Elissar KARAM, Journaliste libanaise.
Dans un monde où la mémoire se croise avec la géographie, LES ARMÉNIENS DE LA DIASPORA constituent un exemple vivant de la capacité des communautés migrantes à transformer la perte en institutions et la nostalgie en action sociale et politique. De Beyrouth à Los Angeles et Paris, des communautés arméniennes se déploient, porteuses de récits de survie et d’une identité sans cesse renouvelée, tout en tissant une relation complexe avec l’Arménie contemporaine : une relation oscillant entre soutien matériel, transfert de compétences, pression politique et attachement symbolique. Cet article examine les formes de ce lien et ses limites, avec un accent particulier sur le cas libanais et ses transformations.
I – Les Arméniens de la diaspora
Des estimations récentes montrent que le nombre d’Arméniens dans le monde se situe dans une fourchette large, généralement comprise entre 8 et 11 millions, dont seule une « minorité » vit au sein même de la République d’Arménie. Selon une approche statistique couramment retenue, ils seraient environ 3 millions dans le « pays d’origine », contre 5 à 8 millions à l’étranger[1]. Ce différentiel numérique explique pourquoi la diaspora est souvent envisagée, dans la littérature générale comme dans les politiques publiques, comme un réservoir potentiel de ressources : financements, expertises, réseaux d’influence et capital symbolique.
Le concept de « diaspora » est employé ici pour désigner des groupes ethnico-culturels vivant hors de la « patrie d’origine », tout en maintenant avec elle des liens symboliques, institutionnels et matériels. Dans le cas arménien, la dimension historique (le génocide et les vagues d’exil qui ont suivi) se combine à la dimension politique contemporaine (la proclamation de la République d’Arménie indépendante en 1991) pour produire une relation complexe : l’État arménien n’est pas seulement une « référence identitaire » ; il est devenu – après l’indépendance – un acteur étatique soumis aux impératifs de souveraineté, de sécurité et d’économie, ce qui rend les attentes de la diaspora à son égard (et réciproquement) propices aux tensions et aux négociations.
Il importe toutefois d’éviter de présenter les Arméniens de la diaspora comme un bloc homogène. Les facteurs de différenciation sont multiples : d’abord, la diversité des environnements politiques d’accueil – entre les États-Unis, la France, la Russie et le Moyen-Orient (Liban, Syrie), entre autres ; ensuite, les divisions partisanes et institutionnelles au sein même des communautés diasporiques ; enfin, l’écart des représentations et de la hiérarchisation des priorités. Ainsi, ceux qui vivent hors d’Arménie peuvent parfois adopter des lectures idéalistes ou maximalistes qui ne prennent pas en compte le coût des politiques pour les citoyens résidant dans l’État arménien contemporain. À cela s’ajoutent les fluctuations de la confiance envers l’État et ses institutions après les crises, en particulier à la suite des développements de 2020 et de 2023 autour de la question du Haut-Karabakh (Nagorno-Karabakh), qui ont suscité des vagues de contestation et de critiques au sein de certains segments de la diaspora[2]. Outre les politiques de l’État à l’égard de la diaspora, le gouvernement arménien a créé, en 2019, le « Bureau du Haut-Commissaire aux affaires de la diaspora » en tant que cadre officiel chargé de gérer cette relation et de développer des programmes de partenariat ainsi qu’une identité centrée sur l’État[3].
Tous ces facteurs confèrent au rôle de la diaspora arménienne une dimension « négociationnelle », au sens où il avance sur certains dossiers et recule sur d’autres, passant du soutien à la pression – ou de la pression à la prise de distance – au gré de la conjoncture politique. Le rôle des Arméniens de la diaspora vis-à-vis de l’État arménien contemporain peut être appréhendé à travers quatre canaux principaux, en gardant à l’esprit qu’ils n’opèrent pas indépendamment les uns des autres :
1) Les transferts de fonds et les ressources économiques
Les transferts de fonds constituent l’un des rares indicateurs quantitatifs disponibles de manière régulière. Les données de la Banque mondiale montrent que les « transferts personnels reçus en pourcentage du PIB » en Arménie ont atteint un niveau récent d’environ 4,9 % en 2024, selon les indicateurs de la Banque mondiale pour l’Arménie[4].
