La nouvelle diplomatie française au Moyen-Orient 

Jean-Luc Pujo

écrivain, président des Clubs Penser la France et rédacteur en chef du portail Politique-actu.com

Résumé

La nouvelle diplomatie française au Moyen-Orient est symptomatique du renoncement total de la France à son rôle de grande puissance. La nouvelle diplomatie française au Moyen-Orient marque la fin de toute diplomatie française dans le monde. Pourtant, la France, avec lucidité et courage, pourrait encore lancer une nouvelle diplomatie au Moyen-Orient et retrouver ainsi un rôle majeur sur le « Grand échiquier », une autre politique internationale pourrait être tentée, qui assurerait un nouveau rôle majeur à notre diplomatie, annonçant le retour d’une véritable puissance française. Cette politique devrait puiser à une double source : celle de la tradition et celle de la modernité. La France doit redevenir, une puissance diplomatique innovante, celle qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : inventer les formes originales d’un dialogue renouvelé ; donner sa chance à l’intelligence des peuples ; favoriser enfin, l’émergence d’une pensée arabe émancipatrice, émancipée. Ce rôle diplomatique français appelle, il est vrai, une condition préalable : la France doit se libérer de toutes tutelles étrangères, étatsuniennes et israéliennes. Se libérer de l’OTAN, se libérer de l’UE.

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L’effacement d’une Nation est un spectacle surprenant et pathétique.

Quand celle-ci a été une des puissances militaires, diplomatiques et politiques les plus importantes au monde, ce spectacle revêt une dimension tragique.

Et quand nous comprenons qu’il s’agit de la France, un sentiment irrépressible de colère nous envahit.

Il aura fallu pas moins d’un siècle pour que, grande puissance mondiale à la veille de 1914, la France disparaisse, ou bientôt presque, un siècle plus tard.

Double sentiment de faillite : Faillite des élites. Faillite de nous-même.

Durant sa longue histoire, la France, il est vrai, a plusieurs fois sombré, suivant un même procédé.

César n’avait-il pas réussi à corrompre toute une élite gauloise sensible au prestige romain, livrant ses enfants à ses précepteurs, rêvant à des destins autrement plus « nobles », loin de cette vulgaire gaulle chevelue ? Pauvre Vercingétorix, chef valeureux, par avance vaincu.

Et plus proche de nous, combien de trahisons, de collaborations honteuses avec toutes forces étrangères, ennemies de la France : « Les Bourguignons, livrant Jeanne la bonne Lorraine à l’ennemi Anglois. La Fronde de Conde, Conti appuyée par les Ibériques voisins. Le Marquis de Limon et son manifeste de Brunswick appuyé par l’Autriche… Les Versaillais pour mâter la Commune, s’alliant aux funestes Prussiens ».

Et hier encore, « Toutes ces intrigues chez nous même de 1933 à 1939 en faveur de l’axe Rome Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos propres mains  tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés » (Marc Bloch). « La France n’a pas été simplement vaincue en cinq jours par la Wehrmacht invincible ; le haut patronat l’a sacrifiée à son plan de réforme de l’Etat copié sur les voisins fascistes (…) C’est bien la France des grands intérêts économiques et financiers qui dicta le choix de l’Allemagne ! »  Militaires, politiciens, journalistes, hommes d’affaires surtout, la Banque de France, le Comité des Forges … sales trahisons de la France que « Le choix de la défaite » (Lacroix-Riz).

Aujourd’hui, l’abaissement dramatique de la France obéit aux mêmes mécanismes, aux jeux des intérêts corrompus d’élites économiques et financières pieds et poings livrées aux puissances étrangères. Qu’importe la France !

Ainsi, la nouvelle diplomatie française au Moyen-Orient est symptomatique du renoncement total de la France à son rôle de grande puissance indépendante (I).

Pourtant, la France, avec lucidité et courage, pourrait encore lancer une nouvelle diplomatie au Moyen-Orient et retrouver ainsi un rôle majeur sur le « Grand échiquier » (II).

Mais existe-t-il encore une volonté française ?

