Le réseau urbain japonais Cœur de la puissance et reflet des fragilités de l’Archipel

Christophe Réveillard

Chercheur à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), il est directeur du séminaire de Géopolitique au Collège interarmées de Défense (CID-École militaire).

2eme trimestre 2013

Le Japon s’est tôt inscrit dans le développement du phénomène d’urbanisation favorisant jusqu’à la Mégalopole Tokyo-Osaka-Kobé-Fukuoka, la localisation des échanges mondiaux par un énorme pôle urbain capitalisant façades portuaires, aéroports, nœuds autoroutiers, plates-formes informationnelles, bourse, sièges sociaux des entreprises, grandes universités et laboratoire de recherche, etc. Si l’accroissement de puissance est réel, subsistent cependant des interrogations sur la gestion des défis phénoménaux (étalement urbain, démographie, risques sismiques, environne­ment, infrastructures, adaptation d’un modèle politique, etc.).

DANS UN MONDE CONNAISSANT UNE CROISSANCE FOLLE de l’urbanisation, l’Asie, qui regroupe actuellement plus de la moitié des citadins dans le monde soit un milliard huit cent millions[1], devrait voir la fin de sa transition urbaine dans les années 2030.

De l’agglomération urbaine à la Mégalopole

Au début du xxe siècle, le phénomène d’urbanisation avait connu une accélé­ration à l’échelle mondiale avec l’apparition d’un réseau de très grandes agglomé­rations et de trois mégalopoles[2] : « Dès les années 1930, les géographes ont mis en évidence le lien entre la hiérarchie des villes, leur répartition dans l’espace et les fonctions qu’elles exercent. De nos jours, les grandes villes globales entretiennent plus de liens entre elles qu’avec leur environnement proche et concentrent tous les pouvoirs économiques, financier, politique, informationnel et culturel. Leur réseau constitue une structure de décision, d’organisation et de fonctionnement de l’économie-monde » parfois appelé Archipel mégalopolitain mondial.[3]

Or, le Japon s’est tôt inscrit dans ce développement favorisant la localisation des échanges mondiaux, et prenant la forme d’un processus inégalé par son ampleur et constant dans son évolution, car le pays a créé un énorme pôle urbain capitalisant façades portuaires, aéroports, nœuds autoroutiers, plates-formes informationnelles, bourse, sièges sociaux des entreprises, grandes universités et laboratoire de re­cherche, etc.

L’inscription dans l’archipel mégalopolitain mondial

La mégalopole Tokyo-Osaka-Kobé-Fukuoka est comprise comme « un ensemble urbain de taille considérable, une conurbation, continue dans l’espace, concen­trant capitaux, puissance et pouvoirs » et possédant, au même titre que la Côte Est des États-Unis et la dorsale européenne, une capacité d’influence internationale considérable. La ville mondiale qu’est Tokyo au sein de la mégalopole japonaise concentre la plus grande partie de la population et de la production de richesses du pays dans une dynamique d’interface avec l’Asie orientale et tout le monde déve­loppé. L’inscription dans le réseau des villes mondialisées s’est faite dans un cadre élitaire : « Quand la finance et les services spécialisés devinrent une composante dominante des échanges internationaux, au début des années 1980, le rôle des villes fut renforcé. Pour autant, du fait de la concentration extrême de ces activités, seul un nombre limité des villes était désormais en mesure de jouer un rôle stratégique […]. Par comparaison avec les années 1950, la décennie 1980 vit l’émergence d’une géographie de l’économie mondiale plus resserrée, organisée selon un axe Est-Ouest beaucoup plus fort […]. Les villes globales jouent un rôle crucial car elles offrent les services avancés et les infrastructures de télécommunications nécessaires à l’implan­tation et à la gestion d’opérations économiques à l’échelle mondiale »[4].

Ainsi la capitale Tokyo possède un PIB double de celui du Brésil et un poids économique de 1191 milliards de dollars (2005) supérieur à celui de New York (1133). La mégapole japonaise s’insère dans la mégalopole formée par la jonction entre les aires métropolitaines d’Osaka, de Kobé et de Kyoto jusqu’à Fukuoka et cette articulation entre villes proches et grands pôles mondiaux reflète son intégra­tion dans la mondialisation urbaine. Le lien primordial entre les trois « centres » structurant la mégalopole japonaise et reliant Tokyo, Kyoto, Nagoya, Osaka, fut constitué des 1964 par le tracé du Shinkansen première ligne à grande vitesse du monde, lequel a permis l’extension de 1200 km d’une mégalopole comptant actuel­lement au moins 105 millions d’habitants (d’une densité supérieure à 330 habitants au km2) et l’assurance d’une circulation interne à la mégalopole mondiale.

Le premier centre recouvre la ville de Tokyo bien sûr mais aussi son environ­nement régional le Kanto, le deuxième centre est constitué du tryptique Osaka/ Kobé/Kyoto situé dans les régions de Nagoya et du Kansai et le troisième englobe Hiroshima et Fukuoka dans la région de Seto.