Cependant, cet indicateur, à lui seul, ne permet pas d’isoler la « diaspora arménienne » des autres sources de transferts, ni de distinguer entre les envois de fonds à caractère familial et ceux à vocation d’investissement. Il constitue donc un signal du poids des flux transfrontaliers dans l’économie, plutôt qu’une mesure précise de la « part de la diaspora ».
Au-delà des transferts, le soutien économique prend également la forme de dons institutionnels/philanthropiques ainsi que de projets éducatifs et de développement. Un exemple bien connu est celui des dispositifs caritatifs et de développement transnationaux, tels que l’AGBU, qui relient les réseaux de la diaspora à des programmes menés en Arménie (éducation, bourses, appui aux institutions)[5].
En conclusion, le soutien financier apparaît à la fois large et significatif, mais il fluctue au gré des crises, du niveau de confiance dans les institutions et de la gouvernance. Par ailleurs, sa mesure précise, en tant que soutien strictement diasporique, demeure limitée.
2) Investissement, transfert de connaissances et réseaux
Au cours des deux dernières décennies, la diaspora s’est imposée comme un ensemble de réseaux d’expertise et de relations internationales contribuant à des secteurs tels que la technologie, l’éducation et l’innovation. Des rapports internationaux consacrés à « l’engagement de la diaspora » en Arménie évoquent, à titre d’exemples, des entreprises ou des initiatives intégrant une participation diasporique, ainsi que le rôle des liens transfrontaliers dans la construction de trajectoires d’activité, de partenariats d’externalisation et de transferts de savoir-faire[6].
De même, des initiatives éducatives et technologiques financées ou soutenues par des acteurs de la diaspora sont mises en avant dans le cadre de ce que l’on désigne comme la construction du capital humain. C’est le cas, par exemple, de l’expérience TUMO, associée à des dons et à des initiatives portés par des acteurs arméniens établis hors du pays, et qui s’est étendue en tant que modèle éducatif[7].
Autrement dit, l’investissement diasporique ne se réduit pas aux seuls agrégats chiffrés ; sa portée peut être avant tout qualitative : l’introduction de normes, de réseaux de coopération, de marchés, de relations de financement, ainsi que de nouveaux modèles institutionnels.
3) Une pression diplomatique corrélée aux politiques des pays d’accueil
L’influence politique de la diaspora apparaît nettement dans des dossiers tels que la reconnaissance internationale du génocide, les politiques de soutien extérieur, ou encore la mobilisation autour des conflits – notamment celui relatif à la région de l’Artsakh, autrefois connue sous le nom de Haut-Karabakh (Nagorno-Karabakh). Aux États-Unis, par exemple, la littérature académique a analysé le rôle des groupes de pression et des institutions arméniens dans la promotion de la reconnaissance du génocide et l’adoption de politiques favorables à l’Arménie[8]. Au niveau de l’événement politique, la reconnaissance du génocide par le président américain Joe Biden en 2021 est venue consacrer un long processus d’accumulation politique et juridique, auquel la diaspora a pris part[9].
Pour mémoire, les hautes terres montagneuses qui ont été le théâtre d’un long conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, connues sous le nom de « Nagorno-Karabakh », ne sont pas parvenues à obtenir une reconnaissance internationale en tant que république indépendante, bien qu’elles aient proclamé leur propre Constitution en 2006, dans une démarche apparue comme un acte de défi à l’égard à la fois de l’Arménie – qui soutient que le territoire lui appartenait historiquement – et de l’Azerbaïdjan, qui affirme qu’il relève de sa souveraineté depuis 1923, à la suite d’un décret du Comité exécutif central de l’Azerbaïdjan soviétique instituant l’« Oblast autonome du Nagorno-Karabakh » au sein de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. L’adoption de l’appellation « Artsakh » à partir de mars 2017 a pu constituer, dès lors, une forme de refus de la tutelle dont la région a longtemps souffert. En effet, « Nagorno » est un terme russe et « Karabakh » » un terme turc – tous deux renvoyant à l’idée de « montagne noire » – retenus pour désigner cette zone montagneuse faite de plateaux, de vallées et de plaines agricoles, susceptible de devenir un corridor stratégique pour des lignes de transport de gaz ; ce qui, sans doute, contribue à expliquer les enjeux de la lutte autour de ce territoire.