I – La nouvelle diplomatie française au Moyen-Orient est symptomatique du renoncement total de la France à son rôle de grande puissance.

La nouvelle diplomatie française au Moyen-Orient marque la fin de toute diplomatie française dans le monde.

De l’illusion née de la fausse diplomatie « économique »

La substitution opérée depuis à peine une décennie entre une diplomatie politique classique et une « diplomatie économique » illustre ce tournant majeur.

Le Qatar et l’Arabie-Saoudite, comme la plupart des émirats du Golfe, sont ainsi devenus les  pourvoyeurs de financements et d’investissements nombreux en France.  Précieux clients pour nos industries (armement, aéronautique,…), pour nos sociétés de services (environnement, santé,…), ces Etats ont tour à tour été séduits par une véritable stratégie économique de la France.

Les succès commerciaux ont été réels tant sous le mandat de Nicolas Sarkozy que celui de Français Hollande. Tous les pans, ou presque, de notre économie ont ainsi été offerts aux investissements étrangers venus du Golfe.

Cette diplomatie commerciale apporte à l’économie française de substantiels revenus et assure des emplois, véritable faux graal politique français. D’ailleurs, nul n’ignore que la crédibilité même d’un futur candidat à l’Elysée se mesure aujourd’hui à sa capacité à entretenir et développer ce dialogue économique avec les Etats du Golfe. Les exemples de tournées flamboyantes de candidats à la candidature sont déjà nombreux. Mais cette diplomatie possède un coût politique insoupçonné, élevé et catastrophique, pour l’avenir de notre pays.

La France renonce ainsi à mener toute action diplomatique sérieuse. Son discrédit politique connait  aujourd’hui un niveau rarement atteint dans son histoire contemporaine. La voix de la France pèse pour ce qu’elle est devenue : négligeable, sur les dossiers aussi dramatiques que ceux du Liban, du futur Etat Palestinien, de la Syrie, de la Tunisie, de la Libye… sur toutes questions diplomatiques essentielles, donc.

La France est, tout simplement, en train de sortir de l’histoire mondiale.

Ainsi, l’expression « nouvelle diplomatie française » au Moyen-Orient revêt une forme oxymorique. Elle cache une immense et triste nouvelle : la France est en train de devenir une ancienne puissance politique mondiale. Elle est en train de renoncer définitivement à son rôle politique historique.

Quel était-il ?

  • De notre ancienne diplomatie politique d’envergure…

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la IVème République a développé une diplomatie totalement pro-OTAN et pro-israélienne. Dans un contexte d’affrontement entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie, la France n’a pas échappé à la politique proactive des services américains et israéliens. Et la Guerre froide a été le prétexte d’agissements honteux de services étrangers en France quand certains dirigeants français eux-mêmes n’ont pas été directement formés et pilotés par ses services. La naissance de la bombe nucléaire israélienne est, par exemple, la résultante de cette collaboration sous influence. Petit à petit la France est devenue une puissance de second ordre : échec programmé de l’expédition de Suez, faillite en Indochine, aide internationale apportée à l’ALN et au FLN algérien contre les intérêts français…

Quoi qu’on pense de l’aventurisme colonial français durant un siècle, il n’est pas possible d’occulter la réalité des forces internationales qui ont combattu les intérêts français. Cette réalité éclaire encore aujourd’hui la complexité des jeux d’alliances sur le Grand échiquier. L’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle en 1958 va marquer un tournant majeur. D’une part, il engage une grande politique de décolonisation ; d’autre part, il va mettre fin (vraiment ?), aux liens incestueux entre la France et les services américains comme avec les services israéliens.

La sortie du commandement intégré de l’OTAN comme l’embargo prononcé sur les armements à destination d’Israël, après la guerre des six jours, signent une réorientation majeure de la diplomatie française.

Ni anti-américaine, ni anti-israélienne, cette politique d’équilibre et d’indépendance nationale réaffirmée est d’abord caricaturée en politique « pro-arabe », par les réseaux israéliens, puis condamnée par les uns comme par les autres. Cette politique d’indépendance nationale n’est admise ni par Israël ni par les Etats-Unis. Après avoir échappé à plusieurs tentatives d’assassinat, de Gaulle paiera cher cette politique d’indépendance nationale.

