 %, et il y a également les primes d’assurance, de transport, qui ajoutent au prix. Pour contenir cette crise, l’AIE a déjà adopté certaines politiques. Par exemple, les États-Unis et le Japon ont puisé dans leurs réserves stratégiques. Par exemple, l’OPEP+ (l’OPEP et ses alliés) ont décidé d’augmenter leur production à compter du 1er mars. Le président Trump a déjà annoncé à maintes reprises que nous pouvons protéger, escorter, des citernes, les assurer, mais le commissaire à l’énergie de l’UE a bel et bien raison, parce qu’il avait dit que même si les États-Unis et l’Iran décidaient de terminer la guerre dès demain, nous ne retrouverons pas la situation d’avant la guerre. L’UE a fait également par exemple des arrangements, des coordinations afin de pouvoir garantir la sécurité de l’offre énergétique, et également exercer le contrôle sur les marchés GNL afin de pouvoir les empêcher d’aller vers les marchés asiatiques, également entrer en négociations avec les sociétés, entreprises américaines pour qu’elles augmentent leurs capacités de production, mais malheureusement il y a un défi ici parce que le niveau de production de GNL des États-Unis a été épuisé. (…) court terme, mais il n’est pas probable que les États-Unis puissent compenser la perte du Qatar.

Maintenant, regardons les changements après le cessez-le-feu du 8 avril. Après le cessez-le-feu, les prix de l’énergie sont retombés, mais c’était à combien ? Juste à 93 dollars, soit de toujours 20 dollars plus haut qu’avant la guerre. Par exemple les prix du gaz étaient retombés de 62 à 42 euros, mais sans jamais atteindre les 35 euros d’avant la guerre. Cela montre que le blocage du détroit d’Ormuz impacte toujours la spéculation dans le marché énergétique. D’ici quelques années on ne s’attend pas à revenir au prix d’avant-guerre. Mais maintenant (…) les changements structurels dans le marché énergétique après la guerre. Même si la guerre est terminée aujourd’hui, en raison de ce qu’il s’est passé avec la capacité de protection du GNL du Qatar le marché global sera toujours confronté à une perte de 20 %. D’ici à 2027 on s’attend toujours à expérimenter le manque de GNL.

Cela signifie pour l’Europe la poursuite de chocs d’énergie et également l’augmentation des prix, et qui aura également ses effets sur la vie quotidienne. Je ne crois pas être cynique, parce qu’il y a eu également des effets positifs, et c’était l’accélération du mouvement de transition. Par exemple en France il y a eu des incitations et des avantages pour la production des véhicules électriques, parce que les énergies renouvelables pourraient être produites facilement en Europe sans être vulnérables à l’offre énergétique du Moyen-Orient et du Golfe persique. Pour la énième fois, c’est l’Europe qui était confrontée à (…) dans le secteur énergétique. Cela consiste à juste changer de partenaire énergétique, et ne constitue pas une solution pour la sécurité énergétique. L’Europe doit s’acheminer vers l’indépendance sur les énergies fossiles. Mais là-dedans il y a également un problème fondamental parce que sur le court terme cela n’aboutira à rien, parce que c’est la crise de rivalité industrielle qui est concernée aussi, parce que les industries comme l’aciérie, la cimenterie, la chimie également et d’autres industries, sont maintenant confrontées à la rivalité de la part des États-Unis et de la Chine. L’Europe est confrontée à un dilemme : soit elle doit décider par exemple d’accélérer sa transition énergétique vers l’énergie verte, ou soit elle doit sauver son énergie et ses industries en se basant toujours sur (…) afin de pouvoir protéger sa compétitivité.

Et maintenant il y a une nouvelle obsession pour l’Europe. L’Europe doit se tourner encore une fois vers la Russie. La conséquence géopolitique de cette crise pourrait être de raviver le biais russe dans le marché énergétique.  On a déjà constaté en mars que les États-Unis avaient laissé la Russie vendre son pétrole à l’Inde, cela montre que les politiques américaines en matière de sanctions sont en train de changer, et cet incident les Européens doivent le prendre en compte. 

Le dernier point sur lequel j’aimerais m’exprimer, c’est la transformation du modèle énergétique européen. À mon avis, sur le long terme ce sont les États-Unis, le Canada et la Norvège et d’autres pays dans le même hémisphère qui sortiront vainqueurs de cette crise énergétique. Selon les derniers chiffres que j’ai reçu, datant du 24 avril, l’exportation du pétrole et également des produits raffinés depuis les États-Unis ont atteint un record de 12,9 millions de barils par jour. Cela pourra également représenter une chance en particulier pour l’Europe de pouvoir signer des accords avec les États-Unis pour garantir ses approvisionnements en GNL.

