Jure Georges VUJIC[1]
VERS UN NOUVEAU PARTAGE DU MONDE : « DOMINIUMS » GÉOÉCONOMIQUES ET « SILOS D’INFLUENCE »
Illustration : « Kalgoorlie’s Super Pit » [2] (Australie, 2005)
DANS UN CONTEXTE GÉOPOLITIQUE MONDIAL marqué par le retour des néo-empires et des politiques protectionnistes, qui émergent après des décennies de « dividendes de la paix » et de la prétendue « heureuse mondialisation » du libre-échange, la raréfaction des ressources et bien sûr les rivalités de pouvoirs pour leur contrôle, reviennent sur le devant de la scène géopolitique, dans la mesure où elles nécessitent une « prise » et l’exercice d’un monopole sur un territoire ou une portion de territoire donnée. Bien que ses ressources ne constituent pas une valeur intrinsèque en soi, c’est leur capacité d’influence géoéconomique qui constitue leur valeur géostratégique.
Tout comme le domaine de l’énergie, des ressources agricoles et alimentaires, le pétrole et la gaz, le numérique est devenu un champ de bataille dans les rivalités géopolitiques et géoéconomiques entre États et grandes entreprises technologiques privées pour l’appropriation de nouveaux espaces. Ce nouveau capitalisme, que l’essayiste Arnaud Orain dans Le monde confisqué[3] nomme « le capitalisme de la finitude », se caractérise non seulement par l’application de politiques protectionnistes et prédatrices de captation de territoires-ressources, mais aussi par la volonté d’accéder à des véritables monopoles de rente et d’exploitation des ressources naturelles et énergétiques. La capitalisme numérique contemporain se caractérise par la privatisation et la militarisation, non seulement des cyberespaces et des territoires refuges (implantation de centres de données), dont la dynamique n’est pas moins monopolistique que celle du capitalisme industriel et financier précédent. L’historien Fernand Braudel a d’ailleurs judicieusement souligné cette constante du capitalisme qui, malgré ses différentes formes de discours, demeure fondamentalement monopolistique. Cette caractéristique monopolistique est parfaitement illustrée par la position dominante des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sur le marché numérique mondial : une entreprise comme Google détient plus de 90 % du marché mondial des moteurs de recherche. Microsoft Windows possède 73 % des parts de marché des systèmes d’exploitation pour ordinateurs dans le monde. Alors que l’Union européenne (UE) peine à réguler le marché numérique et à prévenir les méga-fusions d’entreprises du secteur, ainsi que les vastes regroupements de cartels, ce même processus de concentration monopolistique est visible dans des pays comme la Russie et la Chine qui, au contraire, tirent profit des stratégies de fusion et d’acquisition.
De plus, même si la technologie numérique est souvent présentée comme un actif immatériel, sa monopolisation, de droit ou de fait, lui permet non seulement de tirer profit de cette position dominante, mais surtout de percevoir une forme de rente liée à son statut monopolistique (bâtiments, terrains, forêts, gisements, entrepôts, brevets, propriété intellectuelle, câbles sous-marins, satellites, centres de données). C’est à partir de cette position monopolistique que les méga-corporations ou les États cherchent à contrôler des ressources telles que les métaux rares et les données, ce qui leur confère un caractère exceptionnel et une souveraineté. Face à la souveraineté de plus en plus restreinte des États, nous assistons à la mainmise des entreprises privées sur des droits souverains qui relèvent traditionnellement de la sphère étatique. Surtout, les vastes réseaux de distribution, monopolisés d’une part par un petit nombre d’entreprises et d’autre part par des entreprises publiques de nouvelles technologies, et leurs attributs « publics », confirment une fois de plus la logique de la souveraineté rentière. Plus elles colonisent d’espace (fonds marins, atmosphère, cyberespace), plus elles monopolisent les droits souverains et fonctionnels sur ces espaces, voire la législation fiscale (sous forme d’impôts, de cotisations, de publicité obligatoire ou de contrats).