Les résistances nombreuses, alimentées par des réseaux efficaces en France même, s’opposèrent à cette politique, ce, de manière sidérante. L’épisode du détournement de matériel militaire français par les services israéliens (vedettes de Cherbourg) en fut une des illustrations les plus médiatisées, qui provoqua la risée des chancelleries du monde entier.

Mais qui dirige véritablement la France ?

La survenue opportune de Mai 68 permit d’écarter le général de Gaulle, obstacle majeur à la pénétration de notre appareil d’Etat par des services étrangers. Depuis, une véritable cogestion de la politique internationale française s’est mise en place jusqu’à l’effacement presque total aujourd’hui de l’identité française, de notre diplomatie, de nos intérêts. A compter du départ du Général de Gaulle, la politique internationale de la France est en effet une politique « sous influence ». D’ailleurs, l’accession à l’Elysée passe par l’obtention du saint graal : l’aval des services étatsuniens et israéliens. Et ceux qui, une fois élus, tenteraient au cours de leur mandat de prendre quelques initiatives inopportunes seraient rapidement rappelés à l’ordre : la lamentable affaire des diamants de Bokassa sanctionne quelques velléités d’un Valery Giscard d’Estaing auquel sera préféré le candidat d’un parti profondément attaché à Israël. A son tour, François Mitterrand, grâce au travail exceptionnel d’un Claude Cheysson et d’un Roland Dumas, reçoit Yasser Arafat à l’Elysée, contre les objurgations de Jérusalem et les menaces de rétorsions. Le charentais va alors devoir faire face à une campagne orchestrée révélant tour à tour son passé vichyssois et ses relations douteuses avec l’ancien préfet Bousquet. Le refus de Jacques Chirac d’intervenir en Irak en 2003, sera sanctionné par l’Affaire Clearstream effaçant toute possibilité de résistance aux réseaux OTAN-CIA. Et comme cela ne suffisait pas, l’assassinat de Rafiq Hariri va foudroyer Jacques Chirac, annihilant toute forme de résistance.

Dès lors, la voie est ouverte pour l’élection d’un homme-lige.

Mais qui donc dirige la France ?

Nicolas Sarkozy eut un mérite : celui de mettre en phase la diplomatie française avec celles de ses maitres inavoués : les Etats-Unis et Israël. Il était temps pour la France de récolter les fruits d’un alignement quasi-parfait depuis quarante ans. D’ailleurs, à quoi bon toujours trainer les pieds ? Pourquoi ne pas, enfin, recueillir le produit de notre collaboration-soumission ? Les industriels français (armement, pétrole, pharmaceutique,…) n’en demandaient pas tant et il s’en fallu de peu que Nicolas Sarkozy ne fusse réélu tant l’homme avait parfaitement et avec brio tenu ses promesses. Sauf une : il avait conduit la société française vers l’affrontement général sans comprendre que la forfaiture magistrale de nos élites devait s’opérer dans le calme d’une soumission parfaite, tranquille.

Pourquoi alors se priver du talent d’un homme, François Hollande, qui mènerait strictement une politique d’intérêts identique tout en garantissant une vie sociale pacifiée ? C’est dans ce contexte que François Hollande pu accéder à l’Elysée où il assura le maintien d’une diplomatie d’alignement. Le triomphe de cette politique atlantiste appelle cependant quelques remarques détonantes.

