Académie de Géopolitique de Paris Académie de
Géopolitique de Paris
Établissement privé d'enseignement supérieur
Colloque 20.07.2026

La Pologne et son voisinage oriental : la fin des certitudes ?

L’Académie de Géopolitique de Paris a organisé vendredi 3 juillet 2026 un colloque international consacré aux profondes mutations géopolitiques qui affectent aujourd’hui l’Europe centrale et orientale, intitulé : « La Pologne et son voisinage oriental : la...

La Pologne et son voisinage oriental : la fin des certitudes ?

L’Académie de Géopolitique de Paris a organisé vendredi 3 juillet 2026 un colloque international consacré aux profondes mutations géopolitiques qui affectent aujourd’hui l’Europe centrale et orientale, intitulé : « La Pologne et son voisinage oriental : la fin des certitudes ? », qui a eu lieu au 5 rue Conté à Paris dans les locaux de l’Académie de Géopolitique de Paris en présence de chercheurs et experts français, polonais et internationaux.

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’espace situé entre la mer Baltique et la mer Noire est devenu l’un des principaux foyers de recomposition stratégique du continent européen. Les conséquences du conflit dépassent largement le cadre ukrainien et concernent l’ensemble des équilibres politiques, militaires, économiques et diplomatiques de la région.

La Pologne occupe une place centrale dans cette transformation. Depuis la fin de la Guerre froide, Varsovie a construit sa politique de sécurité autour de son intégration à l’OTAN et à l’Union européenne, ainsi que de son partenariat privilégié avec les États-Unis. Toutefois, l’évolution du contexte international, les incertitudes liées à l’engagement américain en Europe, la poursuite de la guerre en Ukraine et l’émergence progressive d’un ordre mondial plus multipolaire conduisent aujourd’hui à de nouvelles interrogations stratégiques.

L’ensemble des pays situés dans l’isthme Baltique–mer Noire est confronté à une redéfinition de ses priorités. La rivalité entre la Russie et l’OTAN, les transformations du système international, l’affirmation de nouvelles puissances, les tensions énergétiques et les fragilités économiques européennes modifient progressivement les représentations géopolitiques qui prévalaient depuis plus de trois décennies. L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a également contribué à relancer les débats sur l’avenir de l’Alliance atlantique, sur le partage des responsabilités en matière de défense et sur les perspectives d’un règlement du conflit ukrainien. Ces évolutions nourrissent des réflexions croissantes sur l’autonomie stratégique européenne et sur les choix géopolitiques opérés depuis la disparition de l’Union soviétique.

Dans ce contexte, la Pologne apparaît comme un observatoire privilégié des mutations en cours. Son rôle dans le soutien à l’Ukraine, sa position sur le flanc oriental de l’OTAN, ses relations avec ses voisins et les débats internes qui traversent sa société permettent d’appréhender les enjeux majeurs qui se posent aujourd’hui à l’Europe centrale et orientale. Les intervenants ont examiné ces transformations dans leurs différentes dimensions afin d’éclairer les évolutions en cours, ouvrant ainsi la réflexion sur l’avenir des relations entre Russie, Europe centrale, Union européenne et États-Unis, dans un environnement international marqué par une instabilité croissante.

Assistons-nous à une simple adaptation des politiques nationales à un contexte de crise ? Ou à une remise en cause plus profonde des équilibres stratégiques établis depuis la fin de la Guerre froide ? Les certitudes qui ont structuré la sécurité européenne depuis plus de 30 ans sont-elles en train de s’effacer au profit de nouvelles logiques géopolitiques ? Autant de questions qui furent au cœur des débats de cette rencontre académique internationale.

COMPTE RENDU

Prof. Bruno DRWESKI, Professeur d’histoire contemporaine et de science politique, maître de conférences HDR à l’INALCO, membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris, « La Pologne, ses alliances et ses adversaires : élites troublées et société en phase de questionnement »

Je vous remercie M. Rastbeen pour cette introduction. Avant d’intervenir, je voudrais excuser deux collègues qui étaient prévus et qui ne participeront pas à cette séance puisque Mme. Léa Xailly a eu un grave problème de maladie et M. Ilya Platov a eu un décès dans sa famille, et donc évidemment nous avons deux pertes dans les participants de ce colloque, et nous adressons nos condoléances pour le père de M. Platov.

Je passe maintenant à mon exposé, dont l’objectif est de replacer la Pologne dans l’histoire longue, c’est-à-dire de montrer à quel point ce qui peut nous apparaître évident à un moment ou à un autre de l’histoire n’est qu’une période, et que la succession des périodes montre qu’il n’y a jamais d’ennemis éternels, ni d’amis éternels dans la vie politique internationale, il y a des conjonctures qui bougent. Et la Pologne, et plus largement l’Europe du Centre-Est (ou l’Europe médiane) est un espace où les différents peuples, les différents États, ont eu tout au long de l’histoire à choisir des partenaires, et à changer de partenaires, et parfois à changer très brusquement et très rapidement de partenaires, ce qu’on a pu voir en particulier au XXe siècle.

Pour ceux qui en 1989-1991 croyaient en ladite « fin de l’Histoire » avec l’arrivée de la mondialisation capitaliste néolibérale, et qui croient aussi dans les sondages, la dernière enquête d’opinion organisée par un média polonais important montre une nouvelle tendance dominante en Pologne qui a de quoi surprendre. En effet, selon ce sondage, 58,3 % des Polonais sondés pensent que Zelenski a une opinion négative de la Pologne, contre 30,1 % qui pensent qu’il en a une opinion positive, et 11,6 % qui sont sans opinion[1]. Or, depuis 2014, les mêmes médias ont présenté l’Ukraine comme la pointe avancée de la démocratie et des « valeurs européennes » face à la « barbarie asiatique » censée être représentée par la Russie, et depuis 2022 la quasi-totalité des médias polonais a fait de l’actuel président ukrainien un quasi-héros de l’histoire universelle, de l’amitié polono-ukrainienne, et du combat contre l’« ogre russe ». Même les chercheurs polonais plus modérés dans le ton n’osaient pas vraiment aller à contre-courant tant ils se sentaient isolés. Dans nos « sondocraties » il faut savoir que les sondages sont là pour forger l’opinion du moment sur la base d’émotions, sans accorder de place aux sentiments profonds et souvent contradictoires qui continuent à vivre au plus profond des sociétés et des nations. Ce qui, tôt ou tard, revient comme un boomerang qui frappe alors les préjugés et les idées reçues.

Or, les idées d’une société sont formées à partir d’une succession de strates successives héritées de l’histoire, qui donnent naissance à des sentiments durables, basés sur une convergence d’intérêts économiques et sociaux pertinents à un moment donné. Ce qui permet à chaque tournant historique de piocher dans l’histoire d’une société ou d’un pays les éléments légitimateurs utiles sur le moment pour justifier ses choix politiques et géopolitiques. Les élites dirigeantes tentent dans ce contexte de manipuler autant que faire ce peu cette donne, mais elles ne parviennent jamais à la maîtriser totalement, d’où les fréquents retournements que l’histoire humaine a connu depuis la plus haute Antiquité. Et c’est donc par un bref rappel historique du temps long que nous devons commencer par appréhender la situation des Polonais et de leurs voisins de l’isthme Baltique-mer Noire. Ce qui nous permettra de voir les différentes « images d’ennemis » possibles et, par contraste, les « amis potentiels ». Et dans un second temps de voir où en Pologne se placent les nouveaux partenaires potentiels.

La valse historique des amis-ennemis

Même si, dans un passé lointain la Pologne a eu à affronter des ennemis aujourd’hui disparus (Empire ottoman, royaume de Suède, etc., en tant que puissances j’entends), la mémoire polonaise n’a retenu jusqu’en 1918 que deux ennemis potentiels, la Russie et l’Allemagne. Et les Polonais se sont tout au long des deux derniers siècles divisés sur la question de savoir si l’ennemi principal était l’expansionnisme allemand ou l’hégémonie russe.

En ce qui concerne l’Allemagne, il faut savoir que dans la langue polonaise l’ « Allemagne » se dit au pluriel. Le regard négatif que portent les Polonais vers leur voisin de l’ouest se reportent donc sur deux entités germaniques uniquement qui se sont bâties sur des terres slaves et colonisées par un processus d’expansion allemande vers l’est depuis le Moyen-Âge (expansion démographique, culturelle, militaire, étatique, économique). Ce processus concernait en fait avant tout deux États germaniques, qu’on a appelé en raccourci le royaume de Prusse et l’Empire d’Autriche, et ils ont tous les deux eu un intérêt géopolitique à faire disparaître la Pologne, à la partager, voire, dans le cas de la Prusse puis de l’Allemagne nazie, à la coloniser intégralement. Et c’est donc dans ce contexte mental que les Polonais ont pu, depuis les Chevaliers teutoniques au Moyen-Âge, se percevoir comme représentant l’avant-garde du monde slave face à l’expansionnisme germanique, et plus tard constater qu’ils étaient placés sur la voie de l’expansion du capitalisme arrivant de toute l’Europe occidentale, avec ses effets négatifs pour une partie au moins des classes travailleuses locales.

À l’inverse, la Russie n’a eu tendance à voir dans la Pologne qu’une terre slave arrachée à ce qui était, selon elle, sa nature profonde, par des élites ayant indûment opté pour le catholicisme latin alors que la « nature » était censé devoir la mener vers le rite slavon. Pour Moscou, confrontée comme la Pologne à partir de la Renaissance à la supériorité grandissante de la civilisation occidentale et plus tard du capitalisme, les territoires de l’isthme Baltique-mer Noire étaient perçus à la fois comme un sas de protection face, d’abord, à la poussée des Polonais, mais surtout des chevaliers allemands, suédois, des armées napoléoniennes, des armées allemandes et, last but not least, des armées de l’OTAN. Dans cette situation, la Russie n’a jamais vraiment souhaité la disparition d’une entité polonaise, elle aurait toujours préféré un État polonais qui lui aurait été associé, et de fait à « souveraineté limitée » pour reprendre la formule brejnévienne. Mais évidemment, pour les Polonais bercés depuis leur enfance par les grandes épopées de Henryk Sienkiewicz, célébrant à la fois la grandeur de la Pologne en lutte contre les Chevaliers teutoniques, les armées suédoises, les interventions ottomanes, les rébellions cosaques d’Ukraine et l’expansion moscovite, un statut de « souveraineté limitée » ne répondait pas à leurs « rêveries », pour reprendre le terme que le tsar Alexandre II avait utilisé en 1861 lors de sa venue à Varsovie pour tenter de trouver un modus vivendi avec les élites nobiliaires polonaises. Et tout le conflit historique entre la Pologne et Russie pour la possession des « marches frontalières » situées entre les deux pays, terme qui se traduit en langue slave par « U-kraina » ou Ukraine, a transformé ces populations, tantôt séparées de Moscou et tantôt de Varsovie, en un « mix » pas trop russe et pas vraiment polonais, d’où la naissance de spécificités territoriales et à terme linguistiques puis identitaires et nationales sur les terres d’Ukraine et de Biélorussie actuelles.

Ce que nous venons de mentionner, et tout le XIXe et XXe siècles en témoignent, c’est une succession de périodes où le sentiment dominant en Pologne s’est tourné successivement contre le voisin allemand ou contre le voisin russe. Et à chaque fois « l’ennemi principal » du moment faisait oublier « l’ennemi principal » d’hier. Il était donc logique que les Polonais aient dans leur majorité vécu leur intégration à la communauté socialiste après 1944 comme une libération du joug allemand, et vu ensuite leur intégration à l’OTAN puis à l’Union européenne (UE) après 1989 comme une émancipation de la tutelle soviétique, perçue avant tout d’ailleurs comme une tutelle russe. Il était donc normal aussi qu’à chaque tournant géopolitique on assiste à un renversement de la vapeur et à un changement radical de « l’image d’ennemi » du moment, ce qui est devenu avec le temps une habitude. Il ne faut donc pas s’étonner si les élites qui contrôlent le pouvoir depuis 1989 en Pologne, et qui pour une grande partie d’entre-elles étaient d’ailleurs déjà au pouvoir avant 1989, ont bâti leur légitimité sur « le retour à l’Europe », la réconciliation polono-allemande, la différenciation grandissante d’avec la Russie et, en conséquence, l’appui aux tendances indépendantistes les plus poussées dans les anciennes républiques soviétiques contigües, devenues pour les Polonais des États-tampons. Même si présence russe à Kaliningrad persiste à faire de la Russie un pays voisin. Tout aurait été simple si l’histoire du XXe siècle n’avait pas compliqué ce scénario de deux « ennemis-partenaires ».

L’émergence d’un nouveau « frère ennemi »

Pour la vision traditionnelle polonaise, jusqu’en 1918, les populations situées entre la Russie profonde et la Pologne n’étaient que des « masses ethnographiques », c’était le terme utilisé à l’époque, censées tendre soit vers la Pologne soit vers la Russie, mais n’étant pas vraiment des nations constituées. C’était évidemment le préjugé polonais au début de XXe siècle. Et comme la Pologne, ou tout au moins les élites polonaises les moins germanophobes, se voyaient comme porteuses de la civilisation européenne en Europe orientale, elles pensaient que les populations de Biélorussie, Lituanie, Ukraine, allaient « naturellement » opter pour la civilisation « supérieure », celle censée être apportée par les élites polonaises dans toute cette région. Or ces élites avant 1945 étaient d’ascendance nobiliaire à une époque où le capitalisme se faisait autour de la bourgeoisie, ce qui faisait de la Pologne un pays, dans les faits « archaïque ». La Pologne de l’entre-deux guerres ne sut donc pas prendre en compte le fait que les populations largement paysannes de Biélorussie et d’Ukraine étaient de plus en plus touchées par les courants modernistes, et regardaient désormais plus loin que leur voisinage immédiat, ce qui les amenait soit à regarder vers le socialisme internationaliste en se rapprochant du pays qui allait l’introduire avec le plus de force dans la région, et ce fut la Russie, soit à regarder vers la seule vraie puissance régionale moderne, le Reich allemand, passé maître dans la formulation de programmes ethnico-racialistes justifiant son impérialisme en terre slave. D’où le rôle fondamental des universités et de l’école allemandes de la fin du XIXe siècle dans la formation d’élites à la recherche de leur « ethnicité », voire de leurs origines raciales, en-dehors des deux sociétés slaves déjà formées à l’époque, la Russie et la Pologne. Car en effet les élites polonaises et russes n’étaient pas les seules à subir l’attrait de « l’école allemande », mais c’était désormais aussi le cas des élites modernes en formation chez les Biélorussiens, chez les Ukrainiens, chez les Juifs, chez les Baltes et dans toutes les autres populations de l’espace situé à l’est du monde germanique jusqu’en Turquie. C’est cette réalité qui a donné naissance aux bases du nationalisme ukrainien et qui allait vouloir se démarquer aussi bien de la Russie que de la Pologne et croyait possible de voir dans l’Allemagne, d’abord impériale puis plus tard nazie, le modèle indispensable à la promotion de la nation ukrainienne en phase de création moderne. L’Ukraine allait, à cette époque, être partagée entre une vision russophile et bien plus souvent internationaliste et soviétophile, face à une vision nationaliste germanophile. Dans ce contexte-là, le divorce avec la Pologne ne pouvait être que total, puisqu’au XXe siècle les deux États capables d’apporter la modernisation des rapports sociaux, culturels et économiques dans la région étaient soit le Reich allemand, soit l’Union soviétique, la Pologne ayant largement raté le train du développement au XIXe siècle, à cause de son inexistence en tant qu’État indépendant à l’époque. D’où l’exacerbation des rapports polono-ukrainiens entre 1918 et 1939 et l’émergence d’un nationalisme ukrainien violent qui allait procéder à des massacres de masse de Polonais et de Juifs entre 1941 et 1944.

Or, comme la nouvelle Ukraine indépendante d’après 1991 n’a que deux schémas légitimateurs historiques enracinés et possibles (celui de l’Union soviétique ou celui du nationalisme ukrainien extrême), il était dès lors logique, quoique regrettable, que même les éléments à priori les plus réticents envers le nationalisme fascisant soient à terme amenés à bâtir une légitimité indépendantiste en se raccrochant à ce qui extrayait l’Ukraine de sa région à la fois par rapport à la Russie mais, par ricochet, également par rapport à la Pologne.

En 2014 et surtout en 2022, les élites polonaises, qui avaient entre-temps pu rebâtir le récit national polonais dans un sens russophobe occidental, ont cru, comme leurs prédécesseurs l’ont cru en 1918, que les Ukrainiens seraient amenés cette fois à faire ce qu’ils n’avaient pas fait alors, et donc à se retrouver dans une alliance polono-ukrainienne mettant de côté les pages de sang héritées de l’histoire. C’était oublier le besoin de héros dont un pays en guerre a besoin pour mobiliser sa population, et en particulier de héros ayant combattu hier le même ennemi que celui d’aujourd’hui, en l’occurrence l’ennemi russo-soviétique. Et comme, si je puis dire, sur le marché il n’y avait pratiquement que les combattants antisoviétiques de la Seconde Guerre mondiale, qui avaient été simultanément des massacreurs de Polonais et de Juifs, qu’à cela ne tienne même le président juif Zelensky n’avait d’autre solution que d’accepter de reprendre cette légitimité à son profit. Il oubliait ainsi sa famille massacrée ou ayant combattu dans l’Armée rouge, comme il pensait sans doute que les Polonais allaient oublier leurs compatriotes massacrés au nom de la même nécessité de maintenir l’image d’ennemi russe. C’était négliger le fait que les sentiments populaires, en Pologne comme partout ailleurs dans le monde, ne sont pas mécaniquement liés aux intérêts des couches dominantes, d’où le divorce actuel entre les élites polonaises aujourd’hui largement pro-libérales, pro-UE, pro-OTAN et toujours pro-ukrainiennes et antirusses, et une masse consistante de la population qui trouve soit que l’Ukraine coûte de plus en plus cher, soit que les réfugiés ukrainiens bénéficient d’un statut trop privilégié, et qui pose la question de savoir si la guerre en Ukraine c’est vraiment « sa guerre » ? Les mouvements nationalistes polonais et ce qui reste de la « gauche anti-impérialiste polonaise » proclament donc à propos de la guerre d’Ukraine le slogan : « Ce n’est pas notre guerre ! »[2].

Troubles et questionnements

Est-ce que les ketmans vont encore changer d’allégeance ?

Tout cela arrive au moment où on découvre, y compris au sein des élites polonaises, en particulier avec l’arrivée de Trump à la Maison Blanche, que le parapluie sécuritaire nord-américain n’est pas aussi garanti qu’on l’avait rêvé, et que le processus d’intégration européenne ressemble plus à une cacophonie qu’à un régime ouvrant des perspectives de développement illimitées[3]. Et, pour couronner le tout, c’est le moment où les Polonais découvrent massivement que le massacre de Gaza puis la guerre contre l’Iran ne témoignent pas en faveur des alliés du moment, ni sur le plan de la solidité militaire, ni sur le plan de l’efficacité économique ni sur le plan de la valeur morale des dites « valeurs occidentales ». Et alors que, si certains Polonais sont très fiers des résultats macro-économiques de leur pays en termes d’augmentation du PIB, près d’un Polonais sur deux vit cependant dans la précarité économique, ce que la Pologne ne connaissait pas pendant la période du socialisme, qu’on leur a présenté comme le contre-exemple absolu. 17 millions de Polonais sur un total de 38 millions en effet vivent à la limite de la pauvreté[4]. Et c’est dans cette couche de la population qu’on retrouve les sentiments anti-guerre, anti-ukrainiens (entre 1 et 2 millions de réfugiés ukrainiens en Pologne), voire à nouveau anticapitalistes.

Les élites polonaises ne sont donc plus aussi sûres qu’avant de la solidité du parapluie nord-américain ; l’ensemble du pays se pose des questions sur la rationalité du fonctionnement de l’UE et une partie non négligeable de la population commence à réfléchir sur la justesse des choix systémiques ou géopolitiques faits après 1989. C’est le retour de l’histoire longue que nous avons mentionnée plus haut et qui se fait aux dépens de l’émotionnel agissant dans l’immédiat.

            À la différence toutefois de la Biélorussie, de la Slovaquie, de la Hongrie et de la plupart des pays des Balkans qui témoignent ouvertement de leur rejet d’une partie au moins de l’héritage de l’après 1989/91, en Pologne comme dans les pays baltes et sans doute en Ukraine, la critique est moins prononcée, ce qui facilite peut-être les réactions nationalistes extrêmes, car la xénophobie ne rejaillit, nous le savons de notre expérience de l’histoire, qu’aux moments où la critique du système dominant ne trouve pas de moyens de s’exprimer par un projet alternatif. Nous en sommes là dans l’isthme Baltique-mer Noire, d’où le titre de notre intervention « élites troublées et société en phase de questionnement ».

            Un des grands écrivains polonais, prix Nobel de littérature, Czeslaw Milosz, était allé  chercher dans la langue persane, après sa rupture avec le communisme à la fin des années 1940, un terme qu’il a réintroduit en polonais pour caractériser les élites de l’Europe du centre-est, le terme de « Ketman », qui caractérise des élites qui savent se soumettre aux vents et aux puissances dominantes du moment, pour leur propre carrière et parfois pour préserver les intérêts, ne serait-ce que minimums, de leurs compatriotes, mais des élites qui savent camoufler leurs sentiments profonds et surtout changer de maître du jour au lendemain si la conjoncture l’exige. Vieille tendance historique de l’Europe du centre et de l’Est que Milosz avait redécouverte et qu’il a appliquée pour caractériser le basculement d’élites largement anticommunistes avant 1944 devenues, en apparence au moins, radicalement procommunistes en l’espace de quelques mois. Notons que cette situation s’est répétée, mais à l’inverse, lors du basculement encore plus rapide des élites membres cette fois des partis communistes en 1989. La question que l’on doit poser aujourd’hui est donc celle de savoir si, vu la période de « troubles » et de « questionnements » que nous avons mentionnée plus haut, nous sommes ou pas à la veille d’un nouveau basculement « ketmanesque » en Europe orientale et en Pologne.

            Les Polonais constatent donc l’état de crise des sociétés occidentales et des puissances occidentales, ils savent qu’avec l’émergence de la Chine et de l’Asie orientale, la Pologne se trouve sur le chemin reliant l’Orient à l’Occident, ils ont découvert comme le reste du monde le succès de l’Iran dans sa confrontation avec les États-Unis et Israël, ils savent que derrière une Ukraine au futur hasardeux pour eux, la Russie existe toujours et ne donne pas de signes d’effondrement. Dans ce contexte, des esprits tendent à se réveiller pour tenter d’éviter les catastrophes et préserver la paix et les possibilités de développement. Les pays semi-enclavés comme ceux de l’isthme Baltique-mer Noire n’ont d’autre choix que de transformer leur position géographique menacée en atout commercial et économique ou diplomatique. Mais il est encore trop tôt pour savoir si l’intelligence reprendra le dessus sur le fatalisme et si des chemins nouveaux et audacieux seront élaborés pour sortir de la situation de marasme qui domine aujourd’hui dans l’Europe du centre-est comme dans les pays qui sont, en principe encore, ses modèles.

Dr. Ali RASTBEEN, Président de l’Académie de Géopolitique de Paris, « La Russie face au flanc oriental de l’OTAN : entre guerre en Ukraine, recomposition géopolitique et fin des certitudes stratégiques »

La guerre en Ukraine a profondément bouleversé les équilibres géopolitiques européens et accéléré des transformations qui étaient déjà à l’œuvre dans le système international. Plus qu’un simple conflit régional, cette guerre constitue un événement structurant qui remet en cause les fondements de l’ordre de sécurité établi en Europe depuis la fin de la Guerre froide. Dans ce contexte, la position de la Russie à l’égard des pays situés sur le flanc oriental de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), notamment la Pologne, les États baltes, la Finlande et la Roumanie, a connu une évolution majeure. Cette transformation doit être appréhendée à la lumière de la recomposition de l’ordre international, caractérisée par l’émergence graduelle d’un système multipolaire, la consolidation de nouveaux pôles de puissance et la remise en question croissante de l’hégémonie politique, économique et stratégique des puissances occidentales.

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, la Russie a entretenu des relations complexes avec les pays de l’Europe centrale et orientale. Pour Moscou, la disparition du Pacte de Varsovie aurait dû ouvrir la voie à la construction d’un nouvel espace de sécurité paneuropéen fondé sur l’inclusion et la coopération. Cependant, les élargissements successifs de l’OTAN vers l’Est, intervenus en 1999, 2004 puis au cours des années suivantes, ont été perçus par les dirigeants russes comme une remise en cause des équilibres stratégiques hérités de la fin de la Guerre froide. Alors que les États occidentaux considéraient ces élargissements comme un processus souverain répondant aux aspirations des États concernés, la Russie y voyait progressivement une menace directe pour sa sécurité nationale et une réduction continue de sa profondeur stratégique.

La Pologne occupe une place particulière dans cette dynamique. Historiquement située au cœur des rivalités entre les puissances continentales européennes, elle est devenue depuis son adhésion à l’OTAN en 1999 l’un des principaux acteurs du flanc oriental de l’Alliance. Varsovie s’est imposée comme le partenaire européen le plus engagé dans le soutien à l’Ukraine et dans le renforcement de la présence militaire occidentale à proximité des frontières russes. Cette évolution a profondément modifié la perception stratégique russe. Du point de vue de Moscou, la Pologne s’est progressivement imposée non plus comme un simple voisin allié de l’OTAN, mais comme l’un des piliers de la stratégie occidentale visant à contenir l’influence et les capacités de projection de la Russie.

Les États baltes occupent également une position singulière dans les calculs stratégiques russes. L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie constituent aujourd’hui les territoires de l’Alliance atlantique les plus proches des principaux centres de pouvoir russes, notamment de Saint-Pétersbourg. Leur adhésion à l’OTAN en 2004 a été vécue par Moscou comme une étape supplémentaire dans l’avancée des structures politico-militaires occidentales vers ses frontières. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, ces États ont renforcé leur coopération militaire avec les États-Unis et accueilli des capacités militaires supplémentaires de l’OTAN. Dans le même temps, ils figurent parmi les gouvernements européens les plus critiques à l’égard de la Russie, ayant pour effet d’accentuer les tensions régionales.

L’adhésion de la Finlande à l’OTAN en 2023 et celle de la Suède en 2024 constituent un autre tournant majeur. Pendant plusieurs décennies, la Finlande avait incarné un modèle de neutralité pragmatique permettant de maintenir des relations relativement stables avec Moscou tout en demeurant pleinement intégrée aux structures économiques occidentales. La décision d’Helsinki de rejoindre l’Alliance atlantique a considérablement modifié l’environnement stratégique de la Russie en doublant pratiquement la longueur de sa frontière terrestre directe avec l’OTAN. Cette évolution est interprétée par les responsables russes comme une conséquence directe de la guerre en Ukraine, mais également comme un élément révélateur de la détérioration durable des relations entre la Russie et l’Occident.

Au-delà de ces considérations régionales, l’évolution de la position russe doit être replacée dans le cadre plus large du basculement international en cours. La guerre en Ukraine n’a pas seulement opposé la Russie à l’Ukraine ; elle a également accéléré la fragmentation du système international. Alors que les États-Unis et leurs alliés européens ont cherché à isoler Moscou sur les plans diplomatique, économique et financier, une grande partie du monde non occidental a adopté une position plus nuancée. Des puissances telles que la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud ou encore plusieurs États du Moyen-Orient ont refusé de s’inscrire pleinement dans la logique de confrontation promue par les puissances occidentales. Cette situation a conduit les dirigeants russes à renforcer leur stratégie de diversification géopolitique. Le développement des BRICS, l’intensification du partenariat stratégique avec la Chine, l’approfondissement des relations avec l’Iran et le renforcement des liens avec de nombreux pays africains et asiatiques témoignent de cette volonté de réduire la dépendance à l’égard des structures dominées par l’Occident. Dans cette perspective, la confrontation avec le flanc oriental de l’OTAN ne constitue qu’une dimension d’un affrontement plus large portant sur la définition des règles du futur ordre international.

La guerre en Ukraine a également profondément transformé la doctrine stratégique russe. Les documents doctrinaux adoptés depuis 2022 mettent davantage l’accent sur la nécessité de préparer le pays à une confrontation prolongée avec ce que Moscou désigne comme « l’Occident collectif ». Cette évolution traduit une rupture importante avec certaines périodes antérieures où la Russie cherchait encore à préserver des espaces de coopération avec les institutions euro-atlantiques. Aujourd’hui, les dirigeants russes considèrent que la rivalité avec l’OTAN est appelée à s’inscrire dans la durée.

Pour autant, cette dynamique de confrontation ne conduit pas mécaniquement à l’éventualité d’une guerre directe entre la Russie et l’Alliance atlantique. Les importantes capacités nucléaires stratégiques dont disposent les deux puissances continuent de fonder un équilibre de la dissuasion qui limite, à ce stade, le risque d’un affrontement militaire ouvert. Cependant, la multiplication des incidents militaires, la militarisation croissante des frontières et l’absence de mécanismes de dialogue comparables à ceux qui existaient durant la Guerre froide augmentent les risques de malentendus et d’escalades involontaires. L’avenir des relations entre la Russie et les pays du flanc oriental de l’OTAN dépendra largement de l’évolution du conflit ukrainien.

Plusieurs scénarios peuvent être envisagés :

– Le premier serait celui d’un conflit gelé débouchant sur une nouvelle ligne de division durable en Europe.

– Le second verrait l’émergence progressive d’un compromis politique permettant une réduction graduelle des tensions.

– Un troisième scénario, plus préoccupant, serait celui d’une extension de la confrontation à d’autres espaces stratégiques, notamment la mer Baltique ou la région de la mer Noire.

Au-delà de ces hypothèses, une question fondamentale demeure : l’Europe pourra-t-elle durablement construire sa sécurité contre la Russie ou sans la Russie ? Depuis trois siècles, l’histoire européenne montre que les grands équilibres continentaux ont toujours nécessité, d’une manière ou d’une autre, l’intégration de la puissance russe dans les mécanismes de sécurité collective. L’expérience historique montre que les politiques d’exclusion durable ont davantage favorisé l’instabilité qu’elles n’ont renforcé la sécurité. Pour autant, cette réalité n’implique ni une résolution rapide des différends actuels, niun effacement des profondes divergences stratégiques qui continuent d’opposer les principales puissances. Cela implique cependant qu’aucune architecture de sécurité européenne stable ne pourra être envisagée à long terme sans prendre en considération le rôle de la Russie, sa perception de sa propre sécurité et les nouvelles réalités géopolitiques du XXIe siècle.

La guerre en Ukraine a marqué la fin des certitudes héritées de l’après-Guerre froide. Elle a révélé les limites des mécanismes de sécurité existants et accéléré la transition vers un ordre international plus fragmenté et plus concurrentiel. Dans ce contexte, la relation entre la Russie et les pays du flanc oriental de l’OTAN apparaît comme l’un des principaux laboratoires des transformations géopolitiques contemporaines. Son évolution influencera non seulement l’avenir de l’Europe, mais également celui du système international dans son ensemble.

Ainsi, la véritable question n’est peut-être plus de savoir si nous assistons à une nouvelle Guerre froide, mais plutôt de déterminer quel type d’ordre stratégique émergera du conflit ukrainien et du basculement international en cours. C’est de la réponse à cette interrogation que dépendra largement la stabilité du continent européen dans les décennies à venir.

Références indicatives :

  • BRICS, déclarations des sommets 2023-2025.
  • Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Concept de politique étrangère de 2023.
  • OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), documents sur la sécurité européenne.
  • John J. Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics, New York, W.W. Norton & Company, 2001.
  • Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962.
  • Henry Kissinger, Diplomacy, New York, Simon & Schuster, 1994.
  • OTAN, Strategic Concept 2022.