En conclusion, j’aimerais dire que l’Europe doit tirer les conclusions de cette guerre. 1. C’est la dépendance asymétrique dans le secteur de l’énergie qui se poursuit toujours. Après 2022, quand l’Europe a décidé de stopper d’importer l’énergie russe, elle pensait que l’insécurité énergétique était finie. Mais la nature du marché énergétique, et surtout GNL, est tout à fait différente. La vulnérabilité qui existe dans ces marchés est très répandue ; 2. La deuxième leçon c’est que les marchés énergétiques mondiaux ne sont pas séparables, parce que l’Europe dépend du détroit d’Ormuz pour 4 %, mais la même Europe dépend des marchés mondiaux pour 70 % de ses approvisionnements énergétiques, et c’est la nouvelle logique des marchés énergétiques ; 3. La troisième leçon c’est que quand les infrastructures sont endommagées, cela durera longtemps. Aucun cessez-le-feu ou accord de paix ne pourra compenser les dégâts matériels contre des installations GNL qataries. Les chocs énergétiques dans l’avenir vont durer pendant plusieurs années.

Et maintenant, comme solution, l’Europe pourrait prendre plusieurs mesures, par exemple subvenir à ses propres besoins énergétiques. La plupart des pays européens sont privés de réserves énergétiques de GNL. La deuxième option, c’est l’accélération de la politique de transition énergétique. Troisièmement, c’est de transformer la diplomatie énergétique en levier plus important. Merci de votre attention, s’il y a des questions je serai à votre disposition.

Dr. Thierry COVILLE, Chercheur à l’IRIS, docteur en sciences économiques, spécialiste de l’Iran et membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris, « Comment relancer l’économie iranienne après la guerre ? »

La guerre lancée en février 2026 par les États-Unis et Israël, outre son aspect illégal par rapport au droit international, a conduit de multiples destructions en Iran. Outre les infrastructures militaires, de nombreuses infrastructures civiles (usines, logements, universités, écoles, etc.) ont été atteintes (les autorités iraniennes estiment le coût de ces destructions à près de 270 milliards). Parallèlement, se pose la question de la relance de l’économie iranienne après cette guerre sachant que la situation macroéconomique, déjà dégradée avant ce conflit, va continuer à se détériorer cette année, notamment du fait de cette guerre : d’après le FMI, la baisse du PIB (-1,5 %) en 2025, devrait s’accentuer en 2026 (-6,1 %) et l’inflation déjà élevée en 2025 (+50,9 %) pourrait accélérer et atteindre 68,9 % en 2026 [2]. Dans un premier temps, les plans de relance de l’économie iranienne, tels qu’ils sont discutés dans la presse iranienne, seront présentés. Par la suite, on mettra en évidence les incertitudes liées à ces plans. Puis, on avancera quelques points qui devraient être intégrés à tout projet de redémarrage de l’économie.

I – Description des programmes de relance économique après la guerre

Le quotidien proche des milieux d’affaires en Iran Donia Eqtesad a évoqué plusieurs fois cette question. En résumé, ce plan comprendrait deux phases :

  • À Court Terme : il faut stabiliser l’environnement macroéconomique (ralentir l’inflation, stabiliser le taux de change). Il est également important de protéger les groupes sociaux directement affectés par ce conflit (chômeurs[3], entreprises, les classes sociales défavorisées). Parallèlement, il faudra rétablir l’accès général à Internet.
  • À Long Terme : l’objectif serait ici de procéder à une libéralisation de l’économie iranienne à travers une privatisation et un recul du poids de l’Etat dans l’économie[4], la diminution des subventions sur les prix, et l’ouverture aux Investissements Directs Étrangers.

II – Les incertitudes liées à ce programme de relance

  1. Contexte géopolitique : la plus importante des incertitudes concerne l’éventualité d’un accord diplomatique avec les États-Unis qui intégrerait une levée des sanctions américaines contre l’Iran. La probabilité d’un tel accord existe puisque l’on évoque aujourd’hui la signature d’un protocole d’accord pour donner un cadre à ces négociations mais il est évident que de multiples interrogations subsistent à ce sujet. Une autre incertitude concerne le type de relations qui va s’établir après le conflit entre l’Iran et les Émirats Arabes Unis qui jouaient jusqu’à aujourd’hui un rôle important dans le commerce extérieur iranien.
  • Contexte politique en Iran : on ne sait pas aujourd’hui s’il y aura un consensus politique en Iran pour libéraliser l’économie iranienne. D’un côté, il faut prendre en compte le choc psychologique auquel ont conduit ces deux guerres successives en Iran. Ce n’est pas un hasard si la nécessité d’un « changement de paradigme », impliquant de meilleures relations avec l’occident et une démocratisation en interne, est de plus en plus évoqué dans les débats médiatiques en Iran. En outre, on peut considérer que certains courants politiques proches du président Massoud Pezechkian ou du président du Parlement, Mohamad Baqer Qalibaf, pourraient être en faveur d’une telle politique économique. Cependant, il faut également se rappeler que, depuis la révolution, il n’y a jamais eu de consensus politique en Iran pour libéraliser l’économie.
  • Politique de stabilisation macroéconomique à Court Terme