François Hollande a, depuis la fin de l’année 2014, tenté à son tour un double jeu complexe. Après l’assassinat à Moscou du patron stratège de Total, François Hollande a ainsi, sans rien renier de sa politique atlantiste, donné des signes contradictoires : tête à tête improvisé avec le président russe, Vladimir Poutine, de retour d’une visite au Kazakhstan en décembre 2014 ; manœuvre pour livrer coûte que coûte les navires Mistral à la Russie ; initiatives diplomatiques sur la crise ukrainienne par la mise en place de négociations au format dit « Normandie » sans la présence étatsunienne ; accueil magistral du président iranien Hassan Rohani à Paris contre les objurgations de Jérusalem ; et tout récemment, lors du sommet de l’OTAN à Varsovie (juillet 2016), interventions décalées sur la Russie. C’est dans ce contexte qu’il faut décrypter les attentats qui frappent la France depuis 2015. Pas de hasard, sur le Grand échiquier… L’alignement atlantiste de François Hollande assurera-t-il sa réélection ? Ou va-t-il être sanctionné pour son dialogue ouvert avec le président Poutine ?

La diplomatie française est aujourd’hui exsangue, du fait de sa soumission totale à deux de nos partenaires envahissant : les Etats-Unis et Israël. De plus, l’objectivation de cette domination est aujourd’hui assurée par des institutions ad hoc, totalement corrompues : l’OTAN, l’UE. Notre économie est placée sous tutelle d’une monnaie commune, L’Euro. Notre justice est entièrement soumise à un ordonnancement européen : CJUE et CEDH. Petit à petit, la France a abandonné chacun des outils propres à l’exercice de la souveraineté, classiquement définie par Jean Bodin : plus d’armée française, plus de diplomatie française, plus de monnaie française, plus de justice française.

Alignée, la France est soumise en tous points de sa politique. Mieux, la voilà entièrement sous surveillance : Les récents présidents de la République, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, ont fait l’objet d’une surveillance continue de la NSA, comme nos plus importants postes diplomatiques dans le monde.

Comment accepter la mise sous tutelle de la France ?

Comment accepter cette honte ? Supporter cette infamie ?

II – Pourtant, la France, avec lucidité et courage, pourrait encore lancer une nouvelle diplomatie au Moyen-Orient et retrouver ainsi un rôle majeur sur le « Grand échiquier »

« Aujourd’hui, la France ne fait plus guère que passer entre les gouttes » répondait François Mitterrand à Jean-Pierre Chevènement, qui s’en émouvait. Et nous nous souvenons du témoignage de la militante Danièle Mitterrand offusquée par l’intervention de l’ambassade américaine auprès de l’Elysée pour s’opposer à la présence de certaines Nations sud-américaines aux cérémonies du bicentenaire de la Révolution française en 1989. Les vœux étatsuniens furent bien sûr exaucés. Cette faillite politique et intellectuelle nous conduit aujourd’hui à un constat sans appel : l’effacement quasi-total de la France sur le Grand échiquier.

Pourtant, une autre politique internationale pourrait être tentée, qui assurerait un nouveau rôle majeur à notre diplomatie, annonçant le retour d’une véritable puissance française.

Laquelle ?

Cette politique devrait puiser à une double source : celle de la tradition ; celle de la modernité.

  • Aux sources de la tradition

Mais qu’est-ce que la France ?

Quel rôle particulier est-il dévolu à notre Nation ?

Simple Nation industrieuse ? Réduite à de simples intérêts économiques ?

La place de la France sur le Grand échiquier puise dans une histoire diplomatique multiséculaire particulièrement riche, qui explique autant sa puissance que sa légitimité. Ce rôle diplomatique particulier a quelque chose à voir avec la notion d’équilibre général. Il doit se penser en terme de Paix universelle. Tout ce qui conduit à la guerre d’agression nous est étranger. Tout ce qui conduit à la Paix universelle nous est cher. Ce rôle particulier dévolu à la France « grande nation pacifique » appelle le développement d’une culture diplomatique particulière, travail constant, sur de nombreux théâtres du monde. Pour cela, la France dispose d’une présence terrestre exceptionnelle sur les cinq continents et d’une présence sur presque toutes les mers du monde.

Mais que faire d’un tel potentiel quand l’esprit élevé de la France s’efface ? Quand la France n’est plus la France ?

Plus que jamais, nous devons travailler aujourd’hui à réveiller le génie de la France, à lui redonner son rôle essentiel.

Comment ?