Prof. Paweł MOŚCICKI (à distance), Docteur HDR de l’Institut de Recherche littéraire de l’Académie Polonaise des Sciences, « Sur les relations entre la nation et les communautés politiques supranationales »

Merci beaucoup à Bruno Drweski et à l’Académie de Géopolitique de Paris pour m’avoir invité. Je ne suis pas politologue donc j’essaierai juste de partager avec vous quelques réflexions par rapport à la question mentionnée déjà par Bruno Drweski, et je voudrais commencer par rappeler l’actualité, paradoxale peut-être, des débats sur la nation et les structures politiques supranationales, qui ont eu lieu dans les années 20 du siècle passé en Union soviétique. Ces débats ont notamment réuni des personnages tels que Lénine, Staline, Boukharine, Piatakov, et ils portaient sur les problèmes vitaux pour l’URSS alors en pleine formation. Comme le nouvel État avait hérité de l’Empire russe son territoire et sa composition nationale, la question se posait de savoir quelle hiérarchie établir entre l’ordre national et l’ordre politique de l’URSS. Les conceptions radicalement internationalistes, prônant la suppression des nations en tant que telles au profit d’une identité soviétique commune, là Boukharine et Piatakov seraient les représentants de cet avis, ont finalement cédé le pas à une conception bien moins intuitive peut-être, et bien plus complexe. Évoquant deux versions de la description de ces concepts – je vais évidemment très vite, c’est dû à la limite de temps qui nous est imparti.

La première, c’est celle de l’empire de l’action positive, construit par Terry Martin, l’auteur du livre intitulé Empire de l’action positive[5]. Il s’agissait de diviser l’Union soviétique en entités nationales afin de désarmorcer d’emblée les revendications nationales potentielles qui risquaient d’occulter la dimension de lutte des classes. La conscience nationale était considérée comme une étape indispensable à l’émergence de la conscience de classe, et non comme son simple contraire. Une distinction a aussi été établie entre le nationalisme des oppresseurs et celui des opprimés, ce qui justifiait les tendances politiques de libérations nationales soutenues par l’Union soviétique. Ces principes ont été à la base d’une action positive sans précédent, visant à renforcer et non à affaiblir l’identité et la représentation politique des nations composant l’Union soviétique. Il s’agissait ainsi de s’opposer au chauvinisme russe, hérité de l’âge impérial. Je parle ici bien sûr de l’idée initiale plutôt que de son implémentation, qui est bien sûr beaucoup plus troublée.

Deuxièmement, la métaphore de l’appartement collectif, créé par Yuri Slezkine, dans laquelle chaque nationalité dispose d’une pièce au sein d’un logement commun. L’affirmation des différentes nationalités devait permettre d’éviter que le modèle politique soviétique lui-même ne soit perçu comme quelque chose d’imposé d’en haut ou de l’extérieur. L’idée d’ « unité dans la diversité », dont Lénine était le plus grand défenseur, a donné naissance au processus de Korenizatsiia, c’est-à-dire d’« enracinement ». Slezkine montre dans son analyse que l’URSS n’a jamais complètement renoncé à ce concept, et que sa mise en œuvre efficace a jeté les bases de son effondrement ultérieur. La Fédération de Russie contemporaine est également confrontée à un problème similaire : elle se compose de plusieurs républiques présentant une grande diversité territoriale, culturelle, religieuse, ethnique, et dans la politique actuelle l’autonomie des différentes républiques est subordonnée au rôle prépondérant de la civilisation russe. Le concept même d’« État civilisationnel » apparaît dans ce contexte comme une tentative de résoudre d’une part le problème de l’unification de cette diversité, c’est-à-dire de lui donner une vision politique cohérente malgré la diversité mentionnée, et d’autre part il s’agit d’une formule politique justifiant l’unité face aux tentatives de déstabilisation ou de désintégration de la fédération, qu’elles proviennent de l’intérieur par le biais des mouvements autonomistes-séparatistes ou de l’extérieur, la fameuse formule très très célèbre en Europe aujourd’hui : « décolonisation de la Russie ». Une version plus expansive de cette vision est bien sûr le concept chroniquement ambigü, comme le mentionne notamment Marlène Laruelle, de « monde russe », qui englobe tantôt l’ensemble des Russes ethniques, tantôt les formations culturelles, historiques ou politiques, plus ou moins étroitement liées à la Fédération russe. Ces tentatives témoignent sans aucun doute d’une intense quête d’identité dans le monde de l’après-guerre froide, et aujourd’hui face à l’effondrement de l’ordre mondial unipolaire. D’où les prévisions, voire les revendications d’un renforcement du rôle de république non européenne de la Fédération, dans le contexte du pivot de la Russie vers l’Asie, imposée bien sûr par le conflit ukrainien.

Il est intéressant de noter que dans le discours politique au sein de l’Union européenne (UE), les problèmes auxquels est confrontée la Fédération de Russie sont de plus en plus souvent présentés dans un langage très critique, pour ne pas dire délégitimant. Le simple fait de la fédération devient une preuve de l’impérialisme russe, de son héritage colonial, et de ses aspirations expansionnistes contemporaines. La moindre identité nationale, voire ethnique, est alors qualifiée de communauté à laquelle il convient d’accorder le droit à l’autodétermination et de garantir une souveraineté distincte. Ce type d’attitude n’a rien de nouveau dans les pays occidentaux et renvoie à ce que Nel Boniya a récemment qualifié de, je cite, « grande stratégie de fragmentation », c’est-à-dire une politique de déstabilisation et de désintégration de toutes les grandes entités politiques susceptibles, en raison de leurs ressources ou de la solidité de leurs institutions étatiques, de constituer une menace pour l’hégémonie des États-Unis et de l’Europe.

Une logique similaire, très sélective et incohérente, a été à l’origine de l’effondrement brutal de la Yougoslavie. Les Croates, les Slovènes et les Bosniaques ont eu le droit de faire sécession d’un État fédéral, mais les Serbes de Bosnie ne disposent pas du même droit au sein du nouvel État bosniaque. Peu de temps après, cependant, les Albanais du Kosovo se voient à nouveau accorder le droit à l’autodétermination pour que, 15 ans plus tard, ce droit cesse à nouveau d’être ne serait-ce qu’envisagé dans le cas de la Crimée ou du Donbass. Bien sûr, le problème ne résulte pas seulement de l’hypocrisie des responsables politiques occidentaux, mais soulève une véritable question quant aux limites d’une revendication légitime d’autonomie.

Deux principes fondamentaux, la souveraineté des frontières nationales et le droit à l’autodétermination, s’opposent dans de tels cas et aucune solution efficace et transparente n’a encore été trouvée pour résoudre ce dilemme. Il ne reste que des solutions provisoires, le plus souvent fondées sur la force, ou en tout cas de nature à exacerber les tensions au lieu de les apaiser. L’UE elle-même n’est-elle pas confrontée aujourd’hui à un problème similaire ? Il ne s’agit même pas de sa politique à l’égard des mouvements séparatistes ou autonomistes qui persistent à l’intérieur de ses frontières, par exemple en Catalogne, mais de la structure même de l’avenir de l’Union. Doit-elle rester une Union libre des États-nations, ou se transformer en une sorte de nouvelle fédération ? Et si elle devient une fédération, comment résoudra-t-elle la tension inévitable, visible à l’œil nu dans le débat européen actuel, entre l’unité du projet politique – la définition de ces projets reste à délimiter – et la diversité des entités qui la composent.

Pour l’instant, les deux camps de cette nouvelle guerre froide refusent de reconnaître qu’ils sont confrontés à un problème similaire. D’un côté, du côté européen, la Fédération de Russie est simplement perçue comme une version plus oppressive de l’État-nation, alors même que l’UE s’oriente elle-même de plus en plus clairement vers la fédération de ses États-membres. Du côté russe, l’UE constitue un repère négatif aussi, où les identités et les traditions ont été remplacées par la dégénérescence culturelle et la corruption politique, bien qu’elle-même puise abondamment dans le répertoire postmoderniste des gestes politiques, et soit elle-même confrontée à un problème de corruption non négligeable. Dans les deux cas, au lieu d’une solution politique claire, on assiste à une sorte d’esquive qui prend la forme d’une mise en avant de l’unité sur le plan culturel, civilisationnel, voire moral. Le monde russe, ou l’État civilisationnel, consiste en quelque sorte à mettre entre parenthèses la question de savoir quelle forme doit réellement prendre la communauté politique dans un monde en mutation rapide. Il s’agit de protéger la civilisation, sans entrer dans les détails concernant son contenu politique concret. Pour la Russie, cela revêt une importance particulière lorsqu’elle fait référence à l’ordre de Westphalie et met en avant la souveraineté des États dans un monde multipolaire en pleine émergence. Ce qui est ainsi passé sous silence, c’est la question de savoir quelle forme cet État doit prendre et en quoi il doit se distinguer de la version de plus en plus radicale du capitalisme proposé par l’hégémon américain.

La position russe est ici une attitude d’attente, caractéristique d’un pays semi-périphérique, dans un monde où la domination de l’Empire actuel vacille. L’Europe agit de la même manière, unie principalement par son aversion pour la Russie. Pour marquer sa spécificité sur la scène internationale tout en faisant appel à l’unité qui lie ses États-membres en un seul organisme, l’UE invoque les « valeurs européennes », non moins floues et ambiguës que les récits élaborés par la Russie sur le monde russe ou l’État civilisationnel.

Il en va de même pour d’autres initiatives supranationales qui tentent d’une manière ou d’une autre d’échapper aux pièges tendus entre les grandes puissances mondiales et les États-nations. L’une de ces initiatives, ou plutôt l’une de ces visions, car il est difficile de parler ici de succès concret, était liée à l’idée de Intermarium, qui était assez populaire dans certains milieux en Pologne aussi. Elle visait à garantir aux pays d’Europe centrale, du sud et du nord, la possibilité de contrebalancer la puissance de l’Allemagne ou de la Russie, voire, dans la version contemporaine, celle de l’UE et de la Fédération de Russie. Il est intéressant de noter que, dans les deux cas, celui de l’UE et celui de la Fédération de Russie, les effets sur les systèmes politiques sont similaires. Et bien que les deux parties seraient sans doute très mécontents d’une telle comparaison, la meilleure façon de les décrire est celle d’un « bonapartisme supranational croissant ».

En ce qui concerne la politique de Poutine, ce terme n’est pas nouveau, car on connaît bien sa manière de gérer personnellement les différentes factions présentes au sein de la société russe, des élites russes : la centralisation de la politique, la subordination des décisions à la bureaucratie et la dépolitisation de la vie quotidienne. On observe toutefois des phénomènes similaires au sein de l’UE elle-même. En effet, ici aussi, la décision relève de plus en plus de la compétence de la Commission européenne, tandis que leur lien avec le processus politique des États membres s’éloigne de plus en plus. Cela confère un pouvoir toujours plus grand à la bureaucratie bruxelloise, dont les principaux interlocuteurs ne sont pas les groupes sociaux de différentes démocraties membres, mais plutôt des groupes d’intérêts qui dépensent des sommes considérables pour faire pression au Parlement européen. À cela s’ajoute la puissance écrasante de l’OTAN, dont les effets politiques sont encore plus destructeurs et neutralisants. Ce « bonapartisme supranational » est responsable de l’affaiblissement progressif des mouvements sociaux, de la dépolitisation des décisions politiques et d’un contrôle moindre sur le système de pouvoir.

Je considère que ce bonapartisme résulte précisément du refus d’affronter les problèmes fondamentaux qui sous-tendent les discussions et les dilemmes évoqués ici, à savoir la question de l’état du capitalisme contemporain. Sans aborder cette question, et donc sans revenir au langage de classe en politique internationale, la dérive vers une autonomisation de plus en plus profonde des processus politiques par rapport aux sociétés européennes ne fera que s’accentuer. Et par conséquent, le multipolarisme ne constituera pas une correction, mais une radicalisation des effets les plus inquiétants d’un monde unipolaire, quelle que soit l’énergie que les puissances émergentes parviendront à consacrer au discours civilisationnel, culturel ou historique.

Nous en restons donc à la question qui animait les instances du pouvoir bolchevique : à quel niveau la question de la lutte des classes s’exprime-t-elle le mieux ? Faut-il d’emblée l’envisager au niveau mondial, ou bien rétablir le plan national comme champ fondamental de son articulation ? Ou bien existe-t-il une forme intermédiaire qui permettrait de mieux aborder ce problème ? Merci beaucoup.

Recteur Gérard-François DUMONT, Professeur à Sorbonne Université, vice-président de l’Académie de Géopolitique de Paris, président de la revue Population & Avenir, « La géopolitique des populations de la Pologne dans le contexte de la guerre d’Ukraine »

Merci beaucoup de votre invitation. Tout le monde sait bien ici que l’analyse géopolitique suppose pour le moins de considérer un territoire et une population. Considérer un territoire, pour la Pologne, ce n’est quand même pas très simple, dans la mesure où, notamment en raison de l’absence de frontières naturelles, c’est un territoire dont les limites ont largement varié. Il en résulte qu’à chaque fois que je pense à la Pologne je me rappelle l’une des formulations de mon maître Alfred Sauvy, qui dans une comparaison audacieuse mettait en parallèle la démographie et la Pologne. Il écrivait ceci : « La démographie est dépourvue de frontières naturelles, situation périlleuse et parfois tragique. La Pologne et la démographie en ont fait, dans l’histoire, la triste expérience ». Effectivement, avec la guerre d’Ukraine, la Pologne, à nouveau, se trouve à nouveau dans une situation géopolitique délicate, tout particulièrement à ses frontières orientales et nord-orientales avec la Russie et la Biélorussie. Ceci nécessite de considérer tous les paramètres géopolitiques, y compris le paramètre démographique.

Je ne rappellerai pas combien la loi géopolitique des populations permet de comprendre l’histoire contemporaine de la Pologne, et je me contenterai de préciser d’abord ce qu’il en est de la proximité entre la Pologne et l’Ukraine dans la période antérieure à 2024, avec la création d’une diaspora ukrainienne en Pologne de grande importance. Puis, nous verrons ce qui s’est passé depuis 2022 en se demandant les raisons explicatives d’une présence accrue des Ukrainiens en Pologne, avant de nous interroger sur le fait qu’au fil des années un certain nombre de Polonais s’interrogent sur cette présence diasporique, sachant que dans les toutes dernières semaines un certain nombre de tensions mémorielles n’ont pas facilité une bonne compréhension, ou du moins une parfaite compréhension entre ces différentes populations. Enfin, j’évoquerai inévitablement la situation de la Pologne, qui a des besoins humains qu’elle risque de ne pas pouvoir satisfaire.

Le premier élément qui est souvent oublié, c’est : que s’est-il passé avant 2022 en Pologne ? Il s’est passé une chose extrêmement simple du point de vue des migrations internationales, c’est-à-dire que nous avons assisté à une très forte émigration des Ukrainiens. Environ 7 millions d’Ukrainiens ont quitté l’Ukraine entre 1991 et 2022, et il semblerait qu’à peu près 1 million d’entre eux se soient retrouvés en Pologne. Donc nous avons eu d’abord un facteur de répulsion lié à un différentiels économique très fort entre la Pologne et l’Ukraine. Grosso modo, le PIB par habitant de l’Ukraine et de la Pologne est le même en 1991 ; 30 ans plus tard, l’écart est de 1 à 3 entre les deux pays. Dans ces conditions, la gouvernance de l’Ukraine n’a pas été satisfaisante pour permettre son développement, et comme chacun le sait aussi il y a un niveau de corruption relativement significatif. Je me permets de rappeler simplement que, visitant et allant faire des conférences en Ukraine, je demandais aux Ukrainiens « quel est le niveau de corruption dans votre pays ? », et ils me répondaient : « mais chez nous, ce n’est pas en millions c’est en milliards ! ». Ça donne un sentiment quand même un peu négatif, peut-être excessif, mais ce sentiment d’une réalité de la corruption était quand même très sensible. Une répulsion, mais aussi une attraction pour la Pologne, qui d’une part a une proximité géographique avec l’Ukraine donc c’est assez souhaitable pour un certain nombre d’Ukrainiens d’aller trouver un emploi et des ressources en Pologne, parce que cela permet facilement de revenir chez soi, voir sa famille, ses amis, d’apporter aussi des biens qui ne seraient pas présents sur les marchés ukrainiens, et puis bien sûr l’avantage économique lié tout simplement aux écarts de salaires entre les deux pays, mais se rajoute aussi une attraction juridique dans la mesure où la Pologne avait, dès 1991, déployé effectivement des conditions juridiques qui étaient plus favorables aux immigrés ukrainiens, et aux immigrés biélorusses d’ailleurs, qu’aux immigrés venant de pays plus lointains, voire de continents plus lointains. Donc voici la situation dans laquelle nous sommes en 2022, la situation d’une très importante diaspora ukrainienne en Pologne, et comme toute diaspora, elle est susceptible de jouer le rôle de comité d’accueil pour les ressortissants du même pays.

Avec la guerre de 2022, nous allons assister à une nouvelle émigration. Cette émigration est de nature un peu différente de la précédente qui était plutôt une émigration économique. Là, il s’agit d’une émigration d’abord politique (même si elle a des aspects économiques) et nous allons donc constater que de nombreux Ukrainiens décident de quitter des territoires où il y a des risques, tout simplement, pour sa survie, compte tenu d’une guerre qui s’est considérablement élargie par rapport à ce qu’était la guerre de 2014 à 2022. Cette émigration ukrainienne elle est favorisée, dans la mesure où l’Union européenne (UE) a publié dès 2001 une directive qui permet de préciser des conditions de protection temporaire pour des personnes en cas d’une émigration massive. Cette directive n’avait pas été mise en œuvre pendant une vingtaine d’années, et avec le début de la guerre nous avons la Commission européenne qui demande l’application de cette directive, puis en mars 2022 le Conseil de l’UE qui adopte à l’unanimité la décision de déclencher cette directive, qui permet donc à tous les Ukrainiens qui le souhaitent – je passe sur les détails – de venir s’abriter, en quelque sorte, dans l’UE en profitant d’un certain nombre de droits garantis. Qui sont les suivants (il est important de les noter) : le fait de résider légalement, donc un Ukrainien qui quitte l’Ukraine et qui va en Pologne, en France ou en Allemagne etc. il y réside légalement, il peut y travailler sans passer de procédure d’asile classique, s’il a des enfants il peut les inscrire à l’école, il peut accéder au système de santé du pays d’accueil, il peut recevoir certaines aides sociales, il peut ouvrir un compte bancaire. Forcément, pour un certain nombre d’Ukrainiens, tout cela a été intéressant.

Et donc ce que l’on a constaté, sachant que les premières données statistiques que l’UE nous avait donné sur la répartition des Ukrainiens sous protection temporaire dans les 27 pays de l’UE datent d’août 2022. En août 2022, parmi les 27 pays de l’UE, nous avons presque 3 700 000 Ukrainiens sous protection temporaire, et dans ce total nous en avons plus d’1 300 000 en Pologne, soit plus du tiers en Pologne. Le deuxième pays est l’Allemagne, avec à l’époque 19%, et le troisième pays est la République Tchèque. En lisant ces chiffres on pourrait penser que c’est surtout la logique géographique qui a prévalu, c’est-à-dire que les Ukrainiens ont cherché à aller dans le premier pays, le plus proche qui était susceptible de les accueillir, mais lorsqu’on va un petit peu plus loin dans la connaissance des réalités, l’on constate qu’en août, en plus de cette directive, les pays avaient la possibilité d’élargir les droits qu’ils donnaient aux Ukrainiens sous protection temporaire. Or il est clair qu’en ce qui concerne la Pologne, mais aussi l’Allemagne d’ailleurs, il y avait des droits supplémentaires qui ont été accordés, par exemple le droit de créer une entreprise. Pour la Pologne aussi la simplification de l’inscription comme bénéficiant d’un système temporaire à travers la formule du (…) – je recherche le mot exact mais qu’importe, je vous le mettrai dans le texte – et puis également, dans un premier temps, la Pologne a mis gratuitement à la disposition de tous les Ukrainiens en situation de protection temporaire des possibilités de transport. Donc vous voyez, des avantages un peu supérieurs à ce qu’offraient les autres pays de l’UE et l’on peut constater, dans le détail de tous ces éléments, qu’effectivement les trois pays les plus intéressants pour les Ukrainiens d’un point de vue purement objectif c’est donc la Pologne, l’Allemagne et la République Tchèque.

Néanmoins, au fil des évolutions, il est vrai que l’Allemagne s’est trouvée prendre la première place de la Pologne, mais ce qui est aussi logique dans la mesure où, en pourcentage de la population en Allemagne, ça représentait évidemment un chiffre différent, et puis comme vous le savez l’Allemagne a un manque criant de main-d’œuvre, il suffit de lire toutes les déclarations du Medef allemand depuis des années, et donc en plus, compte tenu de ce qu’est le niveau de vie et le pouvoir de financer l’aide sociale de Allemagne, l’aide sociale en Allemagne est plus intéressante, les aides financières en Allemagne sont plus intéressantes qu’en Pologne. Donc ça permet d’envoyer davantage de remise à sa famille restée au pays si l’on est en Allemagne que si l’on est en Pologne. Donc c’est la raison pour laquelle je passe sur les chiffres pour ne pas vous embêter, aujourd’hui effectivement c’est l’Allemagne qui est en tête avec presque 1,3 million d’Ukrainiens sous protection temporaire, et la Pologne est descendue un petit peu en dessous du million, 971 000, ce qui n’est pas mal, c’est quand même 22 % de l’ensemble.

Ce contexte est très important parce qu’il va avoir inévitablement des effets géopolitiques internes au sein de la Pologne, dans la mesure où un certain nombre de Polonais, dont le niveau de pouvoir d’achat n’est pas élevé, notre collègue m’en parlait très bien tout à l’heure, qui ont un certain niveau de pauvreté, ont tendance à trouver que tous ces Ukrainiens (alors, il y a les 1 million sous protection temporaire, mais il y a aussi les 1 million qui étaient là déjà avant 2022, donc ça fait quand même 2 millions) sont un peu concurrentielles sur le marché de l’emploi, en plus les Ukrainiens sont prêts à accepter des salaires peut-être plus bas parce qu’ils ont besoin de revenus et que le coût de la vie en Ukraine est moins cher qu’en Pologne, et aussi sur le marché du logement. Et donc on va assister à un certain nombre de mécontentements, et ces mécontentements ils sont en plus accentués dans la mesure où désormais un certain nombre de spécialistes disent que la directive en matière de protection temporaire n’est plus respectée. Pourquoi ? Parce que cette directive elle prévoyait au maximum 3 ans de protection temporaire. L’adjectif « temporaire » a quand même un sens ! Or le temporaire dure, et donc on a vu au fil des années des prolongations, et encore aujourd’hui la Commission européenne est en train de parler d’une nouvelle prolongation qui nous porterait donc à 6 ans de la protection temporaire alors que la logique ce serait qu’il y ait une autre voie en fait, que vouloir la maintenir, etc.

Le résultat de tout ceci c’est effectivement des effets géopolitiques internes, que l’on a constaté d’abord tout particulièrement lors des législatives de 2023. Nous avons donc un parti – mes amis Polonais vont peut-être trouver que je prononce très mal le polonais – en gros qui s’appelle « Confédération », qui certes n’avait pas que comme argument un certain mécontentement de cette forte présence d’Ukrainiens, mais qui néanmoins a percé jusqu’à 7 % lors de ces élections législatives. Et ce phénomène de mécontentement il est lié aussi, comme d’ailleurs en partie en France, aux avantages donnés par l’UE pour les exportations agricoles ukrainiennes, qui viennent concurrencer les agriculteurs polonais comme les agriculteurs français. Le résultat (en 2023, en gros, 7 % des Polonais) signifie qu’ils se posent une question. Lorsque nous arrivons en 2025, pour les élections présidentielles, ce parti « Confédération » passe de 7% à près de 15% et en plus nous avons un autre candidat situé plus à droite qui obtient 6 %. Donc là nous sommes maintenant à 21 % des suffrages qui expriment des inquiétudes vis-à-vis des conditions faites aux Ukrainiens en situation temporaire et des aides sociales qui leur sont apportées, qui sont critiquées par ces partis-là.

C’est dans ce contexte que le phénomène semble perdurer, dans la mesure où les sondages continuent de monter en cette faveur, et en plus se sont rajoutés les événements des dernières semaines, avec donc les décisions prises à Kiev d’honorer l’armée insurrectionnelle ukrainienne, de valoriser des militaires qui pendant la Seconde Guerre mondiale semblent avoir eu des liens assez forts avec nazis, ce qui a conduit comme vous le savez le président polonais à retirer l’équivalent de la Légion d’honneur au président Zelenski. Et donc nous sommes là dans une « guerre des décorations » qui a été mise en œuvre, puisque les autres présidents ukrainiens qui avaient eu aussi cette décoration (qui est une tradition dans les relations diplomatiques entre les États) ont renoncé à leur décoration, et que le phénomène est en train de se développer puisque, vous voyez, en République tchèque on a aussi maintenant un grand parti politique qui dit qu’il faut retirer la décoration la plus importante de la République tchèque à Zelenski. On n’est donc pas dans un phénomène conjoncturel, on est dans une tension où remontent des phénomènes mémoriels qui créent des éléments de conflictualité entre la Pologne et l’Ukraine, et ce sont des éléments géopolitiques dont il faut nécessairement tenir compte, avec là les fractures symboliques qui sont en train de s’aggraver.

Alors est-ce qu’on peut les mesurer ? Oui, on peut les mesurer par exemple à travers les sondages, où l’on constate d’une part que la sympathie des Polonais envers les Ukrainiens, qui était encore de 51 % en 2023, d’après les derniers sondages est passée à 29 %. Et par contre, l’hostilité est montée à 43 %. La différence, ce sont ceux qui n’ont pas répondu, comme toujours dans les sondages. Et ce retournement de l’opinion il est mesuré par un autre sondage concernant l’adhésion de l’Ukraine à l’UE : ce dernier sondage considère que 60 % des Polonais s’opposent aujourd’hui à l’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Vous voyez que nous avons une montée des tensions qui, évidemment, posent tout le problème de la diaspora, c’est-à-dire que même si la diaspora ukrainienne ne fait pas de discours en faveur des décisions prises à Kiev, eh bien elle est vue par les Polonais comme solidaire d’un gouvernement dont elle n’est pas nécessairement solidaire. C’est tout le problème des diasporas, qui font l’objet d’une exploitation géopolitique, et c’est dans ce contexte que les tensions se développent.

Et pourtant, la Pologne a toujours le même problème, qui s’est accentué avec cette guerre, c’est qu’elle a redécouvert (enfin, elle le savait quand même bien) que la Russie a toujours eu une géopolitique de nature impériale à toutes les périodes de son histoire, et comment assurer sa défense ? Assurer sa défense, ça suppose un partenariat solide. Bon, notre ami nous a dit ce qu’il pensait du partenariat de l’OTAN… mais bon, il reste quand même un partenariat important, la meilleure preuve c’est que tous les pays qui ont rejoint l’UE le 1er mai 2004 ont d’abord adhéré à l’OTAN, seulement après à l’UE. Il faut des moyens matériels, mais là aussi la dynamique économique de la Pologne entraîne des moyens matériels, par contre il faut aussi des moyens humains, et donc je voudrais pour terminer dire un mot sur cette question.

Aujourd’hui donc, la Pologne n’a plus de pyramide des âges. Du moins, elle a une composition par âge avec une forme ovale, compte tenu de la baisse considérable de sa fécondité, aujourd’hui elle a une des plus faibles fécondités de l’Europe, moins de 1,20 enfants par femme d’après les dernières données, et donc cela signifie que son « hiver démographique » est extrêmement intense et que les projections démographiques annoncent une baisse significative de la population de la Pologne, avec en même temps un vieillissement de la population. D’où la difficulté de trouver des ressources humaines pour satisfaire à la fois les besoins de création de richesses, et les besoins de moyens humains dans la défense du territoire.

En conclusion, vous le savez, les mouvements de population ne sont pas neutres d’un point de vue juridique. Les migrations entraînent des diasporas qui sont, qu’elles le veuillent ou non, des acteurs géopolitiques, et, bien entendu, la Pologne est en train de voir son vivier démographique se réduire de façon très importante, et donc ceci ne peut pas ne pas avoir des effets géopolitiques à l’avenir. C’est une interrogation fondamentale qu’on ne peut pas ne pas poser lorsqu’on réfléchit aux cultures de l’Europe orientale. Merci de votre attention.

Prof. David ZDROJEWSKI, Docteur en science politique et professeur d’histoire à l’École européenne de Luxembourg, « Stabiliser ou dissuader ? Le plan de paix américain pour l’Ukraine vu par les élites dirigeantes polonaises »

Au début de l’année 2025, Donald Trump assigna à son équipe une tâche quasiment impossible : mettre rapidement fin à une guerre opposant deux États – l’Ukraine et la Russie – déterminés à poursuivre leur combat pour réaliser des objectifs diamétralement opposés. Son obstination à vouloir être reconnu comme l’artisan de la paix dans le monde[6] le conduisit à mettre un terme à la politique de l’Administration Biden qui avait apporté à l’Ukraine un soutien militaire et financier massif, puis à approuver, après des semaines de confusion, un plan de paix en 28 points, rendu public le 19 novembre 2025.

La Pologne ayant été une indéfectible « alliée de l’Ukraine dans la défense de la paix, l’arrêt de l’impérialisme russe et la défense du droit international[7] » (Zbigniew Rau, ministre des Affaires étrangères de 2020 à 2023) depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, il nous semble important de comprendre comment ce changement de paradigme de la politique américaine fut perçu dans ce pays clé du flanc Est de l’OTAN qui fit le choix de construire une alliance dans l’Alliance (atlantique) avec les États-Unis dès la fin du siècle précédent[8]. Notre objectif n’est pas seulement de comprendre si et comment les élites dirigeantes polonaises se repositionnent entre le récent « réalisme flexible »[9] américain et leur traditionnelle politique de dissuasion à l’égard de la Russie, mais aussi de déterminer quelle paix elles considèrent réellement envisageable pour l’Ukraine.

Pour répondre à cette problématique, nous commencerons par analyser la logique[10] de l’Administration Trump, puis nous la confronterons à celle des élites dirigeantes polonaises avant de montrer que l’Ukraine occupe une place centrale dans la pensée politique polonaise contemporaine et constitue l’une des clés d’un projet géopolitique régional que les élites dirigeantes polonaises poursuivent presque sans discontinuer depuis la disparition du socialisme réel.

1. La logique américaine de stabilisation : instaurer une paix à court terme 

Au seuil de la quatrième année de guerre en Ukraine, l’Administration Trump modifia radicalement le discours américain à l’égard de la guerre et de la Russie[11]. Alors que l’Administration Biden considérait le soutien à l’Ukraine comme étant une priorité stratégique et que ce soutien devait être systémique et mis en œuvre à long terme dans le but d’intégrer ce pays dans les structures euro-atlantiques[12], Donald Trump fit le choix de jouer la carte de la médiation pour mettre fin aux combats alors que le rapport entre la force (les capacités militaires) et la paix (l’action diplomatique) n’avait pas atteint son point d’équilibre[13], la situation militaire ayant évolué dans un sens défavorable à l’Ukraine[14]. Son ambition était de mettre fin le plus rapidement possible à la guerre la plus sanglante qu’ait connue l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale[15], et d’imposer, conformément au slogan « la paix par la force »[16], des conditions ne répondant que partiellement aux exigences russes[17] tout en transférant aux pays européens la responsabilité de fournir des garanties de sécurité à l’Ukraine. Afin d’y parvenir, l’Administration américaine annonça qu’il n’était pas réaliste que l’Ukraine obtienne son adhésion à l’OTAN, qu’un retour aux frontières ukrainiennes d’avant 2014 était un objectif irréaliste[18] et que de nouvelles formes de coopération avec la Russie, ainsi qu’une levée des sanctions, seraient possibles si les négociations aboutissaient à des résultats positifs. Excluant toute participation européenne aux discussions portant sur l’avenir de l’Ukraine[19], l’Administration américaine fit également part de sa volonté de mener, en marge du processus de paix, des négociations avec Kyiv concernant l’accès aux terres rares, censé constituer une compensation pour l’aide que les États-Unis avaient accordée à l’Ukraine depuis le début de la guerre[20].

