Le Golan : quel avenir pour un plateau annexé ?

Fayçal JALLOUL, écrivain et journaliste spécialiste du Moyen Orient

Résumé : Le 25 mars 2019, Donald Trump reconnaît officiellement le Golan comme territoire israélien. Comment peut-on expliquer la décision du président américain ? Change-t-elle les rapports de force dans cette région ? Marque t-elle le rétablissement du projet de Grand Israël ? Que peut faire la Syrie pour défendre son pays et récupérer le plateau ? Qu’en est-il de l’interdépendance entre le Golan, les fermes de Shebaa et Kafr shouba, territoires occupés dans le sud du Liban et structurellement liées au destin du Golan (la frontière libano-syrienne dans cette région n’ayant jamais été formellement tracée) ? Cet article propose d’exposer les enjeux stratégiques actuels liés au plateau du Golan et de faire un récapitulatif historique des événements qui y sont liés depuis 1967.


Summary : On March 25th 2019, Donald Trump officially recognized the Golan Heights as Israeli territory. How can one assess the American President’s decision? To what extent can it redesign regional balances? Is it a step towards reestablishing the Great Israel project? What can Syrian authorities do to defend their country and get the Golan Heights back? What about the close ties between the Heights and Shebaa and Kafr Shouba farms – that are occupied territories in South Lebanon but whose fate is linked to the Golan Heights, for the border between these specific Syrian and Lebanese lands has not been clearly set? This article offers to develop the key current stakes held by the Golan Heights and to draw an informed historical summary of its evolution since 1967.

Le 25 mars 2019, Donald Trump reconnaît officiellement le Golan comme territoire israélien. Benjamin Netanyahou a décidé de construire une colonie portant le nom du président américain à l’occasion des 52 ans de l’occupation de ce plateau.

Comment peut-on expliquer la décision du président américain ? Change-t-elle les rapports de force dans cette région ? Marque t-elle le rétablissement du projet de Grand Israël ? Que peut faire la Syrie pour défendre son pays et récupérer le plateau ? Qu’en est-il de l’interdépendance entre le Golan, les fermes de Shebaa et Kafr shouba, territoires occupés dans le sud du Liban et structurellement liées au destin du Golan (la frontière libano-syrienne dans cette région n’ayant jamais été formellement tracée, la séparation entre territoires libanais et syriens a longtemps été virtuelle dans cette région) ?

Les contextes électoraux américain et israélien qui se jouaient en arrière plan expliquent en partie cette décision. Le premier ministre israélien est alors en pleine campagne pour un cinquième mandat tandis que Trump se lance dans une longue campagne pour briguer un deuxième mandat à la Maison blanche. L’un et l’autre se saisissent de l’opportunité d’une annexion du Golan pour se présenter devant un corps électoral nationaliste comme des hommes forts, déterminés à passer outre le droit international pour défendre les intérêts de leurs pays respectifs.

Cette décision intervient par ailleurs dans un contexte régional et international défavorable à la Syrie qui tente de sortir d’une guerre de destruction atroce et n’est donc pas en capacité de réagir à une telle annexion comme elle le devrait. Ce n’est pas par hasard que l’équipe du président américain a voulu que cette décision intervienne au moment où le gendre de Trump, Jared Kushner, allait dévoiler son « Deal du siècle », projet de règlement du conflit israélo-arabe sortant du cadre du droit international. Trump a également choisit d’annoncer cette décision au moment où il allait entrer en confrontation direct avec l’Iran, allié stratégique de la Syrie au Moyen-Orient.

Pour Israël, cette décision a été l’occasion de traduire sa victoire par les armes d’il y a un demi-siècle en réalité, la reconnaissance américaine venant légitimer ce qui n’était jusqu’à maintenant qu’un fait d’armes en lui apportant la protection de la première puissance mondiale. Mais avant d’examiner les conséquences de cette décision sur les moyen et long termes, il faut jeter un coup d’œil sur l’importance stratégiques de ce territoire de 1200 km².