Mais, pour en revenir au rôle des Arméniens de la diaspora, la question de la pression politique est demeurée limitée, et largement conditionnée par l’équilibre des intérêts des pays d’accueil, par la capacité de la diaspora à constituer des coalitions au sein de ces États, ainsi que par le degré de cohérence du discours entre ses différentes composantes.
4) Mémoire et formation de l’identité nationale
Les Arméniens de la diaspora jouent un rôle central dans la préservation de la langue, des rites et des institutions éducatives et religieuses, ainsi que dans la production de récits de la mémoire collective. Ce capital symbolique peut se convertir en ressources politiques et financières lors des moments de mobilisation ; mais il peut aussi devenir une source de tension avec l’État arménien lorsque les priorités pragmatiques de l’État moderne (sécurité / économie / paix) divergent des priorités plus « romantiques » de ceux qui se sont donné pour mission de garder la mémoire et de défendre les droits historiques.
II – Le cas libanais
Dans les récits populaires au Liban, on rapporte que des Arméniens du Liban auraient, dans les années 1980, envoyé des combattants en Arménie afin de l’aider dans les affrontements contre l’Azerbaïdjan sur le territoire du Haut-Karabakh (Nagorno-Karabakh). Cela, alors même que la guerre civile libanaise battait son plein et que les Arméniens – à l’instar de l’ensemble des composantes de la société libanaise – étaient tenus de protéger leurs zones et de préserver leur présence au sein d’un tissu social en mosaïque, où chaque groupe se perçoit comme une « minorité » et affirme être menacé.
Par la suite, un certain nombre d’Arméniens libanais ont pris l’initiative d’investir dans des secteurs vitaux en Arménie, tels que l’agriculture, l’immobilier et les télécommunications. Le rythme de ces investissements s’est accéléré après février 2017, lorsque le Premier ministre arménien de l’époque, Karen Karapetian, a lancé un appel aux Arméniens de la diaspora et a publié une lettre qui leur était adressée dans plusieurs journaux arméniens. Le message invitait les Arméniens de la diaspora à « participer à la construction de l’avenir de la patrie », dans le contexte de réformes politiques et sociales internes que le gouvernement en place cherchait à mener à bien. Karapetian y déclarait : « Nous appelons les administrateurs, les artistes, les écrivains, les hommes de science et de l’éducation de l’émigration – en particulier ceux qui jouissent d’une reconnaissance internationale – à prendre part aux réformes en cours dans le pays, d’abord et avant tout afin d’apporter une nouvelle culture de gestion et de mettre les capacités et les moyens au service des objectifs d’intérêt général ». Cette lettre revêtait une portée significative, en ce qu’elle signalait le besoin de l’État arménien à l’égard de sa diaspora, ainsi que la manière dont il la considérait : une composante à part entière, mobilisable en cas de nécessité.
Ainsi, les Arméniens du Liban se distinguent par leur dynamisme et par un lien constant avec la mère patrie, bien qu’ils ne constituent pas une majorité numérique. Il convient de noter qu’il n’existe pas, au Liban, de recensement officiel récent ; les estimations du nombre d’Arméniens dans le pays varient donc sensiblement. L’agence Associated Press a ainsi publié, en 2023, une estimation d’environ 150 000 personnes[10]. Une analyse récente du Carnegie Endowment, publiée en juillet 2025, a avancé une estimation sensiblement plus basse – comprise entre 40 000 et 60 000 personnes – et l’a reliée aux vagues d’émigration depuis le Liban, motivées par des facteurs économiques et sécuritaires, notamment au sein de la jeunesse[11].
Ce décalage peut, en soi, constituer une « information » : il reflète l’absence d’une mesure officielle des Arméniens de la diaspora résidant au Liban, tout en révélant l’ampleur de l’émigration et des transformations démographiques liées à leur répartition à travers le monde.