Néocolonialisme et système de « dominiums » géoéconomiques
On se souvient de la distinction fondamentale entre les principes d’imperium, la souveraineté inaliénable et le dominium aliénable par cession. L’imperium correspond à l’exercice de la souveraineté sur un domaine, tandis que le dominium concerne les droits d’exploitation des ressources sur ce même domaine. Ces notions juridiques marqueront l’histoire européenne et plus particulièrement l’histoire coloniale. En effet, les puissances colonisatrices pouvaient se passer de l’accaparement de l’imperium d’une entité politique locale afin de contrôler et d’exploiter une ressource convoitée ; il leur suffisait d’acquérir le dominium, par cession ou concession. Dans un monde instable où les ressources naturelles et énergétiques se font de plus en plus rares, le système des dominiums, c’est-à-dire la privatisation de certaines portions de territoires théoriquement « souverains » moyennant une cession, ou à titre de concession, permet à certaines grandes multinationales ou des États de monopoliser l’exploitation de ces ressources sans porter atteinte au principe de la souveraineté, sans parler bien sûr de l’extra-territorialité américaine, levier de domination économique mondiale qui permet aux États-Unis d’appliquer et d’imposer unilatéralement le droit américain à des États et des territoires souverains.
La pratique des « dominiums » à l’époque coloniale et après 1945 s’illustre très bien au cours de l’histoire par « le siècle de l’or noir » au Proche-Orient, le fameux pacte de Quincy conclu entre les États-Unis et la monarchie saoudienne, garantissant à la monarchie saoudienne une protection militaire en échange d’un accès au pétrole. C’est aussi l’histoire de la domination pétrolière en Amérique du sud, des grandes compagnies internationales de l’époque (en échange de royalties consenties aux États sud-américains), toutes occidentales – Standard Oil of New Jersey, Mobil (regroupées aujourd’hui au sein d’ExxonMobil), Texaco, Gulf et Standard Oil of California (Chevron), British Petroleum (BP), Royal Dutch-Shell. Aujourd’hui, même s’il existe d’autres sources d’énergies non fossiles, la recherche de nouveaux débouchés d’approvisionnement en pétrole fait l’objet de rivalités géopolitiques croissantes entres les grandes puissances globales et régionales. Ainsi, même si la découverte de la technique de fracturation hydraulique pour l’extraction du pétrole et du gaz de schiste a permis aux États-Unis de réduire leur grande dépendance au pétrole venu du Moyen-Orient, l’administration Trump, renouant de façon robuste avec la « doctrine Monroe » et qui s’est engagée dans une véritable campagne militaire contre les narco-cartels le long des côtes du Venezuela, est plus que consciente que le territoire du Venezuela dispose dans la vallée de l’Orénoque (les réserves de brut extra-lourd de la Ceinture pétrolifère de l’Orénoque – CPO), d’un vaste gisement de pétrole où se situe sans doute la plus grande accumulation continue d’hydrocarbures de la planète. C’est aussi le cas pour le plateau des Guyanes entre les fleuves Orénoque et Amazone en Amérique du Sud, un nouvel eldorado d’or noir, disposant aussi de réserves en or, en diamants et autres ressources naturelles, et métaux rares[4]. D’autre part, l’administration Trump a annoncé l’ouverture au forage de 34 concessions dans les eaux du Golfe du Mexique pour « garantir que l’industrie offshore américaine reste forte ».
Même dans le domaine du numérique, la souveraineté « fonctionnelle » des méga-corporations confirme aujourd’hui la dynamique de « contrôle des territoires » et de conquête des « ressources », dynamique conquérante exposée par les fondateurs de la géopolitique (tels que Friedrich Ratzel et Halford J. Mackinder) mais aussi par l’approche géoéconomique développée par Edward Luttwak[5] et par Pascal Lorot[6]. Ce contrôle des territoires présuppose la conquête et l’allocation de ressources spécifiques pour la production du produit final (semi-conducteurs, puces électroniques et autres composants numériques). D’un autre côté, tout comme le capitalisme naissant des XVIe et XVIIIe siècles reposait sur une logique spatiale de colonisation et d’exclusivité, à l’instar du système d’entrepôts (avec ses réseaux transcontinentaux de comptoirs commerciaux tels que ceux de la Compagnie des Indes orientales) autour duquel s’organisaient les anciens empires des années 1900 et 1940 [7], permettant l’acheminement et le contrôle des marchandises pour répondre aux besoins de la métropole, cette même logique spatiale sous-tend les réseaux de flux de données numériques. En témoigne la mise en place, par les entreprises technologiques privées, d’un réseau territorial mondial composé de gigantesques centres de données et de nœuds numériques dans des terminaux portuaires, véritables hubs numériques, qui rappellent les anciens silos impériaux. C’est précisément ce « tournant logistique » qui a permis aux géants du numérique et aux distributeurs comme Amazon d’occuper une position spatiale dominante. Ainsi, le contrôle des plateformes numériques stratégiques et des câbles sous-marins numériques permet aux géants de la technologie d’établir leur monopole et leur souveraineté sur ces vastes espaces mondiaux.