La principale cause de l’inflation élevée qui affecte depuis près de 15 ans l’économie iranienne est l’existence d’un déficit budgétaire financé par la création monétaire, ce qui entraine ces tensions sur les prix. Or, le déficit budgétaire devrait encore progresser en 2026 du fait de la hausse prévisible des dépenses militaires et des dépenses d’ordre social visant à protéger les groupes sociaux affectés par la guerre et le recul des recettes fiscales induit par la récession en cours. Dans ces conditions, cette hausse prévisible du déficit budgétaire, devrait entrainer une accélération de la création monétaire et de l’inflation en 2026. Se repose ici la question de l’éventuelle levée des sanctions américaines sur l’Iran (et de la levée du blocus sur les ports iraniens), puisque depuis 2018, l’embargo pétrolier réimposé par les États-Unis contre l’Iran, privent le gouvernement iranien d’une partie non négligeable de ses recettes budgétaires. En avril 2026, les exportations pétrolières de l’Iran ont atteint près de 1 million de barils par jour alors qu’elles atteignaient un peu plus de 2 millions de barils par jour début 2018 avant la sortie de Donald Trump de l’accord sur le nucléaire de 2015 et la réimposition des sanctions américaines. Or, les recettes pétrolières représentaient en 2016, l’année où les sanctions américaines ont été levées, près du tiers des recettes de l’Etat.

  • La politique de libéralisation économique à Long Terme

Cette politique de libéralisation économique ne pourra être appliquée tant que le système bancaire iranien n’aura pas été restructuré. Or, ce type de politique qui impliquera la recapitalisation de nombreuses banques sera très couteux pour les finances publiques. Mais surtout, ces mesures de libéralisation économique vont intervenir dans un environnement marqué par de très fortes tensions sociales induites par une inflation proche de 40 % depuis près de 15 ans. Toute décision en matière de libéralisation économique devra tenir compte des possibles répercussions sociales et politiques : il suffit de se rappeler des manifestations de protestation induites par la diminution des subventions sur le prix de l’essence en 2019. Enfin, on peut estimer qu’il n’est pas possible d’entreprendre une véritable ouverture de l’économie iranienne en interne et dans ses relations avec le reste du monde, tant qu’il n’y a pas une certaine normalisation des relations diplomatiques avec les États-Unis. On en revient ici aux incertitudes liées à l’éventualité d’un accord diplomatique, incluant les principaux éléments de contentieux, comme le nucléaire, entre l’Iran et les États-Unis.

III – Éléments important d’une politique de relance

Il semble que cette politique de relance devrait s’orienter vers une privatisation graduelle de l’économie iranienne. Cette dernière possède un véritable atout à travers l’existence d’un secteur privé constitué de véritables entrepreneurs. Il existe notamment un énorme potentiel en Iran dans les milliers de PME familiales qui ont réussi à développer leur activité dans un environnement difficile marqué par les nationalisations opérées après la guerre, le poids du secteur parapublic, les sanctions, les guerres, etc. Ces entreprises, pour peu qu’elles bénéficient d’un environnement favorable, pourraient répondre à la nécessité de créer plus d’emplois, notamment pour les jeunes diplômés, et d’améliorer la compétitivité de l’économie. Un poids plus important du secteur privé pourrait également permettre de réduire la taille des activités de recherche de rentes qui pèsent sur l’efficacité du système économique.

Cependant, il faudrait pour cela, outre le transfert d’entreprises publiques au secteur privé, que les autorités iraniennes arrivent à augmenter le degré de « confiance verticale » entre les acteurs du secteur privé et les institutions publiques. En effet, cette « confiance » est très faible dans le sens où la majorité des dirigeants d’entreprises privées considèrent que ces institutions publiques sont inefficaces et ne travaillent que pour certains groupes socio-politiques. Or, cette faible confiance verticale conduit de nombreuses PME à mener des stratégies pour « passer sous les radars » de l’Etat, ce qui explique notamment pourquoi elles n’investissent pas assez et restent de petite taille.

