ENJEUX STRATÉGIQUES DE LA SÉCURITÉ EURO-ASIATIQUE

L’Académie de Géopolitique de Paris a organisé mardi 17 février 2026 dans ses locaux une conférence de S.E.M. l’Ambassadeur de la Fédération de Russie en France Alexeï MESHKOV dédiée aux « Enjeux stratégiques de la sécurité euro-asiatique ».

COMPTE-RENDU

S.E.M. Alexeï MESHKOV, Ambassadeur de la Fédération de Russie en France

Monsieur Rastbeen, chers amis,

Je suis heureux d’avoir de nouveau l’occasion de m’exprimer à l’Académie de Géopolitique de Paris. Merci donc d’avoir préféré à la sieste de l’après-midi cette rencontre, je vais essayer de vous raconter des choses intéressantes pour que vous ne vous ennuyiez pas.

Enjeux stratégiques de la sécurité euro-asiatique

Aujourd’hui plus que jamais, la question de la sécurité mondiale et européenne se pose avec une acuité particulière et revêt un caractère très pratique. Pourquoi, maintenant, notre monde traverse-t-il une transformation profonde ? Après une brève période d’unipolarité, on assiste à l’émergence d’un système polycentrique de relations internationales dans lequel de nombreux nouveaux centres de puissance et de développement s’imposent et cherchent à mener une politique indépendante. Il y a beaucoup d’années, à la fin des années 1990, j’ai écrit un article sur une période transitionnelle du monde. Donc, nous savons ce que nous laissons dans le passé, c’est-à-dire la fin du système bipolaire. Et donc j’ai écrit dans mon article qu’on ne savait pas encore où on allait venir. Alors, mes collègues occidentaux à l’époque rigolaient et me conseillaient de lire Fukuyama, « c’est la fin de l’histoire », disaient-ils. Mais bon, aujourd’hui on voit bien que ce n’est pas encore la fin de l’histoire. L’histoire devient de plus en plus amusante, curieuse.

L’effondrement de l’ancien modèle dominé par l’Occident et la transition vers un ordre multipolaire ne se font pas sans heurts, disons-le franchement. Aujourd’hui, celles-ci sont causées par la réticence des pays occidentaux à reconnaître les nouvelles réalités et à renoncer à leurs anciennes positions privilégiées dans les affaires mondiales. Attisant pendant des années la crise en Ukraine, l’Occident a lui-même sapé le système de sécurité euro-atlantique. Au-delà de l’Ukraine, l’Occident exporte l’instabilité sur l’ensemble du pourtour eurasiatique, de l’Arctique au Moyen-Orient, en passant par le Caucase du Sud, l’Asie centrale et la région Asie-Pacifique.

Pendant de nombreuses années, notre pays a sincèrement œuvré avec l’Occident à la construction d’un espace commun de confiance en Europe et dans l’Atlantique nord. Moi-même, j’ai investi 40 ans de ma vie, hein. Nous avons fait preuve d’un véritable esprit d’ouverture et d’une volonté de coopérer honnêtement avec les États-Unis et l’Europe. Et pourtant, pendant tout ce temps, l’Occident a démantelé l’architecture de sécurité mondiale et régionale. Il suffit de rappeler l’effondrement du système de contrôle des armements, à savoir le retrait américain des traités sur la défense antimissile, le FNI, l’interdiction des missiles à moyenne et courte portée, le ciel ouvert, ainsi que les invasions de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Libye, l’imposition d’un modèle centré sur l’OTAN, l’organisation de « révolutions de couleur », démocratisation agressive et imposition de valeurs non traditionnelles.

La réalité est telle que, contrairement aux promesses faites, les États-Unis et les Européens ont poursuivi l’élargissement de l’OTAN et le déploiement de ses infrastructures militaires vers les frontières russes. Pour nous, il est devenu évident que l’Occident mettait en place un système de sécurité non inclusif, que pour soi, et visant à contrer non seulement la Russie mais aussi d’autres centres du développement mondial. Je rappelle qu’à la fin de 2021 et au début de 2022, donc c’est à peu près le moment où on s’est vus la dernière fois, l’Occident a rejeté nos propositions de conclure avec les États-Unis et l’OTAN des accords sur des garanties de sécurité mutuelle. Et, le conflit en Ukraine a été l’aboutissement de cette dynamique et a conduit à l’effondrement définitif du modèle de sécurité euro-atlantique fondé sur l’OTAN, l’OSCE et l’Union européenne.

Aujourd’hui, la militarisation de l’Europe s’accélère. Les dirigeants européens et de hauts responsables militaires appellent ouvertement à se préparer à un conflit armé avec la Russie. Les pays européens, dont la France, organisent des exercices militaires dans lesquels la Russie est désignée comme leur adversaire présumé. La France et le Royaume-Uni ont convenu de coordonner leurs forces nucléaires et de lancer un projet de développement de missiles à longue portée. Berlin et Londres ont signé un accord de coopération militaire. Tout cela, toutes ces évolutions, créent des menaces directes pour la souveraineté de notre pays, auxquelles nous devons répondre, bien évidemment, par des contre-mesures. Et les déclarations des dirigeants allemands et polonais sur l’éventuelle création des armes nucléaires, en fait constitue une menace pour l’ensemble du monde.

Toutes ces tendances ont marqué un tournant dans notre réflexion sur les moyens d’assurer notre propre sécurité. Il est devenu évident que les structures de coopération paneuropéenne n’ont pas été en mesure d’assurer la cohésion entre les pays et de prévenir les conflits armés. Elles ont été ouvertement utilisées par l’Occident comme instrument de confrontation avec la Russie dans le cadre d’une guerre hybride. Nous n’avons plus l’intention de perdre du temps en vain. Puisque l’objectif d’une sécurité égale et indivisible s’est avéré inatteignable en Europe, nous proposons de le réaliser dans le cadre d’une architecture pan-eurasiatique.