Dans cette optique, Henri Lefebvre considérait que le capitalisme survivait grâce à la production de l’espace, très souvent un espace de polarisation et de discrimination géoéconomique. En effet, cette production de l’espace (division en zones fortes et faibles – en ressources – et en corridors de transport stratégiques) influence les orientations et les décisions de politique étrangère de certains gouvernements, comme en témoignent les annonces Trumpiennes, à peine voilées, de conquêtes territoriales du Canada, du Groenland, ce qui reflète aussi les enjeux géopolitiques russo-américano-chinois dans l’Arctique pour le contrôle de nouvelles routes fluviales et l’appropriation des fonds sous-marins[8].
Depuis l’Antiquité, et plus particulièrement depuis la Renaissance et les grandes découvertes scientifiques, la prise de conscience de la finitude de la Terre et du monde a fortement alimenté la cupidité et la course à l’appropriation des ressources naturelles. C’est précisément cette « angoisse des limites », conjuguée au long processus de sécularisation promettant un « paradis sur terre », qui constituera un puissant moteur des grandes conquêtes territoriales et contribuera à l’essor du capitalisme mercantiliste puis industriel à la fin du XIXe siècle ; un processus qu’Alexandre Koyré a caractérisé comme le passage « d’un monde clos à un monde ouvert d’espace infini »[9]. On retrouve ce même esprit de « l’illimité » concomitant avec l’hyper-croissance après une période de grand impérialisme et de colonisation, du capitalisme post-industriel, en passant par la course à l’espace, jusqu’aux années 1990 avec le paradigme de la « mondialisation heureuse ». Grâce aux innovations des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), ce paradigme a conduit à la découverte d’un nouvel espace numérique, avant-garde de la conquête d’une nouvelle frontière pionnière à exploiter. Cependant, cette course effrénée vers le productivisme et l’extractivisme, et ses impacts environnementaux négatifs liés à une expansion incontrôlée, ont aujourd’hui atteint leurs limites et entraînent le retour de la rareté (particulièrement perceptible en matière de ressources énergétiques, d’eau et de terres rares). D’autre part, cette quête d’une émancipation de toutes les contraintes naturelles et physiques ont été largement alimentées et propagées par l’utopie technologique et l’idéologie californienne.
Capitalisme de rareté et « troisième mondialisation »
Aujourd’hui, un monde dominé par la prolifération des guerres et des conflits, de l’Ukraine à l’Afrique en passant par l’Asie, est confronté à une forme de capitalisme de rareté, un bouleversement économique et un changement de paradigme majeurs : la transition d’un monde d’abondance à un monde de rareté[10], illustrée par des politiques néo-impériales et protectionnistes telles que les droits de douane de Trump. La phase extractive du capitalisme, fondée sur l’exploitation incontrôlée des ressources matérielles et naturelles mondiales, céderait la place à une nouvelle forme de capitalisme de rareté, qui devra composer avec les limites de l’énergie et la raréfaction des ressources stratégiques à l’échelle mondiale.
Ce nouvel environnement géoéconomique de rareté se caractérise par la raréfaction des ressources énergétiques, notamment des métaux rares, des ressources en eau et des ressources agroalimentaires. Il crée un contexte hautement conflictuel et concurrentiel où la gestion des ressources naturelles rares et les politiques de sécurité des ressources jouent un rôle majeur. La demande en métaux stratégiques pourrait doubler d’ici 2030. Certains métaux (cuivre, lithium, cobalt) deviennent de plus en plus rares, comme le lithium, dont la demande pourrait être multipliée par quarante d’ici 2040, doublant ainsi l’offre disponible. Les métaux stratégiques se trouvent dans un nombre restreint de pays (principalement la Chine, l’Indonésie, le Chili, l’Argentine et la République démocratique du Congo), ce qui rend de nombreux autres pays, notamment occidentaux comme la France, dépendants de ces derniers pour leur approvisionnement. Par exemple, la Chine représente 60 % de la production mondiale de terres rares. L’Union européenne définit 34 « matières premières critiques » (métaux et terres rares), parmi celles considérées comme stratégiques pour l’économie, comme présentant un risque élevé de pénurie d’approvisionnement.
