Entre chaos et recomposition

Téléchargez l’article au format PDF

Denis Bauchard

Ancien ambassadeur, conseiller à l’Institut français des relations extérieures, IFRI, auteur de « Le Moyen-Orient au défi du chaos, un demi-siècle d’échecs et d’espoirs », Maisonneuve & Larose/hémisphères, 2021.


Le Moyen-Orient va demeurer en 2022 une région où la situation demeure chaotique, notamment dans les pays « faillis » que sont la Syrie, le Liban, la Libye, l’Irak et le Yémen. La menace terroriste reste prégnante tandis que les guerres de l’ombre ou les conflits ouverts se poursuivent. Cette situation s’explique par la conjonction d’éléments internes et le jeu des nouvelles puissances régionales. Dans le même temps, on peut constater un basculement géopolitique en faveur de la Russie et de la Chine au détriment des intérêts des pays occidentaux.

During 2022 Middle East will remain a chaotic region, especially in the « failed » states as Syria, Lebanon, Libya, Iraq and Yemen. The terrorist threat still exists and hidden wars as well as open conflicts go on. This situation could be explained by the combination of domestic factors and the policy of new regional powers. At the same time, there is a fundamental geopolitical upheavel in favor of Russia and China, against interests of western countries.


Alors que l’actualité est focalisée sur la guerre en Ukraine, ce colloque a le mérite de rappeler que le Moyen-Orient reste une zone sensible et stratégique. Le chaos qui y règne depuis une vingtaine d’années est une source de préoccupations pour les pays de la région comme pour l’Europe que la proximité géographique rend particulièrement vulnérable aux menaces qui en proviennent.

Une situation chaotique

Ce chaos est marqué par le nombre croissant d’États qui peuvent être qualifiés de « faillis ». Tel est le cas de la Syrie, du Liban, de la Libye, de l’Irak et du Yémen. Par-delà la diversité des situations, ils ont en commun l’impuissance des gouvernements légaux à étendre leur autorité sur leur pays encore aux prises avec des affrontements armés, larvés ou ouverts. Au mieux, les pouvoirs publics ne contrôlent qu’une partie d’un territoire qui, de fait, est fragmenté entre diverses factions rivales. Ces factions bénéficient de l’appui de gouvernements étrangers – Turquie, Iran, Russie, États-Unis, et certains pays européens notamment – qui leur fournissent financements et armement. Le rôle perturbateur de l’Iran est particulièrement significatif en Syrie, où l’on compte 20 000 combattants contrôlés par Téhéran.

Le Hezbollah libanais constitue une force influente non seulement au Liban mais également en Syrie voire au Yémen. En fait, la multiplication des milices dans de nombreux pays du Moyen-Orient est un défi pour les gouvernements. Si l’Iran joue un rôle important dans ce domaine, il n’est pas le seul : la Turquie comme la Russie n’hésitent pas à en former. En Libye, il y a pratiquement autant de milices que de villes importantes, la mal nommée Armée nationale libyenne n’étant en fait qu’une confédération de milices sous la vague autorité du maréchal Haftar. Les seigneurs de la guerre comme leurs combattants ont tout intérêt à poursuivre leurs tâches dans des pays par ailleurs sinistrés. Outre ces milices, des mercenaires regroupés dans des sociétés militaires privées, les SMP, jouent également un rôle actif. Les États-Unis les ont largement utilisées en Afghanistan comme en Irak. La Russie, pour sa part, a créé le groupe Wagner étroitement associé au Kremlin, et qui est présent aussi bien en Syrie qu’en Libye.

Sur le plan économique, ces pays sont sinistrés faisant face à de fortes pénuries de produits essentiels, à des infrastructures détruites ou endommagées et à des services publics – la santé, l’éducation notamment – le plus souvent défaillants. Dans tous les cas, ils sont victimes d’un désastre humanitaire qui incite notamment les jeunes à s’exiler. Selon un sondage récent, la moitié des Libanais seraient prêts à partir à l’étranger sans retour.

Par ailleurs la menace djihadiste demeure très forte. L’État islamique et al-Qaïda, bien que sur la défensive, restent présents et actifs. Certes, il y a une diminution statistique des attaques terroristes au Moyen-Orient comme dans le reste du monde ; le proto État islamique a perdu le territoire qu’il contrôlait dans la partie nord-est de la Syrie et nord-ouest de l’Irak. De nombreux responsables ont été éliminés dont leurs chefs historiques, Oussama Ben Laden et Abou Bakr al Baghdadi. Mais les combattants entrés en clandestinité sont nombreux. Al-Qaïda reste présent aussi bien en Syrie à travers Hayat Tahrir al-Cham, au Yémen comme en Afghanistan. L’État islamique a montré son influence lors de l’incident intervenu à la prison d’Hassaké en Syrie en février 2022. Ces mouvements gagnent en influence en dehors du Moyen-Orient, notamment au Sahel. L’Afghanistan des talibans, où le clan Haqqani, ancien protecteur d’al-Qaïda, joue un rôle important et risque de redevenir la base arrière des mouvements djihadistes comme dans le passé.

En outre, les conflits en cours ou potentiels sont toujours présents. En fait, le Moyen-Orient n’a pas cessé d’être en guerre civile ou internationale depuis plus de cinquante ans, avec des pertes importantes, qui se chiffrent sans doute à plus de quatre millions de morts. La guerre se présente sous différentes formes : en Syrie et au Yémen, elle se poursuit de façon asymétrique avec plus ou moins d‘intensité ; Israël et l’Iran s’affrontent dans une guerre de l’ombre de plus en plus évidente et ouverte : cyberattaques, élimination de scientifiques, et de cibles iraniennes en Syrie et en Irak.

Un affrontement ouvert entre Israël et l’Iran qui viserait le territoire iranien lui-même n’est pas à exclure, que l’accord sur le nucléaire de 2015 soit ou non renouvelé. Gaza est considérée par Israël comme un « vivier de terroristes », où il faut « tondre le gazon », c’est-à-dire intervenir régulièrement. Les forces armées turques mènent une guerre qui ne dit pas son nom contre le PKK. En fait, deux camps s’affrontent par procuration ou directement : un axe pro-occidental regroupant l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte et Israël soutenus par les États-Unis et certains pays européens et un « Axe de résistance » regroupant l’Iran, le Yémen des Houthis, la Syrie, Gaza contrôlée par le Hamas, soutenu par la Russie. Entre les deux, la Turquie, le Qatar et l’Irak cherchent à maintenir une politique étrangère autonome.

[…]

Téléchargez l’article au format PDF

 

Article précédentBilan stratégique pour la région du Moyen‑Orient 20 ans après le 11 septembre 2001 et l’invasion anglo‑saxonne de l’Irak de mars 2003
Article suivantVers une politique de dialogue et de développement

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.