Désormais, la Russie aura pour orientation stratégique de construire une architecture souple et durable de sécurité égale et indivisible, ainsi que de coopération, sur l’ensemble du continent eurasiatique. Celui-ci abrite plus de la moitié de la population mondiale et 15 des 20 plus grandes économies du monde. L’Eurasie constitue le centre géopolitique du monde multipolaire émergent, mais elle reste le seul continent dépourvu d’un cadre fédérateur, une certaine organisation (…) permettant de traiter collectivement les questions de sécurité, et nous proposons de remédier à cette situation. En 2024, la Russie a lancé une initiative visant à créer en Eurasie une architecture unique de sécurité visant à prévenir et régler les conflits. Son postulat fondamental est une sécurité égale et indivisible pour tous, et non pour quelques privilégiés. Le principe directeur est que chaque pays a le droit égal de choisir les moyens d’assurer sa sécurité, qu’il s’agisse de neutralité militaro-politique ou bien de participation à des alliances. Mais en même temps, ce droit ne peut pas être exercé indépendamment d’un autre principe fondamental, à savoir que la sécurité de l’un ne peut être renforcée au détriment de celle des autres.

Alors, que suppose cette initiative ?

Elle prévoit que les États et les organisations multilatérales d’Eurasie assumeront la responsabilité principale de leur propre sécurité, avec une réduction progressive de la présence des puissances extrarégionales en Eurasie. Au plan pratique, la Russie propose d’intégrer dans cette nouvelle structure les formats déjà existants en Eurasie, notamment l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), la CEI (Communauté des États indépendants), la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA), le Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCG). Cependant, il ne s’agira pas d’un modèle vertical mais d’une mosaïque de divers accords et engagements. L’éventail contractuel est large, allant des mesures politiques de confiance aux accords à part entière, des pactes de non-agression aux alliances défensives.

Parmi les exemples récents, on peut citer les accords conclus par la Russie sur les garanties de sécurité avec la Biélorussie, ainsi que les accords de partenariat stratégique global avec la République populaire démocratique de Corée et l’Iran. Le plus important, c’est que le modèle qu’on propose n’est pas fermé et il n’est dirigé contre personne. Ce modèle n’exclut personne, mais bien au contraire il est ouvert à tous les pays et organisations du continent eurasiatique, y compris européens, s’ils renoncent à leur politique hostile et reconnaissent le droit des autres à la sécurité et au développement.

Parmi les démarches pratiques récentes, on peut en citer quelques-unes. La Russie a soutenu l’idée avancée par la Biélorussie d’élaborer une charte eurasiatique de la diversité et de la multipolarité au XXIe siècle. Elle s’inscrit dans le droit fil de l’initiative russe visant à mettre en place une architecture de sécurité eurasiatique. Cette idée présente de larges perspectives et sera mise en œuvre. Cette charte devrait exposer une vision stratégique de l’essence même de la multipolarité, ainsi que les principes et objectifs fondamentaux de la coopération pan-eurasiatique, en mettant l’accent particulier sur la thématique de la sécurité dans son acception globale. L’idée de son élaboration a été publiquement soutenue par de hauts représentants de différents pays dont l’Iran, la RPDC et le Myanmar.

En résumé, nous ne voyons plus l’intérêt d’élaborer une architecture de sécurité « européenne » et « euro-atlantique », mais nous proposons plutôt de créer un nouveau cadre élargi pour les relations en Eurasie. À terme, le nouveau modèle de relation avec l’Europe dans le domaine de la sécurité fera partie intégrante de l’architecture pan-eurasiatique.

Merci de votre attention.

DÉBAT – QUESTIONS DU PUBLIC

Dr. RASTBEEN, Président de l’Académie de Géopolitique de Paris

Je vous remercie pour votre intervention à la fois claire, dense et particulièrement éclairante. Votre analyse a permis de mieux saisir la complexité des enjeux liés à la sécurité eurasiatique, ainsi que l’importance du dialogue et de la diplomatie dans un contexte international marqué par une instabilité persistante. Au nom de l’Académie de Géopolitique de Paris, je tiens à vous exprimer notre gratitude pour la qualité et la profondeur de votre contribution.

Nous allons ouvrir la discussion et donner la parole au public. Vous pouvez poser vos questions et on va assumer les réponses. Vous avez la parole, mais apparemment il n’y a pas de question pour le moment alors, si vous permettez, c’est moi-même qui vais poser la première question, Votre Excellence. Comme vous le savez, aujourd’hui nous avons quatre délégations qui se trouvent à Genève : les Iraniens avec les Américains, et la délégation russe avec l’ukrainienne. À votre avis, quels sont les actes diplomatiques et les conséquences de cette rencontre ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Je pense que maintenant il est un peu prématuré pour anticiper et pour donner déjà des évaluations de ces événements. Effectivement, il y en a trois qui sont en cours à Genève. La première rencontre c’est un rendez-vous tripartite entre la Russie, les États-Unis et l’Ukraine, qui se passe en format élargi, parce que les deux formats précédents c’était entre les militaires, et du coup ce n’était centré que sur les questions militaires. Voilà pourquoi notre délégation est aujourd’hui dirigée par Vladimir Medinski, qui était le chef de la délégation, d’ailleurs dès le début, il est le conseiller du président, parce que cette rencontre-là va aussi porter sur les questions politiques, territoriales et autres. Il y aura traditionnellement Steve Witkoff et Jared Kushner, il y aura aussi le ministre américain des armées, et le représentant principal militaire en Europe (c’est le représentant américain en Europe), et aussi la délégation ukrainienne. La deuxième rencontre c’est une rencontre bilatérale russo-américaine, donc la délégation russe sera dirigée par Kirill Dmitriev, et donc ça va porter sur les questions de la coopération économique. Et en même temps, Genève accueille les contacts entre les Américains et les Iraniens, mais ces contacts-là ne sont pas liés au dialogue avec la Russie. Il est toujours difficile de prévoir l’issue de tel ou tel cycle de négociations. Quoi qu’il en soit, la Russie est bien évidemment intéressée d’avancer le plus rapidement possible vers un règlement global de la crise ukrainienne.