Tokyo

La capitale du Japon compte 13 millions d’habitants et l’aire métropolitaine de la région du Kanto 35 millions, ce qui en fait l’agglomération la plus peuplée et la plus dense du monde (1228 habitants au km2). Première ville mondiale en PIB, elle possède un « rôle de hub aéroportuaire (3e carrefour mondial du trans­port aérien après Londres et New-York) », une activité portuaire lui conférant le 1er rang mondial « si l’on inclut les ports situés dans sa zone urbaine – Yokohama, Chiba, Kamazaki, dont l’activité est directement liée à la capitale dont ils ne font pas partie » et une place financière parmi l’une des trois premières mondiales. De plus, Tokyo n’a cessé d’investir dans la recherche technologique en témoigne la présence de ses universités de niveau international qui maintiennent son rang dans les premières places mondiales en matière de haute technologie et d’innovation. De même, la technopole de Tsukuba, ville de l’innovation scientifique au Japon et situé dans la grande périphérie tokyoïte, a vu se créer « des établissements d’enseigne­ment supérieur proche d’un bassin d’emploi à très haut niveau de qualification… dans un cadre de vie suburbain et néorural très valorisé ». Elle illustre le lien entre territoire métropolitain et processus créatif : « Située à 60 km de Tokyo, elle jouit d’une excellente accessibilité multimodale : l’aéroport de Narita est à 30 km et la ligne « Tsukuba Express », inaugurée en 2005, le relie à Tokyo en 45 minutes. Sur plus de 20 000 hectares, la « City of Science and Nature » est entièrement consacrée à la recherche et au développement dans le secteur des nouvelles technologies »[5].

Les interactions structurelles et permanentes entre ces centres empêchent de trop sectoriser l’approche fonctionnelle qu’on peut en avoir, mais, grossièrement on peut considérer qu’il s’agit d’abord de la mégapole Tokyo capitalisant richesses et pouvoir, puis de la zone manufacturière concentrant production industrielle et infrastructures portuaires et enfin celle des industries lourdes.

Perspectives et interrogations

En raison d’une surconcentration de 80 % de la population sur 6 % du ter-ritoire[6], le pouvoir avait projeté (Plan Technopolis) de polariser des activités aux marges de la mégalopole (moins de 12 heures en voiture). Cette tentative a connu un certain succès mais rapidement cela a conduit, par l’absorption progressive de ces zones, à favoriser l’extension de cette dernière et ne pas résoudre les questions qui avaient présidé aux décisions politiques de projection hors mégalopole pour les raisons de risques naturels, industriels et le coût des effets de saturation et d’engor­gement. La concentration des hommes, des tâches et de la richesse au sein de la mégalopole japonaise a effectivement pour conséquence l’étalement urbain dû en partie au renchérissement phénoménal des centres au profit de l’installation des activités commerciales et financières et d’une minorité d’habitants les plus fortunés (la concurrence entre immobilier d’entreprise et immobilier résidentiel est cause de hausse des prix et de rareté de l’offre), la population habitant principalement les périphéries, cette périurbanisation continuant cependant de faire partie de l’aire métropolitaine.

Une telle évolution urbaine pèse forcément sur les conditions et l’organisation d’une administration spécifique attachée aux phénomènes des mégas villes : infras­tructures (transports), anticipations des perspectives d’évolution, adaptation d’un modèle politique véritablement efficace, gestion de la pollution, développement vertical, etc.

L’extrême densité de population et d’activité et la spécificité japonaise de séismes d’ampleur phénoménale (situation sismique et archipélagique) provoque le questionnement sur la question environnementale. Les secousses majeures du 11 mars 2011 (8,9 sur l’échelle de Richter) qui ont frappé la région de Sendei au nord de Tokyo et provoqué un tsunami touchant 300 km de littoral, principale­ment la région de Tohôku au nord de l’île d’Honshu, ont entraîné, sous les yeux du monde entier, la mort de près de 30 000 personnes, des destructions totales de villes, d’infrastructures industrielles, portuaires, routières et ferroviaires, l’arrêt de onze réacteurs nucléaires et la destruction de celui de la centrale de Fukushima. La fragilité du territoire japonais et de son organisation urbaine et économique était mise une fois de plus en lumière, puisque le tsunami a frappé une plaine littorale densément peuplée et bénéficiant d’infrastructures mais située périphériquement.

Si les infrastructures de la région de Tohôku ont été durement touchées, le monde entier a pu constater la reprise relativement rapide de l’activité économique japonaise, plus au sud, c’est-à-dire au centre de la mégalopole, et à Tokyo particuliè­rement, profitant de sa position en fond de baie et par un équipement antisismique performant notamment sur les gratte-ciel. Les citadins japonais ont également fait la preuve d’un sang-froid et d’une discipline exceptionnels notamment dû à l’expé­rience, à l’entraînement des populations et à un système d’évaluation et de pré­vention important. Pour ce qui concerne le risque environnemental, la question n’est donc pas dans le fait de savoir s’il faut un moratoire du nucléaire puisque le Japon est un des pays les plus performants en la matière (ainsi que dans le traite­ment des déchets) et alors que le pays a un besoin essentiel de cette énergie pour sa consommation électrique de base domestique et industrielle, mais plutôt sur le fait de savoir pourquoi a été autorisée la construction d’une telle centrale à proximité d’une faille géologique et sur une proximité littorale.