Un autre élément important de la politique de relance devrait être le fait que ce secteur privé devrait être impliqué de manière décisive au processus de planification de l’Etat, ce qui pourrait avoir un impact économique et même politique positif à terme.

Dr. Ilya PLATOV, Directeur du Département Russie à l’INALCO et membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris, « Du Golfe Persique à la Caspienne : déplacements des imaginaires géopolitiques autour de l’Iran »

Bonjour, merci beaucoup. Mesdames et messieurs, chers collègues, je place ma réflexion dans le prolongement du thème de reconfiguration géopolitique annoncé par le président Rastbeen. Effectivement, on parle aujourd’hui de l’Iran, et notre carte mentale – actualité oblige – se tourne très spontanément vers le sud, le Golfe persique, le détroit d’Ormuz, c’est bien normal. Je voudrais néanmoins proposer un déplacement de regard, penser l’Iran depuis le nord, depuis la Caspienne, le Caucase du sud, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, les régions comme le Nakhitchevan, le Syunik en Arménie, on peut dire les corridors eurasiatiques.

Je vais vous proposer un parcours en trois temps. D’abord, je vais préciser pourquoi ce déplacement est nécessaire – passer du Golfe à la Caspienne –, ce n’est pas seulement changer de région, c’est aussi élargir notre réflexion géopolitique autour de cette crise, envisager aussi si la crise actuelle peut s’intensifier, éventuellement s’étendre. Puis, je montrerais pourquoi la Caspienne devient stratégique, et de plus en plus, à la fois comme espace de sécurité, de contournement, de logistique. Enfin, j’examinerai la fameuse « route Trump », exemple concret de cette recomposition, donc un corridor qui est présenté comme un instrument de paix, mais est en fait traversé de perceptions contradictoires.

Je pars de l’idée que les crises récentes autour de l’Iran déplacent les imaginaires géopolitiques régionaux du Golfe vers la Caspienne, le Caucase du sud, et elles nous obligent à penser l’Iran non seulement comme puissance moyen-orientale, mais aussi comme puissance caucasienne, caspienne, eurasiatique. D’un certain point de vue, c’est un effet mécanique, une extension mécanique du conflit, qui rehausse en quelque sorte l’importance stratégique du voisinage iranien.

Je parlerai des « imaginaires géopolitiques », je précise qu’il s’agit de manières de représenter l’espace, hiérarchiser les lieux, désigner les menaces et construire les continuités entre les régions. On peut rappeler ici la méthode du diatope d’Yves Lacoste, les mots dia (« à travers ») et topos (« lieu »), donc un lieu qui traverse plusieurs niveaux d’observation en articulant des ordres de grandeur, disons le Golfe, la Caspienne, ou des petites régions comme le Syunik en Arménie, les intersections d’ensembles géographiques qui selon les acteurs deviennent des facteurs favorables ou défavorables à l’action. Autrement dit, ce qui importe, ce n’est pas seulement l’Iran, la Caspienne ou le corridor comme des réalités matérielles, mais la manière dont ces objets sont pensés, nommés et appropriés par différents sujets géopolitiques, et notamment en contexte de crise. On peut citer ici une formule de Lénine, « Seuls les idiots disent que la révolution se réduit aux objectivités, n’oubliez pas le facteur subjectif qui, dans les phases décisives, devient le facteur principal et parfois l’unique facteur ». Voilà la leçon de Lénine : la géographie devient décisive lorsqu’une volonté politique les transforme en instruments de puissance. Le même espace peut donc être vu de diverses manières.

La Caspienne, mer fermée, une réserve énergétique, aussi une frontière de sécurité, un corridor de transport, ou le Caucase du Sud qui est à la fois périphérie post-impériale russe, un voisinage européen, un espace turcique, une frontière nord de l’Iran, un carrefour asiatique… Donc pour l’Iran, le Caucase-Sud n’est pas un voisinage lointain, c’est la frontière nord, qui suscite des inquiétudes : l’influence turque, les liens entre Bakou et Israël, l’activisme américain actuel, le recul relatif de la Russie, le rapprochement arménien avec l’Europe et les projets de corridors qui peuvent modifier des équilibres régionaux. L’Azerbaïdjan occupe une place particulière – juste mentionnée ici –, il est frontalier de la Russie et de l’Iran, mais aussi adossé à la Turquie, lié à Israël, il devient aujourd’hui un « État pivot » où se croisent plusieurs imaginaires géopolitiques.