S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA, Ambassadeur de Suisse à Vienne, Bucarest et Paris (1988-2007), administrateur d’une banque de financement du commerce international à Genève (Trade Finance, BIC-BRED), essayiste et conférencier (analyse et prospective des relations internationales)

Monsieur le président, monsieur l’ambassadeur, vous avez parlé de Genève. J’étais ambassadeur à Genève en 1985 et j’ai été l’un de ceux qui ont organisé le sommet Reagan-Gorbatchev. Nous étions remplis d’espoir. Dans la foulée, j’ai créé le forum de Crans-Montana dès 1989 pour permettre à tous les nouveaux gouvernements de la Fédération de Russie et des pays de l’Est de venir se présenter en quelque sorte à l’Europe. Et je note que l’Occident, et les États-Unis en particulier, ont toujours refusé la main tendue de Gorbatchev. Vous nous avez présenté un projet de sécurité eurasiatique. D’où mes questions : est-ce que le bellicisme occidental, pour vous, changera-t-il jamais (première question) ? Et : est-ce que le président Trump est un espoir pour vous ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Effectivement, dans une certaine mesure, pour nous c’était assez inattendu de voir toutes ces humeurs russophobes, surtout en Europe, parce qu’effectivement nous avons investi beaucoup d’années pour bâtir de bonnes relations, des relations normales en tout cas, avec l’Union européenne, mais malheureusement ces espoirs étaient vains. Vous vous rappelez l’époque de Gorbatchev ? Oui, on a beaucoup fait à l’époque pour faire avancer une nouvelle vision de la sécurité européenne, et d’ailleurs beaucoup de choses ont été faites avec l’émergence de la nouvelle Russie, toute une série de mécanismes de coopération et d’interaction avec l’Union européenne ont vu le jour, deux fois par an nous avons eu des sommets avec l’Union européenne, une fois par an il y avait des réunions des commissions gouvernementales, et on avait l’impression qu’on allait aboutir à quelque chose de plus important. Par exemple, on a abouti déjà à nous mettre d’accord sur le régime sans visa avec l’Union européenne, on a rédigé un document de 400 pages. Et aujourd’hui on voit par exemple que l’Union européenne a aboli, annulé les visas pour les diplomates russes. Donc oui, la situation a évolué, mais dans la mauvaise direction.

Selon mes estimations, cette dégradation est devenue très claire à partir de 2004. C’est en fait l’année durant laquelle la Russie a payé toutes ses dettes. Et bien évidemment, la Russie n’était pas du tout heureuse, face à cette situation, d’où le fameux discours de Vladimir Poutine à la conférence de Munich en 2007 où on a bien entendu quelques mises en garde par rapport à la mauvaise direction où on avançait. Et aujourd’hui, bien évidemment, on est amenés à réagir à toutes les démarches militaristes, les déclarations qui sont faites en Europe, mais aussi aux manœuvres militaires par exemple qui sont organisées tout près de nos frontières. Historiquement, la Russie ne s’est jamais opposée à l’élargissement de l’Union européenne. Aujourd’hui, on écoute les déclarations de Madame Von der Leyen ou de Madame Kaja Kallas, il y vraiment toute une série de questions qui se posent.

En ce qui concerne le président Trump, quelle est, en gros, la différence entre le président Trump et les Européens ? C’est qu’il sait écouter. À Anchorage (Alaska), par exemple, qui a permis d’élaborer une formule de base pour le règlement pacifique ukrainien, c’était vraiment un échange intéressé des points de vue. Oui, tandis que malheureusement, tous les contacts avec les leaders européens c’est vraiment une conversation de sourds et muets, vous savez. Mais après on est bien évidemment conscients que l’administration américaine défend avant tout les intérêts nationaux américains. Après, comme le disait le secrétaire d’État Marco Rubio dans ses échanges avec Lavrov, les positions peuvent diverger mais après il faut savoir se mettre d’accord. Ce n’est pas une citation directe, je n’ai pas ses propos sous les yeux. Mais c’est bien l’idée je pense, que chacun a ses intérêts nationaux, qu’il faut respecter, et là où ça devient compliqué, il faut quand même essayer de trouver une solution.