Nous devons comprendre que le rôle particulier de la France dans le concert des Nations puise à la source de sa tradition, illustrée par les plus belles pages de son histoire nationale. La France apparait comme patrie de l’émancipation, de la liberté. La puissance de la diplomatie française se retrouve incarnée chaque fois qu’elle fait écho à la préoccupation des peuples sans voix, des nations étouffées, soumises. Alors, la France joue là pleinement son rôle. Et quel rôle ! Devenir, redevenir ce que profondément elle porte en elle : l’esprit élevé du combat pour la liberté.

Tout acte français qui marche à la guerre est un acte contre la France. S’il marche à la paix, il incarne notre Nation. La non-intervention de la France en Irak en 2003, décidée par Chirac-De Villepin, est pour cela un acte éminemment français. L’intervention de la France en Libye est un acte contre la France. Sont-ce des mots ? De vieux principes éculés ? Absolument pas.

Que serait d’ailleurs une diplomatie limitée à ses propres intérêts industriels et financiers ?

Tout naturellement, la France a su trouver, ce, dès le début de la Vème République, l’incarnation moderne de cette tradition : écouter le monde en émancipation, faire parler la voix des pays sans voix. La diplomatie gaullienne tendit la main aux Pays arabes, à ceux d’Amérique du sud, et aux grandes blocs des forces opposées, URSS et Chine. La France profondément affaiblie, au sortir de deux conflits mondiaux vécus en moins de 30 ans, mit toute son énergie à la recherche d’un Equilibre général politique mondial. Là était sa place. Là était son rôle.

Pourquoi donc avoir renoncé à ce rôle historique ? Au nom de quoi ? Au service de qui ?

Toute la diplomatie française de ces dix dernières années (en Afrique, au Moyen-Orient) consacre un alignement quasi-parfait sur les politiques décidées à Washington et Jérusalem. Cet alignement signe la mort spirituelle de la France. Plus que jamais aujourd’hui, il nous faudrait renouer avec une diplomatie originale, puiser aux sources de la tradition et aux sources de la modernité l’élan nécessaire pour incarner avec fidélité le génie politique français.

  • Aux sources de la modernité

Le Moyen-Orient illustre parfaitement ce choix.

Riche de nombreux élans contradictoires, le monde arabe a connu en un siècle des bouleversements spectaculaires auxquels la France a pu être associé jusqu’à récemment. Le rôle de la France n’a pourtant pas été à la hauteur, et ses choix les plus récents illustrent l’impasse intellectuelle mondiale dans laquelle nous sommes collectivement enfermés. Les élans émancipateurs portés par les courants les plus divers, socialistes, communistes, laïcs et progressistes, se sont heurtés à des politiques interventionnistes totalement inadaptées, et criminelles. L’alignement de la diplomatie française au Moyen-Orient s’est traduit par la participation de la France à des politiques non seulement erronées mais dangereuses pour l’équilibre mondial. Comment avons-nous pu accepter de voir l’immense élan socialiste qui traversa la Syrie, l’Egypte, le Maroc, le Soudan, la Tunisie, la Palestine, l’Arabie saoudite et le Liban se heurter à des résistances structurelles largement soutenues par des politiques occidentales intéressées ? Comment ne pas constater, aujourd’hui, que l’encouragement aux organisations des Frères musulmans  comme le soutien constant apportés aux gardiens corrompus des lieux saints, alors même que nous laissions étouffer tous les grands courants émancipateurs communistes, laïcs et socialistes, a permis d’accoucher d’un monde plus que jamais instable et proche du chaos ?

Comment d’ailleurs, les peuples arabes eux-mêmes ne s’interrogent-ils pas sur le fait que tous les grands courants émancipateurs socialistes, communistes et laïcs, portés par des personnalités et des intellectuels arabes hors pairs, ont été combattus par l’Occident ? Qu’alors et au même moment, seuls les Frères musulmans trouvaient grâce aux yeux de ces derniers ? Mais pourquoi donc avons-nous eu si peur du nationalisme arabe ? Qu’avons-nous fait des paroles émancipatrices, courageuses et visionnaires d’un Mohammad Tal’at Harb vantant la création d’une banque de la Nation (Egypte, 1920) ? Du communiste Khaled Bakdash, vantant l’indépendance nationale (Syrie, 1930) ? D’un Bourguiba déclarant « intolérable la domination étrangère » (Tunis, 1962) ? D’un Abdallah Al-Tariqi ouvrant les perspectives « d’une politique arabe du pétrole » indépendante (Arabie Saoudite, 1962) ? Et bien sûr d’un Gamal Abd Al-Nacer vantant « la nécessaire prise de conscience révolutionnaire du peuple égyptien » ?