L’Administration Trump semblait ainsi privilégier une lecture réaliste des relations internationales fondée sur les rapports de force et promouvoir une stratégie articulée autour de trois axes :

–  une approche transactionnelle[21] de la paix marquant une rupture avec l’approche occidentale dominante depuis 2022, celle d’une paix obtenue par la victoire militaire. Considérant la poursuite de la guerre comme excessivement coûteuse pour les États-Unis, l’Administration Trump donnait la priorité à une stabilisation à court terme même au prix de compromis politiques avec la Russie. 

–  une ambiguïté sur la question territoriale au détriment des principes du droit international. En acceptant le gel de la question des territoires occupés, tout en évitant toute reconnaissance juridique formelle des annexions russes, l’Administration Trump dissociait la paix du respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. 

– une redéfinition du statut de l’Ukraine qui n’était plus pensée comme un avant-poste occidental mais comme un Etat tampon. En écartant la perspective de son adhésion à l’OTAN, l’Administration Trump semblait reconnaître de facto l’existence d’une sphère d’influence et de sécurité russe.

En somme, l’Administration Trump tendait à affaiblir un pays qui se défendait face à un agression et à vouloir lui imposer des concessions inacceptables. Après la rencontre des délégations russe et américaine en Arabie Saoudite le 18 février 2025, elle prit l’initiative d’organiser une série de consultations séparées avec l’Ukraine et la Russie dans le cadre d’une diplomatie de la navette. Elle œuvra à l’élaboration d’un projet de cessez-le-feu total et inconditionnel d’une durée minimale de 30 jours qui fut accepté par l’Ukraine et les pays de l’E4 mais rejeté par Vladimir Poutine (10 mai), puis elle encouragea Kyiv à accepter la proposition russe de participer à des pourparlers de paix russo-ukrainiens à Istanbul (16 mai, 2 juin, 24 juillet)[22]. Leur échec révéla que les négociations avec la Russie seraient longues et ardues parce qu’elle ne cesserait d’avancer des exigences dont l’acceptation équivaudrait à la capitulation de l’Ukraine et chercherait à prolonger les négociations afin de profiter de sa supériorité militaire pour occuper davantage de territoires. Feignant de faire preuve de bonne volonté, la Russie ne recherchait pas une solution de compromis ; elle s’efforçait plutôt d’exploiter la volonté américaine de conclure la paix au plus vite sans tenir compte des revendications ukrainiennes[23] et de dissuader l’Administration Trump de soutenir l’Ukraine et d’imposer de nouvelles sanctions[24].

La publication, le 19 novembre 2025, d’un plan de paix américain en 28 points[25], assorti d’une annexe portant sur des garanties de sécurité[26], inaugura une nouvelle phase de négociations pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Ses dispositions clés qui correspondaient en grande partie aux exigences maximalistes russes formulées depuis 2022 (les concessions territoriales, la neutralité de l’Ukraine, la réduction de ses forces armées) laissèrent penser que les États-Unis renonçaient à une politique étrangère fondée sur des valeurs au profit d’une logique d’intérêts à court terme mesurée en termes d’accès aux ressources et aux profits générés[27]. Le contenu du texte, qui exigeait le retrait de l’armée ukrainienne de territoires qui n’avaient jamais été contrôlés par la Russie[28] et qui ne faisait aucune mention des réparations russes et des crimes de guerre russes à l’encontre des populations civiles, laisse supposer qu’il pourrait avoir été élaboré à partir de mémorandums russes confidentiels[29]. Ses principaux points auraient ensuite été secrètement discutés à Moscou avant d’être finalisés de manière informelle lors des contacts entre Steve Witkoff et Kirill Dmitriev[30]. Bien que ce plan de paix défavorable aux intérêts de l’Ukraine lui fut dans un premier temps présenté comme un ultimatum[31], il n’en reste pas moins qu’il contenait des éléments susceptibles de le rendre difficilement acceptable pour le Kremlin (la levée progressive des sanctions, l’utilisation des avoirs russes stockés à l’étranger[32] et le plafond fixé aux forces armées ukrainiennes)[33]. Officiellement conçu sans consultation avec la Russie, ce plan de paix laissait à cette dernière la possibilité d’en durcir les termes, d’exploiter sa renégociation pour accuser l’Ukraine et ses alliés occidentaux de vouloir saboter les pourparlers de paix et de fomenter la guerre[34], et de combiner diplomatie et action militaire en intensifiant son offensive afin de déplacer les lignes de front[35].

Deux semaines après la révélation de son plan de paix, l’Administration américaine publia une nouvelle Stratégie de sécurité nationale (4 décembre) annonçant une redéfinition fondamentale de la place des États-Unis dans le monde. Les États-Unis prétendaient renoncer à leur quête de domination mondiale et au maintien d’un ordre international libéral au profit d’une transition vers un monde multipolaire asymétrique et du maintien d’un équilibre des puissances aux niveaux mondial et régional. La Russie n’étant pas mentionnée dans ce document comme étant l’agresseur de l’Ukraine, les États-Unis semblaient vouloir passer d’une stratégie d’affaiblissement de la Russie à la recherche d’un modus vivendi avec Moscou :

« Il est dans l’intérêt vital des États-Unis de négocier une cessation rapide des hostilités en Ukraine afin de stabiliser les économies européennes, d’empêcher une escalade ou une extension involontaire du conflit et de rétablir la stabilité stratégique avec la Russie, ainsi que de permettre la reconstruction de l’Ukraine après les hostilités et d’assurer sa survie en tant qu’État viable.[36] »

La nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine contrastait donc radicalement avec celle qui fut adoptée par la première Administration Trump, laquelle envisageait une nouvelle ère de compétition entre grandes puissances et définissait la Russie comme étant une « puissance révisionniste » qui « veut façonner un monde conforme à son modèle autoritaire » et qui recourt à des mesures subversives pour affaiblir la crédibilité de l’engagement américain envers l’Europe, saper l’unité transatlantique et affaiblir les États européens[37]. Ce changement de paradigme laissa penser que la nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine était une doctrine Nixon 2.0 caractérisée par un repli stratégique, un retranchement des engagements internationaux et une politique d’accommodement à l’égard des autocrates[38]

La fin de l’année 2025 fut marquée par des négociations américano-ukrainiennes sur le plan de paix pour parvenir à un accord en 20 points qui devait régler les questions clés (les questions territoriales, les garanties de sécurité et la reconstruction)[39]. Alors que l’Ukraine cherchait à geler le conflit là où les armées étaient stationnées, les États-Unis proposèrent un compromis : l’armée ukrainienne devait se retirer du Donbass non occupé, sans y être remplacée par l’armée russe, pour laisser place à la constitution d’une « zone économique libre » ou « zone démilitarisée »[40], dont l’administration restait floue[41]. Donald Trump considérait que la Russie était en position de force face à l’Ukraine et que cette dernière devait accepter les propositions de paix américaines car elle était en train de perdre la guerre[42]. Les Ukrainiens exigèrent quant à eux que l’armée russe devait également se retirer sur une distance équivalente et que la zone démilitarisée devait être placée sous la supervision de pays tiers, car dans le cas contraire, l’occupation de la région par la Russie ne serait qu’une question de temps.

Le changement de discours de l’Administration américaine à l’égard de la guerre et de la Russie, ainsi que ses efforts diplomatiques, ne produisirent finalement aucun résultat tangible à ce jouret rien n’indique que cela changera à court terme. La Russie maintient en effet des exigences inchangées depuis le début du conflit ; il est fort probable qu’elle poursuivra son action militaire et continuera de vouloir convaincre l’Administration Trump d’exercer des pressions sur l’Ukraine, alors que l’Ukraine maintiendra son refus d’abandonner volontairement les positions qu’elle occupe au sein de lignes de défense stratégiques dans le Donbass ainsi qu’une partie de sa souveraineté[43]. Une guerre de survie nationale semble donc être la seule voie stratégique viable pour l’Ukraine[44]. Étant donné que l’Administration Trump fait s’éloigner l’application d’un « modèle israélien », prévoyant le transfert d’armes et de technologies militaires à l’Ukraine sur plusieurs années, et rend beaucoup moins probable l’ « option Adenauer » (François Heisbourg)[45], seule une contre-offensive ukrainienne réussie, libérant tout ou partie des régions annexées, pourrait ouvrir de nouvelles perspectives[46].  

2. La logique polonaise de dissuasion : créer les conditions d’ « une paix durable et juste »

Considérant que l’Ukraine fut victime d’une guerre d’agression brutale, illégale, non provoquée[47] et injustifiée, les élites dirigeantes polonaises construisirent très rapidement un discours de la solidarité et de l’unité, et justifièrent leur politique de soutien à l’Ukraine au nom de la tradition et de la pensée politique anti-impérialistes polonaises, fondées sur la croyance en la liberté et l’égalité des peuples et des nations[48]. En parallèle, elles construisirent par anticipation un discours de la victoire[49] et affirmèrent que le but de la politique polonaise était d’infliger une défaite stratégique à la Russie. Voilà probablement pourquoi la perspective d’une ouverture de négociations directes entre les Américains et les Russes au sujet de la paix en Ukraine fut accueillie avec scepticisme et prudence, et réactiva la crainte d’un « nouveau Yalta »[50] :

 « Le pire scénario pour la Pologne serait que les Américains et les pays occidentaux concluent une paix sans nous consulter, à des conditions très défavorables […]. C’est ce scénario contre lequel certains analystes mettent en garde depuis des années, le fameux scénario d’un nouveau Yalta. Si la pression pour mettre fin à la guerre et instaurer la paix devient trop forte, il faudra payer les Russes au prix de concessions.[51] »

« Nous voulons tous que cette guerre prenne fin. La question en suspens est de savoir comment nous envisageons cette sortie de guerre.[52] »

Considérant que le révisionnisme et la traditionnelle politique d’apaisement sapaient l’ordre international fondé sur le droit, et que cet ordre international constituait le socle du développement pour la Pologne, le ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski affirma craindre son effondrement. Considérant par ailleurs que la désintégration de la communauté occidentale constituait la plus grande menace pour la Pologne, il souligna l’importance d’accorder un soutien politique, militaire et financier constant à l’Ukraine tout en excluant la participation des soldats polonais à une éventuelle mission de paix[53] :

« Nous ignorons comment la guerre évoluera […]. Mais pour l’instant, nous savons que l’Ukraine se défend héroïquement et n’a donc aucune raison de capituler. […] L’enjeu de cette guerre est que l’Ukraine puisse définir ce qui est dans son intérêt, les compromis qu’elle est prête à accepter et quelles troupes étrangères elle souhaite éventuellement voir sur son territoire. […] Nous figurons parmi les pays qui souhaitent maintenir la pression sur la Russie et ses alliés afin de mettre fin au plus vite à l’agression en cours. Notre objectif ne doit pas être un cessez-le-feu fragile, mais une paix durable et juste, conforme aux principes de la Charte des Nations Unies. Il doit s’agir, en d’autres termes, d’une « paix par la force » car ce sera la seule que la Russie respectera. Un accord avec le Kremlin ne durera que tant que l’élite russe craindra les conséquences de sa violation. C’est à cela que servent, et devraient servir, les actions de l’Occident démocratique dans les années à venir : tout faire pour mettre fin à la guerre actuelle et dissuader la Russie d’en déclencher une autre.[54] »

Radosław Sikorski estimait par conséquent que le maintien du régime des sanctions était essentiel pour contenir la Russie et l’affaiblir militairement – c’est pourquoi la Russie en avait demandé la levée dès le début des négociations avec les États-Unis – et qu’il fallait débloquer intégralement et rapidement les avoirs russes gelés afin de soutenir l’Ukraine[55]. Au lendemain de la publication du plan de paix pour l’Ukraine, qu’il considérera plus tard comme étant un « plan russe »[56], il déclara :

« Nous soutenons bien entendu tous les efforts en faveur de la paix, mais n’oublions pas que l’Europe est actuellement le principal soutien de l’Ukraine, tant financièrement que militairement, et sa sécurité dépendra de l’issue de ce conflit. C’est pourquoi, en tant qu’Europe, nous exigeons d’être associés à ces décisions. À mon sens, ce n’est pas la capacité de la victime à se défendre qu’il faut limiter, mais celle de l’agresseur à agresser.[57] »

Le plan de paix élaboré par l’Administration Trump sans concertation avec l’Ukraine et les alliés européens suscita globalement des réactions critiques en Pologne[58], y compris dans les milieux militaires, lesquels insistèrent sur le risque de forcer une paix qui se révèlerait en définitive fragile et incertaine. Considérant qu’il était crucial pour la sécurité de la Pologne que l’Ukraine serve d’Etat tampon la séparant de la Russie[59], le général Roman Polko estimait par exemple qu’une « une paix aussi corrompue mène à la guerre » :

« Un cessez-le-feu sur le front ne durerait pas plus d’un an. Le temps nécessaire pour que la Russie se renforce sur les territoires conquis et reconstitue son potentiel militaire. Elle trouverait alors n’importe quel prétexte pour attaquer. Et, ayant tiré les leçons des erreurs qu’elle a commises, elle frapperait avec une force bien plus grande.[60] »

Si d’aucuns affirmèrent que les Américains étaient conscients qu’une paix instable, susceptible de déclencher une guerre dans six mois ou cinq ans, serait une catastrophe[61], d’autres insistèrent sur le fait qu’une Ukraine ainsi limitée ne serait pas un État souverain, et que tôt ou tard, elle tomberait entièrement sous la coupe de la Russie pour devenir « un Belarus bis » qui constituerait une menace particulière pour la Pologne[62]. La conquête de nouveaux territoires dans le Donbass n’étant pas la priorité de Vladimir Poutine, la Russie serait ainsi, après un éventuel accord de paix, rapidement prête pour une nouvelle guerre[63] :

« La Russie est en train de construire une armée de masse qui comptera 1,5 million de soldats et de tirer les leçons de la guerre en Ukraine. A mon avis, elle sera prête, d’ici cinq ans, à lancer une agression contre les pays baltes.[64] »

Le simple fait d’accepter une modification des frontières de l’Ukraine reviendrait à déclencher une Troisième Guerre mondiale :

« Quiconque songe à accepter les modifications de frontières imposées par Poutine […], quiconque est tenté de le faire, porte sur sa conscience une nouvelle guerre majeure. Qui veut la paix et ne souhaite pas une Troisième Guerre mondiale, ne peut y consentir. C’est aussi simple que cela.[65] »

La question cruciale était donc celle du temps. Considérant, sur la base des travaux d’experts, qu’il ne restait que deux à quatre ans à la Pologne, d’aucuns insistèrent plus ou moins explicitement sur la nécessité de ne pas perdre de temps :

« Beaucoup de gens vous diront que tout va bien maintenant. Mais nous, nous savons que la sécurité réside dans le fait de ne pas se laisser tromper, de profiter de ce temps.[66] »

Considérant que la Russie n’avait pas renoncé à ses revendications maximalistes et que ses actions relevaient fondamentalement du révisionnisme, Grzegorz Schetyna, président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, souligna par conséquent l’importance de s’opposer aux tentatives d’imposer une paix injuste à l’Ukraine et insista sur le fait que l’Ukraine ne saurait être abandonnée, ni sur le champ de bataille, ni lors des négociations de paix[67]. C’était également ce que disait Radosław Sikorski : « Nous devons convaincre Poutine que l’Ukraine ne sera pas abandonnée[68] ». L’Ukraine étant « l’État tampon fonctionnel » de la Pologne « face à l’impérialisme russe »[69], le ministre polonais des Affaires étrangères exhorta ses compatriotes à ne pas céder : 

« Poutine ne veut pas la paix, seulement la capitulation. À tous ceux qui pensent qu’aider l’Ukraine est inutile ou contre-productif, je le dis clairement : vous vous trompez. Si vous ne voulez pas m’écouter, écoutez au moins […] Jerzy Giedroyc : Nous devons préserver l’indépendance de l’Ukraine, de la Lituanie et du Belarus à tout prix, car c’est dans notre intérêt vital […] Si la Russie annexait l’Ukraine, nous serions cuits, pris à la gorge.

[…] Une Ukraine libre qui fait partie de l’Occident est une chance pour nous. Une chance d’arracher les crocs de l’impérialisme russe. […] Ne nous laissons pas berner. La Russie n’est pas et n’a jamais été invincible.[70] »

Les élites dirigeantes polonaises tendent ainsi à considérer que l’objectif de la Russie est de remporter une victoire militaire totale en espérant que les États-Unis abandonneront l’Ukraine et qu’une paix fondée sur le plan américain initial, qui reconnaît de facto les gains territoriaux de la Russie, permettra à cette dernière de reconstituer son potentiel militaire et de reprendre ensuite ses agressions contre l’Ukraine et, à plus long terme, contre l’Europe.

A l’exception de quelques figures[71] et de quelques médias qui véhiculent plus ou moins consciemment la propagande russe[72], les élites dirigeantes polonaises considèrent par conséquent qu’il est dans l’intérêt de la Pologne que la Russie ne gagne pas la guerre et ne modifie pas les frontières par la force, et rappellent souvent la nature impérialiste de la Russie, comme le fit le président Karol Nawrocki au seuil de la cinquième année de guerre en Ukraine :

« L’agression russe en Ukraine constitue une grave menace pour la sécurité de toute l’Europe. L’histoire nous enseigne qu’ignorer les ambitions impériales de la Russie a toujours conduit à la tragédie.[73] »

Si les élites dirigeantes polonaises insistent sur l’importance d’ « une paix juste » et sur le fait que « rien de ce qui concerne l’Ukraine ne pourrait être décidé sans elle », c’est parce qu’elles se méfient de la Russie et ne cessent de mettre en garde l’Occident contre la menace qu’elle représente, qu’une paix soit conclue ou non en Ukraine, et contre le fait que la Russie poursuivra sa politique d’agressions[74]. Rappelons que cette méfiance à l’égard de la Russie est intrinsèque chez les Polonais, lesquels prétendent, non sans une certaine insistance, connaître le mieux la Russie et savoir ce qu’elle est réellement[75] :

« Malheureusement, le vent de l’histoire que nous connaissons et comprenons si bien en Pologne, commence à souffler aujourd’hui […]. Lorsque Moscou parle de « paix », il s’agit toujours en réalité de la capitulation de ceux qu’elle considère comme ses adversaires.[76] »

3. Le devenir de l’Ukraine : un enjeu fondamental pour une Pologne ambitieuse

« Dès le début, il était clair que l’Ukraine […] constituait l’enjeu principal de la reconfiguration géopolitique de l’Europe du Centre-Est. […] L’objectif fondamental de la politique orientale polonaise était par conséquent de « gagner l’Ukraine »  – pour l’indépendance de l’Ukraine, pour la sécurité de la Pologne ainsi que pour l’élargissement  de l’Europe vers l’Est. Cela signifiait inévitablement rivaliser avec la Russie, laquelle n’avait pas l’intention de renoncer facilement aux influences qu’elle exerçait jusqu’alors en Ukraine.[77] »

C’est en ces termes que Roman Kuźniar évoque l’état d’esprit qui animait les élites dirigeantes non socialistes en Pologne au début des années 1990 alors que l’Union soviétique existait encore. C’est précisément cet état d’esprit qui anime encore aujourd’hui les élites dirigeantes polonaises ; elles ne cessent d’affirmer qu’« une Ukraine en sécurité, c’est une Pologne en sécurité, c’est une Europe pacifique[78] » (Zbigniew Rau), qu’« il ne peut y avoir de Pologne libre sans une Ukraine libre et une Ukraine libre sans une Pologne libre[79] » (Włodzimierz Czarzasty, maréchal de la Diète), et elles adhérent pleinement à ce qu’écrivait Zbigniew Brzezinski dans The Grand Chessboard :

« L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’Etat russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. […] Pour Moscou, en revanche, rétablir le contrôle sur l’Ukraine, c’est s’assurer les moyens de redevenir un Etat impérial puissant s’étendant sur l’Europe et l’Asie. La fin de l’indépendance ukrainienne aurait des conséquences immédiates pour l’Europe centrale.[80] »

Nous ne pouvons pas comprendre ce positionnement si nous ignorons l’Histoire, c’est-à-dire si nous ignorons que l’idée de faire éclater l’empire russe s’inscrit dans une tradition politique polonaise qui remonte au XVIIIe siècle[81] et qui pose en conséquence la question du devenir de l’Ukraine. La Pologne n’ayant pas existé en tant qu’Etat souverain et indépendant entre 1795 et 1918, c’est au XXe siècle que cette question fut posée avec acuité dans la pensée politique polonaise.

La question de savoir ce que Józef Piłsudski (1867-1935) entendait faire de l’Ukraine en 1919-1921, à savoir l’intégrer territorialement dans l’État polonais, en faire un partenaire essentiel ou un pays vassal de la Pologne, suscita des débats entre les historiens[82]. Considérant la politique internationale comme étant une épreuve de force, et la Russie comme étant la pire des menaces[83], Józef Piłsudski estimait que l’Ukraine était le pivot géostratégique de l’Europe du Centre-Est essentiel pour la sécurité de la Pologne et qu’elle devait constituer un État tampon entre la Pologne et la Russie, que cette dernière soit soviétique ou « blanche »[84]. Il envisageait la création d’un « Imperium oriental » (Andrzej Nowak) unissant les terres de Pologne et d’Ukraine (mais aussi de Lituanie et de la Russie blanche) – sous la forme d’une fédération, d’une alliance étroite ou d’une autre forme d’association stratégique très étroite – censé constituer une alternative à la domination germano-russe en Europe du Centre-Est[85]. Après la signature du traité de Riga (1921) qui signifiait l’échec de son projet, la pensée politique polonaise se focalisa sur l’encerclement (de la Pologne) par deux « ennemis historiques » (allemand et russe), et son corollaire, la menace du territoire et l’infiltration étrangère. En dépit de leurs divergences, les penseurs « germanophiles » et « ukrainophiles » (sur le plan politique) ont alors entretenu l’orientation antisoviétique voire antirusse de Józef Piłsudski.

Au sein du cercle étroit, voire marginal des « germanophiles », Stanisław Cat-Mackiewicz (1896-1966) se déclarait partisan d’une alliance avec l’Allemagne dans l’espoir de voir son pays devenir une grande puissance orientale[86] qui remplacerait la Russie à l’Est. Se situant dans la tradition jagellonienne, il rejetait toutefois la politique de discrimination à l’égard des Ukrainiens dans le but de les gagner à l’idée d’un État polonais puissant, et il comptait que les hypothèses orientales de Józef Piłsudski (le démembrement de la Russie et l’émergence de l’Ukraine kiévienne) se réaliseraient. Mais c’est à tort qu’il pensa, jusqu’au début des années 1930, que les tendances antibolchéviques au sein des nations non russes vivant en Union soviétique seraient utilisées pour la faire exploser et que l’Ukraine était la « clé stratégique » de son avenir[87]. Adolf Maria Bocheński (1909-1944) pensait également qu’il était possible d’affaiblir la Russie soviétique en favorisant la création d’États indépendants situés entre la Pologne et la Russie, en particulier l’Ukraine[88] ; favorable à un néofédéralisme, il comptait sur une alliance polono-ukrainienne pour réaliser des ambitions polonaises à l’Est qui ne pouvaient être que grandes[89]. Ces deux éminents représentants du conservatisme polonais avaient en commun une volonté acharnée de révolutionner le paradigme de la pensée géopolitique polonaise sans pour autant répéter les schémas de Władysław Studnicki (1867-1953), le « père fondateur » du courant germanophile, dont l’œuvre clé (Sprawa Polska, 1910) avait été publiée pour combattre l’orientation pro-russe de Roman Dmowski qui considérait qu’une Russie forte était un meilleur voisin pour la Pologne qu’une Ukraine faible.

Au sein du cercle des « ukrainophiles », Włodzimierz Bączkowski (1905-2000), l’un des plus fervents partisans du prométhéisme polonais[90], s’opposait également aux thèses de Roman Dmowski. Considérant que l’un des buts invariables de la Russie, qu’elle soit tsariste ou soviétique, était de prendre les territoires polonais, et que seul le processus de désintégration de l’empire russe était en mesure de neutraliser une alliance germano-soviétique dirigée contre la Pologne, la question du ralliement des Ukrainiens[91] lui apparaissait donc comme étant une question fondamentale dans un contexte de rivalité pour le contrôle des confins (Kresy). Il concevait l’émergence d’une Ukraine souveraine et indépendante comme étant la seule alternative pour la sécurisation des intérêts polonais (à la seule réserve que les Ukrainiens ne se battent qu’aux dépens des territoires russes) puisqu’elle affaiblirait la Russie et permettrait d’établir un nouvel équilibre des forces en Europe orientale[92]. Il estimait par ailleurs que l’émergence d’une Ukraine souveraine et indépendante ne renforcerait pas l’influence allemande en Europe du Centre-Est parce qu’une alliance germano-ukrainienne, bien qu’étant envisageable, serait de courte durée si elle se faisait car l’expansionnisme allemand visant les terres ukrainiennes, la Pologne apparaîtrait alors comme l’allié naturel de l’Ukraine[93].

Après la Seconde Guerre mondiale, l’orientation anticommuniste et antisoviétique fut entretenue à Londres où les plus hautes autorités de l’État avaient trouvé refuge. Alors que les propagandistes socialistes polonais combattaient le prométhéisme, le présentant comme un instrument offensif et agressif, et comme la manifestation d’un « impérialisme de la faiblesse », la ligne politique « légaliste » et pro-américaine du gouvernement polonais en exil[94] fut critiquée par l’émigration polonaise installée en France[95], en particulier par le groupe d’intellectuels qui gravitaient autour de Jerzy Giedroyc (1906-2000), fondateur de la revue Kultura. C’est dans le cadre de cette revue que Juliusz Mieroszewski (1906-1977) élabora un programme politique fondé sur une conception appelée l’« évolutionnisme »[96] et sur une doctrine résumée par l’acronyme « ULB »[97]. Considérant que la pensée de Józef Piłsudski n’était plus d’actualité à l’ère atomique, Juliusz Mieroszewski affirmait qu’un changement du rapport de forces en Europe du Centre-Est était néanmoins possible et même inévitable[98] parce qu’il envisageait une dynamique nationaliste de désatellisation et de décolonisation telle qu’elle favoriserait la disparition de l’Union soviétique et l’émergence d’États indépendants susceptibles de créer une zone tampon entre la Pologne et la Russie. Une fois libérée de la tutelle soviétique, la Pologne devait œuvrer à la réconciliation avec l’Ukraine, favoriser l’européanisation de la Russie, c’est-à-dire sa démocratisation, et renoncer à toute forme d’impérialisme[99]. C’est précisément le renoncement à toute forme de domination qui devait contribuer à priver la Russie de toute tentation impériale et l’encourager dans la voie des réformes, avec l’espoir que son développement serait tel qu’il rendrait le retour à une politique de partages très coûteux[100].  Ainsi donc, seule la coexistence d’une Pologne réconciliée avec ses voisins orientaux et d’une Russie renonçant à son empire pouvait garantir l’indépendance de la première. 

La pensée géopolitique élaborée dans le cadre de Kultura était une « pensée révolutionnaire »[101] à bien des égards. Elle rompait avec les schémas de l’émigration polonaise en rejetant le principe de la continuité mécanique de l’État polonais en exil avec la IIe Rzeczpospolita, mais aussi en prônant le renoncement aux confins orientaux et à la tradition jagellonienne. Par ailleurs, elle s’attaquait non seulement aux schémas socialistes parce qu’elle avait une dimension antitotalitaire, antisoviétique et « anticommuniste », mais également aux schémas américains parce qu’à Washington, les élites politiques n’évoquaient jamais l’idée d’un État ukrainien indépendant[102].

Selon une thèse largement répandue en Pologne, comme en Occident, la politique orientale de la IIIe Rzeczpospolita aurait été la traduction des idées de Kultura, et ces dernières auraient fait l’objet d’un consensus au sein des élites dirigeantes polonaises. En ce qui nous concerne, nous estimons que cette thèse est non seulement erronée mais aussi qu’elle fut purement et simplement fabriquée par les acteurs eux-mêmes dans un but bien précis, celui de servir de paravent pour masquer les véritables objectifs de la Pologne[103]. Cette thèse ne permet pas de comprendre en effet pourquoi la Pologne postsocialiste entretint des relations globalement froides et distantes avec la Russie, avant de basculer dans un radicalisme antirusse, et pourquoi elle fit le choix d’une stratégie de bandwagoning, c’est-à-dire une stratégie de ralliement à la puissance hégémonique (américaine), alors que les conceptions de Jerzy Giedroyc et de ses amis n’étaient pas antirusses et n’énonçaient nullement la nécessité d’une alliance avec les États-Unis.

Nous ne pouvons pas comprendre pourquoi la Pologne considère une Ukraine démocratique, indépendante et stable comme étant un élément indispensable de l’ordre et de la sécurité en Europe[104], et œuvre à préserver son intégrité territoriale, si nous n’établissons pas clairement ce qui se joua depuis la fin du socialisme réel en Pologne. Après avoir mis en œuvre une politique néo-prométhéenne, appelée « politique à deux voies », avec l’objectif caché de favoriser la désintégration de l’Union soviétique, les élites dirigeantes polonaises attribuèrent à leur pays le rôle de « pont » et d’ « exportateur de la stabilité » pour couvrir un activisme dont le but était de consolider les États post-soviétiques, de les convertir à la démocratie occidentale et à l’économie de marché, et d’éviter que ces États ne penchent vers Moscou. Déterminées à faire en sorte que l’Ukraine post-soviétique ne soit plus un pays inconnu sur la scène internationale, les élites dirigeantes polonaises construisirent rapidement un « partenariat stratégique » avec l’Ukraine (1993-1994) que nous avons analysé comme étant un axe anti-russe fondé sur une stratégie de balancing[105], à un moment où les élites politiques en Russie considéraient de plus en plus que l’Ukraine n’était pas une entité politique et culturelle légitime, les « bâtisseurs de nations » (nation-builders) russes ayant progressivement cédé la place aux « restaurateurs d’Empire » (empire restorers)[106]. En parallèle, elles ne cessèrent de véhiculer, dans leurs discours, deux paradigmes antagonistes construits sur la dichotomie du Bien et du Mal, le premier servant à diaboliser la Russie comme étant une puissance éternellement impériale et « malveillante », le second servant à sanctifier la Pologne comme étant une « victime » innocente, désintéressée et menacée.

Historiquement, la Pologne et la Russie se livrèrent une lutte d’influence sur les territoires constitutifs de l’isthme mer Baltique – mer Noire, et les Polonais expérimentèrent différentes configurations politiques afin de contrebalancer la puissance prépondérante russe, ces dernières ayant soit correspondu à une acception large du concept d’ « Entre-deux-mers » (Międzymorze)[107], soit à une acception géographiquement plus restreinte d’inspiration jagellonienne, prométhéenne ou en référence à un « cordon » (sanitaire)[108]. Il faut bien comprendre que cette rivalité reste d’actualité en dépit de l’asymétrie des capacités des deux États[109], et qu’elle trouve une traduction particulière autour de la question du devenir de l’Ukraine comme le révélèrent les événements de 2004, 2014 et 2022. Il ne fait aucun doute que la Pologne souhaite définitivement soustraire l’Ukraine de l’influence russe et qu’elle projette son intégration dans l’Union européenne, l’OTAN et dans un espace baptisé Initiative des Trois Mers que nous analysons comme étant un projet politico-économique antirusse qui a pour objectif de rogner la zone d’influence russe[110], et qui, en des termes historique et géopolitique, fut probablement également conçu, avant l’éclatement de la guerre russo-ukrainienne, comme un coin géopolitique que l’on enfonce entre la Russie et l’Allemagne[111].