Quoi qu’il en soit, le rôle des Arméniens au Liban ne s’écarte pas fondamentalement de ceux que nous avons évoqués précédemment pour la diaspora arménienne, mais il s’y manifeste de manière singulière. La dimension symbolique, centrée sur la préservation de l’identité, demeure forte et relativement stable : elle se matérialise à travers les institutions éducatives, ecclésiales et médiatiques arméniennes au Liban, lesquelles ont historiquement établi une structure cohérente faisant du Liban l’un des principaux pôles culturels des Arméniens occidentaux. Cette configuration a, d’une part, conféré à l’« État-mère » en Arménie un levier symbolique au Moyen-Orient et, d’autre part, assigné aux Arméniens du Liban un rôle d’intermédiation, comparable à un pont culturel et linguistique entre la diaspora arménienne, dans son ensemble, et la patrie.
Quant au soutien financier – sous forme de dons et de contributions – il demeure très important, mais il est affecté par la crise actuelle au Liban. Le paradoxe est que la crise économique libanaise a réduit la capacité d’une large frange des Arméniens du Liban à fournir un appui financier extérieur, comme l’ont souligné des reportages de presse lors de la couverture des mobilisations menées par les Arméniens du Liban en 2023, en protestation contre l’annexion de la région de l’Artsakh à l’Azerbaïdjan[12].
Si la tendance à la baisse devait effectivement ramener les effectifs à quelques dizaines de milliers, comme le souligne une analyse du Carnegie, son impact pourrait ne pas se limiter à la dimension démographique : il pourrait aussi affecter les capacités organisationnelles et économiques des institutions (écoles, associations, médias). Une telle évolution risquerait, à moyen et long terme, d’affaiblir la capacité des Arméniens du Liban à jouer un rôle financier d’envergure au profit de l’Arménie, même si leur rôle symbolique et politique demeurerait, lui, bien présent.
Paradoxalement, le « Fonds Hayastan » a apporté un soutien au Liban – dans le sens inverse – après l’explosion du port de Beyrouth et l’aggravation de la crise financière et économique. Ce soutien s’est notamment traduit par le transfert d’un million de dollars à la Catholicossat, grâce aux efforts du partenaire du Fonds aux États-Unis, ainsi que par la distribution de 310 000 dollars destinés au paiement des salaires des enseignants dans les établissements éducatifs relevant directement des associations arméniennes, et au soutien d’institutions arméniennes au Liban (médiatiques, éducatives, médicales, culturelles, etc.) en 2020 [13].
Il convient, dès lors, de souligner que la relation Liban–Arménie, à travers les réseaux diasporiques, n’est pas – ou n’est plus – un « flux à sens unique » allant de la diaspora vers l’État d’origine ; elle peut plutôt s’apparenter à un tissu de solidarités réciproques, modulé par les crises et les conjonctures.
La mobilisation politique dans les moments de crise demeure certes intermittente, mais elle est tangible. En septembre 2023, des centaines de Libanais arméniens ont ainsi manifesté devant l’ambassade d’Azerbaïdjan à Beyrouth, à la suite des événements survenus dans la République d’Artsakh, auparavant connue sous le nom de région du Haut-Karabakh (Nagorno-Karabakh). Cette scène illustre une capacité de mobilisation politique à forte charge symbolique dans l’espace public libanais. Plusieurs universitaires, intellectuels et figures de l’élite communautaire arménienne ont également exprimé, dans les médias officiels ou sur les réseaux sociaux, leur indignation face à l’attaque visant « une partie de l’Arménie », révélant la manière dont le symbole, dans la mémoire collective, peut se transformer en acte protestataire.
Il convient également de rappeler que les Arméniens disposent au Liban d’un poids politique et d’une représentation institutionnelle parfois supérieurs à leur poids démographique. Dans le cadre du système de représentation confessionnelle, il est ainsi fait état de sièges réservés à des candidats arméniens au Parlement (généralement six sièges garantis : cinq pour les Arméniens orthodoxes et un pour les Arméniens catholiques). Sans faire des Arméniens une « force décisive » en toutes circonstances, cette configuration explique toutefois la permanence de leur présence politique et les raisons pour lesquelles certaines forces cherchent à s’allier à eux, sur les plans électoral et politique.