La Caspienne, d’ailleurs, dans cet ensemble, est affectée par la guerre autour de l’Iran selon au moins trois logiques : sécuritaire, énergétique et logistique. D’abord la guerre confirme ce qu’a déjà montré la guerre en Ukraine, que les infrastructures énergétiques deviennent facilement des cibles, qu’on parle de raffineries, d’installations pétrochimiques, des pipelines, les ports, les terminaux, les routes d’exportation… Au Sud-Caucase, la question n’est donc plus seulement de faire passer le gaz, le pétrole vers l’Europe et ailleurs, mais de sécuriser ces infrastructures. On a eu des réflexions aujourd’hui sur ce sujet. Selon les informations reprises du New York Times, la Russie utiliserait d’ailleurs la Caspienne pour livrer à l’Iran des composants de drones par exemple, afin de l’aider à reconstituer un arsenal qui aurait perdu environ 60 % de ses capacités – je ne sais pas dans quel mesure ces chiffres sont exacts –, les ports de la Caspienne iraniens travaillent aujourd’hui jour et nuit pour importer le blé, le maïs, mais aussi les aliments pour animaux, l’huile de tournesol… Il y a aussi les cargaisons militaires, qui restent opaques, les navires coupent fréquemment les transpondeurs. Il y a eu cette frappe israélienne, déjà, en mars 2026 contre le centre de commandement iranien à Bandar-e Anzali qui confirme cette montée en visibilité stratégique.

En même temps, la crise témoigne de la solidarité de l’entente tacite autour de l’exploitation de la Caspienne, on peut dire l’élément perturbateur – un moment c’était l’Ukraine, mais aussi Israël, potentiellement les États-Unis – ces éléments perturbateurs viennent de l’extérieur et non pas des pays riverains, qui ont intérêt à maintenir un sort de statu quo (nous en avons parlé d’ailleurs lundi[5]), bien que l’escalade puisse pousser les États-Unis et Israël à une tentative, par exemple si Ormuz se révèle insuffisant, et faute d’un accord  (n’espérons pas, mais c’est un risque). Il reste cependant que cette route nord-sud entre la Russie et l’Iran, qui passe via la Caspienne, implique aussi les relations entre États-Unis et Russie. Je ne pense pas que Trump veuille se fâcher en ce moment avec Poutine, c’est peut-être ce qui retient aussi en partie les Américains, et bien sûr la Chine, mais comme on a vu on pouvait faire les mêmes réflexions sur Ormuz.

Ensuite, quand les flux du Golfe deviennent incertains, les ressources et les routes caspiennes prennent un plus de valeur, une sorte d’ « effet domino ». Les marchés l’ont déjà intégré en mars 2026, avec la hausse des primes sur certains bruts caspiens. Donc la Caspienne, liée à ce corridor nord-sud, Russie-Iran, est le corridor médian – on peut l’imaginer en forme de croix – certaines estimations évoquent entre 12 et 15 jours par ce corridor contre environ 40 jours par la mer.

Enfin, dernier point, la « route Trump » ou Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) comme on l’avait annoncé – donc cette route qui passe au nord de l’Iran via l’Azerbaïdjan, l’Arménie –, il ne s’agit pas seulement d’un projet diplomatique, mais il réactive en quelques sortes une ancienne géographie dont il faut tenir compte. C’est une vieille ligne ferroviaire le long de l’Arax, encore de l’époque de l’Empire russe, il y a des rails soviétiques disparus, vous avez des vestiges de l’époque soviétique dans la région arménienne de Syunik où passe cette route. Et donc on ne comprend rien à ce corridor si on ignore toutes ces mémoires qu’il réactive. Ce n’est pas seulement un projet de 2025, il est nouveau parce qu’il est repensé dans une nouvelle situation géopolitique.

On peut dire que le Syunik, donc cette région arménienne frontalière avec l’Azerbaïdjan, est un diatope exemplaire. C’est un lieu de petite dimension, mais traversé par des ensembles géographiques d’ordres très différents. C’est la frontière arméno-iranienne, il y a cette continuité, on peut dire, entre l’Azerbaïdjan et la région du Nakhitchevan, il y a l’espace turcique ou le projet du panturquisme, le corridor Caspienne-Europe, il y a les rivalités russo-américaines, et bien entendu du point de vue de l’Iran, une stratégie de désenclavement ou de contournement. On pourrait même aussi ajouter le niveau global, qui avait été évoqué aujourd’hui avec la nouvelle carte de la globalisation, fragmentée en nouveaux ensembles, comme ça a été suggéré par M. Réveillard ce matin.