Le Golan est tout d’abord au cœur de l’axe de la résistance opposée par la Syrie et ses alliés à Israël. Les changements stratégiques entraînés par la guerre du Liban en 2006, l’échec de l’occupation américaine en Irak et en Afghanistan semblent signer la fin du Grand Israël, ainsi que l’a avoué Ehoud Olmert après l’échec de sa guerre contre le Liban en 2006. Le premier ministre israélien avait alors déclaré que « le rêve du Grand Israël est terminé, le peuple israélien peut regretter dorénavant chaque jour qui passe sans faire la paix avec ses voisins ». A ce propos, il faut rappeler que, des conquêtes de la guerre de 1967, il ne reste que le Golan, parce que l’Egypte a pu récupérer le Sinaï, la Jordanie a récupéré une bande de frontière et signé un accord de paix avec Israël en 1994, et enfin les territoires palestiniens occupés sont entre les mains des Palestiniens qui négocient leur sort avec Israël, tantôt par les armes, tantôt par les mots.

Avec l’annonce du « Deal de siècle » censé régler la cause palestinienne en faveur des Israéliens, l’annexion du Golan met un terme à tout avenir négocié du plateau et lie son avenir au sort de l’État hébreu. Pour la Syrie, le Golan était toujours au cœur de ses choix politiques et il est toujours considéré comme le socle de toute reconstruction géopolitique dans le pays et dans toute la région.

Situé entre Damas et Tel-Aviv, le Golan en hébreu – Joulân en arabe -, est un plateau d’environ 1 250 km² s’étendant entre le Jabal al-‘Arab (appelé également Jabal al-Durûz), le Jabal al-Sheikh (ou mont Hermon) et ‘Ajloûn. Il se prolonge, au sud, vers la région d’Irbid en Jordanie; à l’est et au nord-est, il rejoint la steppe syrienne de Bâdiat al-Shâm. À l’ouest, il jouxte la plaine du Houleh et le lac de Tibériade enfin, par le nord, il côtoie la Haute Galilée (al-Jalîl) et les plateaux du sud-Liban .
« Depuis des millénaires, le plateau est un lieu de passage aisé entre, d’une part, le littoral méditerranéen, ses ports et ses routes […] et, d’autre part, les villes de la steppe syrienne, de la Mésopotamie, de l’Anatolie et de l’Asie centrale. À une plus grande échelle, le plateau a aussi servi à la redistribution des flux entre ‘Akka (Saint-Jean d’Acre), Naplouse, Haifa, Tyr, Safad, la vallée du Jourdain, Damas et la Béqaa »