De plus, le Japon est progressivement devenu le chef de file des investissements en matière de développement durable notamment pour les infrastructures urbaines. Ainsi, dans les années 1980, suite aux crises pétrolières des années 1970, fut créée la NEDO l’Organisation japonaise pour le développement des énergies nouvelles et des technologies industrielles, organisation semi gouvernementale qui a pour vocation de promouvoir le développement et l’introduction de nouvelles technolo­gies énergétiques. Or, depuis sa création, la NEDO a permis le développement de nouvelles technologies et de nombreux projets visant à améliorer la compétitivité globale du Japon mais en cherchant également à résoudre les questions sociales notamment en milieu urbain.

La question du sur-vieillissement de la population urbaine japonaise, véritable fait de société de long terme a également un impact sur la gestion des villes du tissu urbain de l’Archipel. Les Japonais connaissent l’allongement de la durée de vie la plus importante au monde avec une espérance de vie de 79 ans pour les hommes et 86 pour les femmes lié à un taux de natalité extrêmement peu élevé et par consé­quence une pénurie de main-d’œuvre non qualifiée. Ce qui provoque en retour une spécialisation sur le marché des retraités (domotique, médecine) et « l’innovation technologique pour la robotique industrielle mais aussi la robotique humanoïde de service, encore expérimentale »[7].

Reflet de la capacité d’innovation et de production de richesse, la mégalopole japonaise est également le lieu qui concentre les défis de grande ampleur qui façon­neront le Japon de demain en fonction de l’orientation des décisions de long terme prises aujourd’hui parmi lesquelles celles concernant le risque sismique et la dépo­pulation en cours sont les plus essentielles.

Bibliographie indicative

Bretagnolle A., Le Goix R., Vacchiani-Marcuzzo C., Métropoles et mondialisation, coll. « docu­mentation photographique », 8082, Juillet-Aout 2011, Paris, La Documentation française, 2011.

Foucher M., Les nouveaux (dé)équilibres mondiaux, coll. « documentation photographique », 8072, Novembre-Décembre 2009, Paris, La Documentation française, 2009.

Garreau J., Edge City : Life on the New Frontier, New York, Doubleday, 1991.

Gauchon P., Dictionnaire de géopolitique et de géoéconomie, Paris, PUF, 2011

Le Goix R., Villes et mondialisation : le défi majeur du xxf siècle, Paris, Ellipses, 2005.

Raisson V., 2033, Atlas des futurs du monde, Paris, Robert Laffont, 2010.

Rodwin V., Gusmano M. K., Growing Older in World Cities : New-York, London, Paris and Tokyo, Vanderbilt University Press, 2005

Sassen S., La ville globale: New York, Londres, Tokyo, Paris, Paris, Descartes 1996 [Princeton University Press, 2001].

Sassen S., Cities in a WorldEconomy, Pine Forge Press, 1994.

Veltz P., Mondialisation, villes et territoires. L’économie d’archipel, Paris, PUF, 1996.

[1]V. Raisson, 2033, Atlas des futurs du monde, Paris, Robert Laffont, 2010.

[2]P. Gauchon, Dictionnaire de géopolitique et de géoéconomie, PUF, 2011 ; V. Rodwin, M. K. Gusmano, Growing Older in World Cities : New-York, London, Paris and Tokyo, Vanderbilt University Press, 2005 ; S. Sassen, The Global City : New-York, London, Tokyo, Princeton University Press, 2001.

[3]De nombreux géographes et urbanistes se sont attachés à définir le phénomène avec plus ou moins de réussite tel que Jean Gottmann, Roger Brunet, Olivier Dolfuss, René-Eric Dagorn, Peter Hall, Fernand Braudel, Goetz Wolff, Saskia Sassen, Cynthia Gobin

[4]S. Sassen, Cities in a World Economy, Pine Forge Press, 1994, trad. M. Rigo, cit. in A. Bretagnolle, R. Le Goix, C. Vacchiani-Marcuzzo, Métropoles et mondialisation, coll. « documentation photographique », 8082, Juillet-Aout 2011, Paris, La Documentation française, 2011.

[5]A. Bretagnolle, R. Le Goix, C. Vacchiani-Marcuzzo, Métropoles et mondialisation, op. cit.

[6]P. Gauchon, Dictionnaire de géopolitique et de géoéconomie, op. cit.

[7]M. Foucher, Les nouveaux (dé)équilibres mondiaux, coll. « documentation photographique », 8072, Novembre-Décembre 2009, Paris, La Documentation française, 2009.

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