D’après les données de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, 2014), 45 pays, dont l’Afrique du Sud, Chypre et le Maroc sont confrontés à des pénuries d’eau (moins de 1000 mètres cubes par habitant et par an), tandis que 29 autres, comme l’Algérie, Israël et le Qatar, connaissent une pénurie extrême (moins de 500 mètres cubes). L’ONU alerte sur l’épuisement imminent des réserves souterraines, dont dépend un tiers de la population mondiale. 20 % de ces réserves sont surexploitées.
Cette nouvelle configuration géopolitique se caractérise par l’importance croissante des pays émergents et des BRICS, ainsi que par la rivalité grandissante entre les superpuissances telles que les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Union européenne. Dans le contexte du retour d’une géopolitique des ressources, le pouvoir d’un territoire donné, qu’il soit régional, national, supranational ou mondial, ne se mesure plus à l’échelle nationale, mais à son statut de nœud géostratégique, de zone à forte production de ressources. Le nombre et l’importance géostratégique des centres de données et des hubs numériques, en tant que nœuds stratégiques, sont essentiels dans cette nouvelle reconfiguration géoéconomique mondiale, que certains auteurs appellent la « Troisième Mondialisation »[11]. Cette reconfiguration a débuté avec la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995 (fondée sur le consensus de Washington, une phase qui se poursuit encore aujourd’hui) et, après la crise financière de 2008, elle s’appuie sur la prise de conscience de la rareté des ressources et résulte d’une obsession pour la maîtrise des ressources énergétiques, alimentaires et hydrauliques.
Un nouvel ordre international entre « a-polarité » et révolution systémique.
Dans ce contexte historique de transition entre l’ancien système libéral post-Westphalien et le système international de Bretton Woods de 1945, la guerre froide bipolaire et le « siècle américain » unipolaire, le monde est aujourd’hui confronté au retour d’un modèle de gouvernance néo-impérial hybride, avec une reconfiguration et une division du monde en grandes sphères d’influence (dominiums « énergétiques », nœuds stratégiques et silos de ressources) : États-Unis, Russie-Eurasie, et la Chine, période que certains qualifient de « nouvel impérialisme ». Si l’on en croit Robert Cooper, tout pourrait se résumer à la résurgence des distinctions du XIXe siècle entre États civilisés, prémodernes et « États faillis », présentées comme une opposition contemporaine entre États postmodernes, modernes et prémodernes. Il est évident que les postmodernistes, incarnés par l’UE libérale et progressiste, tentent sans succès de faire revivre le modèle juridique international de normes universelles et la redistribution mondiale des biens comme facteur d’« équilibre » face à la montée du populisme et des forces illibérales. La seule certitude est que le fonctionnement du système mondial est en pleine mutation : d’un système bipolaire, unilatéral et multipolaire, il devient a-polaire, sans « hégémon mondial stabilisateur », rôle qui était dévolu aux États-Unis avant l’arrivée au pouvoir de Trump. Cette période turbulente et disruptive, sans superpuissance centrale, est alimentée par la « loi de la jungle » de Hobbes ou par le chaos anarchique décrit par Robert D. Kaplan dans The Coming Anarchy[12].