M. Pierre Lévy, Journaliste, rédacteur en chef du mensuel Ruptures

Merci beaucoup, monsieur l’ambassadeur, pour votre exposé. Vous avez choisi de centrer votre propos sur un possible équilibre, une possible architecture de sécurité eurasiatique basée sur des accords, des pactes, des alliances, des traités qui existent déjà pour certains d’entre eux. Parmi ceux-ci figurent notamment des accords entre la Fédération de Russie et la République d’Iran. Or, on a tous en tête qu’il y a quelques mois, en juin dernier, les forces armées israéliennes ont mené une attaque violente contre l’Iran, ce que certains ont appelé la guerre des 12 jours, terminée du reste – ou du moins conclue – par l’aviation américaine. Et certains observateurs ont pu considérer que l’aide ou le soutien de la Russie vis-à-vis de Téhéran avait été, comment dire, peut-être jugé un petit peu discrète. Alors, est-ce que c’est votre appréciation et comment est-ce que vous jugez la pertinence de ces accords et l’utilité pour l’une et l’autre des parties de cet accord mutuel ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Je pense que vous avez aussi bien vu les réactions d’autres États face au bombardement de l’Iran. La Russie, par contre, a bien condamné les frappes qui ont eu lieu et a déclaré son refus catégorique face à la menace de nouvelles frappes militaires éventuelles. La Russie n’a pas mis à l’arrêt la mise en œuvre de nos projets économiques avec Téhéran. Pendant cette guerre de douze jours, notre personnel n’a pas quitté les lieux, je parle des employés par exemple de la centrale nucléaire de Bouchehr, personne n’a été évacué, et les ambassades non plus d’ailleurs. Donc dans plusieurs instances internationales, nous avons exprimé notre position de principe et nous avons appelé les choses par leur nom, notamment quand il y a eu une tentative d’organiser en Iran une autre révolution de couleur.

M. Sébastien PÉRIMONY, Bureau Afrique de l’Institut Schiller

Comment vous évaluez, ici en France, et en Russie, les prises de position récentes d’Emmanuel Macron de vouloir ré-entamer un dialogue avec la Fédération de Russie, par rapport aux propos qu’il avait tenus sur la volonté de l’Union européenne de ne pas du tout dialoguer ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Nous n’avons jamais fermé la porte au dialogue. Avec tout mon respect pour les médias, le vrai dialogue ne peut pas se faire à travers les médias. Il faut du concret. Vous vous rappelez peut-être qu’en juillet de l’année dernière, il y a eu un entretien téléphonique entre Macron et Poutine, le président Macron l’a appelé, mais après il n’y a eu aucune avancée concrète ou significative en tout cas. Je l’ai déjà dit, pour nous, la position, la prise de position des dirigeants de l’Union européenne est vraiment étonnante, parce qu’il semble qu’ils aspirent à saper toutes les possibilités de relancer le dialogue. Mais s’il n’y a pas de dialogue, comment pourrait-on se mettre d’accord ?

M. Nikita PINCEMIN, Étudiant

Ma question concerne l’avenir, et aussi la technologie. Vous parlez de la création d’une architectures entre l’Europe et l’Asie, mais est-ce que vous envisagez aussi la création d’un réseau, par exemple comme Elon Musk avec Starlink, entre l’Europe et l’Asie ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Ce n’est pas tout à fait pareil, pour moi c’est quand même un sujet à part, ce n’est pas la même chose que parler de la sécurité eurasiatique. Sinon oui, la Russie développe actuellement beaucoup de systèmes au niveau national. Par exemple, nous avons un système Max qui est un peu similaire à WhatsApp, qui a plusieurs applications possibles, mais il y a bien évidemment tout ce qui est intelligence artificielle qui est aussi en pleine croissance, mais après voilà, je ne confondrai pas les deux sujets, pour moi c’est vraiment un peu différent. Il y a bien évidemment aussi des systèmes de connexion, de communication fermée.

Mme. Rojontsoa Tsihoarana RANAIVOARISOA, Chercheuse associée à l’Académie de Géopolitique de Paris

Monsieur l’ambassadeur, tout à l’heure vous avez parlé du fait que chaque pays a un droit égal de choisir sa sécurité. Et comment la Russie s’assure-t-elle que son soutien sécuritaire ne se transforme pas en une ingérence dans le processus démocratique interne ? Ce que vous reprochez précisément à la France. Et notamment, certains rapports occidentaux accusent que la Russie mène des opérations de désinformation pour nourrir le sentiment antifrançais. C’est le cas de la présence russe à Madagascar. Donc, quelle est votre réponse à ces analyses ? Merci.

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Franchement, je n’ai rien entendu sur la présence russe à Madagascar. On pourrait plutôt parler de la présence française à Madagascar… Nous avons bien notre ambassade à Madagascar, ça oui, et oui à Moscou je pense qu’en vend aussi des homards venant de Madagascar, mais justement la politique russe consiste à dire qu’il faut arrêter de s’ingérer dans les affaires intérieures des autres pays. Comme vous le savez très bien, ce n’est pas nous qui avons organisé ces vingt dernières années les révolutions de couleur un peu partout dans le monde, notamment en Ukraine. Vous savez, je n’ai vu aucune publication, aucune déclaration des représentants de l’Union européenne, de l’OTAN, par rapport à la crise ukrainienne personne n’a jamais dit qu’il fallait également prendre en compte les intérêts sécuritaires de la Russie. Mais bon, que la Russie est accusée toujours de tous les maux, on a déjà l’habitude… Tous les jours dans la presse quotidienne française on trouve quelque chose sur ce sujet. Franchement, j’ai par exemple vu un article – je ne l’ai pas fini, hein, je n’ai pas pu – qui disait qu’Epstein c’était un agent russe… Après voilà, on a déniché une grenouille rare avec laquelle, apparemment, il est présumé que nous aurions empoisonné Navalny, sans aucune preuve. D’ailleurs, la grenouille probablement pourrait bien venir de Madagascar, je ne sais pas !