Conclusion

La guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine est largement considérée comme étant un tournant majeur pour l’ordre international libéral issu de l’après-« Guerre froide »[112] et pose à nouveau la question de l’architecture de sécurité en Europe. Elle alimente également la lutte structurelle entre « Etat tampon » et « zone d’influence », et pourrait mettre une fois de plus en péril la position géostratégique de la Pologne[113]. Dans un tel contexte, la politique de l’Administration Trump, qui apparaît largement favorable à la Russie, tend à priver l’Ukraine du rôle de « pivot géopolitique » que Zbigniew Brzezinski lui attribuait dans les années 1990[114]. En ce sens, elle n’est pas compatible avec la logique polonaise de dissuasion qui ne peut accepter le scénario d’une Ukraine affaiblie, amputée et neutralisée dans la mesure où elle repose à la fois sur un projet géopolitique régional, dont l’Ukraine constitue la pierre angulaire, et sur une profonde méfiance à l’égard de la Russie.

Les élites dirigeantes polonaises, qui redoutent le retour au business as usual avec la Russie[115], ne peuvent envisager en définitive qu’une occidentalisation totale et irréversible de l’Ukraine. Reste à savoir si elles continuent de croire à une victoire totale de l’Ukraine à l’instar du président Andrzej Duda qui avait déclaré à Kyiv durant l’été 2022 : « L’Ukraine peut compter sur la Pologne. Je suis convaincu que l’Ukraine non seulement se défendra, mais triomphera, recouvrera tous ses territoires et se reconstruira […] Je crois que les agresseurs seront repoussés. Les Ukrainiens doivent savoir que la Pologne et les Polonais les soutiendront jusqu’au bout de leur combat[116]».

ANNEXE 1. Les conditions de paix russes

Principaux paramètres du règlement définitif du conflit.

Source : IWAŃSKI Tadeusz, KONOŃCZUK Wojciech (red.), Czwarty rok wojny, Ośrodek Studiów Wschodnich, Warszawa, 2026, pp. 151-152.

1. Reconnaissance par le droit international de l’inclusion de la Crimée, de la République populaire de Donetsk, de la République populaire de Louhansk, des oblasts de Zaporijjia et de Kherson dans la Fédération de Russie ; retrait complet des unités des forces armées ukrainiennes et des autres formations militarisées ukrainiennes de leurs territoires ;

2. Neutralité de l’Ukraine, impliquant son renoncement à toute adhésion des alliances et des coalitions militaires, ainsi que l’interdiction de toute action militaire de pays tiers en Ukraine et du déploiement de formations armées étrangères, de bases militaires et d’infrastructures militaires sur son territoire ;

3. Dénonciation et interdiction de la conclusion future de traités et d’accords internationaux incompatibles avec le point 2 du présent chapitre ;

4. Confirmation du statut de l’Ukraine comme État ne possédant pas d’armes nucléaires et d’autres types d’armes de destruction massive, avec instauration d’une interdiction formelle de leur réception, de leur transit et de leur déploiement sur le territoire de l’Ukraine ;

5. Établissement d’un effectif maximal pour les forces armées ukrainiennes, d’un niveau maximal d’armements et d’équipements militaires disponibles, et de leurs paramètres autorisés ; dissolution des formations nationalistes ukrainiennes au sein des forces armées et de la Garde nationale ;

6. Garantie des pleins droits, libertés et intérêts de la population russe et russophone ; octroi  d’un statut officiel à la langue russe ;

7. Interdiction légale de l’apologie et de la propagande du nazisme et du néonazisme, dissolution des organisations et partis nationalistes ;

8. Levée de toutes les sanctions économiques existantes et renonciation à l’introduction de nouvelles sanctions, interdictions et mesures restrictives entre la Fédération de Russie et l’Ukraine ;

9.  Règlement de l’ensemble des questions relatives au regroupement familial et aux personnes déplacées ;

10.  Renonciation aux demandes réciproques d’indemnisation pour les dommages causés par des opérations militaires ;

11. Levée des restrictions imposées à l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou ; 12. Rétablissement progressif des relations diplomatiques et économiques (y compris le transit du gaz), des liaisons de transport et autres connexions, y compris avec les pays tiers.

ANNEXE 2. Le « plan de paix » en 28 points (19 novembre 2025) 

1. La souveraineté de l’Ukraine sera confirmée.

2. Un accord global de non-agression sera conclu entre la Russie, l’Ukraine et l’Europe. Toutes les ambiguïtés laissées en suspens ces 30 dernières années seront considérées comme levées.

3. Il est attendu que la Russie n’envahisse pas les pays voisins et que l’Otan ne s’élargisse pas davantage.

4. Un dialogue sera mené entre la Russie et l’Otan, sous la médiation des États-Unis, pour résoudre toutes les questions liées à la sécurité et créer les conditions de la désescalade, afin d’assurer la sécurité mondiale et d’accroître les opportunités de coopération et de développement économique futur.

5. L’Ukraine recevra des garanties de sécurité fiables.

6. Les forces armées ukrainiennes seront limitées à 600.000 militaires.

7. L’Ukraine accepte d’inscrire dans sa Constitution qu’elle ne rejoindra pas l’Otan, et l’Otan accepte d’inclure dans ses statuts une disposition spécifiant que l’Ukraine ne sera pas intégrée à l’avenir.

8. L’Otan accepte de ne pas stationner de troupes en Ukraine.

9. Des avions de combat européens seront basés en Pologne.

10. Les garanties américaines:

– Les États-Unis recevront une compensation pour la garantie de sécurité.

– Si l’Ukraine envahit la Russie, elle perdra cette garantie.

– Si la Russie envahit l’Ukraine, outre une réponse militaire coordonnée et décisive, toutes les sanctions mondiales seront rétablies, la reconnaissance du nouveau territoire et tous les autres avantages de l’accord seront révoqués.

– Si l’Ukraine lance un missile contre Moscou ou Saint-Pétersbourg sans raison valable, la garantie de sécurité sera considérée comme nulle et non avenue.

11. L’Ukraine est éligible à l’adhésion à l’UE et bénéficiera d’un accès préférentiel à court terme au marché européen pendant que cette question est à l’étude.

12. Une panoplie mondiale solide de mesures pour reconstruire l’Ukraine, y compris, mais sans s’y limiter:

a – La création d’un Fonds de développement de l’Ukraine pour investir dans des industries en pleine croissance, y compris la technologie, les centres de données et l’intelligence artificielle.

b – Les États-Unis coopéreront avec l’Ukraine pour reconstruire, développer, moderniser et exploiter conjointement l’infrastructure gazière ukrainienne, y compris les pipelines et installations de stockage.

c – Efforts conjoints pour réhabiliter les zones affectées par la guerre en vue de la restauration, reconstruction et modernisation de villes et de quartiers résidentiels.

d – Développement d’infrastructures.

e – Extraction des minéraux et des ressources naturelles.

f – La Banque mondiale mettra au point un plan de financement spécial pour accélérer ces efforts.

13. La Russie sera réintégrée dans l’économie mondiale:

a – La levée des sanctions sera discutée et convenue par étapes et au cas par cas.

b – Les États-Unis concluront un accord de coopération économique à long terme pour le développement mutuel dans les domaines de l’énergie, des ressources naturelles, des infrastructures, de l’intelligence artificielle, des centres de données, des projets d’extraction de terres rares dans l’Arctique et d’autres opportunités commerciales mutuellement bénéfiques.

c – La Russie sera invitée à réintégrer le G8.

14. Les fonds gelés seront utilisés comme suit:

100 milliards de dollars d’actifs russes gelés seront investis dans les projets menés par les États-Unis pour reconstruire et investir en Ukraine. Les États-Unis recevront 50% des bénéfices de cette initiative. L’Europe ajoutera 100 milliards de dollars afin d’augmenter le montant des investissements disponibles pour la reconstruction de l’Ukraine. Les fonds européens gelés seront débloqués. Le reste des fonds russes gelés sera investi dans un véhicule d’investissement américano-russe séparé qui mettra en œuvre des projets conjoints dans des domaines précis. Ce fonds visera à renforcer les relations et à accroître les intérêts communs afin de créer une forte incitation à ne pas revenir vers un conflit.

15. Un groupe de travail conjoint américano-russe sur les questions de sécurité sera créé afin de promouvoir et de garantir le respect de toutes les dispositions du présent accord.

16. La Russie inscrira dans la loi sa politique de non-agression envers l’Europe et l’Ukraine.

17. Les États-Unis et la Russie conviendront de prolonger la validité des traités sur la non-prolifération et le contrôle des armes nucléaires, y compris le traité START I.

18. L’Ukraine accepte de ne pas être un Etat doté de l’arme nucléaire conformément au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires.

19. La centrale nucléaire de Zaporijjia sera mise en service sous la supervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), et l’électricité produite sera répartie à parts égales entre la Russie et l’Ukraine à 50-50.

20. Les deux pays s’engagent à mettre en œuvre des programmes éducatifs dans les écoles et la société visant à promouvoir la compréhension et la tolérance des différentes cultures et à éliminer le racisme et les préjugés:

a – L’Ukraine adoptera les règles de l’UE sur la tolérance religieuse et la protection des minorités linguistiques.

b – Les deux pays accepteront d’abolir toutes les mesures discriminatoires et de garantir les droits des médias ukrainiens et russes et de l’éducation.

c – Toutes les idéologies et activités nazies doivent être rejetées et interdites.

21. Territoires:

a – La Crimée, Lougansk et Donetsk seront reconnues comme des régions russes de facto, y compris par les États-Unis.

b – Kherson et Zaporijjia seront gelés le long de la ligne de contact, ce qui signifiera une reconnaissance de facto le long de cette ligne.

c – La Russie renoncera aux autres territoires qu’elle contrôle en dehors des cinq régions.

d – Les forces ukrainiennes se retireront de la partie de la région de Donetsk qu’elles contrôlent actuellement, et cette partie sera ensuite utilisée pour créer une zone tampon neutre démilitarisée, internationalement reconnue comme territoire appartenant à la Fédération de Russie. Les forces russes n’entreront pas dans cette zone démilitarisée.

ANNEXE 3. Annexe du « plan de paix » en 28 points

Ce cadre établit les conditions d’un armistice entre l’Ukraine et la Fédération de Russie et fournit une garantie de sécurité inspirée des principes de l’article V du Traité de l’Atlantique Nord, adaptée aux circonstances de ce conflit et aux intérêts des États-Unis et de leurs partenaires européens.

1. Les États-Unis affirment qu’une attaque armée importante, délibérée et soutenue menée par la Fédération de Russie au-delà de la ligne d’armistice convenue sur le territoire ukrainien sera considérée comme une attaque menaçant la paix et la sécurité de la communauté transatlantique. Dans un tel cas, le président des États-Unis, dans l’exercice de ses pouvoirs constitutionnels et après consultation immédiate avec l’Ukraine, l’OTAN et les partenaires européens, déterminera les mesures nécessaires pour rétablir la sécurité. Ces mesures peuvent inclure le recours à la force armée, une assistance en matière de renseignement et de logistique, des actions économiques et diplomatiques, ainsi que d’autres mesures jugées appropriées. Un mécanisme d’évaluation conjoint avec l’OTAN et l’Ukraine évaluera toute violation alléguée.

2. Les membres de l’OTAN, notamment la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne et la Finlande, affirment que la sécurité de l’Ukraine fait partie intégrante de la stabilité européenne et s’engagent à agir de concert avec les États-Unis pour répondre à toute violation caractérisée, garantissant ainsi une posture dissuasive unie et crédible.

3. Le présent cadre entre en vigueur dès sa signature et reste valable pendant dix ans, renouvelable d’un commun accord. Une commission de surveillance conjointe dirigée par les partenaires européens et à laquelle participent les États-Unis veillera au respect des dispositions.

ANNEXE 4. Les concessions territoriales à la Russie

Source : Institute for the Study of War and AEI’s Critical Threats Project

ANNEXE 5. Le plan de paix en 20 points (23 décembre 2025)

1. La souveraineté de l’Ukraine sera réaffirmée. Nous déclarons que l’Ukraine est un Etat souverain, et tous les signataires de l’accord le confirment par leur signature.

2. Ce document est un accord de non-agression total et inconditionnel entre la Russie et l’Ukraine. Pour maintenir une paix durable, un mécanisme de surveillance sera établi pour contrôler la ligne de contact par l’intermédiaire d’un suivi aérien sans équipage, afin d’assurer un signalement rapide des violations et de résoudre les différends. Des équipes techniques en arrêteront tous les détails.

3. L’Ukraine recevra de solides garanties de sécurité.

4. L’armée ukrainienne conservera un effectif de 800 000 personnes en temps de paix.

5. Les États-Unis, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et les Etats européens signataires fourniront à l’Ukraine des garanties de sécurité calquées sur l’article 5 :

a – Si la Russie envahit l’Ukraine, en plus d’une réponse militaire coordonnée, toutes les sanctions mondiales contre la Russie seront rétablies.

b – Si l’Ukraine envahit la Russie ou ouvre le feu sur le territoire russe sans provocation, les garanties de sécurité seront réputées nulles et non avenues. Si la Russie ouvre le feu sur l’Ukraine, les garanties de sécurité entreront en vigueur.

c – Des garanties de sécurité bilatérales ne sont pas exclues au titre du présent accord.

6. La Russie formalisera une politique de non-agression envers l’Europe et l’Ukraine dans toutes les lois et documents requis pour la ratification.

7. L’Ukraine deviendra membre de l’Union européenne (UE) dans un délai précisément défini, et l’Ukraine bénéficiera à court terme d’un accès privilégié au marché unique de l’UE.

8. Un solide programme mondial de développement pour l’Ukraine, dont le contenu sera à définir dans un accord distinct sur l’investissement et la prospérité future. Il couvrira un large éventail de domaines économiques, notamment, sans s’y limiter :

– La création d’un fonds de développement de l’Ukraine pour investir dans des secteurs à forte croissance, dont la technologie, les centres de données et l’intelligence artificielle.

– Les États-Unis et les entreprises américaines coopéreront avec l’Ukraine et co-investiront dans la reconstruction, ainsi que dans le développement, la modernisation et l’exploitation des infrastructures gazières de l’Ukraine, y compris ses gazoducs et ses installations de stockage.

– Des efforts conjoints seront déployés pour reconstruire les zones touchées par la guerre, afin de restaurer, rebâtir et moderniser les villes et les quartiers résidentiels.

– Le développement des infrastructures.

– L’extraction de minerais et de ressources naturelles.

– La Banque mondiale fournira un dispositif de financement spécial pour garantir des fonds, afin d’accélérer ces efforts.

– Un groupe de travail de haut niveau sera créé, prévoyant la nomination d’un dirigeant financier mondial en qualité d’administrateur, chargé d’organiser la mise en œuvre du plan stratégique de reconstruction et de maximiser les perspectives de développement futur.

9. Plusieurs fonds seront créés et consacrés au redressement de l’économie ukrainienne, à la reconstruction des zones et régions endommagées, ainsi qu’aux questions humanitaires.

– Les États-Unis et les pays européens créeront un fonds d’investissement en capital et de subventions d’un montant cible de 200 milliards de dollars [environ 170 milliards d’euros] pour un financement transparent et efficace en Ukraine.

– Un large éventail d’investissements en capital et d’autres instruments financiers seront mobilisés pour la reconstruction de l’Ukraine. Les institutions mondiales de reconstruction utiliseront des mécanismes destinés à renforcer et faciliter ces efforts.

– L’Ukraine appliquera les standards les plus exigeants au niveau mondial afin d’attirer l’investissement direct étranger.

–  L’Ukraine se réserve le droit à réparation pour les dommages infligés.

10. Après la conclusion du présent accord, l’Ukraine accélérera le processus de conclusion d’un accord de libre-échange avec les États-Unis.

11. L’Ukraine confirme qu’elle demeurera un Etat non nucléaire, conformément au traité sur la non-prolifération des armes nucléaires.

12. La centrale nucléaire de Zaporijjia sera gérée conjointement par trois pays : l’Ukraine, les États-Unis et la Russie.

13. Les deux pays s’engagent à mettre en œuvre des programmes éducatifs dans les écoles et au sein de la société qui favorisent la compréhension et la tolérance à l’égard des différentes cultures et qui combattent le racisme et les préjugés. L’Ukraine appliquera les règles de l’UE en matière de tolérance religieuse et de protection des langues minoritaires.

14. Dans les oblasts de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson, la ligne de déploiement des troupes à la date du présent accord est de facto reconnue comme la ligne de contact.

Nous confirmons de facto en tant que parties qu’il s’agit de la ligne de contact – là où nous nous trouvons actuellement.

– Un groupe de travail se réunira pour déterminer le redéploiement des forces nécessaire pour mettre fin au conflit, ainsi que pour définir les paramètres de potentielles futures zones économiques spéciales.

– Après une base équivalente pour les mouvements militaires, des forces internationales seront déployées le long de la ligne de contact pour veiller au respect du présent accord. Si la décision est prise d’établir une telle zone, elle devra recevoir une approbation spéciale du Parlement ukrainien ou faire l’objet d’un référendum.

– La Fédération de Russie doit retirer ses troupes des oblasts de Dnipropetrovsk, Mykolaïv, Soumy et Kharkiv pour que le présent accord entre en vigueur.

– Les parties conviennent de respecter les règles, garanties et obligations des conventions de Genève de 1949 et de leurs protocoles additionnels, qui s’appliquent pleinement sur le territoire, y compris les droits humains universellement reconnus.

15. Après s’être entendues sur de futurs arrangements territoriaux, la Fédération de Russie et l’Ukraine s’engagent toutes deux à ne pas modifier ces dispositions par la force.

16. La Russie n’entravera pas l’utilisation par l’Ukraine du Dniepr et de la mer Noire à des fins commerciales.

17. Un comité humanitaire sera créé pour résoudre les questions en suspens.

– Tous les prisonniers de guerre restants, y compris ceux condamnés en Russie de 2014 à ce jour, seront échangés selon le principe du « tous contre tous ».

– Tous les civils et otages détenus, y compris les enfants et les prisonniers politiques, seront libérés.

– Des mesures seront prises pour remédier aux problèmes et aux souffrances des victimes du conflit.

18. L’Ukraine doit organiser des élections dès que possible après la signature de l’accord.

19. Le présent accord a force obligatoire. Sa mise en œuvre sera surveillée et garantie par un conseil de paix présidé par le président Donald Trump. L’Ukraine, l’Europe, l’OTAN, la Russie et les États-Unis feront partie de ce mécanisme. Des sanctions s’appliqueront en cas de violations.

20. Une fois que toutes les parties auront accepté le présent accord, un cessez-le-feu total entrera immédiatement en vigueur.

Prof. David TEURTRIE, Directeur de l’Observatoire français des BRICS, maître de conférences en science politique à l’ICES et chercheur associé au CREE de l’INALCO, « Les élites russes et l’Europe centrale dans le contexte de la guerre d’Ukraine »

Merci M. le Président pour l’invitation à ce colloque, et à Bruno Drweski pour avoir proposé la thématique, dont on a pu discuter ensemble.

Tâche difficile que la mienne de présenter la vision russe de la Pologne notamment, raison pour laquelle sans doute mon titre est un peu plus large, je vais parler des élites russes vis-à-vis de l’Europe centrale, ça permet d’éviter une vision trop frontale de la chose, même si je reviendrai sur la Pologne en particulier.

Avant d’arriver au contexte de la guerre en Ukraine, qui va être le cœur du propos, je souhaiterais rappeler quelques éléments de l’évolution de la vision russe de cette région dans la période post-soviétique. Dans les années 1990, on le sait, à partir de 1996, quand le débat à Washington a basculé dans le sens de l’élargissement des structures de l’OTAN, en l’occurrence vers l’Est, la relation de la Russie à cette région, évidemment, a changé de paradigme parce que jusque-là la Russie et les pays de la région continuaient de bénéficier d’un certain nombre d’avantages hérités de la guerre froide, y compris en termes de circulation des personnes dans cet espace. Donc du point de vue russe, l’élargissement des structures atlantiques il a des conséquences pratiques. Du point de vue humain, ça veut dire que la sphère dans laquelle la circulation relativement libre des personnes se réduit progressivement. Et du point de vue sécuritaire, l’élargissement d’une alliance qui a été construite contre l’URSS, et qui potentiellement, encore à l’époque, même si les élites atlantiques ne le présentaient pas comme ça, était construite pour réfréner toute potentielle velléité néo-impériale de la Russie.

Alors, quand Vladimir Poutine arrive au pouvoir, en réalité cet élargissement il est déjà réalisé en 1999 dans le cas de la Pologne, la République Tchèque et la Hongrie, et il est déjà acté pour le reste de l’Europe centrale. Et le nouveau président russe sait qu’il n’a pas les moyens de s’opposer à ces décisions, qui sont déjà actées. Raison sans doute pour laquelle dans les premières années de son pouvoir, notamment à partir de 2001, profitant des attentats du 11 septembre, du contexte de la guerre contre le terrorisme, il mène une politique relativement pragmatique visant finalement un modus vivendi avec ces pays nouvellement intégrés dans l’Union européenne (UE) et dans l’OTAN, et une coopération avec cette dernière, dont je vais donner un exemple, mais un exemple très emblématique du chemin parcouru entre cette période, une pente négative, et la situation actuelle. Dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, la Russie a ouvert son territoire pendant plusieurs années au transit de matériel des troupes de l’OTAN basées en Afghanistan. Ce transit il était évidemment sur du matériel non militaire, non létal, mais il jouait un rôle important dans l’approvisionnement de ces troupes qui étaient présentes sur le territoire. Ce qui est intéressant, c’est que ce matériel n’arrivait pas à Saint-Pétersbourg pour ensuite rejoindre l’Asie centrale et l’Afghanistan, mais il passait par les ports baltes. Donc il y avait, au-delà de cette coopération qui était plutôt une coopération Washington-Moscou dans la guerre contre le terrorisme, une coopération plutôt russo-euro-américaine pour la stabilisation de l’Afghanistan, qui incluait les pays Baltes avec lesquels pourtant, dès les années 1990, les relations étaient assez complexes.

À l’époque, le président Poutine a voulu aller plus loin encore en proposant la création d’une base logistique à Voronej, une forme de base de l’OTAN sans troupes otaniennes, mais qui avait suscité l’opposition très forte de son opposition communiste et LDPR, qui avait à l’époque dit « c’est une trahison, nous ne voulons pas d’une pseudo-base de l’OTAN sur le territoire ». Donc on voit bien qu’au début des années 2000, le président Poutine n’est pas du tout celui du début des années 2020 dans sa relation avec les structures euro-atlantiques. Évidemment, l’implicite ou l’explicite de ce positionnement, c’était de dire « on en reste là. J’ai accepté ce qui a déjà été acté avant mon arrivée, je veux bien coopérer, mais sur la base d’un élément : c’est que vous me laissez le reste ». Derrière, c’était une sorte de deal global, c’est-à-dire que « je veux bien assurer, aider à la sécurité euro-atlantique (voire eurasiatique, euro-atlantique-asiatique) mais vous me laissez une sphère d’influence qui correspond à l’espace postsoviétique, moins les pays Baltes déjà intégrés dans l’OTAN ». On connaît évidemment la suite, je ne vais pas faire le résumé des 20 années qui suivent, mais je souhaitais rappeler ce moment qui montre à quel point, au-delà des personnes, des évolutions lourdes des relations internationales et de la géopolitique s’imposent souvent aux personnalités qui sont présentes de manière plus ou moins temporaire à la tête des États.

Cette intégration des Polonais, des Baltes et des Centre-Européens dans l’UE et l’OTAN, elle implique du point de vue des élites russes une perte de souveraineté, et une perte pour ces États de la capacité à définir par eux-mêmes leur politique extérieure. Les élites russes estiment généralement que l’UE, contrairement à la façon dont elle se présente en termes de forme de respect des petits États et des grands, est une structure très hiérarchique, dans laquelle les petits États perdent leur souveraineté au profit des plus grands, qui eux-mêmes doivent se soumettre aux grandes orientations définies à Washington, la Commission européenne servant de relais à ces grandes orientations.

Néanmoins, au-delà de cette vision très hiérarchique, avec une forme de projection de la vision du monde russe sur le fonctionnement supposé de l’UE, un traitement particulier est réservé aux États de la région, notamment dans les années 2000. L’exemple le plus important et le moment extrêmement important aussi, c’est celui de 2003 et de la guerre en Irak. On se souvient qu’à l’époque il y avait une espèce d’alignement très particulier, puisque c’était un alignement Paris-Berlin-Moscou, pour s’opposer à la guerre qui était déclenchée par les États-Unis vis-à-vis de l’Irak. Or, la « Nouvelle Europe », la fameuse « Nouvelle Europe » s’était rangée pratiquement comme un seul homme derrière Washington, montrant à cette occasion une lecture à géométrie variable du droit international. En effet, les pays de la région ont soutenu, selon le vocabulaire consacré actuellement, une « guerre d’agression non provoquée » contre l’Irak. Évidemment, ça permet d’alimenter à Moscou le récit du double standard : comment peuvent-ils à l’heure actuelle, les Polonais et les autres, se réclamer du droit international, alors qu’à chaque aventure militaire américaine, y compris les plus récentes, d’agression vis-à-vis des États-Unis, ils se rangent derrière Washington ? Évidemment, la forme de mauvaise foi russe s’applique, puisqu’ils ne s’appliquent pas à eux-mêmes le respect strict du droit international quand il s’agit de leurs « voisins proches ». Néanmoins, cette vision d’États qui n’ont plus réellement la capacité de mener leur politique extérieure est structurelle de la façon dont la Russie envisage, les élites russes en tout cas, les pays de la région.

À cet égard, l’arrivée au pouvoir de forces favorables au dialogue avec la Russie dans un certain nombre de pays d’Europe centrale et balkanique, on peut citer notamment Fico, celui qui va le plus loin puisqu’il est quand même l’un des rares chefs d’État à se rendre le 9 mai aux commémorations de la Victoire, mais il y en a d’autres, tout récemment en Bulgarie, de manière plus modérée mais réelle en République tchèque, et finalement avec une Hongrie qui montre qu’il y a sans doute plus de continuité que de rupture dans le changement à la tête du gouvernement hongrois. Tous ces éléments sont regardés avec intérêt depuis Moscou. Les élites russes y voient des avantages tactiques, ils y voient des avantages permettant de conserver tant que faire se peut les liens économiques, notamment énergétiques, mais de leur point de vue ces évolutions ne sauraient permettre qu’une réorientation globale de la politique européenne à l’égard de la Russie, toujours selon ce prisme selon lequel ces États ne décideraient pas réellement des grandes réorientations à l’égard de Moscou.

L’inverse est vrai. Paradoxalement, on a pourtant des exemples assez concrets de décisions, ou en tout cas du fait que la Pologne, les Baltes, ont pu peser pour empêcher des formes de dialogue avec la Russie, qui étaient vues comme contre-productives. L’exemple le plus parlant, c’est en juin 2021. En juin 2021, on est peu de temps après le sommet Poutine-Biden, et un certain nombre d’États en Europe, essentiellement la France et l’Allemagne, disent « puisque les États-Unis d’Amérique, le président Biden démocrate, se permet de rencontrer le président Poutine, pourquoi pas nous ? ». Et donc Macron et Merkel avaient proposé d’organiser une rencontre entre Poutine et l’UE, au niveau UE-Poutine, avec un format qui n’était pas tout à fait dessiné, mais au niveau Europe et Russie (avec l’invitation du président russe), ce à quoi les Baltes et la Pologne s’étaient opposés. Et ce qui est intéressant c’est que, récemment, dans la présentation de ses mémoires, Angela Merkel, assez curieusement vu le contexte actuel, essayait de faire porter sur les Baltes et les Polonais une forme de responsabilité dans l’incapacité de l’Europe supposée à dialoguer avec Moscou. Néanmoins, d’une certaine façon, ce qui est intéressant c’est que si l’ancienne dirigeante allemande, sans vouloir se débarrasser un peu du problème en disant que « ce n’est pas notre faute, c’est celle des États habituellement qui sont rétifs à dialoguer avec la Russie », du point de vue de Moscou, là encore, ce qui est paradoxalement rassurant pour les Polonais et les Baltes, les élites russes considèrent que si les élites occidentales avaient véritablement souhaité un dialogue, elles seraient passées outre les oppositions de l’Europe orientale et qu’il s’agit très largement de se cacher derrière ces dernières pour éviter d’aborder les sujets qui fâchent avec la Russie.

Dans la vision russe, ces pays ne peuvent être considérés comme des sujets des relations internationales, mais essentiellement comme des « objets » qui subissent la volonté des grandes puissances. Cette vision réaliste, qui n’est pas totalement sans fondement, notamment avec les mécanismes de l’UE qui vont remettre en cause une partie de la souveraineté des États, de leur capacité à mener une politique indépendante, dont on connaît les conséquences (…), néanmoins a tendance à sous-estimer le rôle de ces pays dans la formation du consensus occidental et relève sans aucun doute, au moins implicitement, d’une hiérarchisation trop poussée des relations internationales qui ne leur permet pas une politique d’influence vis-à-vis des petits pays de la région. Donc en fait, on peut dire que les élites russes, avec une forme de vision qui reste beaucoup trop hiérarchique des relations internationales, ne parviennent pas à comprendre la capacité réelle de peser des petites États dans le cours de l’histoire de l’Europe.

Au-delà de cette vision hiérarchique, on peut constater dans les relations entre cet espace et la Russie un paradoxe important, qu’il faut souligner, et qui renvoie à ce que j’ai évoqué tout à l’heure, c’est-à-dire l’arrivée au pouvoir de forces favorables à une vision plus équilibrée, en tout cas à un dialogue avec la Russie. En effet, ces évolutions en pleine guerre en Ukraine, nous interrogent sur notre propre vision du rapport de cette Europe centrale et baltique à la Russie. En effet, on a eu un discours convenu, avant et surtout après le déclenchement de la guerre en Ukraine, en disant que pour nous, les États d’Europe centrale, qui sont issus du bloc communiste, qui ont subi toutes les avanies du communisme et de la domination soviétique, nous l’avaient bien dit, ils étaient conscients de la menace. Et nous, États d’Europe occidentale, nous sommes coupables d’avoir voulu souhaiter un dialogue avec la Russie. Il aurait fallu mieux les écouter, parce que ce bloc-là il est beaucoup plus réceptif au danger de l’impérialisme russe.

Or qu’est-ce qu’on constate après cinq ans de guerre ? On constate que la situation est loin de refléter cette vision manichéenne, puisque l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne actuelles ont des positions beaucoup plus dures vis-à-vis de la Russie que la Slovaquie, ou la Bulgarie, voire la Hongrie contemporaine. C’est-à-dire que l’idée qui a été véhiculée d’une Europe centrale qui serait forcément rétive à un dialogue avec la Russie du fait de l’héritage communiste, ne se vérifie pas dans la réalité des évolutions politiques, en tout cas qui sont contemporaines de la guerre.

J’en viens, au-delà de cette vision générale des élites russes vis-à-vis de cette région, à deux éléments principaux, les éléments qu’on peut retirer des déclarations de Vladimir Poutine concernant la guerre d’Ukraine dans son rapport avec les États voisins d’Europe centrale, et notamment de la Pologne.