Dans ce contexte, le dernier rapport majeur du National Intelligence Council (NIC), intitulé « Tendances mondiales 2040 » (GT-2040), esquisse un scénario de monde futur « sans leadership », où la compétition entre puissances sera plus féroce et plus belliqueuse. La Chine est mentionnée 159 fois, contre 67 pour la Russie (contre 187 dans le rapport précédent, et 135 dans celui d’avant). Cette anarchie mondiale envisagée n’empêchera pas un développement significatif de la connectivité, avec peut-être plusieurs milliards d’objets connectés à Internet d’ici 2040. Cependant, la dette publique augmentera et explosera à long terme avec la montée du protectionnisme ; les géants de la technologie consolideront leurs positions oligopolistiques ; et la technologie se révélera plus destructrice que libératrice. Les pays modernes seront confrontés aux défis du vieillissement ; les termes « fragmentation », « déséquilibre », « contestation », « incertitude stratégique » et « imprévisibilité » figurent parmi les concepts clés abordés. Enfin, ce même rapport souligne que si le « monde errant » repose sur la poursuite des tendances actuelles, les contours de « silos cloisonnés » se dessinent, dépeignant une planète divisée en sphères d’influence. La « coexistence compétitive » envisage quant à elle deux blocs coopérant sans conflits majeurs, ce qui n’exclut évidemment pas l’éventualité imprévue d’une catastrophe mondiale générale, évoquée en termes de « tragédie et mobilisation »[13].
La désorganisation actuelle du système international et la brutalisation des relations internationales résultent d’une série de processus s’inscrivant dans un contexte historique : l’érosion de la stabilité stratégique (de 1991 à 2001) suite à l’effondrement de la bipolarité et à la disparition de l’URSS, suivie de périodes de stabilisation, la mise en place de la nouvelle géopolitique eurasienne de Poutine (2001-2011) ayant favorisé la transition vers une configuration multipolaire, illustrée par l’émergence d’une forte hybridation des menaces et des conflits asymétriques étatiques et non étatiques (à partir de 2011), incluant un risque d’escalade nucléaire. À l’échelle mondiale, les menaces les plus déstabilisatrices pour l’ordre international sont systémiques et d’une forte intensité destructrice, telles que la guerre en Ukraine et une potentielle attaque chinoise contre Taïwan, qui affectent l’équilibre des puissances et concernent les acteurs mondiaux, les puissances moyennes et leurs sphères d’influence géopolitiques. Sur le plan socio-politique, la situation actuelle est caractérisée par une triple dynamique de fragmentation, de polarisation et d’alternance d’escalade et de désescalade, entraînant une reconfiguration des alliances militaires face au risque de conflit entre la Chine, les États-Unis et la Russie. Il n’est donc pas surprenant que la nouvelle stratégie de sécurité nationale de la Maison-Blanche (information figurant dans une version plus détaillée de la stratégie) propose la création d’un nouveau groupe de superpuissances mondiales, indépendant du G7, appelé le « Core 5 » ou « C5 », un nouveau G5 composé d’un noyau de cinq pays se réunissant régulièrement : les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde et le Japon.
Il est indéniable qu’aujourd’hui, dans un contexte de rareté des ressources naturelles et énergétiques, on assiste à un retour d’une géopolitique de ressources[14] aux pratiques désinhibées de captation agressive et de contrôle de ressources, avec en opposition libre-échange du passé, des politiques non seulement protectionnistes mais de captations des terres, de « land grabbing », que certains nomment impérialisme énergétique. Ça serait aussi pour d’autres la réaffirmation néoréaliste de la position-ressources de Kenneth Waltz, ce qui sous-entendrait non seulement une volonté hégémonique de captation, de contrôle des ressources de plus en rares, mais aussi de sécuriser maximalement les sources et les voies d’approvisionnement et principalement la sécurisation des nœuds géostratégiques qui constituent aujourd’hui de véritables « silos néo-impériaux », situés le plus souvent en Asie centrale, au Caucase, dans la Corne de l’Afrique, le Golfe de Guinée, et s’étendant du rectangle Venezuela-Colombie-Équateur-Bolivie, jusqu’à l’Arctique et la Sibérie.
Dès lors, toute tentative de redéfinir un ordre international ne peut être envisagée que dans la perspective de l’ordre planétaire global et dans la recherche de formes d’équilibre et de stabilité de la nature planétaire. En effet, la « stabilité hégémonique » assurée par les États-Unis pendant soixante-dix ans dans le cadre d’un équilibre relativement stable (la « stabilité hégémonique » de Kindleberger) est en train de disparaître à jamais, ouvrant la voie à une nouvelle « tectonique de blocs », à la fois géoéconomiques et géo-civilisationnels, et posant peut être les conditions d’une révolution systémique globale évoquée par Robert Strausz-Hupé[15]. Cette dynamique de reconfiguration géopolitique globale dépendra largement de l’évolution de la dynamique du « capitalisme de rareté » actuel, qui affecte profondément les rapports entre espace, ressources et démographie, lesquels subissent une transformation radicale. n
[1] Jure Georges Vujic est géopoliticien, auteur de plusieurs livres et d’articles en philosophie, politologie et géopolitique publiés en France et en Croatie, chercheur associé de l’Académie de Géopolitique de Paris ainsi que membre du Conseil scientifique de la revue Géostratégiques de l’AGP.