M. Bruno DRWESKI, Professeur d’histoire contemporaine et de science politique, membre du Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris

Vous avez parlé évidemment de la sécurité, et donc des organisations de sécurité. Je voudrais vous poser la question à propos des BRICS. Alors, je sais que le BRICS sont une organisation économique, mais est-ce que vous ne pensez pas que le BRICS, par le fait qu’il promeut de nouvelles relations économiques, de nouvelles relations culturelles aussi, quelque part participent d’un processus mondial de dé-dollarisation, qui à long terme représente une alternative par rapport à l’ordre unipolaire ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Oui, la dé-dollarisation elle est en cours de toute façon. Mais si vous parlez, par exemple, de l’objectif de créer une devise unique au sein des BRICS, pour l’instant on ne se pose pas de tels objectifs. Donc on a choisi une autre voie, notamment aussi entre autres en raison des milliers de sanctions qui ont été imposées à la Russie : on a préféré mener nos échanges commerciaux en devises nationales. Les États les plus avancés, disons, dans ce projet, ce sont la Russie et l’Inde. Mais en général, pendant les dernières années 50 % de notre commerce extérieur se fait en roubles. Mais voilà, je le répète encore une fois, pour l’instant on ne pense pas créer une devise unique pour les BRICS.

Mme. Myriam GERBERT, attachée de presse de S.E.M. Jean-Pierre Vettovaglia

Je suis finlandaise et je suis née là-bas. Je voulais juste poser la question à M. l’ambassadeur au sujet de la situation en ce moment de mon pays avec la Russie. Merci.

S.E.M. Alexeï MESHKOV

En fait ça me fait très plaisir, pour la première fois depuis toutes ces années il y a des représentants de l’Union européenne qui assistent à mes propos, à mon intervention, parce que je ne suis plus invité à prendre la parole nulle part, ni à assister à des réceptions. Quand j’étais vice-ministre, l’une des orientations dont on a été chargés c’était le Conseil de l’Arctique, et différentes structures dans la mer Baltique. Et il y avait une sorte d’idée reçue, une sorte de cliché que tous les pays de l’Europe du Nord partageaient : on pensait tous que la région baltique était la région la plus stable, la plus tranquille en Europe. Donc voilà, on peut s’interroger sur les fondements et les raisons de l’OTAN et de l’Union européenne, pourquoi ils ont fait ce qu’ils ont fait, mais en tout cas, aujourd’hui c’est une des régions les plus tendues. On nous effraie tout le temps des éventuelles attaques sur la région de Kaliningrad, ou encore on nous dit qu’on allait intercepter nos navires, il faut dire que nous avons une flotte assez importante dans cette région. À quoi bon le faire ? Franchement, je ne sais pas, mais bon, je comprends encore moins ce que la Finlande a fait.

Depuis l’époque de Paasikivi, Ahtisaari (anciens présidents de la Finlande), on a toujours eu des relations très proches, très amicales avec la Finlande. Par exemple, on a toujours importé des produits laitiers. Vous souvenez-vous de notre ancien ministre des Affaires étrangères Gromyko ? Son petit-fils a dit un jour : « Quand je vais mourir, posez sur ma tombe une petite boîte du fromage Viola ». Viola, un fromage qu’on a effectivement beaucoup acheté, c’est une sorte de Kiri ici en France. Donc la frontière avec la Finlande, c’était la frontière de la paix et du commerce. Très près de la frontière, côté finlandais, il y avait beaucoup de gros centres commerciaux construits spécialement pour les touristes russes. Beaucoup de Russes venant de la région de Saint-Pétersbourg achetaient des maisons secondaires, des petites maisons de campagne aussi, en Finlande.

Alors où nous trouvons-nous aujourd’hui ? La frontière est close, tous ces centres commerciaux ont fait faillite, parce que sauf les Russes il n’y avait personne, c’était vraiment à côté de la frontière. La frontière qu’on partage est longue de plus de 1000 km et aujourd’hui on essaie de la militariser. Du coup, on sera amenés à prendre des contre-mesures. Les petites maisons que les Russes avaient achetées, aujourd’hui apparemment on veut les exproprier. Et après, je ne comprends vraiment pas ce que la Finlande a à y gagner.

M. Jacques CHEMINADE, Président de Solidarité & Progrès, candidat à l’élection présidentielle (1995, 2012, 2017)

Monsieur l’ambassadeur, le président Poutine, au cours d’une intervention récente, a dit que le monde unipolaire était terminé. Plus que multipolaire, il a appelé à un monde « polyphonique » et il a dit avec les principes de non-ingérence, de développement mutuel et de sécurité mutuelle. Or, à Munich, Marco Rubio a fait l’éloge de la société coloniale occidentale. J’ai les citations. Donald Trump a dit que les pays des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai devaient être ramenés à la raison, et il les a traités pratiquement d’ennemis. Alors, comment peut-on concilier ces deux approches ? Et y-a-t-il vraiment un esprit d’Anchorage ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Nous espérons que l’esprit d’Anchorage est toujours là quand même. Après, j’ai eu une lecture un peu différente de l’intervention de Rubio à Munich, en tout cas il m’a paru qu’il a parlé plutôt du fait que le monde unipolaire appartenait au passé. Vous savez, même si on regarde la présence des collègues qui sont autour de cette table, dans cette salle, venant de tous les coins du monde, on voit bien que le monde est déjà effectivement polyphonique et multipolaire. Après vous savez, tout le monde n’aime pas avoir des concurrents forts sur la scène internationale, surtout sur le marché économique mondial. Et aujourd’hui, les BRICS sont plus forts que le G7. Je parle en termes d’économie, justement, de population et aussi de territoire. Après, dans le cadre des BRICS, nous ne visons pas du tout une confrontation avec les États-Unis, et chaque pays des BRICS mène son propre dialogue avec les États-Unis, et ces dialogues sont personnalisées, ça varie d’un pays à l’autre. Après voilà, on a ce qu’on a.