Il y a un élément qui est revenu depuis le début de la guerre dans les prises de parole de Vladimir Poutine de manière insistante, même si ces derniers temps, il a un petit peu mis ça de côté, c’est l’idée que soi-disant, les dirigeants polonais notamment mais peut-être les autres, avaient en tête un partage de l’Ukraine. Donc Vladimir Poutine, évidemment, réactive l’idée du partage. Alors, c’est assez étonnant parce que, évidemment, l’idée du partage elle envoie à l’idée du partage de la Pologne, et on peut se dire qu’a priori les Polonais vont être assez peu sensibles à ce type de configuration géopolitique dont ils ont été les premiers victimes. Et pourtant, le président russe a, à de nombreuses reprises, estimé que les élites polonaises ne rêvaient que d’une chose, je vous le cite quasiment textuellement, c’est de récupérer la région de Lviv, voire au-delà, et donc là j’ai quelques citations à vous donner qui sont assez parlantes.

Le 19 décembre 2023, Vladimir Poutine dit ceci : « De nombreux habitants de l’ouest de l’Ukraine souhaitent que leur territoire soit rattaché à la Pologne, à la Roumanie ou à la Hongrie », et alors là vous allez voir, c’est très étonnant : « et seule la Russie peut garantir l’intégrité territoriale de l’État ukrainien ». C’est l’humour poutinien. Poutine a rappelé que l’Ukraine a obtenu l’ensemble de ses territoires après la Seconde Guerre mondiale. Joseph Staline lui avait cédé – c’est Poutine qui explique sa vision de l’histoire – des territoires polonais, notamment Lviv où vivaient 10 millions de personnes, pris une partie de la Roumanie et une autre à la Hongrie, « Il a tout cédé à l’Ukraine. Ce sont ces gens qui vivent là-bas. Beaucoup d’entre eux en tout cas, j’en suis certain, 100 %, veulent retourner dans leur patrie historique. Quant aux pays qui ont perdu ces territoires, ils ne rêvent que d’une chose, les récupérer ».

On voit que Poutine va plus loin, puisqu’il affirme que, soi-disant, les populations dans ces territoires, sans préciser trop lesquelles mais on imagine que c’est les minorités présentes, ne rêveraient que de rejoindre les pays voisins. Cet appel du pied, parce que ça donne cette impression-là, d’une forme de partage de l’Ukraine, évidemment n’a pas donné lieu à grande réaction autre que de rejet de la part des États voisins, même si on peut suspecter l’ancien dirigeant hongrois Orban d’avoir eu certaines pensées dans ce sens, en anticipant une évolution du conflit qui serait favorable à un détachement de la Transcarpatie ou du moins à un statut de très forte autonomie dans cette perspective. Ce qui est intéressant aussi c’est que les États voisins ont plutôt ignoré ces déclarations mais on a quand même trace, moi j’ai trouvé en tout cas une déclaration d’un responsable polonais qui confirmerait que cette vision de Poutine ne date pas d’hier.

Radoslaw Sikorski en octobre 2014, donc c’est le début de cette crise, avec l’annexion de la Crimée, etc., a déclaré que Poutine aurait « Dès 2008 proposé au Premier ministre de l’époque Donald Tusk [qui l’est redevenu depuis] de se partager l’Ukraine avec la Pologne ». On voit bien que ces déclarations valent ce qu’elles valent, déclarations a posteriori, six ans après, à une époque où ce n’était pas tellement le contexte, mais en tout cas on voit bien que ce thème revient de temps en temps à la fois dans les déclarations russes mais y compris dans d’éventuelles déclarations polonaises. Mais le président Poutine, et une partie des élites russes, continuent de scruter les déclarations polonaises pour tenter de confirmer cette vision implicite d’une forme d’impérialisme polonais vis-à-vis de ses voisins. Et là, pas plus tard qu’hier, j’ai noté que la presse russe s’est fait l’écho d’une déclaration du représentant du président polonais qui aurait utilisé, pour parler de l’Est de la Pologne, le thème de, en russe (…) : de « Petite Pologne orientale ». Évidemment, ça a aussitôt permis aux journalistes russes et aux commentateurs en Russie de dire « regardez, nous vous l’avions bien dit, cette désignation qui renvoie à l’appartenance du territoire ukrainien à la Pologne de l’entre-deux-guerres, c’est une expression de l’entre-deux-guerres, montre le véritable visage des élites polonaises quand il s’agit de la relation à l’Ukraine ». Cette déclaration polonaise, évidemment, a lieu dans un contexte très particulier des tensions actuelles sur la mémoire historique des relations difficiles entre Polonais et Ukrainiens, pendant notamment la Seconde Guerre mondiale. Et ce moment-là est intéressant parce qu’il est scruté évidemment à Moscou, qui compte évidemment sur la montée des contradictions polono-ukrainiennes pour, sinon détacher les deux pays, du moins freiner la coopération entre les deux dans le sens d’une opposition commune à la Russie.

Alors pour comprendre comment c’est vu à Moscou, au-delà des déclarations un petit peu à l’emporte-pièce, je vais m’attacher, et ce sera la fin de mon propos, à vous donner quelques éléments sur deux articles qui ont été publiés par Timofei Bordachev, qui est le directeur des programmes du Club Valdai, qui est vraiment le cœur de la conception des politiques extérieures du Kremlin, qui se veut lui-même quand on le lit, par exemple il a écrit récemment sur les relations entre la Russie et l’espace postsoviétique, il se présente comme pragmatique, il va dire « écoutez, il ne faut pas non plus en faire un plat du fait que les élections soient perdues ou gagnées dans tel ou tel état de l’espace postsoviétique par les pro ou les antirusses, tout cela ça va et ça vient, il ne faut pas sur-réagir, laissons ces pays faire un petit peu leur vie. Il ne faut pas trop sur-réagir et nous sommes des voisins». Néanmoins quand il parle de l’Europe centrale et de la Pologne ses propos sont beaucoup moins pragmatiques. Ou en tout cas ils présentent une vision tout à fait particulière des processus à l’œuvre.

Le premier article que je voudrais citer est intitulé « Où mène la course aux bases américaines ? ». Donc il tente une analyse de ce qu’il présente comme la volonté des élites d’Europe centrale d’attirer à tout prix des troupes américaines sur leur territoire. Et, pour Bordachev, il ne s’agit pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, d’une volonté de se protéger de l’impérialisme russe, ce serait pour les élites politiques de ces États la possibilité de garantir sur le moyen et long terme le maintien de leur pouvoir et de leur emprise sur les sociétés en question. Je cite : « Les autorités de ces pays ont lancé une offensive résolue exigeant que soit transféré sur leur territoire le maximum de ce que les États-Unis envisagent de retirer d’Allemagne. Les responsables politiques de Varsovie et de Vilnius réfléchissent-ils au risque que cela pourrait comporter pour leurs peuples ? Rien ne permet de le soupçonner, mais ils sont absolument convaincus que s’ils parviennent à mettre la main sur ne serait-ce qu’une partie de ces équipements, avant que Moscou et Washington ne définissent un nouveau modèle de coexistence en Europe, leurs successeurs auront ainsi assuré leur retraite paisible et leur maintien au pouvoir ». Donc, Bordachev, lui, tente d’évacuer l’élément… C’est assez intéressant parce qu’en fait il semble dire que s’il y a des nouvelles bases américaines dans ces États ce n’est pas parce que les États-Unis « veulent venir nous embêter, nous casser les pieds », c’est parce que c’est les élites locales qui en profitent pour maintenir leur pouvoir à long terme en s’appuyant sur la présence de bases militaires des États-Unis d’Amérique.

Ensuite, il concentre son analyse sur la Pologne en particulier dans un article tout récent qui est intitulé : « La Pologne est tombée dans le piège de sa propre russophobie ». Dans cet article, il développe certaines thèses communes au premier sur les bases américaines, mais il s’intéresse plus particulièrement à la relation russo-polonaise. Et là on retrouve résumée très largement une vision russe très commune en fait, au-delà de quelques éléments (…) personnels, de la relation avec l’État polonais. D’une part, Bordachev revient sur le contentieux historique. Il dit ceci : « Tout d’abord, la Russie est pour la Pologne une sorte de crainte, la cause de complexes d’une ampleur tout à fait inimaginable, et l’objet d’une jalousie incroyable. Dans un premier temps, Moscou a privé Varsovie de toutes chances de devenir le leader du monde slave ». Vous voyez que là on revient au panslavisme etc. « Puis a tout simplement mis fin dans un certain temps à l’existence même de l’État polonais ». On ne va pas contredire sur ce point. « C’est précisément cette opposition à la Russie qui a forgé l’identité polonaise moderne, ne laissons à l’ennemi politique aucune chance d’envisager le monde autrement que sous l’angle de la lutte contre son grand voisin de l’Est ». Et c’est là sa thèse principale, c’est de dire en substance que le problème des élites polonaises ne serait pas finalement tant ce contentieux historique véritable (il reconnaît les partages, etc.), mais le fait d’avoir concentré pratiquement l’essentiel de la politique extérieure polonaise sur le seul point de la lutte contre Moscou. Et il poursuit en disant : « La situation dans laquelle se trouve actuellement la Pologne illustre parfaitement qu’un pays qui connaît un succès économique tout à fait honorable peut facilement se retrouver dans une impasse en matière de politique étrangère, simplement en raison de l’étroitesse de sa vision en la matière ». Il dit : « La conscience nationale polonaise, qui n’est pourtant pas celle de la plus petite nation européenne, dans cette conscience nationale il n’y a de place pour rien d’autre qu’une seule idée politique étrangère : l’opposition à la Russie ». Et il estime que ça explique essentiellement la politique polonaise vis-à-vis de l’Ukraine, que cette politique de la Pologne vis-à-vis de l’Ukraine doit être comprise uniquement sous le prisme de la lutte vis-à-vis de Moscou, et que la phase actuelle illustrerait l’impasse de cette vision strictement centrée sur l’opposition à la Russie.

Dans cette perspective d’un accroissement très fort, en tout cas du contentieux mémoriel, pour l’instant, entre les élites ukrainiennes et polonaises, c’est évidemment observé à Moscou avec intérêt, et d’une certaine façon le pouvoir russe peut estimer que si officiellement il lutte contre le nationalisme ukrainien à travers sa guerre, l’affirmation toujours plus avancée d’une forme de nationalisme ukrainien, en tout cas perçue comme telle par la Pologne, sert tout à fait ses intérêts. C’est ce qu’affirme un politologue, Zachary Paikin, dans un article récent aux États-Unis, intitulé : « Dans son propre intérêt, l’Ukraine ne doit pas réhabiliter les collaborateurs nazis ». Il affirme ceci, qui est intéressant, il dit : « Plus la guerre avec la Russie se prolonge, plus l’avenir européen de l’Ukraine s’éloigne. Cela ne tient pas seulement au fait que la reconstruction économique deviendra plus difficile, que les perspectives démographiques du pays se détérioreront, ce qui est parfois avancé, que les réfugiés auront de moins en moins de chances de rentrer chez eux. C’est aussi parce que le remplacement du nationalisme civique par le nationalisme ethnolinguistique met Kiev en conflit direct avec les normes européennes en matière de droit des minorités ».

Cette analyse vaut ce qu’elle vaut, évidemment on rejoint une vision russe en estimant que la montée des contradictions nationales entre l’Ukraine et ses voisins d’Europe centrale va permettre in fine d’empêcher l’intégration de l’Ukraine dans l’UE, et donc d’empêcher le seul issu un tant soit peu positif, du point de vue ukrainien, à l’issue du conflit, puisqu’on sait bien qu’une partie de ce qui est présenté comme la fin du conflit dans les conditions actuelles, à l’heure actuelle, on peut parler de gel ou de ce qu’on veut, du fait que la ligne de front reste là où elle est, et variable, donc que les territoires soient de facto tenus par les Russes, mais qu’en compensation l’Ukraine rejoint la famille européenne et bénéficie de tous les avantages inhérents. Et là on a un élément intéressant, qui remet en cause une grande partie du discours actuel dans les médias européens, notamment c’est d’estimer que le temps ne joue plus en faveur de la Russie. Alors ça peut, peut-être, être réel, je ne sais pas, économique, militaire, etc., les (…) butent sur cette question, mais d’un point de vue du durcissement des relations entre la Pologne, la Hongrie, la Bulgarie, la Slovaquie et l’Ukraine, les processus actuels sembleraient indiquer le contraire. Et de ce point de vue, les propos, qui semblent assez caricaturaux, de Vladimir Poutine, sans aller jusqu’au partage pour Pologne, renvoient à une forme de vision géopolitique, une forme d’alliance des contraires où finalement les nationalistes, ce qui est perçu comme les nationalistes polonais, finiraient par devenir des alliés de facto de l’impérialisme russe pour bloquer l’Ukraine dans son chemin vers l’UE.

Oxana MELNYCHUK, Historienne, politologue ukrainienne, CEO de la plateforme d’analyse de la communication stratégique « Unis pour l’Ukraine », autrice du livre Ukraine, Kyiv, l’autre berceau de l’Europe (Dauphin éd., 2026), « Les relations entre l’Ukraine et la Pologne, une crise à résoudre ensemble »

Merci beaucoup, merci de m’avoir invité pour porter la parole ukrainienne. Merci beaucoup cher monsieur le prof. [David Teurtrie], vous avez fait une parfaite introduction de mon intervention.

Introduction : le pilier oriental de la résilience européenne

Mesdames, messieurs, chers collègues, pour comprendre la situation de l’Europe de l’Est, il faut parfois regarder au-delà des alliances d’aujourd’hui. Au fil des siècles, les relations entre l’Ukraine et la Pologne ont traversé, comme vous le savez bien, des périodes très sombres, marquées par des tensions géopolitiques profondes. Aujourd’hui, la sécurité de l’ensemble de l’Europe, y compris celle de la France, dépend de la stabilité de son flanc oriental.

Si le noyau historique de l’intégration et de la réconciliation européennes fut l’ « axe franco-allemand », la colonne vertébrale sécuritaire de l’Europe de l’Est doit désormais reposer sur une alliance stratégique indéfectible – c’est dommage que ce professeur soit parti parce que je vais un peu déconstruire les mythes qu’il a cité, mais bon – entre la Pologne et l’Ukraine. Cette nécessité absolue fait directement écho à la vision visionnaire de Zbigniew Brzezinski, qui a été déjà cité aujourd’hui, avec son fameux livre Le Grand échiquier[117]. Il affirmait déjà que la sécurité du continent ne sera totale que si l’axe Paris-Varsovie intégrait Kiev. Je le cite :

« C’est par la France, la Pologne et l’Ukraine que l’Europe peut devenir géopolitiquement résiliente. Une fois que la France et la Pologne auront consolidé une alliance stratégique avec l’Ukraine, celle-ci cessera d’être une zone-tampon ». Parce que je déteste cette impression. Je ne veux pas être une zone-tampon. Je suis ukrainienne, et mon pays s’appelle l’Ukraine, et c’est un pays, pas une zone-tampon : « Celle-ci sera d’être une zone-tampon grise pour déligner le pilier oriental d’une architecture de sécurité européenne indivisible ».

En brisant cette alliance aujourd’hui pour des clés politiques, c’est toute cette architecture que l’on fragilise. N’oublions pas qui instrumentalise les pages les plus sombres des relations ukrainiennes-polonaises. N’oublions pas que Moscou applique la règle d’or de la subversion : diviser le flanc oriental de l’Europe pour créer une rupture et empêcher l’émergence d’un bloc Varsovie-Kiev qui scellerait définitivement la fin des ambitions impérialistes russes.

Comment ce piège mémoriel et politique s’est-il déployé en Ukraine et en Pologne ? Quelles en sont les conséquences pour notre sécurité commune ? Et comment s’en sortir surtout ? C’est sur cette question que nous devons tous poser les questions et y chercher ensemble les réponses.

Parlons d’abord du contexte

Les véritables batailles historique se déploient aujourd’hui autour du conflit récent entre le président Nawrocki et le président Zelensky – vous l’avez déjà mentionné, je ne vais pas répéter. Nawrocki était vexé et mécontent que Zelensky a signé un ordre pour donner le nom d’UPA (l’Armée ukrainienne insurrectionnelle, qui est considérée par les Ukrainiens comme l’armée de la résistance contre l’occupation allemande et soviétique) à l’une des unités des forces spéciales d’assaut de l’Armée ukrainienne actuelle. Pour nous, l’UPA c’est la même chose que l’armée libre de la France libre de Charles de Gaulle. Donc le président Nawrocki était vexé.

À ce fait, et pour surmonter la crise actuelle, nous devons d’abord comprendre les divergences de mémoires. Attention : pour les Ukrainiens, l’armée insurrectionnelle ukrainienne (l’UPA) et les personnalités telles que Roman Shukhevych, Andriy Melnyk, Stepan Bandera, incarnent avant tout le phénomène d’une résistance acharnée et antitotalitaire contre l’Empire soviétique – ce même empire qui aujourd’hui encore cherche à détruire notre souveraineté. Si vous voulez voir un « bandériste » en chair et en os, c’est moi ! Donc résister aux occupants et résister à l’oppression, ce n’est pas être nationaliste et bandériste, c’est être résistant. Je vous conseille vivement, si vous n’avez pas regardé le film sur Charles de Gaulle[118] : regardez-le. J’ai pleuré tout le film parce que je me suis senti comme Charles de Gaulle, exactement. Dans ce film, Charles de Gaulle incarne tout ce que l’Ukraine ressent aujourd’hui.

Par rapport à tous ces reproches et toutes ces accusations, de nationalisme, néo-nazi, etc., je déconstruis d’ailleurs tous ces mythes imposés sur le soi-disant nazisme dans mon livre[119], et dans mes articles sur le site « Unis pour l’Ukraine »[120]. Vous pouvez vous procurer tout cela tout à l’heure. Pour la Pologne, l’armée de l’intérieur (Armia Krajowa) est le symbole de la défense héroïque du souverainisme polonais. Et jamais les Ukrainiens n’ont traité cette armée comme les nazis, comme les nationalistes, fascistes, etc. Donc tenter de mesurer ces panthéons nationaux complexes au moyen d’une condamnation unilatérale – ce que j’ai entendu d’ailleurs aujourd’hui – est une impasse qui mène au revanchisme et non à la compréhension.

Pourtant, la voie de la maturité politique a déjà été tracée. En 2005, j’étais moi-même conseillère du ministre de la Culture ukrainien, chargée par mon ministère de la réconciliation avec la Pologne. Donc j’ai vécu la réconciliation moi-même. J’ai fait tous les petits villages à côté, et sur le territoire polonais et sur le territoire ukrainien, j’ai passé cette réconciliation, je lisais les textes qui étaient envoyés et par le ministre de la Culture et par le président Viktor Louchtchenko. Donc c’était le programme de réconciliation, sous la tutelle du président ukrainien Louchtchenko et du président polonais Lech Kaczynski. Comme je vous l’ai dit, j’ai participé à plusieurs cérémonies du programme de réconciliation.

Il y a vingt ans, en mai 2006, dans le village de Pawlokoma, je rappelle qu’il s’agit du village ukrainien en Pologne près de Pchemychel dans lequel en mars 1945 sur le cimetière local, 366 Ukrainiens ont été fusillés par les forces de défense polonaises locales, et par le détachement de l’ancien lieutenant de l’AK, Józef Biss (« Waclaw »), les présidents Viktor Louchtchenko et Lech Kaczynski ont démontré une immense hauteur morale, léguant aux intellectuels et aux politiciens un répertoire clair.

Le président ukrainien Louchtchenko avait alors prononcé des mots qui résonnent comme le manifeste de notre réflexion actuelle : « Nous ne pouvons pas changer l’histoire, mais nous pouvons changer notre attitude face à elle. La meilleure façon d’honorer la mémoire des victimes du passé est de construire un avenir dans lequel de telles tragédies seront impossibles. Notre chemin est celui du pardon rituel et de la réconciliation chrétienne ». À l’époque, le grand ami de l’Ukraine, le Président polonais Lech Kaczynski, laissait un testament direct aux dirigeants actuels : « Nous ne pouvons pas réécrire le passé, dit-il, et nous ne devons pas l’oublier. Mais nous ne pouvons pas permettre aux ombres du passé d’assombrir notre présent et de détruire notre avenir ». La formule « Nous pardonnons et demandons pardon » n’est pas un vain mot. C’est le seul fondement sur lequel les Ukrainiens et les Polonais peuvent bâtir une maison européenne commune.

Cette formule du pardon rituel, je rappelle qu’elle était initiée dès 1965 par les évêques polonais envers les Allemands, a été scellée à plusieurs reprises au plus haut niveau de nos États :

  • Déjà en 1997, Leonid Koutchma et Aleksander Kwasniewski signent une « Déclaration sur la réconciliation », et en 2003, pour le 60ème anniversaire de la tragédie de Volhynie, expriment un regret conjoint pour toutes les victimes innocentes.
  • Viktor Louchtchenko et Lech Kaczynski (2006) : à Pawlokoma, ils inaugurent ensemble un mémorial dédié aux Ukrainiens tués, érigeant le pardon mutuel en boussole politique.
  • Petro Porochenko et Andrzej Duda (2016) réaffirment que les différends historiques ne doivent jamais diviser nos nations face à l’agression russe contemporaine.

Mais malgré tout ce chemin parcouru, nous nous sommes retrouvés devant cette grave crise entre nos deux pays[121].

Le premier à s’être réjoui de cette crise est Dimitri Medvedev, Vice-président du Conseil de sécurité de Russie. Il a publié un message de félicitations (rédigé directement en polonais) pour soutenir l’extrême-droite polonaise et attiser la haine entre les deux nations, allant jusqu’à proposer de remplacer la médaille de Zelensky par une croix hitlérienne.

Rappelons que Medvedev était président de la Russie lors de la catastrophe aérienne de Smolensk en 2010, qui a coûté la vie au président polonais Lech Kaczyński et à toute l’élite politique antirusse de l’époque. Le président polonais Lech Kaczyński, lors de son voyage historique à Tbilissi (Géorgie) en 2008 alors que les chars russes menaçaient la capitale géorgienne, a prononcé cette phrase prophétique qui résonne encore aujourd’hui : « Aujourd’hui la Géorgie, demain l’Ukraine, après-demain les pays baltes, et ensuite, peut-être, viendra le tour de mon pays, la Pologne ». Seize ans plus tard, la Russie refuse toujours de restituer les débris de l’avion à la Pologne, alimentant les soupçons de l’utilisation d’une bombe thermique pour éliminer Kaczyński, qui était l’ennemi juré de Poutine.

Pour ne pas rentrer dans une polémique émotionnelle de ressentiment d’injustice envers l’Ukraine, je préfère opérer avec les catégories froides et objectives du droit international contemporain sous un prisme des défis géopolitiques. En effet, plus ce scandale se développe, plus il devient évident que toute cette communication vise à freiner l’intégration de l’Ukraine au sein de l’Union européenne (UE).  Qui se cache derrière tout cela ? Quels sont les motifs de ces forces ? Quelles sont leurs attentes ? Et comment sortir la tête haute de cette situation ? C’est à toutes ces questions que nous devons répondre ensemble !

Il est crucial de rappeler que le droit international pénal contemporain ainsi que le Statut de la Cour pénale internationale de La Haye reposent sur les principes du procès de Nuremberg. Ce sont donc précisément ces principes qui deviendront notre fil d’Ariane pour trouver une issue digne et neutraliser les menaces pesant sur la nouvelle architecture de sécurité européenne ; une architecture que nous construisons en ce moment même, en tirant les leçons de la guerre mondialisée déclenchée en 2022 par le régime poutinien de la Fédération de Russie contre l’Ukraine, l’OTAN et l’UE.

Rappelons également que c’est précisément par des ressentiments historiques, des intentions de réviser l’histoire et de redessiner les frontières internationalement reconnues que la guerre contre l’Ukraine a commencé. Il est d’ailleurs intéressant d’observer que ces mêmes facteurs sont caractéristiques des partis d’extrême-droite et des eurosceptiques qui lèvent la tête en Europe aujourd’hui. Refusons-nous de suivre aveuglément les tendances et rappelons-nous que notre civilisation possède un brillant héritage intellectuel. Je voudrais rappeler ici les paroles de philosophe, théologien et scientifique persan du XIe siècle Ibn Miskawayh : « L’amour véritable découle de la partie rationnelle et sage de l’âme, tandis que la colère est une réaction impulsive liée aux bas instincts et à l’ignorance ». Choisissons la sagesse de l’amour pour répondre au défi particulièrement difficile pour l’Europe : la crise polono-ukrainienne.

Regardons la réalité en face et reconnaissons que nous vivons aujourd’hui le choc de souverainetés et le piège de la géographie

L’Europe de l’Est entre aujourd’hui dans une phase de recomposition où les anciens rôles s’effacent sans que les nouveaux soient stabilisés. Derrière la nervosité des débats mémoriels se cache une question fondamentale : qui définira l’ordre géopolitique dans l’espace de l’Intermarium (Międzymorze), entre la Baltique et la mer Noire ?

Comme le souligne fort justement l’analyste polonais Marek Budzisz, les hommes politiques des deux côtés sont devenus les otages des humeurs et des ressentiments populaires qu’ils ont parfois eux-mêmes alimentés. La crise actuelle n’est pas un accident, elle est le produit d’erreurs accumulées par Varsovie et par Kyiv. Examinons ces erreurs !

Du côté ukrainien : la population ukrainienne vit actuellement une profonde émancipation psychologique, un processus qui suscite parfois des dissonances ou des conflits de perception. Le basculement des perceptions s’est opéré à travers plusieurs crises :

  1. La tragédie de Przewodów: lorsqu’un missile est tombé en territoire polonais, causant la mort de civils, Varsovie et Washington ont évoqué un missile d’interception S-300 ukrainien face à une attaque russe massive. L’Ukraine ne le reconnais pas et nous avons nos raisons. Ce déni persistant de Kyiv a été perçu à Varsovie comme un manque de délicatesse politique, voire, sous la plume de commentateurs comme Zbigniew Parafianowicz, comme une tentative d’entraîner l’OTAN dans un conflit direct. Mon objectif ici est de ne pas juger cette situation, je constate juste les perceptions.
  • La crise des céréales et des transports : l’Ukraine cherchait désespérément des voies d’exportation, vu les conséquences de l’agression et de l’occupation russes, mais la Pologne a vu ses marchés déstabilisés et ses transporteurs concurrencés. La solidarité stratégique s’est ici heurtée de plein fouet à la réalité économique.
  • La rupture diplomatique : Le discours de Volodymyr Zelensky à l’ONU, et les paroles d’Andrzej Duda ont provoqué « les tensions regrettables », selon Catherine Colonna, la ministre française des Affaires étrangères.

Ce comportement traduit une transformation profonde de la conscience ukrainienne. Avant 2022, la Pologne était la porte de l’Ukraine vers l’ Occident, son avocat indispensable auprès de l’UE et de l’OTAN. Mais avec la guerre totale, Kyiv est devenue un partenaire direct de Washington, Londres, Paris, Berlin et Bruxelles. La Pologne a cessé d’être perçue comme un intermédiaire obligatoire.

L’Ukraine n’est plus un demandeur passif ; elle est un acteur militaire majeur doté de la plus grande expérience de combat en Europe et d’une industrie de défense autonome. Cette nouvelle subjectivité politique rejette toute posture de « partenaire junior ». Quand Varsovie dicte ses conditions mémorielles, Kyiv répond : « Nous nous battons, nous mourons, nous contenons la Russie, vous ne nous dicterez pas notre panthéon ». Ce qui est souveraineté pour les uns devient une offense pour les autres. Pour une analyse approfondie de cette question, nous vous renvoyons à l’article publié dans les colonnes du principal média en ligne, Ukrainska Pravda, intitulé : « L’Ukraine scandaleusement indépendante. Où se cache la véritable cause du différend entre Varsovie et Kyiv ? »[122].

Du côté polonais : un leadership entravé par les luttes internes

La Pologne porte également une lourde responsabilité. Le président polonais a politiquement exacerbé les tensions – notamment autour de la polémique symbolique du retrait de l’Ordre de l’Aigle Blanc par Karol Nawrocki, auquel Kyiv a répondu par une restitution des décorations, dans une pure logique d’escalade. De son côté, le gouvernement de Donald Tusk, après près de trois ans, n’a pas réussi à bâtir un cadre stratégique pour s’extraire de la politique de réaction immédiate. Profondément divisée au niveau interne, la classe politique polonaise instrumentalise la question ukrainienne. La peur de l’opposition paralyse le gouvernement, l’empêchant de prendre des décisions audacieuses. L’exemple de la mission de maintien de la paix ou du bouclier aérien est révélateur : par crainte des critiques intérieures, le Premier ministre a opposé un « non » catégorique à des initiatives de coopération régionales (qui auraient pu impliquer les pays baltes), avant que Varsovie ne s’indigne, paradoxalement, de ne pas être incluse dans la « coalition des résolus ». Le fait que le ministre Radosław Sikorski doive réclamer dans la presse allemandel’inclusion de la Pologne dans le format « E3 + Ukraine », ou que Donald Tusk déclare que Varsovie ne se sentira pas liée par des décisions de sécurité prises sans elle, montre une perte d’initiative. Une puissance régionale ne réclame pas une place à la table : elle dresse la table.

Le piège de la géographie

Kyiv ne pense pas à contourner Varsovie sous prétexte que les grandes décisions se prennent ailleurs. Kyiv tout simplement n’a pas de temps à perdre car sur la balance est l’existence même de l’Ukraine. Mais la géographie est immuable : la Pologne demeure le principal corridor terrestre vers l’Occident, le hub logistique et militaire indispensable de l’OTAN, et le flanc arrière de l’Ukraine. Elle dispose d’immenses leviers de pression économiques, migratoires et douaniers.

De la même manière, la Pologne ne peut effacer le fait que sa propre sécurité repose aujourd’hui sur le sacrifice de l’armée ukrainienne. Varsovie doit accepter que l’Ukraine a changé de statut.

L’ancienne idée romantique de l’Intermarium – où la Pologne était le centre naturel et l’Ukraine le cadet stratégique – est morte. Si Kyiv mise tout sur un axe post-américain en se tournant vers l’Europe occidentale (Paris, Berlin, Londres), elle n’oublie pas que la tentation du Business as usual avec Moscou pourrait renaître dès que la menace semblera contenue. Donc l’activation de l’idée de l’Intermarium reste toujours d’actualité.

À son tour, Varsovie commet peut-être l’erreur de se focaliser excessivement sur le seul parapluie américain de l’administration Trump, tout en se privant d’un accélérateur technologique et militaire unique : l’expertise ukrainienne en matière de guerre des drones, de guerre électronique (Guerre électronique / РЕБ) et de logistique sous le feu.

Le constat est donc cruel pour les deux pays : la Pologne donne l’illusion de la faiblesse par ses divisions internes, et l’Ukraine risque d’effrayer ses voisins par sa subjectivité militaire. Nous sommes entrés ainsi dans la période de changements des certitudes. Sans l’Ukraine, la Pologne redevient une simple marche frontière anxieuse face au monde russe. Sans la Pologne, l’Ukraine perd son ancrage régional le plus sûr. Ainsi, face à ces menaces existentielles, nous sommes condamnés à trouver une solution juste et sage, faute de quoi nous perdrons à la fois la Pologne et l’Ukraine.

Conclusion : pour une Commission Indépendante de Vérité et de Réconciliation

L’histoire de l’Europe de l’Est punit toujours ceux qui confondent l’émotion et la stratégie. Le nouvel Intermarium ne peut plus être un monologue polonais ; il doit être une construction froide, pragmatique, parfois inconfortable, mais vitale.

Pour désamorcer ce conflit politique et mémoriel, il est indispensable de revenir aux catégories froides et rigoureuses du droit international contemporain. Le Tribunal militaire international de Nuremberg a défini de manière stricte le nazisme comme le national-socialisme allemand : une idéologie criminelle d’agression militaire, structurellement liée à des atrocités de masse. Or, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) n’était en aucun cas une composante du parti national-socialiste allemand, et le verdict de Nuremberg n’a jamais attribué une telle qualification à cette armée de résistance. Dès lors, sur le plan du droit purement international, toute assimilation de l’UPA au nazisme relève de la diffamation et de la manipulation sémantique[123].