Donc concernant cette route Trump visant à relier l’Azerbaïdjan continental au Nakhitchevan, qui traverse le sud de l’Arménie, le 8 août 2025 un accord a été signé établissant la route. Celle-ci devrait faire environ 43 km via cette région du Syunik arménienne. La société de développement est détenue à 74 % par les États-Unis et 26 % pour l’Arménie pour une période de 49 ans. Mais on constate qu’avec les débuts de la crise, le projet reste fragile, il n’y a pas de calendrier clair de construction, pas de traité de paix signé, pas de mécanisme de règlement des différends, notamment Azerbaïdjan-Arménie.

Pour l’Azerbaïdjan l’intérêt est évident. Se reconnecter à son enclave du Nakhitchevan, réduire la dépendance au passage par l’Iran ; pour l’Arménie l’ambiguïté est plus forte, c’est un pays enclavé, elle fournit le territoire, elle assume le risque de la souveraineté mais dépend d’une frontière turque fermée depuis 33 ans et d’une concession ferroviaire à la Russie depuis 2008. Pour l’Union européenne (UE), l’enjeu est réel. Il y a une étude de la Commission européenne de 2026 qui estime que cette route pourra réduire les temps de trajet jusqu’à 25 % par rapport au chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars. Donc pour les pays de l’UE, aujourd’hui sous perfusion énergétique avec les sanctions contre la Russie et l’impact de la fermeture du détroit d’Ormuz, on conçoit qu’ils aient un intérêt vital pour cette route. Bien sûr, la Russie voudrait la communication ouverte et la supervision russe.

Mais pour l’Iran, c’est une évolution qui ne peut être que sensible. Le corridor passerait dans le sud de l’Arménie le long de sa frontière nord, elle peut réduire la dépendance azerbaïdjanaise au passage par l’Iran, renforcer la présence américaine dans le Caucase et réorganiser les routes caspiennes Turquie-Europe. Ce que Washington présente d’ailleurs comme « connectivité et paix » peut être perçu en Iran comme un contournement ou, avec l’UE, un encerclement doux et un déplacement du centre de gravité régional. C’est là où ces imaginaires divergent : pour l’Azerbaïdjan, il faut se reconnecter avant tout au Nakhitchevan, restaurer une continuité territoriale ; pour la Turquie, une continuité avec ce monde turc ; pour Moscou, c’est perdre une fonction de surveillance ; pour l’Iran, c’est un risque de contournement.

Dans une lecture diatopique, le corridor n’est pas une ligne mais une articulation d’ensemble, il relie des lieux, traverses diverses souverainetés, et modifie les dépendances et les rapports de force entre plusieurs ordres de grandeur. Dans le Caucase, la menace passe davantage par les routes, les frontières et les dépendances. L’Iran ne peut pas être pensé uniquement depuis le Golfe persique. Le Golfe reste central, mais il ne suffit plus, l’Iran est aussi une puissance caucasienne, caspienne et eurasiatique. La Caspienne redevient stratégique parce qu’elle relie des espaces et permet des contournements, concentre des vulnérabilités. Quant au Caucase-Sud, il n’est plus une périphérie, au contraire, dans ce monde de la nouvelle globalisation fragmentée dont a parlé le Président Rastbeen, il devient une jonction entre Moyen-Orient, Russie, Turquie, Asie centrale et Caspienne. Je vous remercie.

DÉBAT ET QUESTIONS-RÉPONSES

Question pour le Prof. Platov : pourquoi l’Iran, avec l’aide de ses voisins, à savoir l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ne conviennent pas d’un accord pour créer ce fameux corridor, et que ça doit être les Américains, à 20 000 km de là, qui viennent décider du sort de la population dans cette partie du monde ? Bien sûr, c’est une question plutôt adressée à des responsables iraniens, arméniens et azerbaïdjanais, mais vous êtes spécialiste dans le domaine, est-ce que vous y voyez des limitations à un écart tripartite, voire quadripartite avec la Russie ?

Dr. Ilya PLATOV

Merci beaucoup, c’est une question très intéressante, j’imagine que des responsables iraniens pourraient mieux y répondre, moi j’indiquerai quelques paramètres à prendre en compte ici. Tout d’abord, c’est le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui est autour du Karabakh, qui a duré plusieurs décennies, et d’ailleurs cette fameuse « route Trump » faisait partie, on peut dire, de ce « paquet » de pacification de la région. Le deuxième point c’est quand même les relations pas toujours faciles entre l’Iran et la Turquie, or aujourd’hui l’Azerbaïdjan est très aligné sur la Turquie, c’est un État pivot mais cette route, quand même, se continue aussi via la Turquie, d’où pour l’Arménie l’intérêt de désenclaver, mais là-aussi les relations entre les deux pays sont difficiles.