M. Jacques CHEMINADE

Croyez-vous, monsieur l’ambassadeur, que le symbole d’un tunnel sur le détroit de Béring puisse être un moyen de rendre publique l’idée du développement mutuel ? À une époque disons antérieure, mon ami américain Lyndon LaRouche et M. Menchikov avaient parlé d’un tunnel Menchikov-LaRouche. Maintenant, pourrait-on parler de la possibilité d’un tunnel Trump-Poutine qui rétablirait un symbole de la paix dans le monde par le développement de la sécurité ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Effectivement, ce sujet a été abordé à Anchorage. On verra bien. Je dois dire qu’il y a beaucoup de projets en cours d’élaboration, des projets économiques avant tout entre la Russie et les États-Unis, mais lesquels vont finalement aboutir ? Pour l’instant, c’est vraiment difficile de le prédire. Mais bon, c’est pour ça que M. Dmitriev se trouve aujourd’hui à Genève, parce que cette rencontre-là est dédiée surtout aux projets économiques. Et je peux vous dire que sur la table il y a vraiment de gros chiffres, de gros volumes. Mais malheureusement, pour l’instant, la dynamique n’est pas très positive. Récemment, les États-Unis ont encore imposé de nouvelles sanctions contre une grande société pétrolière, ce qui rend leur travail beaucoup plus difficile bien évidemment.

Mme. Adriana YEPES, Chercheuse à l’Académie de Géopolitique de Paris

Monsieur l’ambassadeur, considérant que les enjeux stratégiques de la sécurité eurasienne sont profondément liés aux dynamiques mondiales de puissance et de coopération, comment évaluez-vous l’interaction entre les grandes puissances en termes de crédibilité politique et de sécurité énergétique, notamment les accords de coopération pétrolière entre la Russie et le Venezuela face aux crises humanitaires transrégionales, en particulier les risques de violence sexiste et de déplacement forcé de migrantes vénézuéliennes ? Quel rôle la coopération diplomatique entre la Russie, la France et leurs alliés européens peut-elle jouer dans l’élaboration de réponses globales qui prennent en compte simultanément la sécurité énergétique, la stabilité politique au Venezuela et la protection des droits humains des populations vulnérables ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Déjà, comme vous le savez, la Russie a fermement condamné l’acte d’agression armée militaire des États-Unis face au Venezuela. Nous avons exprimé notre solidarité avec nos amis vénézuéliens. Le lendemain, en fait le tout premier jour, le président Poutine s’est déjà entretenu avec la vice-présidente en exercice, Delcy Rodríguez, et bien évidemment nous saluons la volonté du gouvernement d’assurer l’unité, la cohésion politique du pays, de surmonter tous les risques d’une crise constitutionnelle et aussi d’assurer un développement stable, cohérent, durable et pacifique du Venezuela. Nous voyons que les autorités vénézuéliennes essaient de lancer, de construire de nouvelles modalités de leurs relations avec les États-Unis, et bien évidemment, nous croyons que le Venezuela doit se voir garantir le droit de définir lui-même son destin, et nous confirmons notre soutien aux autorités constitutionnelles du Venezuela pour protéger leur souveraineté et leurs intérêts nationaux. Bien évidemment, aujourd’hui il y a des discussions pour savoir comment assurer la sécurité des sociétés russes qui travaillent dans ce pays. Vous avez évoqué l’Europe, mais là j’ai du mal à m’imaginer une coopération pétrolière éventuelle avec les Européens sur ce sujet. Dans chaque nouveau paquet de sanctions, ils incluent soit des entreprises russes, soit de nouveaux pétroliers, ils essayent d’intercepter nos pétroliers, et je pense qu’ils ont même déjà fixé la date – mais je ne me souviens pas de la date – de quand ils vont arrêter définitivement d’acheter le gaz et le pétrole russes. Donc, avec l’Union européenne, franchement, je ne vois aucune marge de manœuvre pour une coopération possible. On me pose souvent cette question, pour savoir si on souffre des sanctions. Moi oui. Vous savez, nous avons une assez grande ambassade, il y a plusieurs bâtiments et donc pour approvisionner l’ambassade, on avait acheté du gaz auprès d’une société fille de Gazprom qui a été fermée. Et donc aujourd’hui, on est amené à payer pour le gaz trois fois plus qu’on payait dans le passé. Mais le budget est le même.

M. Benjamin QUÉNELLE, Correspondant en Russie pour Le Monde

Première question en russe. Deuxième question : est-ce que vous prévoyez d’assister à ce concert du maestro Teodor Currentzis (chef d’orchestre) ? Est-ce que vous souhaiteriez que Valery Gergiev (chef d’orchestre) fasse un concert à Paris ? Parce que vous avez parlé d’à quel point la culture est importante.

S.E.M. Alexeï MESHKOV

La première question, c’était sur l’éventuelle visite de Monsieur Ouchakov à Paris. Je ne vais pas commenter là-dessus, la Russie, on ne confirme pas ce sujet. Donc pas de confirmation. Gergiev oui, j’aimerais bien qu’il puisse venir ici en France. Parce qu’avant, chaque année, en fait il venait en France avec l’orchestre du théâtre Mariinsky, et aujourd’hui il est aussi directeur dirigeant du théâtre, et donc oui, j’ai toujours assisté à ses concerts, d’autant plus que vous avez une très belle salle, la Philharmonie de Paris, et aujourd’hui je ne peux assister à ses concerts qu’à Moscou, et il faut dire que chaque fois que j’y viens, j’en profite, oui. Donc oui, je mettrais un point de suspension. Sinon, c’est difficile de caractériser cette démarche qui consiste à refuser l’arrivée des artistes. Vous vous souvenez, je pense, très bien, des expositions par exemple qui ont eu lieu à la Fondation Louis Vuitton, c’était les collections de Chtchoukine et des frères Morozov. Pour revenir à Gergiev, vous savez, l’année prochaine ça va être son anniversaire et bien sûr Gergiev aimerait bien venir ici en France et donner des concerts. Justement, la culture, je le confirme une fois de plus, pourrait être ce point de départ pour normaliser les relations.