[2] Photo de Brian Voon Yee Yao, Kalgoorlie’s Super Pit Gold Mine, Australie, 2005 (Wikimedia Commons), lien : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Kalgoorlie_The_Big_Pit_DSC04498.JPG ; Source : « Mine d’or », Wikipédia, lien : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mine_d%27or (liens consultés le 8 janvier 2026).
[3] Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècles), Paris, Flammarion, 2025, 368 p.
[4] Georges Jure Vujic, « Le Venezuela face aux enjeux géopolitiques des terres rares en Amérique du Sud », dans Géostratégiques, N°67 (« Les enjeux sécuritaires – Irak-Venezuela »), Paris, Académie de Géopolitique de Paris, Avril 2025, pp. 55-68, lien : https://academiedegeopolitiquedeparis.com/le-venezuela-face-aux-enjeux-geopolitiquesdes-terres-rares-en-amerique-du-sud/ (consulté le 8 janvier 2026).
[5] « Edward Luttwak », Wikipédia, lien : https://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Luttwak (consulté le 8 janvier 2026).
[6] « Pascal Lorot », Wikipédia, lien : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pascal_Lorot (consulté le 8 janvier 2026).
[7] Op. Cit., Arnaud Orain, Le monde confisqué…
[8] Georges Jure Vujic, « La Baltique, une nouvelle poudrière du Nord ? Défis géopolitiques et menaces sécuritaires », Académie de Géopolitique de Paris, 6 août 2024, lien : https://academiedegeopolitiquedeparis.com/la-baltique-une-nouvelle-poudriere-du-nord-defis-geopolitiques-et-menaces-securitaires/ (consulté le 8 janvier 2026) ; Georges Jure Vujic, « Vers une nouvelle grande guerre du Nord ? », Académie de Géopolitique de Paris, 17 juillet 2025, lien : https://academiedegeopolitiquedeparis.com/vers-une-nouvelle-grande-guerre-du-nord/ (consulté le 8 janvier 2026).
[9] Alexandre Koyré, Du monde clos à l’univers infini, Paris, Gallimard, 1988, 352 p.
[10] Le concept de rareté et plus largement l’économie de la rareté (qu’on oppose à l’économie d’abondance) est à la base de l’économie politique moderne, car elle met au centre de sa réflexion la rareté des ressources et la nécessité des choix rationnels en fonction des priorités et des contraintes de l’environnement international. En se fondant sur le principe de la réalité universelle de la limitation des ressources, de nombreux économistes tels que Lionel Robbins, Malthus, Ricardo, et E. Ostrom prônaient une forme de sobriété et l’allocation optimale des ressources face à la raréfaction des ressources naturelles et la croissance exponentielle des besoins.
[11] André Larané, « Commerce et échanges. Faux-semblants de la ‘troisième mondialisation’ », Hérodote, 6 avril 2025, lien : https://www.herodote.net/Faux_semblants_de_la_troisieme_mondialisation_-synthese-2424-348.php (consulté le 8 janvier 2026).
[12] Robert D. Kaplan, The Coming Anarchy. Shattering the Dreams of the Post Cold War, New York, Knopf Doubleday Pub. Group, 2001, 224 p.
[13] Global Trends 2040. A more contested world, National Intelligence Council (NIC), Mars 2021, 156 p., lien : https://www.dni.gov/files/ODNI/documents/assessments/GlobalTrends_2040.pdf (consulté le 8 janvier 2026).
[14] Kattalin Gabriel-Oyhamburu, « Le retour d’une géopolitique des ressources », L’Espace Politique, N°12, 2010-3, mis en ligne le 11 février 2011, lien : https://journals.openedition.org/espacepolitique/1796 (consulté le 8 janvier 2026).
[15] Robert Strausz-Hupé, Geopolitics. The Struggle for Space and Power, New York, G.P. Putnam’s Sons, 1942, 274 p.