Dr. Ali RASTBEEN

Si vous le permettez, Monsieur le Professeur, je vais ajouter quelque chose aussi. C’est la question de la géopolitique du Zanguezour. Dans ce cas-là, c’est le problème essentiel qui traine, entre l’Iran, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Turquie, et aussi la Russie, et c’est la présence américaine qui a vraiment paralysé la géopolitique de ce corridor.

Dr. Ilya PLATOV

Oui tout à fait, c’est aussi un élément à rajouter ici.

Question pour Prof. Niknami : il va y avoir des changements dans le programme de l’UT d’études européennes après la guerre, parce que ça a montré qu’en Iran ils ne veulent pas comprendre l’Europe ?

Dr. Roxana NIKNAMI

Pour répondre à cette question, il faut dire que c’est vrai. En Iran, il n’y a pas cet intérêt vital de comprendre l’Europe. Mais la question qui se pose est de savoir s’il y a, du côté européen, cet intérêt vital pour comprendre l’Iran ? En quelques sortes, les politiques européennes étaient aussi une sorte de suicide. Cela a conduit l’Iran progressivement à s’y adapter et à être habitué à l’absence européenne. Il suffit de regarder et d’observer les politiques adoptées du côté de l’Europe envers cette guerre, je me permets de dire que, s’agissant toujours de la politique européenne, on peut dire que l’UE était en quelques sortes un observateur « inactif ». Moi je suis persuadée que là nous nous situons à un stade où nous pouvons aller vers la reconstitution des relations bipartites euro-iraniennes. En fait, la clé du succès de la politique étrangère de l’Iran repose sur ce point d’équilibre entre l’Occident et l’Orient. Mais s’agissant toujours de la politique européenne, la réalité c’est que l’Iran reste ambigu là-dessus parce que l’Iran ne constate pas une politique unique européenne dans ce domaine, s’agissant des pays européens, des pays membres de l’UE. Mais, nous avons appris cela dans les relations internationales : il n’y a pas, si vous voulez, d’amis et d’ennemis éternels. Peut-être pouvons-nous aller vers un espace où les deux parties vont agir dans le cadre des intérêts pragmatiques, pas dans le cadre des contextes subjectifs et idéologiques, parce qu’il y a des intérêts mutuels Iran-Europe dans ce domaine. Merci beaucoup.

Question : pour ramener de la crédibilité à la possibilité de réparations légitimement dues à l’Iran par les agresseurs, est-ce que l’Iran doit se rapprocher en priorité de l’Europe ?

Dr. Roxana NIKNAMI

C’est une question juridique donc je pense que le Dr. Vakil pourra apporter une réponse concurrente, j’aurais ensuite un reproche à la politique européenne dans ce domaine. Toujours s’agissant de la violation flagrante du droit international, il y avait des attaques contre les monuments, le patrimoine, six monuments considérés comme la patrimoine de l’UNESCO, les hôpitaux, et très particulièrement contre une école primaire de Minab, actions d’une politique de double-standard de la part de l’Europe. Je pense que la question la plus importante pour les Européens s’inscrit dans la logique de savoir qui est l’auteur de la violation, plutôt que par exemple la nature de l’agresseur. Par exemple, s’agissant de l’attaque contre l’école primaire à Minab en Iran, nous avons eu une attaque similaire par la Russie en Ukraine contre une école à (…). Quelle a été la réaction du côté européen par rapport à cette attaque ? Dans un délai de 72 heures les Européens l’ont condamnée et également ont envoyé l’affaire au tribunal international. Dans un délai de 48 heures Madame Von der Leyen a eu une visite dans la région. Et quelle était la réaction européenne à l’attaque menée contre l’école primaire de Minab ? Aucune condamnation au niveau du Parlement européen, aucune saisine de la Cour pénale internationale, aucune sanction adoptée contre les pays à l’origine de cette attaque. Ironie de l’histoire, les réactions de certains dirigeants européens, par exemple Madame Kaja Kallas, a dit « nous n’acceptons pas cela » et qu’à l’origine de cette attaque (…). Donc on a cette impression que l’Europe va vers une trahison des valeurs européennes. Je pense que dans une telle conjoncture le rapprochement vers l’Europe ne pourra pas avoir, si vous voulez, un impact significatif pour donner le suivi aux droits du peuple iranien en la matière. Merci beaucoup.

Question : est-ce ces guerres ne sont pas dues à la faiblesse des Nations Unies qui avaient été créées pour veiller au maintien de la paix et éviter les guerres ? Comment renforcer la structure pour qu’elle joue son rôle comme il faut ?