M. Jacques CHEMINADE

Quand on a parlé du Venezuela, moi je pense au danger d’aujourd’hui, c’est Cuba.

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Oui, nous soutenons bien évidemment Cuba. Je pense pour tous, pour beaucoup d’entre nous, l’ « île de la liberté » ce n’est pas des paroles en vain, ça dit quelque chose. Et bon, actuellement, nous examinons les possibilités pour apporter notre soutien à Cuba parce que le blocus actuel, c’est un acte effrayant en fait. Nous avons à peu près 400 000 touristes à Cuba, aujourd’hui peut-être un peu moins, mais c’est le chiffre. Vous savez, en raison des décisions de l’Union européenne, nos avions ne peuvent pas faire escale dans les pays de l’Union européenne, et le problème c’est qu’à Cuba il n’y a pas actuellement assez de carburant pour les avions, il n’y a pas assez de kérosène, donc on peut bien venir à Cuba mais pour refaire le plein pour les avions c’est un peu compliqué. Et donc voilà, mais on étudie des solutions possibles, donc je pense que les avions devront, sur leur chemin de retour, faire escale dans les pays amicaux africains. Donc oui, on appuie pleinement Cuba pendant cette période difficile pour eux.

M. Jacques CHEMINADE

Excusez-moi d’y revenir, je termine ma question, Marco Rubio a un intérêt personnel concernant Cuba, donc tension. Est-ce qu’on fait connaître en Russie ce qui se passe en France, ceux qui s’opposent en France au blocus de Cuba ? Est-ce qu’on fait connaître aussi qu’à la Chambre des représentants américaine il y a un représentant qui s’appelle McGovern qui a dit qu’il fallait arrêter le blocus de Cuba ? Et est-ce que surtout, la Russie, les rumeurs sont-elles justes ou pas, envisagerait-elle de fournir du pétrole à Cuba ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Oui, nous avons quelques informations qui viennent. Pour la deuxième partie de votre question, vous comprenez bien que parler publiquement d’éventuelles livraisons de pétrole, et encore moins les trajets de livraison, ce n’est juste pas possible.

M. Michel TAMINE, Professeur d’IUT

Est-ce que vous avez regardé, et quel est votre avis sur le film sur le président Poutine qui vient de sortir depuis quelques semaines (Le mage du Kremlin) ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Non, je n’ai pas vu le film, mais comme je disais, j’ai un peu arrêté de lire des choses, de voir des choses, parce que je peux déjà anticiper sur ce qui va être dit… Mais bon, on m’a un peu relayé le sujet, mais je ne l’ai pas vu moi-même.

Général Jacques PERGET, Contrôleur général des armées (2S), ex-chargé de l’enseignement en relations internationales (Université Paris-Dauphine) et ex-titulaire de la chaire « Pierre Massé » d’économie industrielle (Université Paris 2-Assas)

Excellence, monsieur l’ambassadeur, je suis Jacques Perget, vieux général français. Je me permets de revenir sur les questions qui vous ont été posées par monsieur Cheminade à propos de la déclaration à Munich du secrétaire d’État Rubio, faisant suite, un an plus tard, à celle du vice-président J.D. Vance. Pourquoi ? Parce que son propos est très clair. Il a justifié les actions des États-Unis au nom d’une mission, d’un messianisme proprement américain, comme quoi il s’agissait de défendre une civilisation et donc, le cas échéant, de déclencher une guerre de civilisation. Ça c’est le cœur de son sujet, le cœur de son discours, ce qui évidemment donne à celui-ci une portée totalement différente. Et à mon avis, ça met la Russie, compte tenu de ce qu’est la Russie historiquement, géographiquement, dans une situation où il va lui falloir choisir. Vous nous avez exposé une architecture de sécurité pan-eurasiatique dont le barycentre, excusez-moi, il est essentiellement en Asie et pas du tout, ou très peu, en Europe. Donc par voie de conséquence, si vous voulez, ça pose des questions. Comment la Russie peut-elle réagir aux déclarations de monsieur Rubio ? C’est une guerre de civilisation que les États-Unis prétendent engager, donc c’est par rapport à cette civilisation qu’il s’agit de se déterminer.

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Oui, il y a plusieurs points. La conférence de Munich. Et d’ailleurs, j’y ai participé plusieurs fois mais ça fait dix ans à peu près que nous ne sommes plus invités, et j’ai été un peu surpris de voir que Wolfgang Ischinger en a repris le poste de président. J’ai un peu lu les commentaires en Europe : apparemment tout le monde avait peur que ça sera encore Vance qui va venir et qui va un peu reprendre ses propos d’il y a un an. Et Trump ça serait encore plus effrayant, je pense. Donc voilà, Rubio il est un peu considéré comme colombe de la paix qui a été envoyée. Voilà, il a prononcé le discours comme il l’a prononcé.

Comme je l’ai déjà dit, la Russie elle est par elle-même un pays-civilisation, et je pense que les événements des dernières années nous ont un peu poussés vers la prise de conscience de ce statut particulier, donc la Russie ne peut vraiment pas se rallier, se joindre à une autre civilisation, à qui que ce soit, d’où en fait notre approche flexible par rapport à la sécurité pan-eurasiatique. Une nouvelle architecture de sécurité s’impose dans le monde, mais pas seulement sécuritaire, il faut aussi une nouvelle structure économique dans le monde. Après, on ne se prononce pas non plus pour la dissolution des structures internationales déjà existantes, comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Banque mondiale ou encore le Fonds monétaire international (FMI), malgré tous leurs défauts.. On parle justement de la nécessité de les réformer. Vous savez, il y a à peu près dix ans, même plus, une structure a été créée qui s’appelle le « Dialogue des civilisations ». Je pense que ce genre de structure pourrait bien être une plateforme, un centre pour le dialogue. Chaque pays a ses intérêts nationaux, j’en ai déjà parlé par rapport à Rubio, mais ces intérêts nationaux ne doivent pas être antagonistes par rapport aux intérêts d’autres acteurs, d’autres partenaires. Ces derniers temps, tout le monde s’est emballé un peu avec des questions et des solutions militaires, et on parle peu de la diplomatie, mais je crois que la diplomatie a encore son mot à dire. Bon, peut-être que je ne fais que protéger un peu ma caste diplomatique, mais bon, en général on veut aussi participer aux processus mondiaux.