Cependant, au-delà de la stricte qualification juridique des structures, l’histoire de cette période charrie des traumatismes profonds et des exactions mémorielles qui ne peuvent être ni niés, ni instrumentalisés à des fins politiques contemporaines. Pour trouver une issue digne à ce différend qui oppose Varsovie et Kyiv, il convient de s’inspirer des réflexions du magistrat et philosophe français Antoine Garapon dans son ouvrage Des crimes qu’on ne peut ni punir ni pardonner[124], en constatent que face aux drames de l’histoire, la justice pénale classique est parfois insuffisante. Il est nécessaire de déployer une justice réparative et transitionnelle pour panser des plaies que le temps seul ne peut guérir. Seul un travail conjoint, dépouillé des ressentiments et des accusations infondées de nazisme, permettra de rendre justice aux victimes de part et d’autre, tout en préservant l’architecture de sécurité européenne que nous construisons ensemble aujourd’hui.

Pour sortir de cette impasse mémorielle qui paralyse notre avenir, je proposerais aujourd’hui la création d’un projet de « Commission Indépendante de Vérité et de Réconciliation » (Pologne-Ukraine) sous tutelle internationale, en présence de tiers neutres – les spécialistes du droit international, garants de la loyauté de la démarche, et les historiens, porteurs rigoureux des faits. Avec un double objectif (Faits et Droit) : Il s’agit d’une part de mettre en lumière les faits à travers une vérité historique partagée et incontestable, et d’autre part de donner une qualification juridique rigoureuse pour nommer le passé avec les mots du droit, offrant ainsi un indispensable « closure effect » (effet de clôture mémorielle). Élucider le passé pour libérer l’avenir.

Mesdames, Messieurs, ne laissons pas les ombres du passé détruire le pilier de notre sécurité future. Choisissons la vérité et le droit pour offrir à l’Ukraine et à la Pologne le chemin d’une mémoire apaisée et d’un destin partagé.

ANNEXE

L’honnêteté scientifique nous impose aussi de reconnaître l’apport des historiens polonais objectifs qui ont exploré les tragédies de la région de Chelm et du San (notamment à Sahryn et Pavlokoma). Malgré leur discours souvent rigide, des chercheurs de premier plan ont reconnu les actions du maquis polonais contre les civils ukrainiens comme des crimes de guerre ou des nettoyages ethniques, s’appuyant sur des archives croisées :

– Le prof. Grzegorz Motyka : dans ses ouvrages majeurs, il qualifie l’attaque de Sahryn du 10 mars 1944 par l’AK et les Bataliony Chłopskie d’« action de représailles préventive » ayant dégénéré en crime de guerre contre des centaines de paysans désarmés. Il qualifie de même le massacre de 366 Ukrainiens à Pavlokoma en 1945 par l’unité de Józef Biss de crime de guerre.

– Le prof. Ryszard Torzecki : dès les années 1980-1990, il brise les tabous sur la violence systémique et le terrorisme mené par des éléments de l’AK dans la région de Chelm, dénonçant les dérives du chauvinisme.

– Le prof. Andrzej Leszek Sowa : il démontre que l’opération « Chelm » au printemps 1944 s’apparentait à une volonté délibérée d’extermination et d’expulsion des populations civiles ukrainiennes.

Le prof. Igor Hałagida (Université de Gdansk) : grâce à un travail de recherche unique, il a identifié et vérifié nominativement 606 victimes à Sahryn, prouvant que la majorité absolue était composée de femmes, d’enfants et de vieillards.

Ces historiens s’appuient sur un croisement rigoureux des sources : le Wojskowe Biuro Historyczne (Varsovie), les archives de l’IPN (contenant les procédures pour crimes de guerre), mais aussi les archives ukrainiennes de Kyiv (les rapports des services de sécurité de l’OUN accessibles notamment sur le portail avr.org.ua) et les témoignages oraux de survivants. La science académique polonaise elle-même démontre ainsi que la tragédie n’était pas unilatérale.

Prof. Mateusz PISKORSKI (à distance), École supérieure de sciences juridiques et d’administration, ancien député de la Diète de Pologne (2005-2007), fondateur du parti Zmiana et cofondateur du European Center of Geopolitical Analysis (ECAG), « The Eastward Enlargement of NATO and the EU, and Polish Policy : Doctrinal Aspects » (en anglais)

Thank you very much for the opportunity to speak at the conference, and forgive me for my lack of knowledge of French, so unfortunately, I have to speak English here.

Nevertheless, I would like just to make some short remarks about the topics you have thoroughly discussed during the conference, concerning, first and foremost, the lack of methodology to trace the real factors which are shaping Polish eastern policy, or Polish foreign policy as such, beginning with one very short remark about the lack of discussion of geopolitical choice of my country, since the very beginning, since the 90s, I think the year 1999, and the debate, or to be more precise, the lack of debate, before our accession to NATO. In several other countries you had referendums, you had public debates or debates of experts before making such a strategic decision.

In Poland, just to remind the facts, in 1999 we had practically no public debate, in the mainstream media at least, when it comes to the reasonability of joining NATO at that time. And in the Polish parliament, which has 460 MPs, we had […] certain dogmatism of Polish foreign policy, and the lack of discussions when it comes to strategic choices. The same goes for the lack of discussion when it comes to the eastern enlargement of NATO and eastern enlargement of the European Union (EU) as well. If you look at the content of mainstream media or at the position of mainstream politicians, I mean those represented in the parliament, with a few exceptions of course, you can notice undoubtedly that there is no one who asks the question about the geopolitical consequences of eastern NATO or EU enlargement. Even after the war broke in Ukraine in 2022, we hadn’t that discussion. We hadn’t that discussion actually about the reasons of the war as such, about the dimension of eastern expansion of NATO or EU, about the consequences of the lack of debate about possible risks, concerning Ukraine, and not only Ukraine actually. If you talk about the eastern dimension of Polish foreign policy, you have to remind also our policy towards Belarus, another of our neighbors in the east. Then our eastern policy towards Caucasus countries like first and foremost Georgia, at a certain time, let’s say there was certain sympathies of former Polish president Lech Kaczyński, particularly in 2008 during the war in Georgia, the Russo-Georgian war. And if you look at this lack of debate, you can also imagine that there is like a scholar debate about all those issues : basically, there’s no scholar literature, or almost no scholar literature, analyzing the roots of Polish eastern policy. Well, we might mention just a few authors like Andrzej Turkowski who had made some research on the motives and main factors shaping Polish foreign policy, particularly in its eastern dimension.

If we would try to pose some questions, because what I’m going to do now is just to pose some questions and make short remarks, because of the lack of existing knowledge and the lack of sources as well when it comes to main factors shaping Polish eastern policy, we would have to divide the factors of influence to, let’s say, four groups, four basic groups.

The first ones are external factors, which means that Poland, as I guess every central European country after 1989, has some structures of dependence from different centers of power. Of course, basically Western centers of power, mainly the United States in the case of Poland. We have no direct sources or direct knowledge as scholars to analyze those structures, those structures of dependence. I personally have some experience as a former member of parliament, but those are just impressions I could have, and no real sources about these structures of dependence are available. So, for a scholar trying to find out the real factors shaping Polish foreign policy, it is still quite hard to find those dependencies, those influences, which are, of course, as we might suppose, not open, or public influences, but rather influences shaping our policy and our political class since several years. By the way, Prof. Bruno Drweski has analyzed the historical elements of all those dependencies in his magnificent book about Solidaritymovement [Solidarnosć], and several connections between Solidaritymovement and various Western institutions trying to influence Solidarity as such, also by creating financial or personal dependencies. So this is a thing which has to be thoroughly studied, in the future perhaps, because the lack of the sources comes out from the fact that we don’t have the data about the activities of several intelligence structures and so on, who got their influence over the Solidarity activists at that time and in the future, in contemporary Poland, their influence over people who are shaping and who are responsible for our Eastern policy and for our foreign policy as such. So, this is an external factor, I’d say.

To say the least, we might give just one example of one of the very well-known examples of Polish Eastern policy. We might talk about the so-called Eastern Partnership Program, which was drafted – I just wanted to remind that – by the then and now minister of Foreign Affairs of Poland, Radosław Sikorski, together with his Swedish counterpart, Karl Bildt. But from the very beginning, the idea of Eastern Partnership, promoted by Poland, Sweden and some other countries in our region, was an idea highly supported by the United States and by the administration of the United States, and quite controversial in other EU countries. To say the least, if we look at the opinions voiced by experts but also politicians in Germany and France when it comes to the idea of Eastern Partnership, well, they were quite skeptical, or at least there were some debates about the reasonability of shaping, drafting such a project as Eastern Partnership Program, which actually from the very beginning might have been treated as a project directed against Russia, or excluding Russia from the Eastern dimension of EU policy. This is one of the examples.

And of course, we know the, let’s say, deep personal ties, including very personal ties, of Mr. Sikorski with at least some parts of US establishment, let’s say at least the democrat part of the establishment. Then, we knew about the influences of Zbigniew Brzezinski. I have heard that Zbigniew Brzezinski has been mentioned several times by the former speakers at this conference, so of course Zbigniew Brzezinski and his impact on Polish politics, his impact regardless the fact that he was an American expert, an American advisor of American presidents, nevertheless he had a huge influence over the way of thinking in Poland as well. These are just two basic examples of those external structures of dependence or of influence, if you like, over Polish foreign policy.

There are also internal factors as well, of course. Since the very beginning, since the beginning of the 90s, we might say, we can talk about a deeply rooted Russian factor in all debates about Polish security and defense, and Polish foreign policy. So, Russia became the main actor even in the times of Yeltsin. Of course, it was more and more exaggerated, more and more important after 2000, after Putin came to power. But nevertheless, from the very beginning, Russia was perceived as a main threat to our, not only security, but one might say even for our independence. So, this is an internal factor of Russia as a main factor, main actor, main subject of all political discussions in our country.

The internal factor being Russia is strictly connected to the historical factor. I would call that historical factor. Of course, this is first and foremost, the influence of some ideas, of some doctrines, of some political doctrines, which were quite influential in Poland’s history. First one could be called Jagiellonian doctrine, which means the doctrine of the second of the Polish dynasties who created the common state of Lithuania and Poland. But nevertheless, Lithuania was actually a territory which was Russian-speaking and Orthodox, of course, this was not Lithuania in the contemporary meaning of the country and of the ethnicity of Lithuanian. So, the idea that Poland is an important player in Eastern Europe, in Orthodox, and let’s say in the Eastern Slavic part of Europe, comes from those times. And we still talk, as some scholars do in Poland, about the phantom pains of our history, of this Jagiellonian period of Polish history. Phantom pains mean that in contemporary Polish politics you have a certain feeling of, let’s say, importance of post-Soviet countries. Post-Soviet countries are perceived, at least by some parts of our political elites, as the part of our responsibility, area of our geopolitical, political responsibility. So, it’s more or less a stereotype that we are an important player there, that we have to “civilize” (there’s also such a stereotype in Polish politics) and to “bring democracy”, to become a model country for all other countries on the post-Soviet area.

This is deeply historically rooted, of course, but the idea and the doctrine of neoprometheism [neo-prometeizm] has been already mentioned today, and I would just like to show that the main designers, let’s say, of Polish Eastern policy even nowadays, like Paweł Kowal, particularly when it comes to our relations with Ukraine, are very deeply inspired by the idea of prometheism. Prometheism was crafted and created by the military intelligence of pre-war Poland in the 1920s, to confront the Soviet Union at that time, of course, but it has been reworked, it has been rewritten in contemporary Poland, and it is still a source of inspiration for several Polish decision-makers.

To be honest, the Polish knowledge, or I would even say lack of knowledge of the post-Soviet area, was very clearly and perfectly depicted by the case of Wojciech Kononczuk, the head of the state-run Center for Eastern Studies. This is a think tank which is coordinated by the Polish prime minister. Just a few weeks ago, Kononczuk told that we still use, for our expertise, the methodology of pre-war Polish Sovietology to analyze contemporary Russia. So, what he told actually is that even Polish think tanks working for the Polish government, for the Polish authorities, are still deeply rooted in stereotypes from pre-war Poland. That actually tells us by the way very much about the lack of expertise in Poland when it comes to Russia, when it comes to the whole post-Soviet area. In my personal view, in my personal opinion, I don’t know if you would agree with me, but anyway, one of the very few Polish authors who had some authority when it comes to research of Russia, at least of Russian philosophy, Russian ideology, Russian ideas, as such, was Prof. Andrzej Walicki, who definitely was one of the very few authors translated into several languages and very well-known scholars all around the world. If you look at the contemporary Polish authors, there are very few exceptions. You practically won’t meet anyone who is quoted, who is a kind of authoritative source about Russia and the post-Soviet area. So, we are not experts, actually. Although we tend to, at least our political class, ruling class, tends to present Poland as an expert for the rest of Europe, for all other European countries, claiming that we know the Russians very well because of our history and so on, but from an objective scholar point of view, it’s not true actually. So, this is another factor.

I have also heard some of the speakers of the conference mentioning Jerzy Giedroyc, quite close to Paris because, as we all know, he published his Kultura magazine in Paris (Maisons-Laffitte). Nevertheless, if you look at the late works of Jerzy Giedroyc and his idea of creating our relations with contemporary Russian Federation after the fall of the Soviet Union, you would find out that actually most of the Polish experts and politicians haven’t read that, or haven’t taken that into account. I mean, the late talks of Jerzy Giedroyc were calling for, more or less, a rational, a pragmatic policy towards the Russian Federation, and who acknowledged, actually, the deep difference between Soviet Union, the geopolitics of Soviet Union, and the geopolitics of the Russian Federation, as well as all political and geopolitical goals of those totally different countries when it comes to their identity, when it comes to their way to perceive the outside world. So, this is a kind of deformed implementation of the ideas of Giedroyc if we would assess the current Polish policy.

And then the last factor, last of the four factors I would like to indicate here when it comes to Polish Eastern policy is, of course, the socio-psychological factor. This is also something very deeply interconnected with our history, of course, with our way to perceive our Eastern neighbors as such. We have to stress here that the most disseminated Polish stereotype is a stereotype that everything east of our borders, every country placed in the former Soviet Union is depicted as Russian in terms of culture, in terms of mentality. I heard that one of the speakers mentioned the book of Zbigniew Parafianowicz, which is actually very up-to-date. Zbigniew Parafianowicz, analyzing the views of contemporary Polish political class and decision makers, clearly shows that most of them tend to perceive contemporary Ukraine, let’s say through the lens of Sovietism or Homo Sovieticus as such, or Russia, Russian culture, Ruski Mir, if you use the Russian words. So, on the one hand, this is a contradiction of course, an internal contradiction of Polish expertise and of Polish way to perceive, to look at the post-Soviet area, because on the one hand a lot of Polish experts and authors tend to support the idea of, let’s say, independent states, totally different than Russia, totally opposed to Russia, and so on, but on the other hand a lot of people still perceive the post-Soviet areas, post-imperial former area of the Russian empire, as deeply rooted, not in the so-called Latin culture, or Western culture, as some of our thinkers claimed, but deeply rooted in Turanik or Soviet or post-Soviet or then Ruski Mir cultural civilization. This is another problem which could be perceived in terms of stereotypes of, let’s say, emotions, and so on.

And my last remark. This is a task for scientists, for scholars. I think we are not able now, the moment being, because of the lack of sources – I’ve already mentioned it – to realize that task, but nevertheless it would be very interesting in my opinion to analyze Polish foreign policy from the point of view of different paradigms.

First and foremost, the classical realism, Hans Morgenthau for instance. Actually, Morgenthau claimed that there are and there still exists some irrational elements of foreign policy decision-making. I would totally agree with him because these non-rational factors, factors which spring from emotions, from stereotypes, are in my opinion one of the most important factors when it comes to our Eastern policy, of Poland as such. On the other hand, you have of course the excellent work of contemporary representatives of realism, of offensive realism. I mean, of course, Prof. John Mearsheimer and Sebastian Rosato and their latest book[125]. They claim that there are practically no irrational factors shaping foreign policy.

In my personal opinion, in my personal view we should balance, we should analyze the Polish foreign policy and its Eastern dimension from those two points of view, of those two paradigms. On the one hand, if you look at classical realism paradigm, you could notice the existence of irrational factors. On the other hand, if you look at Rosato, Mearsheimer and the others who claim that irrationalism in foreign policy is not so important, you might come to the conclusion that Poland doesn’t have its own independent foreign policy. But of course, it has the policy of certain great powers and great players, and is just an instrument. Therefore, the emotions, the stereotypes would be used or abused in some cases by external powers to shape and to influence Polish foreign policy.

Nevertheless, due to certain restrictions, as I have already mentioned, restrictions when it comes to the sources or the lack of the sources to analyze the real roots of the policy as such, it is a very difficult task and I guess that we’ll have to wait perhaps several decades to find out the true roots, the important documents about the, let’s say, secrets of decision-making when it comes to Polish Eastern policy. At the moment being, we can, of course, analyze the ideological factor, neo-prometheism, and its different variations, we can analyze open statements, public statements made by several Polish politicians or scholars, but nothing more. And I still think that to have the full picture of Polish foreign policy and the factors shaping it, you’d have to analyze also the sources which are not available at the moment.

That’s my appeal, that we should actually think about Polish foreign policy and its Eastern dimension from different perspectives, complementary perspectives, interconnected factors, and that the whole thing is more complicated, more complex than, let’s say, those claims that are totally shaped by ideology for instance, yes? There are also some other factors than ideology, political doctrines, in Poland. Thank you very much for having me here, for giving me an opportunity to participate in the conference.

Prof. Gracjan CIMEK (à distance), Professeur de relations internationales à l’Académie navale polonaise de Gdynia, « Is Multipolarity Affecting Poland and its Immediate Neighbourhood? » (en anglais)

Dear professors, dear colleagues, I am very proud to be here once more at the Academy of Geopolitics, even if it is a presence only in virtual sphere.

So, let’s jump into the title of my view : “Is multipolarity affecting Poland and its immediate neighborhood ?”. The perspective of critical realism in geopolitics examines the factors that determine the functioning of great powers and interactions between them which supervenes the international order, regional and local balances of power and interest, thereby becoming a point of reference for the geopolitical codes of actors in international relations. The main axis of rivalry in 21st century is that between the United States and People’s Republic of China, which supervenes also upon Poland’s geopolitical code. Around 2014, the processes of creating a multipolar world began and this has been a reality for several years now. In my speech, I will focus on Polish foreign policy and emphasize on official strategies in the context of this rivalry.

Awareness of possible transformations in the international order was already present in the priorities of Polish foreign policy for 2012 and 2016. It was noted that the primacy of the United States had been called into question and the role of non-Western countries was growing. The shift in the perception of China’s role in those times in the emerging multipolar world has had positive effects. A qualitative step forward came with the establishment of the strategic partnership between Poland and China in 2011 during President Komorowski’s visit to China. The newly elected President Andrzej Duda visited China in 2016. The qualitative step came with the establishment of the strategic partnership between Poland and China. Beijing began to view Poland as a leader of Central and Eastern Europe as evidenced by the first summit of the 16 + 1 group held in Warsaw in 2012. Chinese Premier Wen Jiabao used phrases commonly heard in speeches in developing countries, such as, let me quote : “We are building a better world hand in hand”. This rhetoric suggested that China viewed the region as a part of global […], and consequently as a region where the structure of the international system was changing.

The situation changed in 2017 as the United States actively had started to defend its hegemony out of fear of losing it to China. A situation that could lead to full scale war due to the so-called the “Thucydides Trap”. Donald Trump’s visit to Warsaw in July became a symbol. Poland decided to strengthen its alliance with the American superpower, effectively implementing a bandwagoning strategy, which manifested itself not only in the continuation of anti-Russian policy, but also the weakening of ties within the European Union (EU). The U.S. promotes the “Three Seas Initiative” against the Chinese format 16 + 1, which, by the way, is finished now, as the “Three Seas Initiative”, both are finished. The confirmation of this shift in Poland’s geopolitical orientation came with the expulsion of Polish foreign policy in 2018, in which the United States was identified as Poland’s main ally, while China’s role was limited to that of the main partner on the Asian continent. So, it started to be less important than it was a few years earlier.

In the Polish foreign policy strategy 2017-2021, the North Atlantic Alliance was still identified as the foundation of Polish and European security. The Poland’s strategy goal was to maintain its central role as a guarantor of security in Europe on the basis of the so-called universal values, democracy, the rule of law and respect for human rights, as well as Christian values, which formed by the foundation of the EU. With regard to Poland’s eastern neighborhoods, the policy focused on supporting pro-European and transatlantic reforms, in other words, westernization. The main alliance was the Visegrad Group, Romania and the Baltic states, an important element of this policy was strengthening ties with the Scandinavian countries, Sweden and Finland, as well as with East European countries oriented toward NATO integration, Georgia and Ukraine. Even back then, foreign policy objectives included efforts to strengthen cooperation between the defense industries of Poland and Ukraine. I want to mention that, at the same time, the notion of hostility toward Moscow was rejected. We emphasized that dialogue with Russia should serve to convey a coherent and ambitious message, leaving no doubt as to the West’s priorities. In the national security strategy signed by the President in May 2020, it was clearly stated that in the strategic competition over the shape of the international order between the United States of America, People’s Republic of China and the Russian Federation, Washington is Warsaw’s ally, Moscow is the main threat to Polish security, and the stance toward China was left unaddressed.

Let’s go further. Interestingly, there was no Polish foreign policy strategy in place between 2021 and 2025. We can cautiously formulate the hypothesis that at that time, Poland’s strategic narrative was based on the words of foreign ministry spokesperson Paweł Jaszyna, who stated that Poland is Ukraine’s servant, and therefore all energy had been directed towards struggle against Russia while serving as NATO’s eastern flag. In this context, it is worth recalling the words of Emmanuel Todd from his last book about the “collapse of the West[126], who states there that in addition to Prime Minister Johnson, Great Britain’s prime minister of course, it was Poland that insisted that Ukraine should not agree to the peace accords in Istanbul and continue fighting with Russia in 2022. Todd also pointed out that the European’s Paris-Berlin axis has been weakened by the United States in favor of the London-Warsaw-Kiev axis.

Great Britain proposed that Poland create a structure to rival the EU in the form of political-military-economic alliance between the UK, Poland, Ukraine, Lithuania, Latvia, and Estonia. Johnson embellished the entire project with anti-European rhetoric and appeals, of course, instrumentally, to conservative values and economic freedoms. The goal of this initiative was obvious to sow discord among European capitals and, if necessary, to push Poland into the war on Kiev’s side with British guarantees. This was a repeat of diplomatic operations from August 1939, when London feared that Poland might yield to Hitler’s demands and become his ally, after which it was left vulnerable to attack. This time, the aim was to encourage Warsaw to potentially enter the war against Russia.

It must be clearly stated that even now, when the global balance of power signals the distinct twilight of the old era, which means the end of the dominance of Western powers, 500-year cycles of different hegemonic powers from the West, that Poland is resisting both materially and mentally the advent of a multipolar world. This is evidenced by the text of the Strategy of Polish Foreign Policy for 2026-2030, which was signed in the previous year. In the chapter on changing the international balance of power, we read that:

The growing importance of China and Russia among the countries of the so-called Global South poses a threat to the international order and is therefore detrimental to Poland’s interests”. It goes on to state that “perceiving the countries of the so-called Global South as a monolith is a flawed simplification. The strategic goals of countries such as China and Russia, which claim to be defenders of international justice, often do not align with the interests of small and medium-sized states. It should be noted that Russia’s aggression against Ukraine is imperial in nature, and the neocolonial character of Russia’s involvement in Africa should be emphasized” (quotation from page 25 of this strategy).

Moreover, in the text, we could read a statement that : “Moscow and Beijing frequently employ a post-colonial narrative blaming Western countries for the underdevelopment of the Global South nation and seek to undermine the social legitimacy of democratic mechanisms. However, unlike Russia, China remains an important trading partner for Poland, as well as a power capable of using its influence, including its ability, to influence Moscow, to stabilize the international situation. How the Chinese authorities choose to use their capabilities will have a significant impact on how they are perceived, particularly in Europe, as well as on relations with Poland. We want to see China as a constructive partner that recognizes the irrationality of the aggressive actions taken by the Kremlin in our neighborhood, in our relations with China, a country of global significance and aspirations, will be guided by the principle of cooperation wherever possible, competition where necessary, and confrontation when absolutely unavoidable”.

So, Polish strategy is obviously against Russia, but potentially also against the building of an alternative center of globalization, which was and is still formulated by Beijing. The strategy notes that : “emerging powers such as India, Brazil, South Africa and Indonesia view a multipolar world as a balance of power in which their interests would be better respected. They could become partners in dialogue, as Poland’s advantage lies in its lack of colonial past and its alleged success in capitalist transformation”.

As it clearly seems, the Polish perception overlooks the well-known fact that all these countries are part of BRICS+, whose unifying force is resistance to Western neocolonialism and countries which perceive Warsaw as a part of it. So, this misperception of international actors and Polish strategists doesn’t speak about BRICS+ and, in a magical way, they believe that if we don’t say the name of an organization, it wouldn’t exist for us ! So, it’s a magical representation. By the way, the process is characteristic, especially in the states where neoliberal counter-revolutions have won. Thus, Russia has become the main enemy of Poland, having violated international law by attacking Ukraine.

In the area of security and defense, the United States and NATO should remain the leaders of transatlantic cooperation. However, increasing the involvement of European countries and strengthening the so-called European security freedom must not lead to the weakening of NATO and should take place in strategic harmony with the alliance. It was explicitly stated that any potential deployment of NATO forces in Ukraine however must not come at the expense of the credibility of the guarantees for Poland. For me, it looks like the legitimization of possible escalation of war between Russia and the West, in the territory of Ukraine. Poland will strive to maintain the U.S. presence by creating attractive living and training conditions for U.S. forces on its territory.

Let me say, about the visit and lecture in November 2025 at my academy [Naval Academy of Gdansk], former President Bronislaw Komorowski. In his speech, he has stated that : “Independent Ukraine is a guarantor of Poland’s security, as it keeps Russian troops away from the borders. At the same time, the President Trump’s United States future in NATO is uncertain”. Moreover, U.S. bases in allied countries do not guarantee the prevention of an attack, as exemplified by Georgia in 2008 and more recently Arab states hit by Iran, and the bases of America over there. In this context, we have learned from the words of the President that the Polish taxpayers pay over a dozen thousand dollars for each U.S. soldier stationed on Polish soil. In response to the announced withdrawal of U.S. forces in 2026, the current government is calling for funding to ensure the permanent presence of U.S. troops, which I view as an attempt to diffuse concerns in the public sphere about the actual announced withdrawal of these troops from Poland, and not only from Poland, by President Trump.

That is why the strategy announces the transformation of the EU into a geopolitical union over the next five years, which would be supported by Poland. This is intended to be a structural complementary to the North Atlantic, a kind of insurance policy against threats from the East. It is written. In fact, the Polish strategy consistently aligns with the vision of federalization that European Commission President Ursula von der Leyen announced immediately after her election in 2019. At that time, she indicated that in order to build a better world order, the European Commission must become a “geopolitical commission”. This geostrategic shift is reflected in the agreements concluded by Poland with major European powers in May and June of this year : the treaty between the Republic of Poland and the UK of Great Britain and Northern Ireland on cooperation in the field of defense and security, the treaty on enhanced cooperation and friendship signed between Poland and France, and the agreement on military cooperation between Poland and Germany. All of these are linked by defense cooperation, hostility toward Russia and support for Ukraine. Above all, they involve a nervous reaffirmation of Article 5 of the NATO treaty. The strongest ties, however, have been reaffirmed by London and Warsaw. Amid concerns about new US geopolitical code, Poland is also strengthening its relations with Sweden and Turkey.

In conclusion, Poland’s geopolitical code unequivocally opposes a multipolar world. Fearing the unpredictability of the new United States geostrategy, it pins all its hopes for saving the old era on a new European alliance. However, it appears that the disappointment marking the end of Poland’s role as Ukraine’s servant, evidenced by the Polish president’s decision to revoke an award from the Ukrainian president for glorifying the UPA, a banderist [Stepan Bandera] ideology, by the way, a move that has boosted the Polish president’s approval rating to as high as 52%. This decision is merely the first sign of the collapse of the strategic thinking that has characterized the past 15 years. Poland and Polish geostrategy have to return to accepting the emerging multipolar world, which was after all already recognized in the priorities of Polish foreign policy in 2012. Thank you very much for your attention.

DÉBAT GÉNÉRAL ET QUESTIONS DU PUBLIC

M. Joseph De L’Air TCHAPNGA TCHAPGA, Étudiant doctorant de l’Académie de Géopolitique de Paris et essayiste

Bonjour, mon intervention est sur deux volets. Le premier volet, c’est beaucoup plus l’expression d’une frustration qu’une question parce que ça porte beaucoup plus sur les relations Ukraine-Pologne.

Au début de la guerre, ça s’est vu au début avec l’invasion russe en février 2022, la Pologne était l’un des plus grands soutiens de l’Ukraine. Elle a accueilli des millions de réfugiés, il y avait des armes, elle a servi comme plaque tournante pour l’aide occidentale, plaidant en faveur de sanctions sévères contre la Russie. À ce moment-là, les relations étaient exceptionnellement bonnes, et franchement j’étais très enthousiaste parce qu’il y avait des experts politiques, des analyses, mais je n’oublierai pas qu’en arrière-plan il y a aussi des gens qui ne sont peut-être pas vus publiquement sur le plan politique, mais des frustrations s’expriment beaucoup, parce que depuis maintenant 2023, on a remarqué une très grande tension entre ces deux pays. Par exemple, le conflit sur le céréales, et puis il y a eu un impact aussi politique, donc la politique interne de la Pologne, les différents historiques […] pour le massacre de Voïvodine en 1944, la fatigue aussi de la guerre, ça se voit, mais il faut dire que c’est très frustrant et ça m’a beaucoup désolé car j’étais particulièrement très enthousiaste sur l’implication de la Pologne dans ce conflit, donc j’ai exprimé une partie de cette frustration, et toute ma sympathie va à Mme Oxana [Melnychuk] avec votre peuple, j’exprime toute ma sympathie et mon empathie vis-à-vis de votre peuple.

Maintenant, le deuxième volet est beaucoup moins une frustration qu’une question, c’est par rapport à l’implication européenne vis-à-vis de ce conflit. J’ai dit que je me prénommais Joseph, je suis Camerounais d’origine, mon papa était dans l’armée de l’air, donc je me prénomme : Joseph de l’Air. Vous pouvez imaginer un peu ce qu’implique ce prénom « de l’Air ». Donc sur l’implication européenne, il y a eu d’abord la livraison des armes à l’Ukraine. Au début, c’était vraiment dérisoire, on avait une très grande limitation. Au niveau, déjà, au début, de la livraison des armes légères, ensuite de l’artillerie, puis des systèmes de défense aériennes, ensuite des chars, et des missiles à longue portée, avec beaucoup de restrictions, ce que je me demande bien. Donc on parle maintenant d’une évolution de l’appréciation des risques. Je me demande… je suis à deux doigts de parler de la lâcheté. Maintenant, on parle plutôt d’une certaine adaptation progressive de la stratégie, face à une guerre dont les paramètres ont évolué.

Je me demande, je parle vraiment : est-ce qu’on a compris la souffrance de ce peuple ? La terreur, les vies humaines, tout ce qui est détruit par rapport à ce peuple ? Qu’est-ce que l’Europe attend ? Avec ces limitation au début, les spécialistes en parlaient, et je me demande vraiment pourquoi il y avait ces limitations. Est-ce que nous-mêmes qui n’étions pas des spécialistes ? On voyait bien tout le danger qu’il y avait, tout l’échec ? Mais aujourd’hui, comment analysons-t-on cet échec ? Je veux dire : ne pouvons-nous pas parler d’un échec total de la stratégie des spécialistes, des stratèges, américains et européens ? Je vais poser cette question : quel est l’impact géopolitique de cet échec ? Franchement, je veux que nous parlions d’échec, parce que rarement j’entends parler de ça. On a limité l’Ukraine, on a livré des armes, on a évité qu’ils utilisent les armes, et pendant ce temps la Russie a fait des massacres. Aujourd’hui on n’en parle pas ! Quel est l’impact géopolitique de cet échec ? Et maintenant, quelles en sont les conséquences ? Comment tirer vraiment des conséquences sur la construction de l’Europe, l’Europe politique et l’Europe de défense ? Parce qu’aujourd’hui il y a une très grande déception.