L’occupation de 1967
Le mythe biblique situe le Golan dans l’espace du grand Israël. Selon ce mythe, le Golan a été conquis et reconquis à tour de rôle par les Araméens de Damas et les Juifs. Pendant la Guerre des six jours en 1967, le plateau du Golan est conquis par l’armée israélienne qui détruira par la suite méthodiquement les 163 villages et 108 hameaux syrien. Elle chasse ainsi la quasi-totalité des 153 000 syriens habitants le plateau, ce qui équivaut à une épuration ethnique. Il ne reste aujourd’hui de cette population syrienne du Golan que 18000 Arabes repartis dans cinq village et le plateau est colonisé par 20000 Juifs repartis dans 37 colonies.
Sur la carte actuelle du Golan, l’occupant a procédé à un changement des noms des villages et hameaux, qui portaient des noms arabes, remplacés aujourd’hui par des noms juifs. Administrativement, le plateau est intégré pleinement à l’État hébreu et apparaît sur la carte de l’État d’Israël.
Le Golan occupé est devenu le château d’eau d’Israël (40% de l’eau israélienne provient de cette région). Le plateau a d’ailleurs été transformé en région touristique par l’occupant qui a profité de ses caractéristiques naturelles et climatiques rares dans un espace désertique. Le plateau produit également un vin israélien de réputation mondiale.
Il offre enfin à l’armée israélienne un avantage géostratégique énorme à 50 km de Damas et prive l’armée syrienne de l’effet de surprise en cas de guerre. Rappelons que pendant la guerre de 1973, les forces armées syriennes ont mis beaucoup de temps à s’installer à cause de difficultés liées à l’irrégularité du territoire terrestre (multiplicité de collines et de montagnes qui rendent le territoire difficile d’accès par les militaires). Ce qui a permis aux réservistes israéliens de contre attaquer et de repousser l’assaut syrien qui était pourtant parvenu à récupérer 60% du plateau.
En 1973, la Syrie et l’Egypte déclenchent une guerre surprise pour récupérer leurs territoires conquis par l’Étathébreu en 1967. Les premiers jours, les combats tournent en faveur des Arabes. Mais grâce à une aide américaine logistique et politique très importante, Tsahal a presque réussi à priver les Arabes de l’avantage territorial acquis au début, et a même permis aux Israéliens de conquérir davantage de terres arabes.
Sur le front du Golan, l’armée syrienne a même été contrainte de se retirer de dizaines de mètres derrière les lignes de 1967 à cause dumanque de coordination avec les Égyptiens et le non respect israélien du cessez-le-feu. A la fin de cette guerre, la Syrie a pu récupérer al Qouneitra, la capitale du Golan en 1974, complètement détruite par l’armée israélienne et 250 km² de territoire perdus en 1967. La guerre se termine par la création d’une zone de démilitarisation séparant les lignes armées des deux cotés et l’installation de forces internationales pour surveiller le cessez-le-feu (la FNUOD : Force des Nations unies chargée d’observer le désengagement).
Le 14 décembre 1981, le Golan est annexé par la Knesset, dans un acte immédiatement condamné par le conseil de sécurité des Nations Unies dans le cadre de la résolution 350 adoptée à l’unanimité le 17 décembre 1981. Depuis lors, le statut du plateau n’a pas changé. Il faut attendre dix ans pour que les deux pays entament leur première négociation à propos du Golan.

Les négociations de 1991 à 2000
Les années 1990 ont débuté par la chute de l’Empire soviétique. Privé de son allié stratégique majeur, feu Hafez al Aasad a dû revoir sa stratégie concernant le Golan basée jusqu’alors sur l’exigence unique du retrait israélien sans condition, conformément aux résolutions 224 et 338 du conseil de sécurité des Nations Unies .
L’occupation irakienne du Koweit en 1990 offre au président syrien l’occasion de se rapprocher des Occidentaux en participant à la libération de cet émirat arabe en 1991. A la fin de cette même année s’ouvrent des pourparlers entre les Arabes et Israël pour échanger les territoires occupés contre la paix. Ils n’ont mené à aucun résultat concret. Il a fallut attendre l’élection de Rabin en Israël et la signature des accords d’Oslo entre l’OLP et l’Etat hébreu pour reprendre les négociations en 1994 et pour que la Syrie déclare son « choix stratégique pour la paix ».
Le « choix stratégique pour la paix » a sans doute eu pour première conséquence positive l’ouverture d’un processus de négociation, même s’il n’a pas permis d’aboutir à la signature d’un accord de paix. Toutefois, pour la première fois, les adversaires d’hier consentaient à se parler directement. De son coté, Israël reconnaissait désormais les résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité relatives au retrait des territoires occupés.

Un nouveau cycle de pourparlers débuta en 1995 à Wye River aux États-Unis. Il fut interrompu au début de l’année 1996 lorsqu’Israël entrepris son opération militaire contre le Liban (« Raisins de la colère »). L’élection d’un premier ministre israélien de droite, Benyamin Netanyahou, interdit durablement toute reprise des discussions. L’arrivée au pouvoir de M. Barak, le 17 mai 1999, ouvrit la perspective d’un déblocage de la situation. Les négociations reprirent effectivement en décembre 1999. Les différentes réunions, cependant, n’ont pas permis de surmonter les points de blocage. Une dernière tentative de médiation américaine, lors d’une rencontre entre les présidents Clinton et Assad père, à Genève le 26 mars 2000, s’est soldée par un échec.
Les négociations de 2008
Après l’échec de la guerre israélienne au Liban en 2006, l’ancien Premier ministre Ehud Olmert est parvenu à la conclusion que le rêve de Grand Israël était terminé et que l’état juif regretterait désormais chaque seconde perdue sans faire la paix avec ses voisins. Cette conviction, ainsi que des raisons internes à Israël, ont servi de base au retour aux négociations bilatérales israélo-syriennes sur le Golan, qui avaient été suspendues en 2000. D’autres raisons ont conduit à la reprise des négociations, notamment l’attaque contre le World trade center à New York en 2001.