Dr. Ali RASTBEEN

Votre Excellence, je voulais savoir quelle est la place de la Russie dans les efforts internationaux concernant la paix à Gaza ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Je peux répondre brièvement. Le président Poutine a proposé aux Américains de débloquer un milliard de dollars de l’argent russe, qui reste gelé aux États-Unis, et de diriger tout cet argent pour aider Gaza, la bande de Gaza. À part ça, nous nous sommes toujours prononcés pour la solution à deux États et pour le règlement pacifique de cette crise.

M. le recteur Gérard-François DUMONT, Professeur à la Sorbonne Université, Président de la revue Population & Avenir et Vice-Président de l’Académie de Géopolitique de Paris

Merci monsieur le président, merci monsieur l’ambassadeur de votre exposé et de vos réponses à vos questions, je vais peut-être terminer par une question peut-être relativement simpliste, mais c’est pour être sûr d’avoir bien compris l’ensemble du message que vous nous avez transmis. C’est-à-dire que pour simplifier, vu de Moscou, nous avons en fait le souci d’un changement d’échelle géographique. Pendant des années, vous l’avez rappelé d’ailleurs avec l’intervention du président Poutine à la conférence de Munich en 2007, la Russie a cherché une architecture de sécurité euro-atlantique. Et elle n’a eu aucune réponse à ces demandes réitérées. D’où sans doute ce changement d’échelle géographique que vous avez très bien précisé, qui serait donc une architecture de sécurité dans un cadre beaucoup plus large, euro-asiatique. Et donc je voulais savoir un peu comment s’est passé ce changement d’échelle, ce passage d’une échelle à l’autre, et exactement à quel moment il a été décidé ? Et deuxièmement, lié à ma première question, vous n’avez à aucun moment cité l’Organisation des Nations Unies (ONU). Est-ce que dans l’esprit du pouvoir russe, l’ONU peut avoir un rôle à jouer dans la recherche de cette architecture euro-asiatique ?

S.E.M. Alexeï MESHKOV

Je ne vais pas vous donner la date du changement d’approche, mais cette décision a muri quand nous avons bien réalisé que les structures et la sécurité euro-atlantiques n’avaient pas d’avenir. Mais oui, je pense que la dernière goutte qui a fait déborder le vase c’était effectivement la fin de 2021, quand la Russie a formulé deux propositions, de deux accords, l’un avec l’OTAN sur la sécurité européenne, l’autre avec les États-Unis, aussi sur la question sécuritaire, et n’ont reçu aucune réponse. Et c’était aussi lié à cette évolution de la situation globale dans le monde, avec cette émergence, cette formation du monde multipolaire. Et on s’est posé une question très simple : il y a la Ligue des États arabes, il y a aussi l’associations des pays d’Amérique latine, et il y a aussi l’Union africaine. Pourtant, notre continent, le plus grand, est d’ailleurs dépourvu d’une structure similaire, il n’y a aucune structure fédératrice, une sorte de structure « parapluie », il y en a plusieurs, qui sont plus petites, plus spécialisées, et voilà, il n’y a rien, il n’y a pas d’enceinte où on pourrait discuter de ce genre de questions. Mais notre approche elle est inclusive, et je pense que cette approche n’exclut pas – là encore s’il y a un intérêt et s’il y a un changement de position –, suppose aussi l’intégration des pays d’Europe occidentale et les membres de l’Union européenne. C’est vraiment une approche purement géographique, donc s’il s’agit d’un pays européen ou asiatique, tout pays doit avoir le droit de participer à ces processus. Mais par contre, permettre aux puissances extrarégionales de décider de notre destin, je pense que c’est quelque chose qui ne devrait plus fonctionner dans le monde actuel. La Russie occupe d’ailleurs la moitié du territoire de l’Europe, la Russie participe à ce processus, c’est donc déjà la moitié de l’Europe qui y participe, mais bon, vous êtes aussi bien évidemment invités. Tous sont invités.

Oui, aujourd’hui tout le monde critique l’ONU. Mais il n’y a aucune autre organisation mondiale. On peut bien parler des réformes des Nations Unies. Donc oui, l’ONU doit continuer à jouer son rôle dans le monde, mais encore une fois les réformes s’imposent parce qu’il faut avouer qu’aujourd’hui les Nations Unies ne sont pas en pleine forme. Notre ministre des Affaires étrangères Lavrov, pendant 10 ans il a été représentant permanent auprès de l’ONU. Et on lui a posé cette question : pourquoi cette animosité des États-Unis vis-à-vis des Nations Unies ? Il a répondu : « probablement parce que les États-Unis n’aiment pas trop se mettre d’accord ou chercher des compromis »… Ils ont leur vision, et c’est bon. En ce qui nous concerne, non, la Russie n’est pas pour l’effondrement de l’ONU, mais je pense que ni la France d’ailleurs, parce que le statut de membre permanent au Conseil de Sécurité n’invite pas à ce genre de réflexion.

Questions du public



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