Donc je n’ai pas compris véritablement cette implication hésitante de l’Europe en ce qui concerne l’aide massive à l’Ukraine. Pourquoi l’Europe a-t-elle autant hésité ? Est-ce de la lâcheté ? Franchement, je ne comprends pas. Au début, quand Macron parlait, l’année passée, de l’implication, de l’envoi de soldats français, franchement j’étais premier, je voulais même me porter volontaire. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’Ukraine est laissée à ce point. Voilà ma question.

Journaliste franco-ukrainienne

Merci pour votre intervention monsieur [Joseph de l’Air], je suis journaliste franco- ukrainienne et vous posez une question vraiment à propos. En fait, je pense, subjectivement, que c’est une question de peur que la Russie se démembre, parce que s’il y a victoire de l’Ukraine, il y a évidemment dislocation de la Russie. On avait cité Zbigniew Brzezinski, on avait cité [Jerzy] Giedroyc, eh bien ils ont très bien compris que sans l’Ukraine la Russie n’est plus un empire. Donc je pense que la réponse est là. Mais, d’un autre côté, comme l’a dit Mme. Oxana [Melnychuk] très justement, il faut dépasser, le temps a changé, nous sommes dans une autre ère et il est temps de rendre plus souples nos neurones et de nous adapter à la nouvelle ère, c’est-à-dire que finissent les bureaucraties frileuses, et il est temps maintenant de se défendre ! Et se défendre, ça veut dire travailler avec l’Ukraine, parce que seule l’Ukraine a commencé toute cette résilience, cette défense, cette résistance, et après elle ont suivi tous les autres. En Afrique par exemple, où la France peinait, finalement maintenant l’Ukraine a un peu aidé et les pays africains commencent à se révolter, ils ne veulent plus aucun joug, aucune colonisation, qu’elle soit occidentale ou russe, ils se réveillent de plus en plus. Voilà, c’était mon intervention, tout à fait subjective.

Nicolas LIGNEUL, Maître de conférences habilité à diriger les recherches à la faculté de droit de l’Université de Paris-Est Créteil, avocat à la Cour d’Appel de Paris, représentant de victimes ukrainiennes devant la Cour pénale internationale (CPI)

Je vous ai écoutés avec beaucoup, beaucoup d’intérêt, vraiment, et je crois qu’il faut qu’on se parle, les juristes et les géopoliticiens, parce que par exemple j’ai entendu tout à l’heure que la protection temporaire n’avait permis de constituer des sociétés qu’en Pologne : non, non, la directive elle le prévoyait aussi pour la France, ce n’était pas un avantage spécifique pour la Pologne. Vous voyez combien on a des choses à se dire.

D’autre part, il y a quand même un grand absent. Je n’ai pas entendu un mot aujourd’hui, et ça me révolte profondément. J’ai lu votre programme, et je me suis dit : « je vais venir, et je vais l’entendre, ah, ça fait quelques années qu’on a enfin reconnu l’Holodomor en France, qu’on a enfin compris qu’il y avait un génocide du peuple ukrainien qui était organisé de façon constante par les Russes, et donc on a enfin une certitude sur ce qu’il se passe à l’Est de la Pologne. C’est qu’il y a une véritable volonté de détruire complètement la culture ukrainienne, Il y aura ensuite une volonté d’en détruire d’autres. Alors, est-ce que vous pensez qu’il n’y a pas, qu’il n’y a pas eu ou qu’il n’y a plus de tentatives de génocide en Ukraine par les Russes ? Et donc, pourquoi ce mot est-il absent de votre vocabulaire ?

Et puis, peut-être une autre question, un peu plus polémique celle-là. En France, on a retiré la Légion d’honneur à un ancien président de la République, il n’y a pas longtemps. Je crois qu’on l’a fait parce que le code de la Légion d’honneur français prévoit que lorsqu’on a commis des infractions graves on doit se faire retirer cette distinction. J’ai compris la polémique qui existe entre l’Ukraine et la Pologne, il me semble qu’en 2006 on a fait, non pas chevalier, mais grand-croix de la Légion d’honneur, Vladimir Poutine. On ne lui a pas retiré la Légion d’honneur. Alors quelle est la position officielle de la Pologne là-dessus ? Est-ce qu’il faut lui retirer tout de suite ? Est-ce qu’on doit attendre encore ? Ou est-ce qu’on doit considérer que celui qui est à l’origine d’une agression, au sens du droit international, ne peut pas être digne de cela ? Parce que là, il ne s’agit pas de revendiquer l’histoire de ce qu’a fait quelqu’un d’autre peut-être plus tôt. On pourrait aussi nous dire qu’on a la même nationalité que Pétain et que donc on ne veut pas nous écouter dans les relations internationales. Là, il s’agit vraiment de pointer celui qui a eu la distinction. Donc quelle est la position des uns et des autres là-dessus ? Ça me parait intéressant.

Enfin, je remarque avec vraiment une grande émotion, que la seule personne autour de cette table qui a dit le mot « amour » c’est une Ukrainienne qui vient d’un pays en guerre. Moi je crois que lorsqu’on est du pays dans lequel pour construire la construction européenne il a fallu en 1950 une déclaration Schuman qui commençait par les nombreux efforts qu’il fallait faire pour ne plus avoir la guerre en Europe, il faut entendre que l’avenir et en particulier l’avenir des relations entre les Polonais et les Ukrainiens c’est sans doute celui de la loi, si on veut bien régler les génocides.

Général Jacques PERGET, Contrôleur général des armées (2S), ex-chargé de l’enseignement en relations internationales (Université Paris-Dauphine) et ex-titulaire de la chaire « Pierre Massé » (Université Paris 2-Assas), membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris

Je vais appeler votre attention sur l’intitulé du sujet qui justifie cette assemblée : « La pologne et son voisinage oriental : la fin des certitudes ? », pour que les choses soient claires, ou je dirais le « début des incertitudes ». Parce que dans le bouleversement phénoménal que nous observons et qui était prévisible – il n’est pas venu tout à fait par hasard, je ne veux pas rentrer dans des considérations stratégiques – dans les milieux où on s’amuse à faire des jeux stratégiques, tout cela avait été, qu’il s’agisse du Moyen-Orient ou de l’Ukraine, vous avez des cellules qui fonctionnent, qui phosphorent, et qui bâtissent des scenarii, etc. Donc, les questions qui ont été posées et qui concernent la Pologne, puisque c’est le sujet, et de manière complémentaire l’Ukraine, parce qu’à juste titre ces deux entités, pour des raisons aussi bien historiques que géopolitiques, sont étroitement proches, mais la question qui est posée à propos de la Pologne et de l’Ukraine dépend de facteurs internationaux et européens, tout est en mouvement.

On n’a par exemple pas cité le plan de paix américain, sauf le prof. Zdrojewski qui en a parlé. Je vais rappeler quelque de complémentaire à ce que vous avez dit, monsieur le prof. [Zdrojewski] : le général [Mark A.] Milley, chef d’état-major des armées américaines, et croyez-moi c’était un personnage, dans les 3 mois qui ont commencé la guerre en Ukraine il a dit : « il faut soutenir l’Ukraine, mais nous devons tout de suite engager des négociations ». Il l’a répété à trois reprises en public et il y a eu une répercussion mondiale de son intervention.

C’est pour vous dire que les États-Unis peuvent avoir d’ailleurs un comportement variable en fonction des circonstances, mais leurs objectifs sont constants à travers l’histoire. C’est-à-dire que les États-Unis, ils l’ont bien montré dans les années qui ont suivi la révolution bolchevique, ils sont intervenus, ne serait-ce que dans le cadre de la NEP (ou « Nouvelle politique économique ») et ils ont été toujours désireux d’établir une relation avec la Russie ou l’Union soviétique pour une raison toute simple, et ça c’est leur objectif : c’est qu’ils jettent un regard concupiscent sur les ressources gigantesques de la Russie. Et il faut comprendre que cette donnée est une donnée permanente et qui, quel que soit le comportement des États-Unis, déterminera leur action et leur décision. Il est évident que dans le contexte actuel, maintenant on s’en rend compte, les États-Unis, indépendamment de la déclaration du général Milley qui remonte maintenant à plus de 3 ans, cherchent une porte de sortie, aussi bien en Ukraine qu’en ce qui concerne l’Iran, pour des raisons – là-aussi, je ne vais pas me lancer dans une justification d’ordre militaire. Les États-Unis ne pouvaient pas gagner en Iran, de même qu’ils ne pouvaient pas gagner en Irak. Ils y sont néanmoins allés, et croyez-moi, leurs services d’information, aussi bien pour la guerre en Irak que pour le reste, sont suffisamment informés, avec des renseignements, et s’ils sont allés en Irak c’est qu’ils savaient qu’ils devaient le faire, ils savaient très bien que ce serait extrêmement difficile. Donc je crois, si vous voulez, qu’il faut être pragmatique, réaliste, il y a des données générales, fondamentales, etc.

À propos des États-Unis, on le voit bien : nous allons nécessairement, à propos de ces théâtres (j’ai parlé de l’Ukraine, je parle de l’Iran) nous allons nécessairement, à une échéance peut-être brève, peut-être relativement éloignée, vers une pause, et qui aura des conséquences mondiales absolument gigantesques. Imaginez, et la tentative déjà a été faite à plusieurs reprises au cours de ces derniers temps, que les États-Unis arrivent à trouver un terrain d’entente avec la Russie. Bien évidemment, ils seront obligés, parce que les Russes ne relâcheront pas l’attelage qu’ils forment qui est un attelage que l’on peut discuter mais l’attelage avec la Chine est une réalité qui ne va pas changer dans les années à venir, imaginez qu’il y ait une entente, c’est-à-dire la formation d’un triumvirat : vous voyez les conséquences sur la scène internationale et sur l’Europe, sur nous-mêmes ? Et bien évidemment par voie de conséquence sur la Pologne et sur l’Ukraine ? Et dans toutes nos discussions, si on veut être concrets, positifs, ne pas déblatérer – pardonnez-moi d’être brutal – il faut tenir compte de ces données qui sont fondamentales et structurantes, parce qu’elles s’imposent à nous. Et si nous voulons absolument, par exemple, que l’Ukraine devienne un État souverain, eh bien il faut prendre en compte ab initio – j’insiste – dans la conception, dans la stratégie à mettre en œuvre, ces données de base. Si on ne le fait pas, eh bien on est irresponsables et on va à la catastrophe. Je résume.

Il y a un autre pays qui va jouer de façon déterminante sur les questions qui ont été débattues aujourd’hui, c’est l’Allemagne. L’Allemagne, en ce moment, est en état de lévitation parce qu’elle a vu remis en cause ses deux cordons ombilicaux, l’un à l’Ouest avec les États-Unis, mais croyez-moi, c’est momentané, et l’un à l’Est avec – même aux temps de l’URSS – avec l’URSS et la Russie. Et là-aussi c’est momentané. Et nécessairement, pour des raisons structurelles, des données structurelles, il faut tenir compte de ça. Et, bien entendu, cela pèse de manière absolument déterminante sur les questions qui ont été débattues aujourd’hui.

Bruno DRWESKI

Merci mon Général [Perget], c’est la remise sur la réalité, sur le terrain.

Raphaël BERLAND, Journaliste et réalisateur indépendant, rédacteur-chef de Réseau International, fondateur du média citoyen le Cercle des Volontaires

Merci beaucoup. En préambule, je voulais préciser qu’en 2014, donc bien avant 2022, ce n’est pas Sergueï Lavrov qui distribuait des pains au chocolat sur la place Maïdan… mais bien Victoria Nuland ! Je ne dis pas que les Russes ne faisaient pas d’ingérences en Ukraine, évidemment, mais selon qu’on les appelle les putschistes ou les révolutionnaires, selon le bord sur lequel on se place, je voulais préciser que c’était bien Victoria Nuland, notamment John McCain qui était aussi partie prenante de ce « changement de régime » [regime change] en Ukraine. J’ai deux questions, l’une pour vous Madame Melnychuk, et une pour Bruno [Drweski].

La première : moi je suis journaliste indépendant, je suis français mais j’ai cette tare atavique d’avoir une vision aussi un peu universaliste des choses parfois, il me semble qu’il y a parfois ingérence russe en Europe, en France, en Belgique notamment, parce que c’est ce qui m’intéresse, mais il y a aussi des ingérences ukrainiennes, et qu’aujourd’hui les Russes sont obligés d’agir en sous-marin alors que les Ukrainiens agissent via leur ambassade. J’ai un ami qui s’appelle Alexandre Penasse qui est du média Kairos en Belgique, qui a filmé récemment un documentaire au Donbass, et l’ambassade d’Ukraine en Belgique est intervenue directement pour annuler la projection de ce film à Bruxelles. Donc quid des ingérences ukrainiennes en Belgique et en France ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

Ma deuxième question, puisque c’est paru dans le Figaro hier, le parquet allemand vient d’inculper l’Ukraine pour l’attentat de Nord Stream 1, Nord Stream 2, donc sur des faits très précis : il y a des gens qui ont été arrêtés jeudi. À l’époque, on avait parlé, d’un côté, de la Russie qui aurait, contre toute logique, commis cet attentat, d’autres accusaient la Pologne et les États-Unis, il y a des personnalités américaines qui s’en sont réjouies, également en Ukraine il y a des personnalités qui se sont réjouies de cela. Aujourd’hui, le parquet allemand inculpe l’Ukraine. Donc ce n’est pas rien, j’aimerais avoir [Mme Oxana Melnychuk] votre réaction, déjà, aux ingérences ukrainiennes en Belgique et en France, et votre réaction à tous les deux [Oxana Melnychuk et Bruno Drweski] par rapport à cette information qui est parue hier dans le Figaro à propos du parquet allemand qui a inculpé l’Ukraine pour l’attentat de Nord Stream. Merci beaucoup.

Oxana MELNYCHUK

Pour commencer, déjà, vous savez, dans l’histoire et dans la géopolitique, ce qui compte c’est aussi les mots qu’on utilise, les mots pèsent. Donc quand vous dites « régime » concernant l’Ukraine, c’est un peu grossier de votre part, comme journaliste. Parce que qui vous a donné le droit de traiter la révolte absolument légitime du peuple ukrainien de « putschistes » ou « régime » ou quelque chose comme ça ? Vous êtes juge, vous êtes spécialiste, vous êtes avocat ? Vous avez fait le procès ? Donc vous savez, c’est une diffamation, déjà, pour commencer. Donc ce n’est pas un « régime » en Ukraine, c’est un État, ce sont des gens qui ont été élus. Le Maïdan, ce que vous appelez « putsch », c’était la révolte légitime du peuple ukrainien contre l’ingérence russe dans notre gouvernement et dans notre gestion de l’État. Je vous rappelle que le président [Viktor] Ianoukovytch c’était le fantoche du régime poutinien, et cette guerre aujourd’hui, ça rejoint tout ce que vous avez dit cher monsieur du Cameroun [Joseph de l’Air] quand vous avez posé la question de quelle est le final de la guerre et pourquoi nous en sommes là aujourd’hui : tant que cette guerre va être la guerre des intérêts, ce sera interminable. Mais l’Ukraine montre aujourd’hui qu’on peut lutter pour les valeurs. Donc notre Maïdan, que vous traitez comme « putsch », c’était la révolte pour les valeurs démocratiques. Ça c’est pour votre information si vous ne le connaissez pas, parce que si vous le connaissiez, vous ne parleriez pas de Nuland qui a distribué des chocolats sur Maïdan. J’étais sur cette [place] Maïdan, j’étais participante, et je peux vous assurer qu’il n’y avait pas d’ingérences américaines pour le monter. Parce que c’est une ancienne tradition ukrainienne de faire le Maïdan, c’est-à-dire un rassemblement populaire national tout de suite dès qu’on n’est pas contents avec notre gouvernement. Parce que, les Ukrainiens, notre icône et notre religion c’est la liberté. Sachez-le.

En ce qui concerne l’ingérence, je vous demande, comme vous êtes journaliste, vous pouvez poser la question au SBU, ou au service de renseignement ukrainien, ils vont vous parler, moi je ne suis pas en compétence d’en parler, mais je peux vous assurer : s’il y aura des ingérences ukrainiennes en France et en Belgique, il n’y aura pas d’ingérences russes ici. Parce que nos agents et nos services spéciaux comme le SBU, quand ils ciblent quelque chose, ils ne ratent jamais. Voilà, donc demandez plutôt aux gens compétents pour l’ingérence, mais je peux vous dire que même si ça existe les ingérences ukrainiennes, peut-être, c’est minuscule par rapport à ce que font les Russes ici, parce que vous savez, toutes vos grandes entreprises, ils sont, les agents russes. Dès que quelqu’un apprend la langue russe, dès que quelqu’un part en Russie pour faire son stage, il a déjà son petit casier au FSB.

En ce qui concerne Nord Stream 2, sachez-le que c’est une énorme opération qui a été montée dès le début de la guerre pour discréditer l’Ukraine. Posez-vous les questions logiques : comment les Ukrainiens pouvaient faire ce genre d’opération ? Pour faire quoi ? Pour embêter nos alliés ? Ça veut dire, pour couper l’arbre sur lequel nous sommes assis ? Soyons logiques. Et d’autant plus que pour monter l’opération comme ça, je sais que maintenant les Ukrainiens sont forts et peuvent monter n’importe quelle opération, mais à l’époque on n’a pas eu des moyens de le faire. Et tous les faits qu’on montre aujourd’hui, sur la table, c’est ridicule pour les gens qui savent comment on monte des choses pareilles. Pour votre information, toutes les structures stratégiques construites avec les Russes, ils ont un système qui s’appelle le système d’autodestruction au cas où si l’ennemi va l’attaquer, pour que l’ennemi n’entre pas et ne voie pas les technologies. Donc il faut étudier toutes les pistes, mais personne ne veut même écouter ce que disent les Ukrainiens. On nous colle toutes les étiquettes, comme on colle les étiquettes des nazis, des nationalistes fascisés, comme on colle les étiquettes de massacreurs du peuple polonais. Tout ça ce sont des étiquettes, et je vous invite tous, vous avez le moyen incroyable, le droit international : invitez les avocats, invitez les juristes, posez vos plaintes auprès des structures juridiques, mais ne racontez pas n’importe quoi, surtout dans les médias, juste pour attirer l’attention, s’il vous plait. Merci de votre attention.

Raphaël BERLAND

Merci en tout cas à l’Académie de Géopolitique de Paris d’avoir organisé cet espace d’échange et de débat, qui est pour moi unique en France.

Bruno DRWESKI

Oui, alors, sur Nord Stream, évidemment, je pense que de toute façon la réponse définitive on ne l’aura pas tout de suite. Bien sûr, comme toujours quand on a des soupçons, il faut poser la question « à qui profite-t-il le crime ? » Et donc, Nord Stream on peut voir quels sont « les » pays qui avaient intérêt à détruire Nord Stream et ceux qui y avaient moins intérêt. Donc ça c’est évidemment une première question mais ce n’est pas une réponse à la question, c’est juste une démarche habituelle qu’un historien ou un juriste doit faire lorsqu’il se retrouve devant un problème sans réponse immédiate.

La deuxième question c’est évidemment, dans tout ce jeu-là, comme l’a dit tout à l’heure le général [Perget], c’est : qu’est-ce que l’Allemagne, ou qu’est-ce que des intérêts en Allemagne, cherchent ? Il est clair qu’il y avait en Allemagne des intérêts économiques qui allaient dans le sens d’une coopération germano-russe, qu’il y a en Allemagne aussi des intérêts qui sont antirusses et pro-ukrainiens, ça c’est clair. On sait bien aujourd’hui que la situation politique en Allemagne est particulièrement complexe, et que la situation de l’Allemagne, en général en tant qu’État mais de l’Allemagne aussi en tant qu’économie, est particulièrement difficile. Et donc dans ce contexte-là on peut supposer que les différentes orientations qui existent en Allemagne se manifestent, et le dossier Nord Stream est une façon de faire ressortir, par les uns ou par les autres, cette situation. Je n’ai pas la réponse, évidemment, à cette question, les historiens de l’avenir pourront la traiter, mais je pense qu’il faut être prudents et en même temps avoir en tête que l’Allemagne, comme d’autres pays, c’est un lieu où se croisent des intérêts contradictoires, et que l’objectif d’un chercheur, mais aussi évidemment d’un journaliste, c’est d’essayer de démêler le vrai du faux, sachant évidemment que ça prend beaucoup de temps et beaucoup de sérieux, mais qu’on a des éléments et qu’il faut commencer par poser la bonne question. Et donc, la bonne question, c’est ce que je disais tout à l’heure : à qui profite le crime ?

David TEURTRIE

Je voulais rebondir sur ce qui a été dit. Le fait que ça ressorte maintenant – même s’il y a aussi le temps long de la justice qui fait que c’est arrivé là – est assez important parce qu’effectivement en Allemagne on voit bien qu’il y a deux options qui sont présentes, la première qui est de suivre quoi qu’il en coûte l’agenda des États-Unis, il faut être clair, sur le continent européen, avec un agenda propre allemand, c’est ça que souvent on n’a pas en tête, parce qu’effectivement quand on a l’impression que l’Allemagne sacrifie ses intérêts économiques pour une solidarité atlantique, ou atlantiste, on peut se poser des questions, mais il y a aussi un agenda allemand qui est celui un peu de se cacher derrière les États-Unis pour la mise en place d’une forme de domination en Europe. Et à l’heure actuelle, la Commission européenne n’est pas dirigée par un Polonais ou un Français ou un Italien, mais bien par une Allemande qui, à bien des égards, est sur cette ligne. C’est-à-dire que quand les intérêts américains et les intérêts allemands convergent, eh bien c’est vraiment parfait, et quand ils ne convergent pas, eh bien il faut trouver un compromis. Et donc cette ligne-là, pour l’instant elle est au pouvoir, et elle assume la confrontation avec la Russie, en estimant que cette confrontation elle permet aussi à l’Allemagne une forme de domination en Europe.

Sachant qu’il y a un aveuglement français depuis longtemps sur cette affaire, puisqu’on nous parle de « couple franco-allemand » qui n’existe qu’en France et pas en Allemagne, mais que même les élites actuelles, qui sont liées au pouvoir d’Emmanuel Macron qui est celui qui a peut-être le plus de romantisme européen, eh bien le chef d’état-major [le Général Fabien Mandon], récemment, a souligné le fait qu’il y avait un « risque de décrochage » vis-à-vis de l’Allemagne sur le plan militaire. C’est-à-dire en gros que le seul atout qu’on avait par rapport à l’Allemagne, c’est-à-dire un peu stratégique, risque de tomber. Et donc on va avoir, qu’on le veuille ou non, un déséquilibre croissant qui risque de relancer les divisions internes en Europe.

Ça permet d’en venir à la Pologne, parce que quand l’Allemagne devient trop forte, il y a un risque pour tous les voisins. À l’heure actuelle on est focalisés sur la Russie, puisque c’est le danger immédiat, mais le risque de se focaliser trop sur la Russie c’est de ne pas percevoir les engrenages que ça peut engendrer en Europe, et le retour à des divisions entre les puissances européennes. Et de ce point de vue-là effectivement, rien ne dit que l’Allemagne, les élites allemandes, ne vont pas rebasculer sur l’autre option, c’est-à-dire de s’entendre avec la Russie, à un moment ou à un autre. Et là, dans ce cas-là, vous aurez une Russie remilitarisée, et une Allemagne aussi qui l’est, et qui risque de reprendre l’idée de « on s’entend sur le dos de la Pologne »… Et donc, à mon sens tout cela devrait faire fortement réfléchir à tous ceux qui pensent que poursuivre le conflit est dans l’intérêt des Européens collectivement parce que « on va se réarmer tous contre la Russie ». Mais, le risque de poursuivre le conflit, c’est aussi d’aggraver les contradictions internes très fortement en Europe.

Il faudrait aussi réfléchir à toute la logique sécuritaire du continent européen. Est-ce que notre intérêt collectif c’est de continuer dans la logique de « nous nous réarmons toujours plus » ? La Russie fera de même et vice-versa. Ou est-ce qu’il faudrait quand même finir par entamer un dialogue pour faire rebaisser tout ça ? Parce que là, pour l’instant, tous les paramètres, économiques notamment, pour l’Europe, sont extrêmement négatifs, au moment où beaucoup parlent de « deuxième choc chinois », c’est-à-dire que l’Europe, de toute façon, fait face à un défi énorme, industriel, technologique, économique, parce qu’il y a une déferlante chinoise, la deuxième, et cette fois-ci pas des produits de… des produits technologiques qui arrivent, on devrait se concentrer sur cet élément. Eh bien, en tout cas on est très très affaiblis vis-à-vis de ce deuxième choc chinois parce qu’on est complètement coincés par ce bras de fer avec la Russie. Et on voit quand même, je pense qu’il faut prendre de la hauteur, qu’il y a une demande pour une vision de hauteur, le conflit dure depuis plus de 4 ans, il est extrêmement négatif en termes humain, matériel, et tout ce qu’on veut, il n’y a pas de sortie militaire visible. Donc il faudrait peut-être enclencher la suite de l’aspect militaire, c’est-à-dire la diplomatie.


[1] Sondage effectué par Wirtualna Polska les 12-14 juin 2026. Une majorité de Polonais était également en faveur de retirer au président ukrainien la plus haute distinction polonaise, ce qui a été depuis fait par le président polonais. Voir : Bounaoui Sara, « Sondaż WP. Ponad połowa Polaków chce odebrać Zełenskiemu Order Orła Białego » [Sondage du Parti travailliste : plus de la moitié des Polonais souhaitent retirer à Zelensky l’Ordre de l’Aigle blanc], Wiadomosci, 18 juin 2026, lien : https://wiadomosci.wp.pl/sondaz-wp-ponad-polowa-polakow-chce-odebrac-zelenskiemu-order-orla-bialego-7298134106544160a (consulté le 25 juin 2026).

[3] Si ce sont en général les mouvements d’extrême-droite qui manifestent le plus bruyamment au processus d’élargissement de l’UE, une partie de la gauche polonaise déclare son opposition aux injonctions venant de l’UE et de l’OTAN, comme on le voit par exemple ici avec cette déclaration de Leszek Miller, ex-premier ministre polonais social-démocrate (et « ex-communiste »), qui dénonce systématiquement l’Ukraine et est considéré par le camp libéral comme un « prorusse ». Voir : « Ukraina przegra wojnę? Miller: Konflikt z Polską jej zaszkodzi. “Kwaśniewski mnie skreślił” » [L’Ukraine va-t-elle perdre la guerre ? Miller : le conflit avec la Pologne lui portera préjudice. ‘‘Kwasniewski m’a rayé de la carte’’], Radio ZET sur YouTube (vidéo), 24 juin 2026, 38 min. 25, lien : https://www.youtube.com/watch?v=GxtCE8Dmjik (consulté le 25 juin 2026) ; « Экс-премьер Польши: если Украина вступит в ЕС, вероятен Polexit » [Un ancien Premier ministre polonais : un ‘‘Polexit’’] probable si l’Ukraine rejoint l’UE], Vedomosti, 25 juin 2026, lien : https://www.vedomosti.ru/politics/news/2026/06/25/1208642-ukraina-polexit (consulté le 26 juin 2026) : «  (…) L’adhésion potentielle de l’Ukraine à l’UE pourrait alimenter, en Pologne, un sentiment en faveur d’une sortie du bloc. C’est l’avis exprimé par l’ancien Premier ministre Leszek Miller sur les ondes de Radio Zet. Selon M. Miller, le soutien à un « Polexit » pourrait croître si les citoyens polonais avaient le sentiment de perdre au change en matière de financements, d’avantages concurrentiels et de capacité à défendre efficacement les intérêts nationaux au sein de l’UE. L’ancien Premier ministre estime également que l’entrée de l’Ukraine dans l’UE poserait de sérieux défis à l’agriculture polonaise et accélérerait la transition de la Pologne vers le statut de contributeur net au budget du bloc. « Il y aura une redistribution des fonds européens, car l’Ukraine deviendrait le plus grand pays du bloc tout en étant le plus pauvre », a expliqué M. Miller (cité par l’agence TASS). Le 15 juin, les pays de l’UE ont approuvé à l’unanimité le premier volet des négociations d’adhésion pour l’Ukraine et la Moldavie. Il s’agit du volet « Fondamentaux », qui couvre l’État de droit, le fonctionnement des institutions démocratiques, la protection des droits de l’homme et la réforme de l’administration publique. À cette occasion, l’UE a réaffirmé que l’élargissement du bloc demeurait un choix stratégique favorisant la paix, la sécurité et la prospérité sur l’ensemble du continent européen.

[2] On assiste donc en ce moment en Pologne à l’émergence d’un mouvement autour d’un groupe de députés classés à l’extrême-droite, qui se veut pacifiste, anti-Ukraine, anti-Union européenne, slavophile, pro-Iran, et reprend certains slogans connus remontant à la période du bloc socialiste, même s’il est classé à l’extrême-droite. Voir :

[4] Joanna Senyszyn sur la sécurité, la guerre, la paix. Voir : « Joanna Senyszyn o śmierci męża. Byli razem 50 lat: Można umrzeć z tą osobą lub wybrać życie » [Joanna Senyszyn évoque la mort de son mari. Ils ont vécu ensemble pendant 50 ans : on peut mourir avec cette personne ou choisir la vie.], Lustra sur YouTube (vidéo), 15 juin 2026, 1h.04, lien : https://www.youtube.com/watch?v=o8PN3Smgzg0 (consulté le 25 juin 2026).

[5] Terry Martin, The affirmative action empire. Nations and nationalism in the Soviet Union, 1923-1939, Ithaca-Londres, Cornell University Press, 2001, 496 p.

[6] DAALDER Ivo, « Without a formal policy process, Trump can’t end the war in Ukraine », Politico, December 4, 2025.

[7] Informacja Ministra Spraw Zagranicznych o zadaniach polskiej polityki zagranicznej w 2023 r., Warszawa, 13 marca 2023.

[8] ZDROJEWSKI David, « Pologne – États-Unis : une alliance, mais pour quoi faire ? », ICCEES 10th World Congress, Concordia University, Montréal, 3-8 August 2021.

[9] National Security Strategy of The United States of America, Washington, November 2025, p. 9. 

[10] Par logique, nous entendons une manière de penser les relations avec la Russie.

[11] Contrairement à l’Administration Biden, la première Administration Trump avait déjà privilégié des relations souples avec la Russie, guidées par le pragmatisme et les intérêts économiques, brouillant parfois la frontière dichotomique « eux » / « nous » fondée sur l’idéologie et les valeurs. LU Gaoqiang, « Discursive strategies shift in U.S. Governmental discourse on Russia and Ukraine: a corpus-assisted discourse analysis across the Obama, Trump, and Biden administrations », Social Semiotics, February 23, 2026.

[12] CHERKES I. B, « Strategic and tactical dimensions of us foreign policy: the Ukrainian and Syrian cases », Актуальні питання історії, Tom 36, Number 1, 2025, pp. 421-425.  

[13] VIMONT Pierre, « Ukraine: année de la paix incertaine », Politique étrangère, Numéro 1, 2025, pp. 92-93.

[14] ANDREANI Gilles, « La guerre d’Ukraine et les équilibres globaux à la veille de l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche», in Anne de Tinguy (dir.), Regards sur l’Eurasie. L’année politique 2024, 2025, pp. 39-45.