III – Le retour vers la patrie d’origine
Après 2007, le retour des Arméniens de la diaspora vers la patrie d’origine est devenu possible – et même encouragé – à la suite des amendements adoptés par le Parlement arménien à une loi promulguée en 1995, permettant l’octroi de la nationalité arménienne aux Arméniens de la diaspora qui en font la demande. Dans ce dispositif, la langue constitue un pilier central : elle conditionne l’accès à la naturalisation.
Si l’acquisition de la nationalité arménienne n’est pas le projet de tous les Arméniens de la diaspora – en particulier de ceux qui se sont pleinement intégrés dans les sociétés où ils sont nés et ont grandi –, certains, notamment au Liban et en Syrie, ont manifesté un intérêt marqué non seulement pour l’obtention de la citoyenneté arménienne, mais aussi pour une installation durable en Arménie. La démarche a pu paraître relativement aisée, la loi exigeant que le demandeur soit en mesure de « s’exprimer en langue arménienne » pour obtenir la nationalité, tout en l’autorisant à conserver son autre nationalité. Il convient de noter que le texte couvre également « les personnes mariées à des citoyens arméniens, celles ayant rendu des services particuliers à l’Arménie, ainsi que toute personne d’origine arménienne »[14].
Les observateurs de la scène arménienne au Liban – en particulier ceux qui sont proches de la communauté arménienne – entendent de nombreux récits de jeunes femmes et de jeunes hommes ayant entrepris des démarches pour obtenir la nationalité et y étant parvenus, sans pour autant que tous aient réussi à s’installer en Arménie et à y vivre durablement. Car, malgré la dégradation économique au Liban et des épisodes d’instabilité sécuritaire récurrents, la situation en Arménie n’a pas semblé meilleure : l’économie y est également en difficulté, les opportunités d’emploi sont rares, et les salaires ainsi que les rémunérations demeurent relativement faibles. Fait notable, certains de ceux qui ont visité l’Arménie ont rencontré des difficultés de communication avec les habitants dans la langue dite « maternelle » ; ils ont souvent privilégié l’anglais ou le russe, en raison des différences manifestes de prononciation, de vocabulaire et de tournures syntaxiques.
Certains Arméniens du Liban ont décrit leur première visite en Arménie comme psychologiquement apaisante, sans dissimuler leur admiration pour un pays organisé, capable d’assurer à ses citoyens des services essentiels – et secondaires. Pourtant, l’impression dominante a été celle d’un rythme de vie lent, offrant peu d’incitations à fonder une nouvelle existence et à « repartir de zéro ».
Si, pour certains, la visite de l’Arménie s’apparente à une forme de pèlerinage, indépendamment de leur intérêt pour la nationalité ou de leur volonté de s’y établir, elle revêt, pour d’autres, le caractère d’une obligation quasi impérieuse : ils la considèrent comme une destination d’émigration depuis le Liban ou la Syrie, au même titre que le Canada ou un pays européen. Il convient de signaler, dans ce contexte, que les Arméniens de Syrie ont manifesté un intérêt exceptionnel pour l’obtention de la nationalité de leur patrie d’origine, notamment après la guerre entamée en 2011 et qui s’est achevée en décembre 2024 avec la chute du régime de Bachar al-Assad et l’émergence d’un pouvoir islamique en Syrie, sous la présidence d’Ahmad al-Charaa, soutenu par la Turquie (ennemi historique de l’Arménie). Toutefois, des observateurs indiquent que l’Arménie n’a souvent constitué pour eux qu’une étape provisoire avant un départ vers d’autres pays, tels que le Canada, la Suède, les Pays-Bas, ou d’autres États européens.
Conclusion
La relation entre la diaspora arménienne et l’État arménien contemporain montre que l’identité n’est pas seulement affaire de mémoire, mais relève d’un réseau de responsabilités et d’intérêts où l’affect se mêle au politique. La diaspora apporte à l’Arménie un capital symbolique qui préserve le récit collectif et la langue, ainsi que des ressources matérielles, des compétences et des réseaux de lobbying dont l’influence varie au gré des crises et du degré de confiance accordé aux institutions. Au Liban, ce lien se matérialise à travers des structures sociales et culturelles solidement ancrées et une capacité de mobilisation dans l’espace public ; toutefois, il se heurte aujourd’hui aux contraintes de l’émigration et à la contraction économique.