Washington a échoué à occuper durablement l’Irak et l’Afghanistan et a exercé une pression incessante sur la Syrie pour qu’elle ferme ses frontières à la résistance irakienne à son occupation. Les États-Unis n’ont pas réussi à renverser le régime syrien après l’assassinat du Premier ministre libanais Rafic Hariri et la pression exercée sur la Syrie pour qu’elle se retire du Liban. Ces échecs successifs ont amené Washington à chercher un moyen de neutraliser la Syrie en parrainant des négociations bilatérales israélo-syriennes sur le Golan syrien occupé.

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan s’est occupé des négociations, qui ont abouti à un échec en raison de la faiblesse du Premier ministre et de son implication dans une affaire de corruption et dans une guerre difficile contre Gaza à la fin de 2008, ce qui a conduit Damas à annoncer début 2009 le gel des négociations avec Israël. Par la suite, la Knesset a bloqué tout espoir de négociation en adoptant une loi obligeant tout gouvernement à organiser un référendum sur tout accord à venir sur le sort du Golan occupé.

La droite israélienne radicale revient ensuite au pouvoir en Israël, dirigée par Benjamin Netanyahou, qui s’est toujours refusé à la moindre concession avec les Arabes, qu’il s’agisse de leur assurer un État palestinien viable ou de la restitution des territoires occupés. La Syrie subit ensuite une attaque internationale et régionale visant à renverser le président Bashar al-Assad et à imposer une sorte d’accord du siècle comme solution au conflit israélo-arabe, avec l’annexion simultanée du Golan et d’autres territoires occupés.
L’annexion du plateau du Golan par une résolution américaine signifie que les États-Unis veulent clore ce dossier après la fermeture du chapitre de Jérusalem et ainsi faire définitivement jouer le rapport de force entre Israël et les Palestiniens en faveur de l’État juif. Face à cette tentative de rétablissement du projet de Grand Israël plusieurs scénarios sont désormais possibles.

Le plus radical est celui d’une formule coloniale similaire à la version américaine du meurtre de témoins, ce qui semble impossible car il appelle au massacre de 12 millions de Palestiniens, de 400 millions d’Arabes et d’un milliard de musulmans, tous concernés par la cause palestinienne.

Deuxièmement, Israël peut recourir à la formule de l’Afrique du Sud, qui lui garantit plus d’espace que le Grand Israël, mais la droite israélienne radicale ne peut pas parler de cette option car elle nécessite une discussion avec les Palestiniens afin de partager le gouvernement et d’abandonner l’identité de l’État juif unilatéral.

Enfin, un troisième scénario est possible, tiré de l’expérience des Pieds noirs en Algérie, qui ont quitté ce pays en moins d’un an après 130 ans de colonisation. Ce dernier scénario peut sembler irréaliste dans le rapport de forces actuel, mais ce dernier n’est pas figé. Nous voyons aujourd’hui à Gaza des enfants palestiniens qui transforment leurs cerfs volant en arme de résistance. Qui auraient pu l’imaginer il y a un an ?

L’octroi du plateau du Golan à Israël élargira la marge de manœuvre de l’axe de la résistance au Moyen-Orient, qui a construit sa stratégie sur la libération des territoires occupés, remettant ainsi à l’ordre du jour la question des fermes libanaises occupées et liées au Golan. La Syrie réclamera toujours la libération du Golan ainsi que l’axe de la résistance et cela ne devrait pas rassurer la société israélienne. Trump a, d’une certaine façon, fait un cadeau empoisonné aux Israéliens qui ne fera que renforcer leur « complexe de Massada », dans une région touchée par des mouvements politiques et militaires aussi imprévisibles que des irruptions volcaniques.

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