Dr. Ali RASTBEEN

Je vais faire la conclusion, et j’espère que dans cette conclusion je pourrai répondre à la question qui a été posée, car il nous reste peu de temps.

Tout d’abord, je voulais adresser mes remerciements sincères aux participants et à l’ensemble des intervenants pour la qualité de leurs contributions, ainsi qu’aux organisateurs pour la mise en œuvre de ce dialogue académique, dont la portée apparait particulièrement significative dans le contexte international actuel. Les échanges menés au cours de ce colloque ont permis de mettre en lumière l’ampleur des transformations géopolitiques qui redéfinissent aujourd’hui les équilibres régionaux et internationaux autour du Golfe persique et de l’Iran. C’est quasiment le cœur de la question qui vient d’être posée. Les analyses présentées ont montré que les tensions actuelles ne relèvent plus d’une simple crise conjoncturelle ou d’un affrontement régional limité, mais qu’elles s’inscrivent dans une dynamique beaucoup plus profonde de recomposition du système international marqué par l’affaiblissement progressif de l’ordre unipolaire, l’affirmation de nouvelles puissances et la montée des logiques de multipolarité concurrentielle. Les discussions ont également souligné que le Golfe persique demeure l’un des principaux centres de gravité géostratégiques du XXe siècle, non seulement en raison de son importance énergétique, mais également pour sa position centrale dans les routes commerciales, maritimes, technologiques et industrielles mondiales. La crise actuelle révèle ainsi l’interdépendance croissante entre sécurité régionale, stabilité économique mondiale, souveraineté énergétique, et gouvernance internationale, et elle met aussi en évidence les limites des mécanismes traditionnels de régulation internationale face à l’intensification en quelques sortes des rivalités géopolitiques, et à l’émergence de nouvelles formes de conflictualité hybride, technologique et asymétrique. Au-delà des tensions militaires et sécuritaires, les interventions ont démontré que les conséquences des recompositions en cours touchaient désormais l’ensemble des équilibres mondiaux : chaines logistiques, sécurité alimentaire, marchés énergétiques, industries stratégiques, infrastructures critiques, et stabilité financière internationale. Cette réalité confirme que les crises contemporaines sont désormais systématiques et systémiques, multidimensionnelles et globalisées. Dans ce contexte, plusieurs interventions ont insisté sur la nécessité de repenser les architectures de sécurité régionale à travers des approches plus inclusives fondées sur le dialogue, la reconnaissance mutuelle des intérêts stratégiques et la coopération multilatérale. La stabilité durable du Golfe persique apparait difficilement envisageable sans une intégration pleine et entière des principaux acteurs régionaux, au premier desquels l’Iran, dans les mécanismes futurs de sécurité collective et de gestion des crises. Je vous remercie de votre attention.

Zahra DAVARPANAH Au terme de ce colloque, je tiens à remercier une nouvelle fois chaleureusement les distingués intervenants et la rigueur de leurs communications, tant sur le plan juridique que géopolitique, et aussi remercier l’Académie de Géopolitique de Paris ainsi que le Centre d’études supérieures internationales de la Faculté de droit et des sciences politiques de l’Université de Téhéran pour leur partenariat et leur engagement. J’adresse nos sincères remerciements aux interprètes simultanés et qui ont accompli leur travail de traduction et transmission des idées avec un succès remarquable de précision et de délicatesse. Merci beaucoup, chers participants, pour votre attention et votre présence tout au long de cette journée. Ce colloque a montré la richesse du dialogue académique entre la tradition universitaire iranienne et française. Nous espérons que ces échanges se poursuivront au-delà de cette rencontre, sur ce je vous souhaite une excellente continuation. Merci,


[1] Ali Rastbeen (dir.), The Three Iranian Islands of the Persian Gulf. Based in documents and historical evidences, Paris, IIES (Académie de Géopolitique de Paris), 2008, 285 p.

[2] Il s’agit des estimations et prévisions du FMI pour respectivement 2025 et 2026.

[3] Les autorités iraniennes considèrent que près de 2 millions de personnes ont perdu leur emploi du fait de ce conflit.

[4] On peut estimer que les secteurs public et parapublic (fondations révolutionnaires et Gardiens de la Révolution) contrôlent près de 80 % de l’économie iranienne.

[5] « L’autonomie stratégique de l’Europe en Asie occidentale : analyse du rôle de l’OTAN et de l’Union européenne dans l’avenir sécuritaire de l’Iran » (colloque), Paris, Académie de Géopolitique de Paris (organisé en coopération avec le Forum mondial pour l’éveil islamique en Iran), 18 mai 2026.

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