Dès lors, il est impossible de réduire ce rôle à un simple « soutien financier » ou à un « lobby politique » : il s’agit d’une relation négociée entre une communauté en quête de sens et de continuité, et un État confronté aux impératifs de sécurité et de développement. Dans cette dynamique, la nostalgie se transforme parfois en action publique, et l’action, parfois, en une interrogation sérieuse sur les limites de la solidarité et sur son réalisme.
[1] Repat Armenia. (2025, 23 décembre). Mapping the Armenian diaspora: Who they are, where they are, and what they want. https://www.repatarmenia.org/article/publications/mapping-the-armenian-diaspora-who-they-are-where-they-are-and-what-they-want
[2] Mroue, B. (2023, 29 septembre). The fall of an enclave in Azerbaijan stuns the Armenian diaspora, extinguishing a dream. Associated Press (AP News). https://apnews.com/article/armenia-azerbaijan-diaspora-beirut-los-angels-nagornokarabakh-dc00e20d1c684877e5b0e67d3de76388
[3] DiasporArm. (2022, 16 mai). *Applications for the Diaspora Youth Ambassador program are now being accepted*. Consulté le 22 janvier 2026, sur [https://diasporarm.org/portfolio/applications-for-the-diaspora-youth-ambassador-program-are-now-being-accepted/](https://diasporarm.org/portfolio/applications-for-the-diaspora-youth-ambassador-program-are-now-being-accepted/
[4] Banque mondiale. (s. d.). Arménie. Données (World Bank Open Data). Consulté le 22 janvier 2026, sur https://data.worldbank.org/country/armenia
[5] AGBU. (s. d.). Programs in Armenia. Consulté le 22 janvier 2026, sur https://agbu.org/armenia-programs
[6] Gevorkyan, A. V. (2023, 29 octobre). Enhancing development through diaspora engagement in Armenia. International Organization for Migration. https://www.iom.int/sites/g/files/tmzbdl486/files/documents/2023-10/enhancing-development-through-diaspora-engagement-in-armenia.pdf
[7] TUMO Amsterdam. (s. d.). About us. Consulté le 22 janvier 2026, sur https://tumoamsterdam.nl/en/about_us/
[8] Gregg, H. S. (2002, août). Divided they conquer: The success of Armenian ethnic lobbies in the United States (Working paper no 13). DSpace@MIT (Massachusetts Institute of Technology). https://dspace.mit.edu/bitstream/handle/1721.1/97604/13_divided.pdf?sequence=1
[9] The White House. (2021, 24 avril). Statement by President Joe Biden on Armenian Remembrance Day.
[10] Tawil, F., & Chehayeb, K. (2023, 28 septembre). Lebanese Armenians scuffle with riot police during protest outside Azerbaijan Embassy. Associated Press (AP News). https://apnews.com/article/lebanon-protest-armenians-azerbaijan-e56d7f366057e98dd879431e1a87a675
[11] Bedross, A., & Keushgerian, K. (2025, 21 juillet). Don’t underestimate Lebanon’s Armenians. Carnegie Endowment for International Peace (Diwan).
https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2025/07/dont-underestimate-lebanons-armenians?lang=en
[12] Tawil, F., & Chehayeb, K. (2023, 28 septembre). Lebanese Armenians scuffle with riot police during protest outside Azerbaijan Embassy. Associated Press (AP News). https://apnews.com/article/lebanon-protest-armenians-azerbaijan-e56d7f366057e98dd879431e1a87a675
[13] Hayastan All Armenian Fund. (s. d.). $1 million to Lebanese Armenian community. Consulté le 22 janvier 2026, sur https://www.himnadram.org/en/1634301939
[14] Republic of Armenia. (1995). Law of the Republic of Armenia on Citizenship of the Republic of Armenia (modifiée jusqu’au 26 février 2007). Ministry of Foreign Affairs of the Republic of Armenia. https://www.mfa.am/filemanager/Statics/dualcitizenship-final-eng.pdf