Quelle attention réelle avons-nous porté aux messages de vérité d’un Ben Barka  dénonçant la grande bourgeoisie mercantile dans une adresse aux mouvements de libération africains (Maroc, 1960) ? D’un Mohi al-Din Caber tentant de définir l’équilibre entre spécificité nationale et universalisme (Soudan- 1961) ? D’un Ahmad Loufti Al-Sayyed faisant éloge de la liberté (Egypte- 1945)? D’un Michel Aflaq vantant l’unité arabe comme complémentaire du socialisme (Syrie, 1959) ? D’un Abdallah Al-Nadim apôtre d’un patriotisme populaire (Egypte, 1896) ? D’un Alal Al-Fasi faisant l’apologie de l’évolution et du progrès comme nécessité pour toute pensée de se concevoir comme progressiste (Maroc, 1960) ?

Et pourquoi avons-nous oublié la richesse des courants de l’humanisme arabe qui dès le IVème/Xème siècle s’expriment à Bagdad, Ispahan, Shiraz, Damas, au Caire, à Kairouan, à Mahdia, à Fes ?

Et nous interroger avec le regretté Mohamed Arkoun : Pourquoi avons-nous oublié les Miskawayh, les Tawhidi ?  Pourquoi avons-nous laissé tuer cette intelligence arabe sinon qu’elle nous effrayait ? Et pourquoi nous lamenter aujourd’hui autour des monstres accouchés ? Comment d’ailleurs ne pas se tourner vers la France ? Accuser ceux qui l’ont dirigée ? Nation à l’esprit élevé, comment la France a-t-elle pu renoncer à son rôle émancipateur ? Plus que toutes autres Nations, la France est ainsi coupable d’avoir manqué à sa propre mission. Plus que toutes autres Nations, en renonçant à être elle-même, la France a laissé béante une plaie ouverte à la conscience du monde.

En guise de conclusion…

Aujourd’hui, la France doit devenir, redevenir, une puissance diplomatique innovante, celle qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : inventer les formes originales d’un dialogue renouvelé ; donner sa chance à l’intelligence des peuples ; favoriser enfin, l’émergence d’une pensée arabe émancipatrice, émancipée. Lui donner toute sa chance.

Ce rôle diplomatique français appelle, il est vrai, une condition préalable : la France doit se libérer de toutes tutelles étrangères, étatsuniennes et israéliennes. Se libérer de l’OTAN, se libérer de l’UE.

La France doit réapprendre à penser juste, à penser libre. Retrouver la voix de la France pour offrir notre voix au service de solutions politiques supérieures, voilà quels seraient les fondements d’une véritable « nouvelle diplomatie française au Moyen-Orient ». Elle consisterait d’abord et avant tout à tenir un discours de vérité à Israël. Contrairement à ce qui est souvent dit à Paris, Jérusalem est prête, plus que jamais,  à entendre un discours de vérité dès lors qu’il est porté par une Grande Nation sans arrière-pensée.

Le CRIF, qui se la joue AIPAC, n’incarne pas à lui seul l’esprit de Jérusalem. Il faut d’urgence donner naissance à un Etat palestinien viable. Là est la clé de la paix au Moyen-Orient.  Et je le crois aussi, une des clés de la paix dans le monde. Comment dès lors ne pas travailler à redonner à la France ce rôle historique ? Celui d’une Nation lumière ? Tel pourrait être l’objectif assigné à une nouvelle diplomatie française au Moyen-Orient. Comment dès lors ne pourrait-on garder foi en la France ?

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