[15] PIFER Steven, « Russia-Ukraine after three years of large-scale war », Brookings, February 19, 2025. 

[16] « La paix par la force » est une approche que Donald Trump prônait déjà lors de son premier mandat. O’BRIEN Robert C., « The Return of Peace Through Strength: Making the Case for Trump’s Foreign Policy », Foreign Affairs, Volume 103, Number 4, 2024, pp. 24-38. 

[17] IWAŃSKI Tadeusz, KONOŃCZUK Wojciech (red.), Czwarty rok wojny, Ośrodek Studiów Wschodnich, Warszawa, 2026, p. 33.

Donald Trump n’ayant pas adopté une position idéologiquement antirusse, il était prévisible que la Russie chercherait à tirer le maximum de profit de l’Ukraine. MARRONE Alessandro, « Trump, Ukraine and NATO : Two Crossroads for Europe », IAI Commentaries, 24/67, November 22, 2024, p. 4.     

[18] Ibidem.

[19] Remarks by the Vice President J.D.Vance at the Munich Security Conference, February 14, 2025.

[20] LORENZ Wojciech, « Negocjacje USA z Rosją w sprawie zakończenia wojny na Ukrainie », PISM, Biuletyn,Numer 20, 21 lutego 2025.

[21] L’Administration Trump marque le passage d’une diplomatie « normative », fondée sur les valeurs, à une diplomatie dite « transactionnelle » centrée sur l’intérêt national et caractérisée par des gains immédiats et tangibles, une dynamique de négociation et des échanges de type « donnant – donnant ». Alors que la plupart des analystes soulignent l’imprévisibilité, le caractère conditionnel et les risques de la diplomatie transactionnelle, d’aucuns estiment qu’elle peut permettre aux États-Unis d’exercer leur leadership avec force et pragmatisme. VYAS Anshul, « Transactional Diplomacy and the Russia-Ukraine Conflict : A U.S. Foreign Policy Shift During the Trump Era », April 18, 2025 ; DANDOLOV Philip, « The insistence on Transactionalism and Donald Trump’s Foreign Policy – Some long-term risks and disconnects », International Journal, Volume 70, Issue 1, 2025, pp. 87-93.  

Le contexte temporel du déclin de l’hégémonie américaine expliquerait le recours au transactionnalisme : FLINT Colin, « Hegemonic retreat : transactionalism as foreign policy », The Geographical Journal, Volume 191, Issue 4, 2025.

[22] Le 2 juin, les deux parties échangèrent leurs conditions de cessez-le-feu respectives. Les conditions présentées par la Russie reprenaient, sous une forme abrégée, celles qu’elle avait formulées lors des négociations russo-ukrainiennes d’Istanbul au printemps 2022, auxquelles s’ajoutaient des exigences concernant la politique intérieure ukrainienne. Annexe 1.

[23] DYNER Anna Maria, PIECHOWSKA Maria, « Rosyjsko-ukraińskie negocjacje w Stambule », PISM, Biuletyn, Numer 58, 25 maja 2025 ; MENKISZAK Marek, RODKIEWICZ Witold, « Spotkanie w Stambule: maksymalistyczne żądania Kremla», Ośrodek Studiów Wschodnich, Analizy, 3 czerwca 2025.

[24] IWAŃSKI Tadeusz, KONOŃCZUK Wojciech (red.), Czwarty rok wojny, op. cit., pp. 138-139, 150, 220.

[25] Annexe 2.

[26] Annexe 3.

[27] SKŁADANOWSKI Marcin, « Plan Trumpa (i Putina) dla Ukrainy – czy to już Jałta XXI wieku? », KUL, 22 listopada 2025.

[28] Annexe 4.

[29] Une analyse linguistique publiée par The Guardian suggéra que des tournures de phrase et des expressions, inhabituelles en anglais, correspondaient au style russe.

[30] Le plan de paix résulterait de manœuvres d’influence entre différentes factions au sein de la Maison Blanche. SMOLAR Piotr, « Plan américain pour l’Ukraine : aux États-Unis, la confusion règne autour de la genèse du document », Le Monde, 24 novembre 2025.

En septembre 2024, J.D. Vance avait déjà évoqué publiquement la possibilité que la Russie conserve les territoires occupés et que l’Ukraine devienne un pays neutre. BARNES Julian E., « Vance Describes Plan to End Ukraine War That Sounds a Lot Like Putin’s », The New York Times, September 13, 2024.

[31] PADIS Marc-Olivier, « Le « plan de paix » de Witkoff et la main de Moscou », Terra Nova, 28 novembre 2025.

[32] Les actifs russes seraient utilisés à hauteur de 100 milliards de dollars pour créer un fond d’investissement américano-ukrainien pour la reconstruction dont 50% des bénéfices reviendraient aux États-Unis.

[33] DUCLOS Michel, « Plan de paix russo-américain sur l’Ukraine : Trump tombe le masque », Institut Montaigne, 24 novembre 2025. Par rapport au Communiqué d’Istanbul (15 avril 2022), ce plan de paix était plus favorable à la Russie mais il comportait tellement de zones d’ombre et d’incohérences qu’il semblait impossible de le mettre en œuvre en l’état. CANCIAN Mark, SNEGOVAYA Maria, « The Unfinished Plan for Peace in Ukraine », Center for Strategic and International Studies, November 2025, pp. 1-2.

[34] BENEDYCZAK Jakub, PIECHOWSKA Maria, PIOTROWSKI Mateusz, « Od planu kapitulacji do planów pokojowych – negocjacje zakończenia wojny », PISM, Komentarz, Numer 78, 25 listopada 2025.

[35] « Plan américain pour l’Ukraine : La Russie utilise la diplomatie comme une arme de guerre », entretien avec Peter Pomerantsev, Le Monde, 25 novembre 2025.

Étant donné que les principales dispositions du plan de paix portaient atteinte à la souveraineté de l’Ukraine, à sa capacité de se défendre contre la Russie, et comportaient un risque, celui de permettre à la Russie de renégocier l’architecture de sécurité en Europe, les pays de l’E3 (Allemagne, France, Royaume-Uni) en élaborèrent une version révisée beaucoup plus favorable à la sécurité de l’Ukraine (22-23 novembre). IWAŃSKI Tadeusz, KONOŃCZUK Wojciech (red.), Czwarty rok wojny, op. cit., pp. 379, 382.

[36] National Security Strategy of The United States of America, op. cit., pp. 14, 25.

[37] National Security Strategy of The United States of America, Washington, 2017, pp. 47-48 ; National Defense Strategy of The United States of America, Washington, 2018, pp. 1-2.

[38] MCFAUL Michael, « Trump’s New National Security Strategy Is a Nixon Doctrine 2.0», McFaul’s World, December 17, 2025.

[39] Annexe 5.

[40] En septembre 2024, J.D. Vance avait déjà évoqué publiquement la possibilité qu’une zone démilitarisée soit établie le long de la ligne de démarcation. BARNES Julian E., « Vance Describes Plan to End Ukraine War That Sounds a Lot Like Putin’s », op. cit.

[41] IWAŃSKI Tadeusz, KONOŃCZUK Wojciech (red.), Czwarty rok wojny, op. cit., p. 416.

[42] Interview with Dasha Burns, White House, Politico, December 8, 2025.

[43] KONOŃCZUK Wojciech, « Czwarty rok wojny: stabilizacja frontu, pozory negocjacji », Ośrodek Studiów Wschodnich, Komentarze, Numer 711, pp. 4, 8.

[44] HEISBOURG François, « How to End a War: Some Historical Lessons for Ukraine», Survival, Volume 65, Number 4, 2023, pp. 13, 19-20.

[45] L’ « option Adenauer » renvoie à un parallèle historique avec la stratégie de Konrad Adenauer dans les années 1950 : le couplage entre renoncement territorial temporaire et intégration rapide de l’Ukraine dans l’architecture de sécurité occidentale. C’est ce scénario que défendait également Michael McFaul, ancien ambassadeur des États-Unis en Russie (2012-2014), le considérant comme étant le seul qui pouvait garantir une paix durable et permanente. MCFAUL Michael, « How Trump Can End the War in Ukraine», Foreign Affairs, December 12, 2024.

[46] La ligne de front étant devenue une « zone grise » d’environ 30 km de large, la guerre est peut-être déjà entrée dans une phase d’équilibre qui pourrait la transformer de facto en une zone démilitarisée comparable à celle qui sépare la Corée du Nord de la Corée du Sud. APPLEBAUM Anne, « Ukraine Is Not Losing. Russia Is Not Winning », The Atlantic, June 7, 2026.   

[47] Secretary Blinken And Polish Foreign Minister Zbigniew Rau Statements to the Press, Rzeszow, Poland, March 5, 2022.

[48] RAU Zbigniew, « Rosyjska agresja na Ukrainę stała się dla Europy momentem przebudzenia », Rzeczpospolita, 28 sierpnia 2022.

[49] Address by President Andrzej Duda on the anniversary of the Russian aggression against Ukraine, February 24, 2023.

[50] Les discussions qui se déroulèrent au sein du Club Valdaï au début de l’année 2025 ainsi que la publication d’un article de Sergueï Lavrov appelant à un retour au modèle Yalta – Potsdam alimentèrent le scénario redouté d’un « nouveau Yalta ». En Pologne, ce scénario est intrinsèquement lié à la perspective de l’échec de la politique orientale polonaise. AVRAMCHUK Oleksandr, « Jałta 2.0. Nowe zasady czy koniec zasad ? », Instytut Europy Środkowej, Komentarz, Numer 39, 25 lutego 2025 ; NOWAKOWSKI Jerzy Marek, « Nowa Jałta czyli koniec polskiej polityki wschodniej », Ośrodek Analiz strategicznych, 21 czerwca 2019.

[51] Rozmowa z wicemarszałkiem Sejmu Krzysztofem Bosakiem, i.pl, 31 grudnia 2024.

[52] « Putin nie chce żadnego pokoju, potrzebuje tylko złapać oddech », rozmowa z generałem Mirosławem Różańskim, Rzeczpospolita, 15 lutego 2025. 

[53] Keith Kellogg, le représentant spécial de Donald Trump pour l’Ukraine, avait évoqué la création de trois zones de responsabilité en Ukraine dans le cadre d’un cessez-le-feu, le déploiement de forces européennes de stabilisation (principalement britanniques et françaises) dans la zone occidentale située à l’ouest du Dniepr, et la constitution d’une zone démilitarisée d’environ 30 km de large. « Trump envoy’s ceasefire plan likens Ukraine to defeated Third Reich », The Times, 2025, April 11.

[54] Informacja Ministra Spraw Zagranicznych o zadaniach polskiej polityki zagranicznej w 2025 r., Warszawa, 23 kwietnia 2025, pp. 3, 11-12. 

[55] Ibidem, pp. 12-13.

[56] Wywiad z ministrem spraw zagranicznych R. Sikorskim, Respekt, 20 grudnia 2025.

[57] « Sikorski o planie dla Ukrainy », tvp24, 20 listopada 2025. 

[58] Après la révélation du plan de paix, le scénario d’un « nouveau Yalta » alimenta les commentaires dans les médias polonais ; certains analystes affirmèrent ainsi que Donald Trump venait de vendre l’Ukraine, et en même temps la Pologne, à la Russie. SIEGIEŃ Paulina, « Nowa Jałta, czyli znowu o nas bez nas », Krytyka polityczna, 21 listopada 2025 ;  FLIEGER Estera, « Tzw. plan pokojowy zachęci Putina. Ile razy Zachód może popełniać ten sam błąd », Rzeczpospolita, 21 listopada 2025.

[59] « 300-tysięczna armia? Nie chcemy zmierzać w kierunku Korei Północnej », Rzeczpospolita, 12 sierpnia 2025. 

[60] « Plan USA ws. Ukrainy? Taki zgniły pokój oznacza wojnę », rozmowa z generałem Romanem Polko, Rzeczpospolita, 28 listopada 2025. 

[61] Rozmowa z Tomaszem Siemoniakiem, JedynkaPolskie Radio, 26 listopada 2025.

[62] « Ukraina ledwo dyszy, skorzysta tylko Rosja », Debata TVN24+, 26 listopada 2025.

[63] « Donald Trump wcale nie chce pokoju ? », rozmowa z ppłk rez. Maciejem Korowajem, Rzeczpospolita, 26 listopada 2025. 

[64] « Europa nie jest gotowa do wojny, nie ma woli walki », rozmowa z generałem Leonem Komornickim, Rzeczpospolita, 13 lutego 2025. 

[65] Rozmowa z Pawłem Kowalem, JedynkaPolskie Radio, 10 grudnia 2025.

[66] « Polska wobec końca pokoju w Europie. Kierunki polskiej polityki », XVIII Forum Polityki Zagranicznej, Warszawa, 16 grudnia 2025.

[67] Ibidem.

[68] Przemówienia ministra spraw zagranicznych Radosława Sikorskiego wygłoszone w brytyjskim parlamencie, Londyn, 14 października 2025.

[69] Tribune, Le Monde, 28 décembre 2025.

[70] Informacja Ministra Spraw Zagranicznych o zadaniach polskiej polityki zagranicznej w 2026 r., Warszawa, 26 lutego 2026, pp. 7, 8, 10.

[71] C’est en particulier le cas du cercle nationaliste Kamraci, de Grzegorz Braun et de Leszek Miller. Rozmowa z Pawłem Kowalem, TrójkaPolskie Radio, 30 grudnia 2025.

[72] Rozmowa z Pawłem Kowalem, JedynkaPolskie Radio, 24 lutego 2026.

[73] « Karol Nawrocki ostrzega przed imperializmem Rosji », Polskie Radio, 24 lutego 2026.

[74] Interview with Karol Nawrocki during the World Economic Forum in Davos, CNBC, January 21st, 2026.

[75] ZDROJEWSKI David, « The Bear perceived by the Eagle: Images of Russian power in Poland », Ghent-Tartu Research Workshop, University of Tartu, Estonia, 28-29 November 2022.

[76] Wystąpienie Prezydenta RP podczas debaty generalnej 80. sesji Zgromadzenia Ogólnego ONZ, 23 września 2025 r.

[77] KUŹNIAR Roman, « Polityka bezpieczeństwa w polskiej polityce zagranicznej », in Kuźniar Roman (red.), Polska polityka bezpieczeństwa, 1989-2000, Warszawa, Scholar, 2001, p. 87.

[78] Informacja Ministra Spraw Zagranicznych o zadaniach polskiej polityki zagranicznej w 2023 r., op. cit.

[79] Wystąpienie marszałka Sejmu RP w Radzie Najwyższej Ukrainy, Kijów, 24 lutego 2026.

[80] BRZEZINSKI Zbigniew, Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Paris, Hachette, 2010, p. 74. (Traduit de l’anglais)

[81] NOWAK Andrzej, Jak rozbić rosyjskie imperium? Idee polskiej polityki wschodniej (1733-1921), Kraków, Arcana, Wydanie drugie, 1999, pp. 5-7.

[82] Les historiens polonais s’appuient sur les instructions envoyées aux diplomates polonais à l’étranger et sur le fait que Józef Piłsudski et Simon Petlura signèrent un traité d’alliance le 21 avril 1920 pour affirmer que la Pologne était déterminée à créer une Ukraine indépendante sur les terres situées entre les fleuves Zbrucz et Dniepr.

[83] DAVIES Norman, Histoire de la Pologne, Paris, Fayard, 1986, pp. 162, 164, 169.

[84] Nowak Andrzej, « Geopolityczne koncepcje Józefa Piłsudskiego »,in Kloczkowski Jacek (red.), Przeklęte miejsce Europy? Dylematy polskiej geopolityki, Kraków, Ośrodek Myśli Politycznej, 2008, p. 150.

[85] Ibidem. 

[86] ENGELGARD Jan, « Nieśmiertelny Stanisław Cat-Mackiewicz », Myśl Polska, 15-22 lipca 2012. La conception de Stanisław Cat-Mackiewicz n’était pas tant pro-allemande qu’anti-soviétique. Opposé à la politique étrangère de Józef Beck, il redoutait une situation où la Pologne serait condamnée à une alliance avec l’Allemagne car cette dernière exploiterait la Pologne plus que ne le faisait la France. ŻERKO Stanisław, « Książka rozczarowań i pasji », in CAT-MACKIEWICZ Stanisław, O jedenastej – powiada aktor – sztuka jest skończona, Kraków, Universitas, 2012. ŻERKO Stanisław, « The Soviet threat in Stanisław Cat-Mickiewicz’s journalistic writings during World War II », Przegląd zachodni, 2017, p. 104.

[87] Stanisław Cat-Mackiewicz estimait que l’Etat polonais ne devait pas traiter la minorité ukrainienne comme la minorité bélarusse parce que les Ukrainiens avaient une intelligentsia et constituaient une société ayant des aspirations étatiques. STOCZEWSKA Barbara, Ukraina i Ukraińcy w polskiej myśli politycznej. Od końca XIX wieku do wybuchu II wojny światowej, Kraków, Oficyna wydawnicza AFM, 2013, pp. 217, 225-228. 

[88] BOCHEŃSKI Adolf Maria, Między Niemcami a Rosją. Wybór pism, Ośrodek Myśli politycznej, 2019, 552 p.

[89] UJAZDOWSKI Kazimierz M., « Wstęp », in Zanim powstała Kultura. Antologia tekstów Adolfa Marii Bocheńskiego poświęconych polskiej polityce wschodniej, Lublin, Wydawnictwo Uniwersytetu Marii Curie-Skłodowskiej, 2006, pp. 9-10.

[90] Conceptualisé par le colonel Tadeusz Schaetzel, le prométhéisme est un mouvement qui naquit dans les années 1920. Il reposait sur le fondement de la coopération entre les nations « captives » de l’espace soviétique et la Pologne au nom de la lutte pour l’indépendance. En tant que programme politique, il s’inscrivait dans la continuité des conceptions de Józef Piłsudski et dans la tradition anti-russe de la pensée politique polonaise. KORNAT Marek, « Ruch prometejski – ważne doświadczenie polityki zagranicznej II Rzeczpospolitej », Nowa Europa Wschodnia, Numer 2, 2008, p. 77. Włodzimierz Bączkowski considérait le prométhéisme comme étant « le produit de la géographie politique de la Pologne ». BĄCZKOWSKI Włodzimierz, O wschodnich problemach Polski, Wrocław, Kolegium Europy Wschodniej, 2005, p. 119.

[91] Włodzimierz Bączkowski était le rédacteur en chef du Biuletyn Polsko-Ukraiński, une revue exclusivement consacrée aux questions ukrainiennes. La ligne programmatique de la revue constituait une voie médiane entre deux extrêmes, à savoir, d’une part, l’assimilation des Ukrainiens, et d’autre part, la reconstruction du système étatique polonais dans un esprit fédéral. Les publicistes « ukrainophiles » de la revue considéraient ainsi les Ukrainiens comme des partenaires avec lesquels les Polonais devaient coopérer sur le plan économique et culturel au nom de la raison d’État polonaise. STOCZEWSKA Barbara, Ukraina i Ukraińcy w polskiej myśli politycznej. Od końca XIX wieku do wybuchu II wojny światowej, op. cit., pp. 301-302 ; BĄCZKOWSKI Włodzimierz, « Nie jesteśmy ukrainofilami », in KOWAL Paweł, OŁDAKOWSKI Jan, ZUCHNIAK Monika (red.), Nie jesteśmy ukrainofilami. Polska myśl polityczna wobec Ukraińców i Ukrainy. Antologia tekstów, Wrocław, Kolegium Europy Wschodniej im. Jana Nowaka-Jeziorańskiego, 2008, pp. 141-146.

[92] MAJ Ireneusz Piotr, « Zagadnienie Kresów Wschodnich w myśli politycznej Włodzimierza Bączkowskiego », Jagiellonian University, 2019, pp. 8, 13-14.

[93] KOWAL Paweł, KLOCZKOWSKI Jacek, « O Włodzimierzu Baczkowski », in Bączkowski Włodzimierz, O wschodnich problemach Polski, op. cit., pp. 7, 14-16, 23.

[94] Attachés à la continuité juridique de l’État polonais fondé sur la Constitution de 1935, les émigrés de Londres considéraient que la frontière orientale de la Pologne devait être celle que le traité de Riga avait établie en 1921, et ils ne cessèrent de considérer comme un acte de trahison nationale le fait de se résigner à abandonner les confins. Il est à noter qu’en Pologne, le traité de Riga fut généralement décrit en termes de nécessité, de contrainte, alors qu’en Ukraine, il fut généralement décrit comme une trahison. BEAUVOIS Daniel, « Spory historyków (Francja, Rosja, Polska) wokół Ukrainy-Rusi », in KŁOCZOWSKI Jerzy (red.), Historia Europy Środkowo-Wschodniej, Lublin, Instytut Europy Środkowo-Wschodniej, Tom 2, 1996, p. 50.

[95] POMIAN Grażyna, « Le rôle de l’émigration polonaise en France depuis 1945 », Matériaux pour l’histoire de notre temps, Numéros 61-62, 2001, p. 62.

[96] Formulé en réponse au « dégel » survenu en 1956, l’ « évolutionnisme » envisageait une transformation pacifique du régime socialiste polonais dans le sens du pluralisme. A l’instar des émigrés de Londres, les intellectuels de la revue Kultura souhaitaient le renversement de ce régime mais ils ne cherchaient pas à condamner en bloc toutes ses réalisations et essayaient d’influencer l’intelligentsia vivant en Pologne.

[97] L’ULB correspondait  à l’idée d’une émancipation des nations non russes (ukrainienne, lituanienne et bélarusse) de la domination soviétique.

[98] Kornat Marek, « Realizm środków, idealizm wizji. O geopolitycznej wizji Jerzego Giedroycia i Juliusza Mieroszewskiego », in Kloczkowski Jacek (red.), Przeklęte miejsce Europy? Dylematy polskiej geopolityki, op. cit. , pp. 234, 240.

[99] En 1977, la revue Kultura publia une déclaration (Deklaracja w sprawie ukraińskiej) signée par Jerzy Giedroyc et Gustaw-Herling Grudziński, dans laquelle ils critiquaient l’« impérialisme multiséculaire polonais ». Surmacz Beata, Współczesne stosunki polsko-ukraińskie. Politologiczna analiza traktatu o dobrym sąsiedztwie, Lublin, Wydawnictwo Uniwersytetu Marii Curie-Składowskiej, 2002, p. 94.

[100] Osińska Lucyna, « Miejsce Ukrainy w koncepcjach polityki wschodniej III RP », Dialogi polityczne, Numer 11, 2009, p. 135.

[101] Michnik Adam, « Spotkania z Giedroyciem », in Pomian Krzysztof (red.), Jerzy Giedroyc. Redaktor, Polityk, Człowiek, Lublin, WUMCS, 2001, p. 132.

[102] Dans les années 1970-1980, Kultura exerça une immense influence sur les fondateurs de l’opposition politique polonaise, et ses conceptions furent adoptées par les intellectuels dissidents liés à Solidarność. Golińczak Marek, Związek radziecki w myśli politycznej polskiej opozycji w latach 1976-1989, Kraków, Arcana, 2009, p. 13.

[103] ZDROJEWSKI David, L’alliance américaine – clé de la politique orientale polonaise (1989-2008), Thèse de doctorat, INALCO, Paris, 2013, pp. 338-344.

[104] Informacja Ministra Spraw Zagranicznych o zadaniach polskiej polityki zagranicznej w 2018 r., Warszawa, 21 marca 2018.

[105] ZDROJEWSKI David, L’alliance américaine – clé de la politique orientale polonaise (1989-2008), op. cit., pp. 407-411.

[106] SZPORLUK Roman, Russia, Ukraine and the Breakup of the Soviet Union, Hoover Institution Press, 2000, pp. 183-228.

[107] Le concept d’« Entre-deux-mers » est considéré comme étant le concept géopolitique polonais le plus important. Développé au début du XXe siècle par le géographe Eugeniusz Romer, il fut intégré dans le discours politique polonais de l’Entre-deux-guerres. CZACHOR Rafał, « A Concept of Intermarium in the Foreign Policy of Poland », Nowa Polityka Wschodnia, No 3/26, 2020, pp. 9-26.

Ce concept servit à définir la conception de politique étrangère que Józef Beck s’efforça de réaliser dans les années 1930. Son objectif était de constituer un regroupement de pays susceptible de neutraliser les influences des États potentiellement hégémoniques en Europe centrale. Construite sur des bases plus anciennes, et notamment la théorie des deux ennemis (allemand et russe), cette conception correspondait à la création d’un axe vertical s’étendant de la Finlande à la Turquie, avec un prolongement possible sur le flanc méridional de la Russie, jusqu’en Perse et en Afghanistan.    

[108] SKRZYPEK Andrzej, « Geopolityka „Międzymorza” i jej wpływ na stosunki Polski z Rosją », in Bieleń Stanisław, Skrzypek Andrzej (red.), Geopolityka w stosunkach polsko-rosyjskich, Warszawa, ASPRA-JR, 2012, p. 15.

[109] La question de savoir si l’asymétrie des capacités est un critère qu’il faut prendre en compte pour que se développe et se maintienne une rivalité relève d’un débat d’initiés. COLARESI Michael P., RASLER Karen, THOMPSON William R., Strategic Rivalries in World Politics. Position, Space and Conflict Escalation, Cambridge University Press, 2007, p. 25.

[110] Il est intéressant de constater que la guerre russo-ukrainienne suscita en Pologne, dans certains milieux publicistes et politiques, des réflexions intellectuelles controversées s’inscrivant dans la droite ligne de la pensée politique polonaise traditionnelle sur le devenir de l’Ukraine dans le cadre d’une fédération polono-ukrainienne ou dans celui d’une nouvelle République des Nations.

SIENKIEWICZ Bartłomiej, « Rzeczpospolita Polska czy Rzeczpospolita Narodów? », Kultura liberalna, Numer 23, 31 maja 2022 ; BUDZISZ Marek, « Pora na postawienie kwestii polsko – ukraińskiego państwa federacyjnego. Potrzebne są odważne decyzje», wPolityce.pl , 6 czerwca 2022 ; SADŁOWSKI Michał, « To nie pora na postawienie kwestii polsko-ukraińskiego państwa federacyjnego », Nowy Ład, 9 czerwca 2022 ; PISKORSKI Mateusz, « Ukropolska, czyli jak zlikwidować państwowość», Myśl Polska, Numer 25-26, 19-26 czerwca 2022. 

[111] KURECIC Petar, « The Three Seas Initiative: geographical determinants, geopolitical foundations, and prospective challenges »,  Hrvatski Geografski Glasnik, 80/1, 2018, pp. 99-124.

Soutenu politiquement et financièrement par les Etats-Unis, l’Initiative des Trois Mers devait permettre à la Pologne de contrebalancer les implications du gazoduc Nord Stream 2 tout en devenant en Europe centrale une plateforme de redistribution du gaz naturel massivement importé des Etats-Unis. Il est alors compréhensible que, concernant la guerre en Ukraine, les Etats-Unis ne chercheraient pas tant à sauver le peuple ukrainien du joug  russe  qu’à  pousser  à  la  rupture  des  relations  géo-économiques  entre  la zone eurogermanique et la Russie et à tenter d’assurer au système américain le contrôle des deux pointes de l’Eurasie : l’Allemagne et le Japon. BOULANGER Philippe, « Zbigniew Brzezinski et la guerre en Ukraine », Revue des deux mondes, Septembre 2023, p. 118.

[112] COTTEY Andrew, CLADI Lorenzo, EWERS-PETERS Nele Marianne, « Introduction: the 2022 Russian invasion of Ukraine and the re-making of the European security order », Defence Studies, Volume 25, Number 4, 2025, p. 760.

[113] BHARTI Simat, ARYAL Saroj, KUTSYK Andrii, « The Ukraine crisis: Poland as a strategic crossroad in Eastern Europe », Eastern Journal of European Studies, Volume 15, Issue 1, 2024, pp. 340-341.

[114] Dans The Grand Chessboard, Zbigniew Brzezinski distinguait les « acteurs stratégiques », au rang desquels il classait la Russie, et les « pivots géopolitiques », au rang desquels il classait l’Ukraine, et considérait qu’il était dans l’intérêt des Etats-Unis de protéger les pivots géopolitiques définis comme « des Etats dont l’importance réelle tient moins à leur puissance réelle et à leur motivation qu’à leur situation géographique sensible et à leur vulnérabilité potentielle, laquelle influe sur le comportement des acteurs stratégiques. Le plus souvent, leur localisation leur confère un rôle clé pour accéder à certaines régions ou leur permet de couper un acteur de premier plan des ressources qui lui sont nécessaires. » BRZEZINSKI Zbigniew, Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, op. cit., pp. 68-69.

[115] WÓJCIK Piotr, « Trump negocjuje, Putin bombarduje, UE wnosi poprawki. Tajne rozmowy i trzy różne plany dla Ukrainy», Krytyka polityczna, 26 listopada 2025.

[116] « Prezydent RP Andrzej Duda w Kijowie », Biuro Bezpieczeństwa Narodowego, 23 sierpnia 2022.

[117] Zbigniew Brzesinski, Le Grand Échiquier. L’Amérique et le reste du monde [The Grand Chessboard. American Primacy and Its Geostrategic Imperatives], Paris, Bayard, 1997, 273 p.

[118] NDR : La Bataille de Gaulle, réalisation Antonin Baudry, Juin 2026, en deux parties. 

[119] Oxana Melnychuk-Viktorsvit, Ukraine. Kyïv, l’autre berceau de l’Europe, Paris, Dauphin éd., 2025, 304 p., pour [d’après l’auteure] en savoir plus sur la déconstruction des mythes géopolitiques et découvrir les faits méconnus de l’histoire de l’Ukraine qui éclairent d’un jour nouveau les événements historiques majeurs en Europe.

[120] Oxana Melnychuk, « Pologne-Ukraine : les coulisses d’une crise politique majeure aux portes de l’Europe. Que s’est-il passé ? », Unis pour l’Ukraine, 28 juin 2026, lien : https://unispourlukraine.org/medias/actualites/pologne-ukraine-les-coulisses-dune-crise-politique-majeure-aux-portes-de-leurope-que-sest-il-passe (consulté le 22 juillet 2026). Voir : site internet « Unis pour l’Ukraine », lien : https://unispourlukraine.org (consulté le 22 juillet 2026), une plateforme de communication sur l’Ukraine pour [selon l’auteure] mieux comprendre, entendre, apprendre et coopérer avec l’Ukraine.

[121] Op. Cit., Oxana Melnychuk, « Pologne-Ukraine : les coulisses d’une crise politique majeure aux portes de l’Europe. Que s’est-il passé ? »…

[122] Taras Myshlyaev (pour European Truth), « ‘‘Обурливо самостійна’’ Україна. Де захована справжня причина суперечки Варшави та Києва » [Une Ukraine « outrageusement indépendante » : là où réside la véritable raison du différend entre Varsovie et Kiev], Ukrainska Pravda, 30 juin 2026, lien : https://www.eurointegration.com.ua/articles/2026/06/30/7240649/ (consulté le 22 juillet 2026).

[123] Oxana Melnychuk, « Pour comprendre la genèse du mythe de l’ ‘‘Ukraine nazie’’ », Unis pour l’Ukraine, 24 juin 2026, lien : https://unispourlukraine.org/medias/actualites/pour-comprendre-la-genese-du-mythe-de-lukraine-nazie (consulté le 22 juillet 2026).

[124] Antoine Garapon, Des crimes qu’on ne peut ni punir ni pardonner. Pour une justice internationale, Paris, Odile Jacob, 2002, 352 p.

[125] John J. Mearsheimer, Sebastian Rosato, How States Think. The Rationality of Foreign Policy, New Haven (Conn.), Yale University Press, 2023, 304 p.

[126] Emmanuel Todd, La défaite de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024, 384 p.

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